Notes de lecture

L’ombre d’Octobre. La Révolution russe et le spectre des soviets

Par Mis en ligne le 12 avril 2019

Dans leur der­nier ouvrage, Dardot et Laval nous convient à dis­si­per l’ombre que fut la révo­lu­tion russe ainsi que l’ombre qu’elle a pro­duite depuis. Pour les auteurs, l’expérience d’Octobre et ses suites his­to­riques à gauche (notam­ment par l’intermédiaire des partis com­mu­nistes) ont conduit à occul­ter d’autres révo­lu­tions, comme la révo­lu­tion mexi­caine de 1910 et la révo­lu­tion espa­gnole de 1936, et ont conduit à limi­ter les manières de penser les com­mu­nismes. À cause de l’ombre de 1917, autant la sphère des idées et du débat poli­tique que celle des pra­tiques poli­tiques se sont res­treintes à cer­taines pos­si­bi­li­tés et cer­taines direc­tions qui ne sont, en fin de compte, que des hori­zons dépas­sables.


La démons­tra­tion des auteurs se construit en trois seg­ments qui orga­nisent le livre. Les trois pre­miers cha­pitres revi­sitent l’histoire de la révo­lu­tion russe et la manière dont elle a écarté, dès le départ, l’expérience des soviets ouvriers ; le second seg­ment (cha­pitre 4) expose les révo­lu­tions oubliées, mexi­caine et espa­gnole ; le der­nier seg­ment (cha­pitre 5) pro­pose de réflé­chir à la réin­ven­tion pos­sible des com­mu­nismes aujourd’hui.

L’ouvrage s’adresse à celles et ceux, spé­cia­listes ou mili­tants, qui s’intéressent aux alter­na­tives poli­tiques anti­ca­pi­ta­listes et qui pri­vi­lé­gient une démo­cra­tie radi­cale. Il s’adresse aussi aux mili­tantes et mili­tants socia­listes et com­mu­nistes en pro­po­sant une relec­ture de l’histoire de la gauche révo­lu­tion­naire et de ses pos­sibles déploie­ments. Il par­ti­cipe aux débats actuels qui cherchent des voies de sortie aux reculs du mou­ve­ment ouvrier, au frac­tion­ne­ment des gauches en Europe et à l’échec his­to­rique de la voie sovié­tique, qui semble avoir laissé orphe­lines les uto­pies pro­gres­sistes.

On peut sans doute cri­ti­quer la lec­ture plutôt linéaire et non conflic­tuelle qui est pro­po­sée de la révo­lu­tion d’Octobre, les auteurs se pla­çant en sur­plomb des inter­pré­ta­tions contra­dic­toires pour sou­te­nir leur thèse. La recons­ti­tu­tion his­to­rique pro­po­sée, inté­res­sante, a néan­moins pour effet de gommer le « chaos de l’histoire » (James C. Scott, 2013 ). Pendant les évè­ne­ments révo­lu­tion­naires, les acteurs ne savent pas, en effet, quelle en sera la fin ni où abou­tira leur mobi­li­sa­tion. Pour le dire autre­ment, et bien que les auteurs soient sym­pa­thiques aux concep­tions plus anar­chi­santes du com­mu­nisme, il y a peu de para­doxes et de contin­gences dans le dérou­le­ment de l’histoire qui nous est contée. Ce sont sur­tout les his­to­riens qui seront déçus. Pour le reste, il s’agit d’un essai qui entend mon­trer que d’autres ave­nues sont pos­sibles, avec d’autres inter­pré­ta­tions et d’autres lec­tures du passé ; d’autres exemples de révo­lu­tion qui devraient nous ins­pi­rer aujourd’hui et fina­le­ment d’autres concep­tions du com­mu­nisme qui pourraient/​devraient nous guider dans la recherche d’émancipation.

Le cha­pitre 1 montre que la révo­lu­tion a eu lieu en février 1917 plutôt qu’en octobre, qu’elle fut menée par la popu­la­tion, sous des formes mul­tiples d’autogouvernement, sans lien avec les partis poli­tiques ou les forces poli­tiques orga­ni­sées. Les auteurs reviennent en détail sur les rap­ports de force qui se des­sinent autour du rôle des soviets, comme forme démo­cra­tique de gou­ver­ne­ment, par rap­port au rôle du Parti bol­ché­vique et au putsch de Lénine. Le cha­pitre 2 sou­ligne le rap­port de domi­na­tion que les diri­geants du parti ont imposé aux autres ins­tances, dont le Congrès des soviets : « Tout le pou­voir au Parti » et non « Tout le pou­voir aux soviets ». Il raconte la perte d’autonomie pro­gres­sive des ins­ti­tu­tions de pou­voir popu­laire au profit d’une cen­tra­li­sa­tion accrue des déci­sions au sein du parti. Le cha­pitre 3 exa­mine les concep­tions du pou­voir du gou­ver­ne­ment chez Marx, les inter­pré­ta­tions dis­cu­tables que Lénine en a faites, mais aussi des inter­ven­tions de Trotsky et de Rosa Luxemburg sur ce sujet. En fin de compte, le parti-État de la révo­lu­tion russe appa­raît comme un dévoie­ment de la révo­lu­tion popu­laire et auto­nome de février. De la même façon, le régime tota­li­taire qui a suivi appa­raît comme une consé­quence, rela­ti­ve­ment iné­luc­table, des déci­sions prises anté­rieu­re­ment.

Le deuxième seg­ment sur les révo­lu­tions occul­tées est fort inté­res­sant. À propos de la révo­lu­tion mexi­caine de novembre 1910, Dardot et Laval sou­lignent l’influence de l’anarchisme inter­na­tio­nal. Ils la qua­li­fient de pre­mière révo­lu­tion sociale du XXe siècle, « radi­cale en tant qu’elle fut lar­ge­ment l’œuvre des masses pay­sannes et ouvrières » (p. 212). Malgré le carac­tère inachevé de la révo­lu­tion, le bilan révo­lu­tion­naire du Mexique appa­raît plus dense que celui de la révo­lu­tion d’Octobre dans la mesure où le pro­ces­sus révo­lu­tion­naire n’a pas conduit à la construc­tion d’un État tota­li­taire et que la révo­lu­tion mexi­caine a su pré­ser­ver en son sein la force des cou­rants poli­tiques anar­chistes qui oeu­vraient pour l’autogouvernement. La révo­lu­tion espa­gnole de juillet 1936, quant à elle, s’est tra­duite dans un pre­mier temps par une dis­pa­ri­tion du pou­voir du gou­ver­ne­ment cen­tral et son trans­fert pra­tique aux mains des comi­tés révo­lu­tion­naires décen­tra­li­sés, la col­lec­ti­vi­sa­tion d’une por­tion impor­tante des terres, l’application de prin­cipes très détaillés de démo­cra­tie locale et de soli­da­rité sociale dans les champs de l’éducation et de la santé. Ces expé­riences révo­lu­tion­naires se sont trou­vées face à deux colosses aux­quels il était dif­fi­cile de s’opposer : le com­mu­nisme tota­li­taire de l’Union sovié­tique et les forces fas­cistes. Comme on le voit, dans ces deux cas, l’État n’est pas au centre de la révo­lu­tion ; bien au contraire, ce sont les forces poli­tiques et popu­laires auto­nomes qui sont mises à l’avant-plan de la « réus­site » révo­lu­tion­naire, même si dans les deux cas, les mou­ve­ments contre-révo­lu­tion­naires l’ont emporté.

Cette démons­tra­tion préa­lable permet aux auteurs d’établir le fait sui­vant : ce que nous avons his­to­ri­que­ment connu comme com­mu­nisme à la suite de la révo­lu­tion d’Octobre n’est qu’une forme par­ti­cu­lière, et dévoyée, de com­mu­nisme : celle du parti-État. Il est donc pos­sible de dis­tin­guer et d’imaginer des formes dif­fé­rentes de com­mu­nisme. Les auteurs en dis­tinguent plu­sieurs types : le com­mu­nisme de la com­mu­nauté, le com­mu­nisme de l’association des pro­duc­teurs, le com­mu­nisme parti-État et le com­mu­nisme des com­muns. C’est évi­dem­ment ce der­nier que les auteurs sou­tiennent.

Le com­mu­nisme des com­muns est « un projet qui prend appui sur les expé­ri­men­ta­tions mul­ti­formes des com­muns (com­muns urbains, com­muns d’information et de connais­sance, com­muns agri­coles ou fores­tiers, etc.) tout en pro­lon­geant leur logique au-delà des limites actuelles (frag­men­ta­tion, absence de coor­di­na­tion, etc.) » (p. 295). Il prône la for­ma­tion d’une confé­dé­ra­tion de com­munes pour s’attaquer à la ques­tion cen­trale de la pro­priété, y com­pris la pro­priété de l’État ou la pro­priété des coopé­ra­tives ; le prin­cipe même de pro­priété consti­tue le pro­blème prin­ci­pal.

« C’est donc à la logique pro­prié­taire de l’État-nation qu’il faut s’attaquer en prio­rité, de manière à dis­so­cier pra­ti­que­ment le public de l’étatique et à favo­ri­ser l’émergence de com­muns incar­nant ce que l’on pour­rait appe­ler du public non éta­tique » (p. 303). Pour y arri­ver, les auteurs pré­co­nisent des inter­ven­tions auprès des muni­ci­pa­li­tés ou des villes, à l’exemple des expé­riences du gou­ver­ne­ment muni­ci­pal de Barcelone, inter­ven­tions qui auraient pour objec­tif de créer de nou­veaux espaces poli­tiques de gauche.

En cela, le livre peut aussi être mis en pers­pec­tive : c’est un édi­fice dans l’œuvre de Dardot et de Laval, qui situe leur pro­po­si­tion des « com­muns » par rap­port à des idéo­lo­gies pro­gres­sistes et éta­blit des filia­tions et des dé-filia­tions. De ce point de vue, l’essai plaira gran­de­ment aux adeptes de leur approche.


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Pierre Dardot et Christian Laval
L’ombre d’Octobre. La Révolution russe et le spectre des soviets
Montréal, Lux, 2017


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