Notes de lecture

Normand Baillargeon, Anarchisme et éducation. Anthologie. Tome I – 1793-1918, Saint-Joseph-du-Lac, M Éditeur, 2016

Par Mis en ligne le 12 octobre 2019

L’école est un objet à la fois pri­vi­lé­gié et convoité de la lutte des classes. À la fin du XIXe siècle et au moment de l’instauration des démo­cra­ties occi­den­tales, la fonc­tion sociale de l’éducation se trouve au cœur des aspi­ra­tions, tant moder­ni­sa­trices que révo­lu­tion­naires, des écoles de pensée qui s’organisent de part et d’autre de la struc­ture sociale. Ainsi, la bour­geoi­sie voit géné­ra­le­ment dans un sys­tème d’éducation admi­nis­tré par l’État le moyen d’arracher à l’aristocratie et à l’Église leur main­mise idéo­lo­gique sur le peuple et d’inculquer aux masses popu­laires les rudi­ments savam­ment choi­sis de la connais­sance tech­nique et de la mora­lité néces­saires à l’essor indus­triel et à l’ordre social émergent. À l’autre bout du spectre, com­mu­nistes et anar­chistes prennent le parti d’une édu­ca­tion éman­ci­pa­trice, source d’égalité sociale et moyen d’abolir les rap­ports conflic­tuels de classes. Ils se dis­putent néan­moins sur le rôle et l’initiative d’une auto­rité cen­trale et sur la sur­veillance à exer­cer sur toute entre­prise d’éducation des masses.

L’éducation telle que nous la connais­sons est l’héritière de tous ces cou­rants et débats phi­lo­so­phiques et poli­tiques qui, inlas­sa­ble­ment, ont marqué son évo­lu­tion. Les pen­seurs anar­chistes sont inter­ve­nus sur de mul­tiples enjeux, depuis les fina­li­tés de l’école, jusqu’à ses fon­de­ments péda­go­giques, en pas­sant par les struc­tures édu­ca­tives et l’accessibilité à une édu­ca­tion de masse ; leur contri­bu­tion, lar­ge­ment mécon­nue de nos jours, a été aussi ori­gi­nale qu’importante dans l’évolution de la pensée en édu­ca­tion.

C’est ce qu’entreprend de sou­li­gner Normand Baillargeon dans son projet d’anthologie Anarchisme et édu­ca­tion, à tra­vers une sélec­tion de textes qui se veulent autant de contri­bu­tions éclai­rantes et per­ti­nentes au débat sur l’éducation. Baillargeon nous invite à dia­lo­guer avec des pion­niers, des pen­seurs cri­tiques ancrés dans le débat social et phi­lo­so­phique de leur temps ou des édu­ca­teurs de ter­rain qui, forts de leur expé­rience et de leurs convic­tions, ont contri­bué à faire avan­cer la pensée péda­go­gique et les fon­de­ments de l’éducation contem­po­raine. Savamment com­men­tés et mis en contexte par le phi­lo­sophe, les écrits phares des Stirner, Proudhon, Bakounine, Ferrer, notam­ment, sont rendus acces­sibles pour mieux inter­pré­ter et mettre en ques­tion les tra­vers et le deve­nir de l’éducation sco­laire.

L’éducation comme levier de liberté

Héritière des huma­nistes et des Lumières, l’école de pensée liber­taire se dis­tingue par sa posi­tion cri­tique au regard du pater­na­lisme cultu­rel de l’Église, des inéga­li­tés sociales engen­drées par le capi­ta­lisme émergent et du rôle crois­sant de l’État cen­tra­li­sa­teur dans la vie col­lec­tive.

Dans un contexte his­to­rique et social qui tend vers l’affirmation crois­sante de l’État-nation et l’expansion d’un modèle éco­no­mique inéga­li­taire, la pensée anar­chiste se dis­tingue, entre autres, par sa cri­tique de l’instrumentalisation sys­té­mique des pou­voirs publics par les inté­rêts de la classe domi­nante.

Elle voit dans l’éducation le levier pri­vi­lé­gié de l’émancipation de la per­sonne, ce qui implique une indé­pen­dance d’esprit et de corps face à toute inter­ven­tion éta­tique qui ne peut qu’être cen­tra­li­sa­trice et uni­for­mi­sante. L’instruction – qui demeure aux yeux des anar­chistes une approche indus­trielle et réduc­tion­niste de la fonc­tion sociale de l’éducation – se pré­sente comme une vaste entre­prise de colo­ni­sa­tion de l’âme et d’occupation ins­tru­men­tale de l’esprit, du Moi, par la sou­mis­sion à une mul­ti­tude de règles, de normes et de com­por­te­ments pré­dé­fi­nis. Dès lors, la forme sco­laire, en raison de ses contraintes et vio­lences sym­bo­liques, demeure l’expression d’une struc­ture oppri­mante et assu­jet­tis­sante, des­ti­née à favo­ri­ser les confor­mismes et for­ma­tages cultu­rels, moraux et com­por­te­men­taux des per­sonnes par les classes domi­nantes.

L’école des socié­tés capi­ta­listes émer­gentes appa­raît donc comme le rouage obligé d’un déter­mi­nisme social. Ultimement, cette orga­ni­sa­tion sco­laire, cen­tra­li­sée et contrô­lée de haut en bas (top down), se voit sub­ti­le­ment détour­née de la mis­sion huma­niste et éman­ci­pa­trice pro­mise par les Lumières pour être mise au ser­vice d’un endoc­tri­ne­ment des masses ainsi que d’une struc­ture sociale et idéo­lo­gique pro­fon­dé­ment inéga­li­taire.

Une telle posi­tion phi­lo­so­phique ren­voie néces­sai­re­ment à la dis­cus­sion his­to­rique fon­da­men­tale sur l’éducation, dis­cus­sion qui oppose la fonc­tion de conser­va­tion et de repro­duc­tion sociale de l’école à sa fonc­tion d’émancipation ou de trans­for­ma­tion sociale. C’est en dénon­çant les tra­vers de la pre­mière fonc­tion dans l’école moderne que les anar­chistes ins­crivent leur réflexion dans la seconde. Ainsi, la nature pro­fon­dé­ment éman­ci­pa­trice de l’éducation, qui doit être par essence cri­tique, avant-gar­diste et néces­sai­re­ment indé­pen­dante de l’école et des agents offi­ciels de l’État, ren­voie à une cer­taine pureté, un idéal phi­lo­so­phique que les pen­seurs liber­taires ins­crivent dans une quête de liberté.

Vers une société sans classes ni domination

L’idéal anar­chiste exige une pro­fonde trans­for­ma­tion sociale. L’éducation, inté­grale et auto­nome, s’inscrit à la fois dans cette démarche de trans­for­ma­tion, en tant qu’instrument, et dans cet idéal, en tant que fina­lité. En effet, « l’abolition défi­ni­tive et com­plète des classes, l’unification de la société et l’égalisation éco­no­mique et sociale de tous les indi­vi­dus humains sur la terre » vou­lues par Bakounine peuvent et doivent débu­ter à l’intérieur des struc­tures sociales actuelles, dont l’école et l’éducation consti­tuent une expres­sion type (p. 156).

En favo­ri­sant « l’effacement de cette dis­tinc­tion qu’on fait aujourd’hui entre tra­vailleurs intel­lec­tuels et tra­vailleurs manuels » (Kropotkine, p. 195), le projet d’éducation inté­grale par­ti­cipe de l’effacement même des classes sociales, hié­rar­chi­sées par la divi­sion capi­ta­liste du tra­vail, à l’intérieur de l’école. Pour Ferrer, « une seule façon de faire est sensée et éclai­rée : celle de la coédu­ca­tion des riches et des pauvres » (p. 266). Ainsi, en prô­nant la mixité, non seule­ment sociale mais aussi sexuelle, dans l’école, les pen­seurs anar­chistes mettent de l’avant une édu­ca­tion éga­li­taire, qui libère à la fois les savoirs et leur accès et désa­morce donc en partie les fon­de­ments des rap­ports de domi­na­tion et d’oppression.

C’est sur ces jalons d’une éga­lité de tous et toutes face aux savoirs que les anar­chistes pro­posent un modèle d’éducation axé sur la liberté indi­vi­duelle.

L’éducation intégrale comme programme d’émancipation individuelle et sociale

À un sys­tème de pensée orga­nisé, hié­rar­chisé et contrôlé par les inté­rêts bour­geois, axé sur le condi­tion­ne­ment de cha­cune et chacun à un ordre social déter­miné, les pen­seurs liber­taires opposent un indi­vi­dua­lisme éman­ci­pa­teur dans les rap­ports à la culture, au savoir et à la tech­nique. En effet, déte­nus et pro­té­gés par une poi­gnée de pri­vi­lé­giés, ces der­niers sont ins­tru­men­ta­li­sés dans des rap­ports de pou­voir et d’inégalité.

Dans cette pers­pec­tive, la démarche anar­chiste repose sur le projet d’une édu­ca­tion inté­grale, qui vise le déve­lop­pe­ment com­plet et la poly­va­lence de la per­sonne. L’éducation inté­grale vise à affran­chir des limites hié­rar­chi­santes du savoir qui enferment les per­sonnes dans des rôles pré­dé­fi­nis ; elle veut abolir les fron­tières socia­le­ment construites entre les vertus et talents manuels et intel­lec­tuels, sur les­quelles s’appuient les rap­ports de classes issus de la divi­sion capi­ta­liste du tra­vail. « Nous deman­dons pour le pro­lé­ta­riat non seule­ment de l’instruction, mais toute l’instruction […] afin qu’il ne puisse plus exis­ter au-dessus de lui, pour le pro­té­ger et pour le diri­ger, c’est-à-dire pour l’exploiter, aucune classe supé­rieure par la science, aucune aris­to­cra­tie de l’intelligence », résume Bakounine (p. 152).

L’éducation inté­grale cherche un équi­libre entre sti­mu­la­tion intel­lec­tuelle (ration­nelle, fondée sur une culture géné­rale et scien­ti­fique) et manuelle ou phy­sique (tra­vaux pra­tiques, maî­trise de connais­sances tech­niques, appren­tis­sage d’un métier). Elle mise à la fois sur une for­ma­tion géné­rale riche et une for­ma­tion pro­fes­sion­nelle com­plète afin de pré­pa­rer un citoyen – ou une citoyenne – libre et cri­tique, ainsi qu’un tra­vailleur – ou une tra­vailleuse – auto­nome et insou­mis, deux condi­tions d’une société sans dieu ni maître.

À cette fin, une édu­ca­tion qui vise l’affranchissement total de la per­sonne exige l’indépendance du réseau sco­laire face à l’État. Une telle indé­pen­dance ne peut s’incarner que dans des éta­blis­se­ments auto­nomes et com­mu­nau­taires, ins­crits dans une dyna­mique col­lé­giale de par­tage des expé­riences et des connais­sances de ter­rain. Ainsi peut-on impri­mer un mou­ve­ment issu de la base (bottom up) à la recherche d’une cer­taine vérité col­lec­tive, à l’opposé d’une théo­rie ou d’une vérité offi­cielle et uni­for­mi­sante.

Pour être libre et libé­ra­trice, cette démarche édu­ca­tive doit être adap­tée à l’enfance, à la psy­cho­lo­gie du sujet ; la rela­tion péda­go­gique cen­trée sur l’être libre et auto­nome devient pri­mor­diale. Elle vise à éta­blir un lien pri­vi­lé­gié entre l’enfant, com­pris et abordé selon sa psy­cho­lo­gie et ses stades de déve­lop­pe­ment, et la géné­ro­sité des savoirs qu’il faut l’aider à déve­lop­per. Une telle péda­go­gie doit être ouverte et active, suivre le rythme et les inté­rêts de l’enfant, s’appuyer sur sa curio­sité et sa capa­cité d’éveil.

Plutôt que de servir l’intérêt éli­tiste ou pater­na­liste qui consiste à choi­sir et déci­der ce que l’enfant doit apprendre, quand et com­ment, cette démarche péda­go­gique, pour être libre, ne doit souf­frir aucun endoc­tri­ne­ment, aucune ingé­rence de l’État, aucune influence reli­gieuse. Elle doit être exempte de toute contrainte, mani­pu­la­tion, norme sociale ou dis­ci­pline. Cela laisse place à des rap­ports éga­li­taires entre l’enfant et l’éducateur – ou l’éducatrice –, dans un esprit fra­ter­nel et col­lé­gial. En accom­pa­gnant l’enfant dans son appren­tis­sage, on cherche à briser les rap­ports hié­rar­chiques qui existent dans sa rela­tion au savoir, pour le/​la guider vers son auto­no­mie.

En somme, les pen­seurs anar­chistes pro­posent un ren­ver­se­ment fon­da­men­tal de la phi­lo­so­phie péda­go­gique qui pré­vaut alors. Peu connue, l’influence liber­taire dans l’évolution de l’éducation contem­po­raine est impor­tante. Avec cette antho­lo­gie, Baillargeon four­nit des clés de lec­ture pré­cieuses pour revi­si­ter la pensée anar­chiste et relan­cer une cri­tique de la mar­chan­di­sa­tion de l’éducation sur des pistes à la fois cohé­rentes, concrètes et por­teuses.

Wilfried Cordeau


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