Les femmes et la droite

Les concepts de « gauche » et de « droite » comme désignations politiques significatives sont apparus dans la genèse complexe de la Révolution française. La première répartition physique de droite à gauche des parlementaires semble avoir eu lieu le 11 septembre 1789, quand l’Assemblée nationale, instance parlementaire de la France révolutionnaire, fut aménagée de façon à refléter concrètement les idéologies politiques et les loyautés de classe. Les royalistes étaient assis à droite, et les jacobins, probablement à l’extrême gauche. Les gens de droite, qui favorisaient surtout un régime législatif à deux chambres, soumis au veto absolu d’un monarque, avaient pour nom les anglomanes ou monarchiques, ou simplement « les Anglais ». Ceux de gauche s’inspiraient en grande part de la récente Révolution américaine de 1776.

       Dès 1815, lors de la Seconde Restauration sous Louis XVIII, la« droite » et la « gauche » étaient des expressions politiques acceptées, bien comprises et ancrées dans la pratique législative française. La France avait enfin son parlement de type britannique et un nouveau monarque pour aller avec. Les membres de l’assemblée législative siégeaient en demi-cercle. À droite étaient les ultra-royalistes, appelés les ultras, « plus royalistes que le roi et plus catholiques que le pape », ainsi qu’a écrit un commentateur. Ils représentaient les intérêts de l’aristocratie terrienne, des anciens émigrés et du clergé. C’était le parti de la contre-révolution victorieuse. À gauche siégeaient les indépendants : un mélange de bonapartistes, de libéraux et de républicains, tous opposés au roi de l’heure mais qui appuyaient à divers degrés les buts égalitaires de la Révolution. Au centre siégeaient les constitutionnalistes, aux positions mitigées.

       Les idées et valeurs politiques étaient explicitement désignées comme étant de « droite », de « gauche » ou « centristes ». La droite était le terme qui avait une valeur absolue. Il voulait réellement dire « plus royaliste que le roi » : « Vive le Roi, malgré lui » était un des slogans ultras. Chacune des autres positions se définissait, peu ou prou, en fonction de la droite. Après que les jacobins aient été purgés de la politique française, la gauche n’était plus que l’ombre d’elle-même. Ne pas vouloir de roi (ou d’un roi en particulier) n’équivalait pas à réclamer un ordre social égalitaire par tous les moyens nécessaires. Les valeurs de la droite étaient fixes et claires ; celles de la gauche étaient affaire de négociation et d’opportunisme. C’est ce qui conduisit, en partie, à la montée de Bonaparte.

Les termes de « droite » et de « gauche » constituent des référents authentiquement modernes. Ils manquent d’antécédents, surtout en Angleterre ou aux États-Unis. Même si, en Angleterre, le système de partis s’est ébauché dès 1783, les partis politiques en tant que tels ne se sont pas imposés avant 1830. Le terme plus vague, moins programmatique, de « conservateur » n’entra en usage qu’en 1824, quand une coalition de whigs et de tories s’en servit pour indiquer son opposition à la France révolutionnaire. Les tories s’approprièrent finalement l’étiquette en 1830. On peut trouver relativement commode de percevoir, dans leur antagonisme,  les tories et les whigs comme des conservateurs et des libéraux, mais ces deux partis étaient monarchistes, avec tout ce que cela impliquait comme loyauté de classe et respect de la propriété privée. Chacun d’eux était donc, au sens original français, de « droite ». Les Français n’ironisaient pas quand ils appelaient leurs propres royalistes des anglomanes ou des « Anglais ».

Les nouveaux Américains, par contre, étaient tous résolument républicains. Aucun des pères fondateurs des États-Unis ne voulait tolérer de monarchie ni quelque institution lui ressemblant. Et pourtant, beaucoup d’entre eux étaient ce que nous appellerions aujourd’hui des conservateurs. Ils voulaient reproduire la stabilité du régime britannique. Ils souhaitaient un ordre social chargé de protéger la propriété et la richesse. Ils étaient des républicains mais certainement pas des démocrates. L’idée d’une démocratie égalitaire leur répugnait. Alexander Hamilton, par exemple, proposait avec insistance « un gouvernement entièrement et purement républicain », et pourtant il tenait la Révolution française pour un « spectacle dégoûtant ».

À l’instar d’autres conservateurs américains, il était anglophile. Thomas Jefferson, en comparaison, était un libéral, un démocrate. Pour lui, une des fonctions du gouvernement était de promouvoir l’égalité. À l’instar des égalitaristes, il était francophile. Mais dans la nouvelle géographie politique des États-Unis naissants, il n’y avait ni droite ni gauche au sens français, parce qu’il n’y avait aucun monarchiste.

Les concepts politiques de « droite » et de « gauche » n’auraient pu apparaître ni en Angleterre ni aux États-Unis : ils émergent du caractère spécifique de l’expérience française. Ils sont apparus dans le chaos de la première révolution pleinement moderne, la Révolution française, en réaction à laquelle toute l’Europe s’est ensuite redéfinie. C’est en conséquence directe de la Révolution française que le visage politique de l’Europe a changé, et avec lui le discours politique des Européens.

Un de ces principaux changements a été la division formelle des valeurs, des partis et des programmes entre la « droite » et la « gauche » : des alliances et allégeances modernes sont apparues, annoncées par ces catégories nouvelles et modernes de pensée politique organisée. Ce qui n’avait peut-être été au départ qu’une disposition pratique des sièges à droite et à gauche de l’Assemblée nationale française devint une structure politique d’ordre quasi-métaphysique, qui transforma la conscience et la pratique politiques de l’Occident.

Cette étonnante avancée découla en partie de la réaction extrême qui accueillit la Révolution française, et surtout à son amère dénonciation par des politiciens, en Angleterre et ailleurs, qui étaient voués à la monarchie, à l’appareil de classes et aux valeurs implicites du féodalisme. Leurs arguments contre la Révolution française et en appui à la monarchie forment encore aujourd’hui la base des stratégies modernes de droite, c’est-à-dire du conservatisme.

On trouve les principes du conservatisme organisé – sa valeur sociale, économique et morale – dans une foule d’écrits polémiques réactionnaires, dont le plus influent a été Réflexions sur la Révolution en France, du whig britannique Edmund Burke. Rédigées en 1789 avant la montée des jacobins – donc en aucune façon comme réaction à la Terreur ou à l’absolutisme idéologique jacobin –, les Réflexions de Burke débordent de furie envers l’audace de la Révolution elle-même, lui reprochant son insistance inouïe sur une certaine mesure d’égalité civique, économique et sociale comme condition nécessaire de la liberté politique. Relier liberté et égalité, au plan de la philosophie ou d’un programme politique, demeure anathème pour les conservateurs contemporains. La liberté, pour Burke, exigeait la hiérarchie et l’ordre. C’était son leitmotiv.

« Je me flatte, déclarait Burke, d’aimer une liberté virile, morale et bien réglée. » La liberté « virile » s’annonce comme audacieuse, résolue, non efféminée ou timorée (si l’on se fie à la définition lexicale de cet adjectif). La liberté « virile » (au sens de Burke) a un roi. La liberté « virile » est autoritaire : on présume que, par une mystérieuse analogie, l’autorité du roi, sa souveraineté, garantit la liberté de chacun.

La liberté « morale » est la vénération de Dieu et de la propriété, surtout puisqu’ils fusionnent dans l’Église institutionnelle. La liberté « morale » signifie le respect de l’autorité de Dieu et du roi, surtout telle qu’illustrée dans la hiérarchie féodale. La liberté « bien réglée » est la liberté limitée : ce qui en reste une fois Dieu vénéré, la propriété respectée, la hiérarchie honorée, et une fois versés les impôts et tributs qui supportent toutes ces institutions.

La liberté qu’affectionnait surtout Burke dépendait de la disposition des personnes à non seulement accepter mais aimer les circonstances sociales de leur naissance : « Être attaché à la subdivision, aimer le petit groupe social auquel on appartient, c’est le premier principe, le germe des affections publiques. C’est le premier maillon d’une chaîne qui nous mène à l’amour de notre pays et de l’humanité tout entière. » La populace française avait remarquablement transgressé ce principe premier des affections publiques.

Aux yeux de Burke, l’histoire démontrait une imbrication complète entre les droits des Anglais et la monarchie : les uns n’allaient pas sans l’autre. Comme certains droits avaient existé sous la monarchie, Burke la prétendait essentielle à leur exercice. L’Angleterre n’avait aucune preuve, disait-il, que des droits pouvaient exister et être exercés en l’absence de la monarchie.

Il s’en prenait aux théoriciens qui alléguaient l’existence de droits naturels des hommes supérieurs en importance aux droits des gouvernements en place et les accusait même d’avoir « préparé sous terre une mine dont l’explosion fera sauter à la fois tous les exemples de l’antiquité, les usages, les chartes et les actes du Parlement. Ils ont les droits de l’homme. Contre de tels droits, il n’y a pas de prescription : les adhésions ne sont pas des engagements […] Je n’ai rien à répondre aux grossières subtilités de leur politique métaphysique. »

Dans la métaphysique plus agile de Burke, les droits héréditaires se transmettent par l’entremise d’une couronne héréditaire, parce qu’ils ont déjà été ainsi légués et continueront donc de l’être. Burke n’offre aucune base pour évaluer la qualité ou l’équité des droits du « petit groupe social auquel on appartient », en regard de ceux d’autres petits groupes sociaux : admettre une telle nécessité équivaudrait à ne pas aimer suffisamment son petit groupe social. La couronne héréditaire, suggère-t-il, tient en respect la dictature parce qu’elle accorde au roi l’obéissance sans le forcer à devoir lutter pour l’obtenir. Elle empêche également tout conflit civique quant au choix du chef de l’État. Burke n’offre rien de plus comme explication de la raison de liens inextricables entre les droits et la monarchie.

Burke décrit les libertés en termes de propriété : « un héritage inaliénable », « un état particulier au peuple de ce royaume, sans référence aucune à tout autre droit plus général ou antérieur ». Dans les faits, ce droit irrécusable équivaut au droit féodal de propriété, et Burke perçoit les libertés comme dépendantes de la sécurité des biens. Il y a transmission, avec les biens, d’une génération à l’autre, de libertés appropriées : des libertés réparties en fonction du rapport de chacun à la propriété.

Voilà l’essence d’un ordre social stable. Et toute liberté qui viendrait contester ou détruire la primauté et la sainteté des biens hérités en est une qui transgresse les limites de la « liberté virile, morale et bien réglée ». Burke remarquait qu’à l’Assemblée nationale française, « la liberté est toujours regardée comme parfaite quand la propriété est rendue incertaine ». Son propre point de vue était tout l’opposé.

La religion contribuait à maintenir le caractère civilisé, ordonné et moral d’une société donnée. La moralité équivalait à l’acceptation de l’ordre social comme ordre divin. L’athéisme des révolutionnaires français et des philosophes des droits naturels était pervers, une aberration. « Nous savons, et nous mettons notre orgueil à le savoir, que l’homme par sa constitution est un animal religieux : que l’athéisme est non seulement contraire à notre raison, mais qu’il l’est même à notre instinct, et qu’il ne peut pas le surmonter longtemps. »

L’église institutionnelle offrait des occasions de sombre acquiescement à ce principe, et elle servait de véhicule à une moralité simultanément absolue et harmonisée à l’ordre social existant. La religion de Burke n’avait rien à voir avec l’aspect charitable de la moralité : elle était affaire de pouvoir et d’argent. Dans un accès particulier de répugnance, il lança que les juifs tentaient, par le biais de la Révolution française, de détruire l’Église d’Angleterre. Il assimilait régulièrement aux juifs la populace française qu’il méprisait. La religion dont Burke se faisait le champion était celle du pouvoir anglo-saxon, la religion du roi et de la propriété.

Le principe sous-jacent à toutes ces assertions – un principe énoncé en toutes lettres – était le mépris de Burke pour la démocratie. Il tenait celle-ci pour synonyme de la tyrannie ou y conduisant inévitablement et décelait en elle l’oppression véritable. « Ce dont je suis certain, c’est que dans une démocratie, la majorité des citoyens est capable d’exercer sur la minorité les oppressions les plus cruelles. » Les oppressions cruelles ne le troublaient pas quand elles étaient infligées à une majorité par une minorité vêtue avec goût et élégance. (« Pour nous faire aimer notre pays, notre pays doit être aimable, » disait-il.)

C’est à la majorité elle-même qu’il s’objectait, moins à cause de son nombre que de sa nature : « Quelle espèce de chose serait alors une nation, composée de barbares grossiers, stupides, féroces, et en même temps pauvres et sordides : privée en même temps de religion, d’honneur, de cette fierté virile, et dénuée de tout pour le présent, sans avoir rien à espérer pour l’avenir ? » Son point de vue sur Marie-Antoinette prenait des accents tout différents : « Je croyais que dix mille épées seraient sorties de leurs fourreaux pour la venger même d’un regard qui l’aurait menacée d’une insulte. » L’égalité signifiait qu’« un roi n’est qu’un homme : une reine n’est qu’une femme », sort plus avilissant qu’il ne semblait puisqu’à ses yeux, « une femme n’est qu’un animal et pas un animal de premier ordre ».

L’égalité portait donc particulièrement malchance particulière à une reine, puisqu’elle signifiait que « le meurtre d’un roi, d’une reine, d’un évêque ou d’un père ne seront qu’un banal homicide ». L’égalité équivalait à la fin du monde tel que le connaissait Burke, la fin du roi, de l’Église, de la propriété et de libertés inaliénables, la fin de la fierté « virile » et de la liberté « virile ». Néanmoins, il se montrait un peu trop pessimiste. La fierté « virile » et la liberté « virile » ont survécu à ce jour à toutes les révolutions. L’égalité n’a pas encore eu raison de tout le petit monde de Burke.

La droite n’a pas beaucoup changé depuis son époque. Elle défend toujours l’autorité, la hiérarchie, la propriété et la religion. Elle abhorre toujours les idées et les mouvements politiques égalitaires. Elle n’aime toujours pas les juifs.

Aux États-Unis, il n’y a jamais eu de roi; cependant, beaucoup de substituts, allant du propriétaire d’esclaves au mari, y ont été de toute évidence investis d’un pouvoir impérial. Aujourd’hui, le pouvoir que défend la droite réside en l’autorité « virile » du Président, du Pentagone, du FBI et de la CIA, celle du pouvoir policier en général, du leader religieux et du mari dans la famille dominée par un homme. La vieille droite se contentait de défendre l’autorité « virile » de l’armée, de la police, des législateurs oligarchiques racistes, d’un pouvoir exécutif fort (même si corrompu) et des USA comme superpuissance ; elle tenait entièrement pour acquises les expressions plus privatisées de l’autorité « virile ».

La nouvelle droite, apparue en réaction au mouvement de libération des femmes, se distingue de la vieille droite par son activisme dans ce que l’on désigne comme enjeux sociaux : notamment les droits des femmes, l’avortement et l’homosexualité. Elle a surtout mis l’accent sur l’importance de l’autorité du mari et d’une église androcentrique. Elle perçoit l’autorité même comme masculine et la révolte des femmes comme menaçante pour cette autorité. Dans la logique de la nouvelle droite, tout affaiblissement de l’autorité du mari sur l’épouse équivaut à un affaiblissement de l’autorité en soi, un affaiblissement de l’autorité du pays et des institutions qui le régissent de plein droit.

Aux États-Unis, la hiérarchie que défend la droite est celle du riche sur le pauvre, du Blanc sur le Noir, de l’homme sur la femme. On affiche fréquemment la conviction que l’inégalité sociale exprime tout simplement des différences naturelles ou issues de Dieu et que la hiérarchie est donc inamovible. On affirme souvent que les adeptes de l’égalité cherchent à « changer la nature humaine ». On désigne régulièrement les massacres de Staline comme la conséquence logique d’efforts pour créer une société sans classes, une société qui répudie la hiérarchie.

Le concept de classe sociale au sens propre fonctionne différemment aux États-Unis qu’en Angleterre. Aux USA, il n’y a pas d’histoire féodale. Il n’y a pas d’aristocrates. On n’y peut posséder un titre de noblesse et demeurer citoyen. Il existe beaucoup de mobilité entre les classes : ascendante et descendante. Un changement de classe sociale peut se produire en une génération. L’argent et la propriété déterminent la classe, pour chaque individu : elle n’est pas un statut transmis de génération en génération ; elle n’est pas nécessairement familiale.

L’argent et la propriété changent de mains de façon plus fluide et plus fréquente que dans les pays qui ont un passé féodal. La classe dirigeante des États-Unis, le groupe restreint de familles aux commandes de la vraie richesse, n’a absolument aucun rapport à la royauté ou à une aristocratie terrienne : il s’agit de gens sans scrupules, des marchands parvenus dont la puissance tient à la maîtrise du capital : ils n’ont aucune prétention culturelle, émotionnelle, génétique ou historique d’appartenance à l’élite ou à la noblesse. Aux USA, les gens ne deviennent habituellement pas ce qu’étaient leurs parents. Compte tenu de la grande mobilité géographique des États-Uniens, peu d’influence se transmet par voie familiale.

Aux États-Unis, l’origine raciale fixe le statut de « classe » avec plus de rigidité qu’aucun autre facteur. Une virulente suprématie blanche détermine la transmission du chômage chez les Noirs d’une génération à l’autre : cette filière transmet également l’analphabétisme, la pauvreté, l’enfermement dans des ghettos et une vie à la limite de la survie. Quant à la classe moyenne blanche, énorme, elle regroupe environ 80 pour cent des Blancs. Y entrer s’avère relativement aisé pour les Blancs (en comparaison de tout mouvement analogue en Angleterre ou en Europe). La « classe moyenne » reflète l’argent plus que l’emploi – bien que cela se discute.

On pourrait dire que beaucoup d’hommes de la classe ouvrière tendent à avoir des enfants de classe moyenne (plus riches et instruits). Les Noirs n’ont pas cette mobilité : et une sous-classe noire, un lumpenprolétariat piégé dans une impasse dénuée de possibilités, hérite du désespoir dans une société par ailleurs dynamique. Il est impossible d’exagérer le racisme absolu de ce que l’on qualifie de structure de classes aux États-Unis.

Aux États-Unis, la défense de la propriété par la droite inclut, par exemple, la campagne organisée récemment pour que le canal de Panama demeure propriété des USA. La droite interprète l’impérialisme économique et militaire des USA comme la défense nécessaire des intérêts propriétaires des USA – que cette propriété soit le Vietnam ou le Salvador. Les USA possèdent de la propriété partout où les USA font des affaires, où que ce soit. Le pétrole dont les USA ont besoin est dans un sol dont les USA sont propriétaires, où qu’il soit.

L’Europe est propriété des USA si les USA veulent y stationner des missiles. Tout endroit où il y a des Soviétiques – y compris la moindre rocaille stérile en Afghanistan – est propriété des USA, en attente d’être sauvée d’une invasion étrangère. La propriété des USA inclut l’entreprise multinationale, l’usine et l’atelier de misère. Les femmes et les enfants sont également de la propriété – enfermée, gardée, fréquemment envahie.

La religion est fondamentaliste, orthodoxe, essentielle au programme politique de la droite. L’ordre moral et l’ordre social se reflètent par définition : l’autorité, la hiérarchie et la propriété sont des valeurs de droit divin, à ne pas laisser compromettre par des humanistes laïques, des athées ou des libéraux, férus d’idées perverses en matière d’égalité. Aux États-Unis, la religion constitue une branche politique de la nouvelle droite. Le travail d’organisation anti-avortement se fait dans les églises. Les lois sur les droits des gais se heurtent à des leaders religieux qui mobilisent les gens contre le péché.

Les projets de loi sur l’égalité des droits des femmes sont défaits par des arguments théologiques. On compare le mari au Christ et on dépose des projets de loi au Congrès pour faire de cette analogie une politique d’État. Les femmes battues sont qualifiées d’« épouses en fuite » quand elles arrivent à partir et on les dénonce comme étant insuffisamment soumises : s’échapper est immoral. Les femmes victimes de harcèlement sexuel se font reprocher de ne pas être « vertueuses ». Les représentations d’hommes et de femmes dans les manuels scolaires doivent demeurer conformes aux édits fondamentalistes au sujet des hommes et des femmes : l’épouse doit y figurer dans la pleine splendeur de sa domesticité. La famille doit jouer le rôle d’unité féodale dans ce Jeu de la passion politique, et la religion constitue un outil aussi fondamental qu’efficace dans ce programme de répression domestique et de contrôle social.

Aux États-Unis, la droite a pour objectif social de contrer l’égalité. Elle tient tête à un modèle que Margaret Papandreou a appelé « la famille démocratique », une famille basée non sur la subordination des femmes mais sur l’égalité, la coopération et la réciprocité. La droite tient tête à tous les projets de programme soucieux d’égalité raciale et économique. Elle tient tête à l’égalité des sexes comme idée et comme pratique. Elle cherche à détruire tout mouvement, projet, loi, discours ou sentiment qui abolirait, entraverait ou saperait la domination masculine.

La droite contemporaine des États-Unis incarne entièrement les idées de Burke : l’autorité, la hiérarchie et la propriété sont ce qu’elle appuie ; la démocratie est ce qu’elle combat. C’est le conservatisme du dix-huitième siècle, tel quel. Sauf… Sauf que cette droite a mobilisé les femmes, ce que n’avait pas fait Burke au dix-huitième siècle. Elle a réussi à les enrôler pour en faire des militantes de droite. Elle a réussi à convaincre des femmes en tant que femmes (c’est-à-dire qui prétendent agir dans l’intérêt collectif des femmes) d’appuyer efficacement l’autorité masculine sur les femmes, d’appuyer une hiérarchie qui soumet les femmes aux hommes, d’appuyer un statut des femmes comme propriété de plein droit des hommes, et la religion comme expression d’une suprématie masculine transcendante.

Elle a réussi à convaincre des femmes d’agir efficacement contre leur inclusion démocratique dans le processus politique, contre leur égalité civique, contre toute conception égalitaire de leur propre valeur. Le présent livre admet une définition relativement orthodoxe des valeurs et des idées de droite (telles qu’exposées dans cet avant-propos) et cherche pourquoi des femmes endossent ces valeurs et ces idées, puisque l’autorité qu’elles défendent les avilit systématiquement, la hiérarchie qu’elles défendent les place au bas de l’échelle, le droit à la propriété qu’elles défendent les prive d’un statut d’humain à part entière, et la religion qu’elles défendent réclame leur soumission à une tyrannie mesquine et souvent violente.

L’égalité qu’elles combattent s’avère le seul remède à cet état de choses. Pourquoi les femmes de droite militent-elles en appui à leur propre subordination ? Comment la droite, contrôlée par des hommes, recrute-t-elle leur participation et leur loyauté ? Et pourquoi les femmes de droite haïssent-elles à ce point la lutte féministe pour l’égalité ?

Une écrivaine féministe a qualifié ce livre de « discours subtil sur la complicité ». Mais la complicité ne se limite pas aux femmes de la droite organisée. Une des prémisses du présent ouvrage est que, peu importe l’appellation qu’elles se donnent, les femmes de droite acceptent tout simplement comme légitimes la hiérarchie sexuelle, l’autorité masculine et le statut de propriété des femmes, sous une forme ou une autre. La même définition de la « droite » vaut également pour les hommes. La question à poser pourrait donc être : où diable se situe la gauche ?