Notes de lecture

Pierre Dardot et Christian Laval, L’ombre d’Octobre. La Révolution russe et le spectre des soviets, Montréal, Lux, 2017

Par Mis en ligne le 12 avril 2019

Dans leur der­nier ouvrage, Dardot et Laval nous convient à dis­si­per l’ombre que fut la révo­lu­tion russe ainsi que l’ombre qu’elle a pro­duite depuis. Pour les auteurs, l’expérience d’Octobre et ses suites his­to­riques à gauche (notam­ment par l’intermédiaire des partis com­mu­nistes) ont conduit à occul­ter d’autres révo­lu­tions, comme la révo­lu­tion mexi­caine de 1910 et la révo­lu­tion espa­gnole de 1936, et ont conduit à limi­ter les manières de penser les com­mu­nismes. À cause de l’ombre de 1917, autant la sphère des idées et du débat poli­tique que celle des pra­tiques poli­tiques se sont res­treintes à cer­taines pos­si­bi­li­tés et cer­taines direc­tions qui ne sont, en fin de compte, que des hori­zons dépas­sables.


La démons­tra­tion des auteurs se construit en trois seg­ments qui orga­nisent le livre. Les trois pre­miers cha­pitres revi­sitent l’histoire de la révo­lu­tion russe et la manière dont elle a écarté, dès le départ, l’expérience des soviets ouvriers ; le second seg­ment (cha­pitre 4) expose les révo­lu­tions oubliées, mexi­caine et espa­gnole ; le der­nier seg­ment (cha­pitre 5) pro­pose de réflé­chir à la réin­ven­tion pos­sible des com­mu­nismes aujourd’hui.

L’ouvrage s’adresse à celles et ceux, spé­cia­listes ou mili­tants, qui s’intéressent aux alter­na­tives poli­tiques anti­ca­pi­ta­listes et qui pri­vi­lé­gient une démo­cra­tie radi­cale. Il s’adresse aussi aux mili­tantes et mili­tants socia­listes et com­mu­nistes en pro­po­sant une relec­ture de l’histoire de la gauche révo­lu­tion­naire et de ses pos­sibles déploie­ments. Il par­ti­cipe aux débats actuels qui cherchent des voies de sortie aux reculs du mou­ve­ment ouvrier, au frac­tion­ne­ment des gauches en Europe et à l’échec his­to­rique de la voie sovié­tique, qui semble avoir laissé orphe­lines les uto­pies pro­gres­sistes.

On peut sans doute cri­ti­quer la lec­ture plutôt linéaire et non conflic­tuelle qui est pro­po­sée de la révo­lu­tion d’Octobre, les auteurs se pla­çant en sur­plomb des inter­pré­ta­tions contra­dic­toires pour sou­te­nir leur thèse. La recons­ti­tu­tion his­to­rique pro­po­sée, inté­res­sante, a néan­moins pour effet de gommer le « chaos de l’histoire » (James C. Scott, 2013 ). Pendant les évè­ne­ments révo­lu­tion­naires, les acteurs ne savent pas, en effet, quelle en sera la fin ni où abou­tira leur mobi­li­sa­tion. Pour le dire autre­ment, et bien que les auteurs soient sym­pa­thiques aux concep­tions plus anar­chi­santes du com­mu­nisme, il y a peu de para­doxes et de contin­gences dans le dérou­le­ment de l’histoire qui nous est contée. Ce sont sur­tout les his­to­riens qui seront déçus. Pour le reste, il s’agit d’un essai qui entend mon­trer que d’autres ave­nues sont pos­sibles, avec d’autres inter­pré­ta­tions et d’autres lec­tures du passé ; d’autres exemples de révo­lu­tion qui devraient nous ins­pi­rer aujourd’hui et fina­le­ment d’autres concep­tions du com­mu­nisme qui pourraient/​devraient nous guider dans la recherche d’émancipation.

Le cha­pitre 1 montre que la révo­lu­tion a eu lieu en février 1917 plutôt qu’en octobre, qu’elle fut menée par la popu­la­tion, sous des formes mul­tiples d’autogouvernement, sans lien avec les partis poli­tiques ou les forces poli­tiques orga­ni­sées. Les auteurs reviennent en détail sur les rap­ports de force qui se des­sinent autour du rôle des soviets, comme forme démo­cra­tique de gou­ver­ne­ment, par rap­port au rôle du Parti bol­ché­vique et au putsch de Lénine. Le cha­pitre 2 sou­ligne le rap­port de domi­na­tion que les diri­geants du parti ont imposé aux autres ins­tances, dont le Congrès des soviets : « Tout le pou­voir au Parti » et non « Tout le pou­voir aux soviets ». Il raconte la perte d’autonomie pro­gres­sive des ins­ti­tu­tions de pou­voir popu­laire au profit d’une cen­tra­li­sa­tion accrue des déci­sions au sein du parti. Le cha­pitre 3 exa­mine les concep­tions du pou­voir du gou­ver­ne­ment chez Marx, les inter­pré­ta­tions dis­cu­tables que Lénine en a faites, mais aussi des inter­ven­tions de Trotsky et de Rosa Luxemburg sur ce sujet. En fin de compte, le parti-État de la révo­lu­tion russe appa­raît comme un dévoie­ment de la révo­lu­tion popu­laire et auto­nome de février. De la même façon, le régime tota­li­taire qui a suivi appa­raît comme une consé­quence, rela­ti­ve­ment iné­luc­table, des déci­sions prises anté­rieu­re­ment.

Le deuxième seg­ment sur les révo­lu­tions occul­tées est fort inté­res­sant. À propos de la révo­lu­tion mexi­caine de novembre 1910, Dardot et Laval sou­lignent l’influence de l’anarchisme inter­na­tio­nal. Ils la qua­li­fient de pre­mière révo­lu­tion sociale du XXe siècle, « radi­cale en tant qu’elle fut lar­ge­ment l’œuvre des masses pay­sannes et ouvrières » (p. 212). Malgré le carac­tère inachevé de la révo­lu­tion, le bilan révo­lu­tion­naire du Mexique appa­raît plus dense que celui de la révo­lu­tion d’Octobre dans la mesure où le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire n’a pas conduit à la construc­tion d’un État tota­li­taire et que la révo­lu­tion mexi­caine a su pré­ser­ver en son sein la force des cou­rants poli­tiques anar­chistes qui oeu­vraient pour l’autogouvernement. La révo­lu­tion espa­gnole de juillet 1936, quant à elle, s’est tra­duite dans un pre­mier temps par une dis­pa­ri­tion du pou­voir du gou­ver­ne­ment cen­tral et son trans­fert pra­tique aux mains des comi­tés révo­lu­tion­naires décen­tra­li­sés, la col­lec­ti­vi­sa­tion d’une por­tion impor­tante des terres, l’application de prin­cipes très détaillés de démo­cra­tie locale et de soli­da­rité sociale dans les champs de l’éducation et de la santé. Ces expé­riences révo­lu­tion­naires se sont trou­vées face à deux colosses aux­quels il était dif­fi­cile de s’opposer : le com­mu­nisme tota­li­taire de l’Union sovié­tique et les forces fas­cistes. Comme on le voit, dans ces deux cas, l’État n’est pas au centre de la révo­lu­tion ; bien au contraire, ce sont les forces poli­tiques et popu­laires auto­nomes qui sont mises à l’avant-plan de la « réus­site » révo­lu­tion­naire, même si dans les deux cas, les mou­ve­ments contre-révo­lu­tion­naires l’ont emporté.

Cette démons­tra­tion préa­lable permet aux auteurs d’établir le fait sui­vant : ce que nous avons his­to­ri­que­ment connu comme com­mu­nisme à la suite de la révo­lu­tion d’Octobre n’est qu’une forme par­ti­cu­lière, et dévoyée, de com­mu­nisme : celle du parti-État. Il est donc pos­sible de dis­tin­guer et d’imaginer des formes dif­fé­rentes de com­mu­nisme. Les auteurs en dis­tinguent plu­sieurs types : le com­mu­nisme de la com­mu­nauté, le com­mu­nisme de l’association des pro­duc­teurs, le com­mu­nisme parti-État et le com­mu­nisme des com­muns. C’est évi­dem­ment ce der­nier que les auteurs sou­tiennent.

Le com­mu­nisme des com­muns est « un projet qui prend appui sur les expé­ri­men­ta­tions mul­ti­formes des com­muns (com­muns urbains, com­muns d’information et de connais­sance, com­muns agri­coles ou fores­tiers, etc.) tout en pro­lon­geant leur logique au-delà des limites actuelles (frag­men­ta­tion, absence de coor­di­na­tion, etc.) » (p. 295). Il prône la for­ma­tion d’une confé­dé­ra­tion de com­munes pour s’attaquer à la ques­tion cen­trale de la pro­priété, y com­pris la pro­priété de l’État ou la pro­priété des coopé­ra­tives ; le prin­cipe même de pro­priété consti­tue le pro­blème prin­ci­pal.

« C’est donc à la logique pro­prié­taire de l’État-nation qu’il faut s’attaquer en prio­rité, de manière à dis­so­cier pra­ti­que­ment le public de l’étatique et à favo­ri­ser l’émergence de com­muns incar­nant ce que l’on pour­rait appe­ler du public non éta­tique » (p. 303). Pour y arri­ver, les auteurs pré­co­nisent des inter­ven­tions auprès des muni­ci­pa­li­tés ou des villes, à l’exemple des expé­riences du gou­ver­ne­ment muni­ci­pal de Barcelone, inter­ven­tions qui auraient pour objec­tif de créer de nou­veaux espaces poli­tiques de gauche.

En cela, le livre peut aussi être mis en pers­pec­tive : c’est un édi­fice dans l’œuvre de Dardot et de Laval, qui situe leur pro­po­si­tion des « com­muns » par rap­port à des idéo­lo­gies pro­gres­sistes et éta­blit des filia­tions et des dé-filia­tions. De ce point de vue, l’essai plaira gran­de­ment aux adeptes de leur approche.


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