Les femmes et la droite

Par Mis en ligne le 29 novembre 2013

Les concepts de « gauche » et de « droite » comme dési­gna­tions poli­tiques signi­fi­ca­tives sont appa­rus dans la genèse com­plexe de la Révolution fran­çaise. La pre­mière répar­ti­tion phy­sique de droite à gauche des par­le­men­taires semble avoir eu lieu le 11 sep­tembre 1789, quand l’Assemblée natio­nale, ins­tance par­le­men­taire de la France révo­lu­tion­naire, fut amé­na­gée de façon à reflé­ter concrè­te­ment les idéo­lo­gies poli­tiques et les loyau­tés de classe. Les roya­listes étaient assis à droite, et les jaco­bins, pro­ba­ble­ment à l’extrême gauche. Les gens de droite, qui favo­ri­saient sur­tout un régime légis­la­tif à deux chambres, soumis au veto absolu d’un monarque, avaient pour nom les anglo­manes ou monar­chiques, ou sim­ple­ment « les Anglais ». Ceux de gauche s’inspiraient en grande part de la récente Révolution amé­ri­caine de 1776.

Dès 1815, lors de la Seconde Restauration sous Louis XVIII, la« droite » et la « gauche » étaient des expres­sions poli­tiques accep­tées, bien com­prises et ancrées dans la pra­tique légis­la­tive fran­çaise. La France avait enfin son par­le­ment de type bri­tan­nique et un nou­veau monarque pour aller avec. Les membres de l’assemblée légis­la­tive sié­geaient en demi-cercle. À droite étaient les ultra-roya­listes, appe­lés les ultras, « plus roya­listes que le roi et plus catho­liques que le pape », ainsi qu’a écrit un com­men­ta­teur. Ils repré­sen­taient les inté­rêts de l’aristocratie ter­rienne, des anciens émi­grés et du clergé. C’était le parti de la contre-révo­lu­tion vic­to­rieuse. À gauche sié­geaient les indé­pen­dants : un mélange de bona­par­tistes, de libé­raux et de répu­bli­cains, tous oppo­sés au roi de l’heure mais qui appuyaient à divers degrés les buts éga­li­taires de la Révolution. Au centre sié­geaient les consti­tu­tion­na­listes, aux posi­tions miti­gées.

Les idées et valeurs poli­tiques étaient expli­ci­te­ment dési­gnées comme étant de « droite », de « gauche » ou « cen­tristes ». La droite était le terme qui avait une valeur abso­lue. Il vou­lait réel­le­ment dire « plus roya­liste que le roi » : « Vive le Roi, malgré lui » était un des slo­gans ultras. Chacune des autres posi­tions se défi­nis­sait, peu ou prou, en fonc­tion de la droite. Après que les jaco­bins aient été purgés de la poli­tique fran­çaise, la gauche n’était plus que l’ombre d’elle-même. Ne pas vou­loir de roi (ou d’un roi en par­ti­cu­lier) n’équivalait pas à récla­mer un ordre social éga­li­taire par tous les moyens néces­saires. Les valeurs de la droite étaient fixes et claires ; celles de la gauche étaient affaire de négo­cia­tion et d’opportunisme. C’est ce qui condui­sit, en partie, à la montée de Bonaparte.

Les termes de « droite » et de « gauche » consti­tuent des réfé­rents authen­ti­que­ment modernes. Ils manquent d’antécédents, sur­tout en Angleterre ou aux États-Unis. Même si, en Angleterre, le sys­tème de partis s’est ébau­ché dès 1783, les partis poli­tiques en tant que tels ne se sont pas impo­sés avant 1830. Le terme plus vague, moins pro­gram­ma­tique, de « conser­va­teur » n’entra en usage qu’en 1824, quand une coa­li­tion de whigs et de tories s’en servit pour indi­quer son oppo­si­tion à la France révo­lu­tion­naire. Les tories s’approprièrent fina­le­ment l’étiquette en 1830. On peut trou­ver rela­ti­ve­ment com­mode de per­ce­voir, dans leur anta­go­nisme, les tories et les whigs comme des conser­va­teurs et des libé­raux, mais ces deux partis étaient monar­chistes, avec tout ce que cela impli­quait comme loyauté de classe et res­pect de la pro­priété privée. Chacun d’eux était donc, au sens ori­gi­nal fran­çais, de « droite ». Les Français n’ironisaient pas quand ils appe­laient leurs propres roya­listes des anglo­manes ou des « Anglais ».

Les nou­veaux Américains, par contre, étaient tous réso­lu­ment répu­bli­cains. Aucun des pères fon­da­teurs des États-Unis ne vou­lait tolé­rer de monar­chie ni quelque ins­ti­tu­tion lui res­sem­blant. Et pour­tant, beau­coup d’entre eux étaient ce que nous appel­le­rions aujourd’hui des conser­va­teurs. Ils vou­laient repro­duire la sta­bi­lité du régime bri­tan­nique. Ils sou­hai­taient un ordre social chargé de pro­té­ger la pro­priété et la richesse. Ils étaient des répu­bli­cains mais cer­tai­ne­ment pas des démo­crates. L’idée d’une démo­cra­tie éga­li­taire leur répu­gnait. Alexander Hamilton, par exemple, pro­po­sait avec insis­tance « un gou­ver­ne­ment entiè­re­ment et pure­ment répu­bli­cain », et pour­tant il tenait la Révolution fran­çaise pour un « spec­tacle dégoû­tant ».

À l’instar d’autres conser­va­teurs amé­ri­cains, il était anglo­phile. Thomas Jefferson, en com­pa­rai­son, était un libé­ral, un démo­crate. Pour lui, une des fonc­tions du gou­ver­ne­ment était de pro­mou­voir l’égalité. À l’instar des éga­li­ta­ristes, il était fran­co­phile. Mais dans la nou­velle géo­gra­phie poli­tique des États-Unis nais­sants, il n’y avait ni droite ni gauche au sens fran­çais, parce qu’il n’y avait aucun monar­chiste.

Les concepts poli­tiques de « droite » et de « gauche » n’auraient pu appa­raître ni en Angleterre ni aux États-Unis : ils émergent du carac­tère spé­ci­fique de l’expérience fran­çaise. Ils sont appa­rus dans le chaos de la pre­mière révo­lu­tion plei­ne­ment moderne, la Révolution fran­çaise, en réac­tion à laquelle toute l’Europe s’est ensuite redé­fi­nie. C’est en consé­quence directe de la Révolution fran­çaise que le visage poli­tique de l’Europe a changé, et avec lui le dis­cours poli­tique des Européens.

Un de ces prin­ci­paux chan­ge­ments a été la divi­sion for­melle des valeurs, des partis et des pro­grammes entre la « droite » et la « gauche » : des alliances et allé­geances modernes sont appa­rues, annon­cées par ces caté­go­ries nou­velles et modernes de pensée poli­tique orga­ni­sée. Ce qui n’avait peut-être été au départ qu’une dis­po­si­tion pra­tique des sièges à droite et à gauche de l’Assemblée natio­nale fran­çaise devint une struc­ture poli­tique d’ordre quasi-méta­phy­sique, qui trans­forma la conscience et la pra­tique poli­tiques de l’Occident.

Cette éton­nante avan­cée découla en partie de la réac­tion extrême qui accueillit la Révolution fran­çaise, et sur­tout à son amère dénon­cia­tion par des poli­ti­ciens, en Angleterre et ailleurs, qui étaient voués à la monar­chie, à l’appareil de classes et aux valeurs impli­cites du féo­da­lisme. Leurs argu­ments contre la Révolution fran­çaise et en appui à la monar­chie forment encore aujourd’hui la base des stra­té­gies modernes de droite, c’est-à-dire du conser­va­tisme.

On trouve les prin­cipes du conser­va­tisme orga­nisé – sa valeur sociale, éco­no­mique et morale – dans une foule d’écrits polé­miques réac­tion­naires, dont le plus influent a été Réflexions sur la Révolution en France, du whig bri­tan­nique Edmund Burke. Rédigées en 1789 avant la montée des jaco­bins – donc en aucune façon comme réac­tion à la Terreur ou à l’absolutisme idéo­lo­gique jaco­bin –, les Réflexions de Burke débordent de furie envers l’audace de la Révolution elle-même, lui repro­chant son insis­tance inouïe sur une cer­taine mesure d’égalité civique, éco­no­mique et sociale comme condi­tion néces­saire de la liberté poli­tique. Relier liberté et éga­lité, au plan de la phi­lo­so­phie ou d’un pro­gramme poli­tique, demeure ana­thème pour les conser­va­teurs contem­po­rains. La liberté, pour Burke, exi­geait la hié­rar­chie et l’ordre. C’était son leit­mo­tiv.

« Je me flatte, décla­rait Burke, d’aimer une liberté virile, morale et bien réglée. » La liberté « virile » s’annonce comme auda­cieuse, réso­lue, non effé­mi­née ou timo­rée (si l’on se fie à la défi­ni­tion lexi­cale de cet adjec­tif). La liberté « virile » (au sens de Burke) a un roi. La liberté « virile » est auto­ri­taire : on pré­sume que, par une mys­té­rieuse ana­lo­gie, l’autorité du roi, sa sou­ve­rai­neté, garan­tit la liberté de chacun.

La liberté « morale » est la véné­ra­tion de Dieu et de la pro­priété, sur­tout puisqu’ils fusionnent dans l’Église ins­ti­tu­tion­nelle. La liberté « morale » signi­fie le res­pect de l’autorité de Dieu et du roi, sur­tout telle qu’illustrée dans la hié­rar­chie féo­dale. La liberté « bien réglée » est la liberté limi­tée : ce qui en reste une fois Dieu vénéré, la pro­priété res­pec­tée, la hié­rar­chie hono­rée, et une fois versés les impôts et tri­buts qui sup­portent toutes ces ins­ti­tu­tions.

La liberté qu’affectionnait sur­tout Burke dépen­dait de la dis­po­si­tion des per­sonnes à non seule­ment accep­ter mais aimer les cir­cons­tances sociales de leur nais­sance : « Être atta­ché à la sub­di­vi­sion, aimer le petit groupe social auquel on appar­tient, c’est le pre­mier prin­cipe, le germe des affec­tions publiques. C’est le pre­mier maillon d’une chaîne qui nous mène à l’amour de notre pays et de l’humanité tout entière. » La popu­lace fran­çaise avait remar­qua­ble­ment trans­gressé ce prin­cipe pre­mier des affec­tions publiques.

Aux yeux de Burke, l’histoire démon­trait une imbri­ca­tion com­plète entre les droits des Anglais et la monar­chie : les uns n’allaient pas sans l’autre. Comme cer­tains droits avaient existé sous la monar­chie, Burke la pré­ten­dait essen­tielle à leur exer­cice. L’Angleterre n’avait aucune preuve, disait-il, que des droits pou­vaient exis­ter et être exer­cés en l’absence de la monar­chie.

Il s’en pre­nait aux théo­ri­ciens qui allé­guaient l’existence de droits natu­rels des hommes supé­rieurs en impor­tance aux droits des gou­ver­ne­ments en place et les accu­sait même d’avoir « pré­paré sous terre une mine dont l’explosion fera sauter à la fois tous les exemples de l’antiquité, les usages, les chartes et les actes du Parlement. Ils ont les droits de l’homme. Contre de tels droits, il n’y a pas de pres­crip­tion : les adhé­sions ne sont pas des enga­ge­ments […] Je n’ai rien à répondre aux gros­sières sub­ti­li­tés de leur poli­tique méta­phy­sique. »

Dans la méta­phy­sique plus agile de Burke, les droits héré­di­taires se trans­mettent par l’entremise d’une cou­ronne héré­di­taire, parce qu’ils ont déjà été ainsi légués et conti­nue­ront donc de l’être. Burke n’offre aucune base pour éva­luer la qua­lité ou l’équité des droits du « petit groupe social auquel on appar­tient », en regard de ceux d’autres petits groupes sociaux : admettre une telle néces­sité équi­vau­drait à ne pas aimer suf­fi­sam­ment son petit groupe social. La cou­ronne héré­di­taire, sug­gère-t-il, tient en res­pect la dic­ta­ture parce qu’elle accorde au roi l’obéissance sans le forcer à devoir lutter pour l’obtenir. Elle empêche éga­le­ment tout conflit civique quant au choix du chef de l’État. Burke n’offre rien de plus comme expli­ca­tion de la raison de liens inex­tri­cables entre les droits et la monar­chie.

Burke décrit les liber­tés en termes de pro­priété : « un héri­tage inalié­nable », « un état par­ti­cu­lier au peuple de ce royaume, sans réfé­rence aucune à tout autre droit plus géné­ral ou anté­rieur ». Dans les faits, ce droit irré­cu­sable équi­vaut au droit féodal de pro­priété, et Burke per­çoit les liber­tés comme dépen­dantes de la sécu­rité des biens. Il y a trans­mis­sion, avec les biens, d’une géné­ra­tion à l’autre, de liber­tés appro­priées : des liber­tés répar­ties en fonc­tion du rap­port de chacun à la pro­priété.

Voilà l’essence d’un ordre social stable. Et toute liberté qui vien­drait contes­ter ou détruire la pri­mauté et la sain­teté des biens héri­tés en est une qui trans­gresse les limites de la « liberté virile, morale et bien réglée ». Burke remar­quait qu’à l’Assemblée natio­nale fran­çaise, « la liberté est tou­jours regar­dée comme par­faite quand la pro­priété est rendue incer­taine ». Son propre point de vue était tout l’opposé.

La reli­gion contri­buait à main­te­nir le carac­tère civi­lisé, ordonné et moral d’une société donnée. La mora­lité équi­va­lait à l’acceptation de l’ordre social comme ordre divin. L’athéisme des révo­lu­tion­naires fran­çais et des phi­lo­sophes des droits natu­rels était per­vers, une aber­ra­tion. « Nous savons, et nous met­tons notre orgueil à le savoir, que l’homme par sa consti­tu­tion est un animal reli­gieux : que l’athéisme est non seule­ment contraire à notre raison, mais qu’il l’est même à notre ins­tinct, et qu’il ne peut pas le sur­mon­ter long­temps. »

L’église ins­ti­tu­tion­nelle offrait des occa­sions de sombre acquies­ce­ment à ce prin­cipe, et elle ser­vait de véhi­cule à une mora­lité simul­ta­né­ment abso­lue et har­mo­ni­sée à l’ordre social exis­tant. La reli­gion de Burke n’avait rien à voir avec l’aspect cha­ri­table de la mora­lité : elle était affaire de pou­voir et d’argent. Dans un accès par­ti­cu­lier de répu­gnance, il lança que les juifs ten­taient, par le biais de la Révolution fran­çaise, de détruire l’Église d’Angleterre. Il assi­mi­lait régu­liè­re­ment aux juifs la popu­lace fran­çaise qu’il mépri­sait. La reli­gion dont Burke se fai­sait le cham­pion était celle du pou­voir anglo-saxon, la reli­gion du roi et de la pro­priété.

Le prin­cipe sous-jacent à toutes ces asser­tions – un prin­cipe énoncé en toutes lettres – était le mépris de Burke pour la démo­cra­tie. Il tenait celle-ci pour syno­nyme de la tyran­nie ou y condui­sant inévi­ta­ble­ment et déce­lait en elle l’oppression véri­table. « Ce dont je suis cer­tain, c’est que dans une démo­cra­tie, la majo­rité des citoyens est capable d’exercer sur la mino­rité les oppres­sions les plus cruelles. » Les oppres­sions cruelles ne le trou­blaient pas quand elles étaient infli­gées à une majo­rité par une mino­rité vêtue avec goût et élé­gance. (« Pour nous faire aimer notre pays, notre pays doit être aimable, » disait-il.)

C’est à la majo­rité elle-même qu’il s’objectait, moins à cause de son nombre que de sa nature : « Quelle espèce de chose serait alors une nation, com­po­sée de bar­bares gros­siers, stu­pides, féroces, et en même temps pauvres et sor­dides : privée en même temps de reli­gion, d’honneur, de cette fierté virile, et dénuée de tout pour le pré­sent, sans avoir rien à espé­rer pour l’avenir ? » Son point de vue sur Marie-Antoinette pre­nait des accents tout dif­fé­rents : « Je croyais que dix mille épées seraient sor­ties de leurs four­reaux pour la venger même d’un regard qui l’aurait mena­cée d’une insulte. » L’égalité signi­fiait qu’« un roi n’est qu’un homme : une reine n’est qu’une femme », sort plus avi­lis­sant qu’il ne sem­blait puisqu’à ses yeux, « une femme n’est qu’un animal et pas un animal de pre­mier ordre ».

L’égalité por­tait donc par­ti­cu­liè­re­ment mal­chance par­ti­cu­lière à une reine, puisqu’elle signi­fiait que « le meurtre d’un roi, d’une reine, d’un évêque ou d’un père ne seront qu’un banal homi­cide ». L’égalité équi­va­lait à la fin du monde tel que le connais­sait Burke, la fin du roi, de l’Église, de la pro­priété et de liber­tés inalié­nables, la fin de la fierté « virile » et de la liberté « virile ». Néanmoins, il se mon­trait un peu trop pes­si­miste. La fierté « virile » et la liberté « virile » ont sur­vécu à ce jour à toutes les révo­lu­tions. L’égalité n’a pas encore eu raison de tout le petit monde de Burke.

La droite n’a pas beau­coup changé depuis son époque. Elle défend tou­jours l’autorité, la hié­rar­chie, la pro­priété et la reli­gion. Elle abhorre tou­jours les idées et les mou­ve­ments poli­tiques éga­li­taires. Elle n’aime tou­jours pas les juifs.

Aux États-Unis, il n’y a jamais eu de roi ; cepen­dant, beau­coup de sub­sti­tuts, allant du pro­prié­taire d’esclaves au mari, y ont été de toute évi­dence inves­tis d’un pou­voir impé­rial. Aujourd’hui, le pou­voir que défend la droite réside en l’autorité « virile » du Président, du Pentagone, du FBI et de la CIA, celle du pou­voir poli­cier en géné­ral, du leader reli­gieux et du mari dans la famille domi­née par un homme. La vieille droite se conten­tait de défendre l’autorité « virile » de l’armée, de la police, des légis­la­teurs oli­gar­chiques racistes, d’un pou­voir exé­cu­tif fort (même si cor­rompu) et des USA comme super­puis­sance ; elle tenait entiè­re­ment pour acquises les expres­sions plus pri­va­ti­sées de l’autorité « virile ».

La nou­velle droite, appa­rue en réac­tion au mou­ve­ment de libé­ra­tion des femmes, se dis­tingue de la vieille droite par son acti­visme dans ce que l’on désigne comme enjeux sociaux : notam­ment les droits des femmes, l’avortement et l’homosexualité. Elle a sur­tout mis l’accent sur l’importance de l’autorité du mari et d’une église andro­cen­trique. Elle per­çoit l’autorité même comme mas­cu­line et la révolte des femmes comme mena­çante pour cette auto­rité. Dans la logique de la nou­velle droite, tout affai­blis­se­ment de l’autorité du mari sur l’épouse équi­vaut à un affai­blis­se­ment de l’autorité en soi, un affai­blis­se­ment de l’autorité du pays et des ins­ti­tu­tions qui le régissent de plein droit.

Aux États-Unis, la hié­rar­chie que défend la droite est celle du riche sur le pauvre, du Blanc sur le Noir, de l’homme sur la femme. On affiche fré­quem­ment la convic­tion que l’inégalité sociale exprime tout sim­ple­ment des dif­fé­rences natu­relles ou issues de Dieu et que la hié­rar­chie est donc inamo­vible. On affirme sou­vent que les adeptes de l’égalité cherchent à « chan­ger la nature humaine ». On désigne régu­liè­re­ment les mas­sacres de Staline comme la consé­quence logique d’efforts pour créer une société sans classes, une société qui répu­die la hié­rar­chie.

Le concept de classe sociale au sens propre fonc­tionne dif­fé­rem­ment aux États-Unis qu’en Angleterre. Aux USA, il n’y a pas d’histoire féo­dale. Il n’y a pas d’aristocrates. On n’y peut pos­sé­der un titre de noblesse et demeu­rer citoyen. Il existe beau­coup de mobi­lité entre les classes : ascen­dante et des­cen­dante. Un chan­ge­ment de classe sociale peut se pro­duire en une géné­ra­tion. L’argent et la pro­priété déter­minent la classe, pour chaque indi­vidu : elle n’est pas un statut trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion ; elle n’est pas néces­sai­re­ment fami­liale.

L’argent et la pro­priété changent de mains de façon plus fluide et plus fré­quente que dans les pays qui ont un passé féodal. La classe diri­geante des États-Unis, le groupe res­treint de familles aux com­mandes de la vraie richesse, n’a abso­lu­ment aucun rap­port à la royauté ou à une aris­to­cra­tie ter­rienne : il s’agit de gens sans scru­pules, des mar­chands par­ve­nus dont la puis­sance tient à la maî­trise du capi­tal : ils n’ont aucune pré­ten­tion cultu­relle, émo­tion­nelle, géné­tique ou his­to­rique d’appartenance à l’élite ou à la noblesse. Aux USA, les gens ne deviennent habi­tuel­le­ment pas ce qu’étaient leurs parents. Compte tenu de la grande mobi­lité géo­gra­phique des États-Uniens, peu d’influence se trans­met par voie fami­liale.

Aux États-Unis, l’origine raciale fixe le statut de « classe » avec plus de rigi­dité qu’aucun autre fac­teur. Une viru­lente supré­ma­tie blanche déter­mine la trans­mis­sion du chô­mage chez les Noirs d’une géné­ra­tion à l’autre : cette filière trans­met éga­le­ment l’analphabétisme, la pau­vreté, l’enfermement dans des ghet­tos et une vie à la limite de la survie. Quant à la classe moyenne blanche, énorme, elle regroupe envi­ron 80 pour cent des Blancs. Y entrer s’avère rela­ti­ve­ment aisé pour les Blancs (en com­pa­rai­son de tout mou­ve­ment ana­logue en Angleterre ou en Europe). La « classe moyenne » reflète l’argent plus que l’emploi – bien que cela se dis­cute.

On pour­rait dire que beau­coup d’hommes de la classe ouvrière tendent à avoir des enfants de classe moyenne (plus riches et ins­truits). Les Noirs n’ont pas cette mobi­lité : et une sous-classe noire, un lum­pen­pro­lé­ta­riat piégé dans une impasse dénuée de pos­si­bi­li­tés, hérite du déses­poir dans une société par ailleurs dyna­mique. Il est impos­sible d’exagérer le racisme absolu de ce que l’on qua­li­fie de struc­ture de classes aux États-Unis.

Aux États-Unis, la défense de la pro­priété par la droite inclut, par exemple, la cam­pagne orga­ni­sée récem­ment pour que le canal de Panama demeure pro­priété des USA. La droite inter­prète l’impérialisme éco­no­mique et mili­taire des USA comme la défense néces­saire des inté­rêts pro­prié­taires des USA – que cette pro­priété soit le Vietnam ou le Salvador. Les USA pos­sèdent de la pro­priété par­tout où les USA font des affaires, où que ce soit. Le pétrole dont les USA ont besoin est dans un sol dont les USA sont pro­prié­taires, où qu’il soit.

L’Europe est pro­priété des USA si les USA veulent y sta­tion­ner des mis­siles. Tout endroit où il y a des Soviétiques – y com­pris la moindre rocaille sté­rile en Afghanistan – est pro­priété des USA, en attente d’être sauvée d’une inva­sion étran­gère. La pro­priété des USA inclut l’entreprise mul­ti­na­tio­nale, l’usine et l’atelier de misère. Les femmes et les enfants sont éga­le­ment de la pro­priété – enfer­mée, gardée, fré­quem­ment enva­hie.

La reli­gion est fon­da­men­ta­liste, ortho­doxe, essen­tielle au pro­gramme poli­tique de la droite. L’ordre moral et l’ordre social se reflètent par défi­ni­tion : l’autorité, la hié­rar­chie et la pro­priété sont des valeurs de droit divin, à ne pas lais­ser com­pro­mettre par des huma­nistes laïques, des athées ou des libé­raux, férus d’idées per­verses en matière d’égalité. Aux États-Unis, la reli­gion consti­tue une branche poli­tique de la nou­velle droite. Le tra­vail d’organisation anti-avor­te­ment se fait dans les églises. Les lois sur les droits des gais se heurtent à des lea­ders reli­gieux qui mobi­lisent les gens contre le péché.

Les pro­jets de loi sur l’égalité des droits des femmes sont défaits par des argu­ments théo­lo­giques. On com­pare le mari au Christ et on dépose des pro­jets de loi au Congrès pour faire de cette ana­lo­gie une poli­tique d’État. Les femmes bat­tues sont qua­li­fiées d’« épouses en fuite » quand elles arrivent à partir et on les dénonce comme étant insuf­fi­sam­ment sou­mises : s’échapper est immo­ral. Les femmes vic­times de har­cè­le­ment sexuel se font repro­cher de ne pas être « ver­tueuses ». Les repré­sen­ta­tions d’hommes et de femmes dans les manuels sco­laires doivent demeu­rer conformes aux édits fon­da­men­ta­listes au sujet des hommes et des femmes : l’épouse doit y figu­rer dans la pleine splen­deur de sa domes­ti­cité. La famille doit jouer le rôle d’unité féo­dale dans ce Jeu de la pas­sion poli­tique, et la reli­gion consti­tue un outil aussi fon­da­men­tal qu’efficace dans ce pro­gramme de répres­sion domes­tique et de contrôle social.

Aux États-Unis, la droite a pour objec­tif social de contrer l’égalité. Elle tient tête à un modèle que Margaret Papandreou a appelé « la famille démo­cra­tique », une famille basée non sur la subor­di­na­tion des femmes mais sur l’égalité, la coopé­ra­tion et la réci­pro­cité. La droite tient tête à tous les pro­jets de pro­gramme sou­cieux d’égalité raciale et éco­no­mique. Elle tient tête à l’égalité des sexes comme idée et comme pra­tique. Elle cherche à détruire tout mou­ve­ment, projet, loi, dis­cours ou sen­ti­ment qui abo­li­rait, entra­ve­rait ou sape­rait la domi­na­tion mas­cu­line.

La droite contem­po­raine des États-Unis incarne entiè­re­ment les idées de Burke : l’autorité, la hié­rar­chie et la pro­priété sont ce qu’elle appuie ; la démo­cra­tie est ce qu’elle combat. C’est le conser­va­tisme du dix-hui­tième siècle, tel quel. Sauf… Sauf que cette droite a mobi­lisé les femmes, ce que n’avait pas fait Burke au dix-hui­tième siècle. Elle a réussi à les enrô­ler pour en faire des mili­tantes de droite. Elle a réussi à convaincre des femmes en tant que femmes (c’est-à-dire qui pré­tendent agir dans l’intérêt col­lec­tif des femmes) d’appuyer effi­ca­ce­ment l’autorité mas­cu­line sur les femmes, d’appuyer une hié­rar­chie qui soumet les femmes aux hommes, d’appuyer un statut des femmes comme pro­priété de plein droit des hommes, et la reli­gion comme expres­sion d’une supré­ma­tie mas­cu­line trans­cen­dante.

Elle a réussi à convaincre des femmes d’agir effi­ca­ce­ment contre leur inclu­sion démo­cra­tique dans le pro­ces­sus poli­tique, contre leur éga­lité civique, contre toute concep­tion éga­li­taire de leur propre valeur. Le pré­sent livre admet une défi­ni­tion rela­ti­ve­ment ortho­doxe des valeurs et des idées de droite (telles qu’exposées dans cet avant-propos) et cherche pour­quoi des femmes endossent ces valeurs et ces idées, puisque l’autorité qu’elles défendent les avilit sys­té­ma­ti­que­ment, la hié­rar­chie qu’elles défendent les place au bas de l’échelle, le droit à la pro­priété qu’elles défendent les prive d’un statut d’humain à part entière, et la reli­gion qu’elles défendent réclame leur sou­mis­sion à une tyran­nie mes­quine et sou­vent vio­lente.

L’égalité qu’elles com­battent s’avère le seul remède à cet état de choses. Pourquoi les femmes de droite militent-elles en appui à leur propre subor­di­na­tion ? Comment la droite, contrô­lée par des hommes, recrute-t-elle leur par­ti­ci­pa­tion et leur loyauté ? Et pour­quoi les femmes de droite haïssent-elles à ce point la lutte fémi­niste pour l’égalité ?

Une écri­vaine fémi­niste a qua­li­fié ce livre de « dis­cours subtil sur la com­pli­cité ». Mais la com­pli­cité ne se limite pas aux femmes de la droite orga­ni­sée. Une des pré­misses du pré­sent ouvrage est que, peu importe l’appellation qu’elles se donnent, les femmes de droite acceptent tout sim­ple­ment comme légi­times la hié­rar­chie sexuelle, l’autorité mas­cu­line et le statut de pro­priété des femmes, sous une forme ou une autre. La même défi­ni­tion de la « droite » vaut éga­le­ment pour les hommes. La ques­tion à poser pour­rait donc être : où diable se situe la gauche ?

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