Notes de lecture

Jean Lamarre, Le mouvement étudiant québécois des années 1960 et ses relations avec le mouvement international, Québec, Éd. du Septentrion, 2017

Par Mis en ligne le 13 octobre 2019

Depuis au moins une ving­taine d’années, un cou­rant his­to­rio­gra­phique impor­tant s’intéresse aux années 1960 dans une pers­pec­tive trans­na­tio­nale. Des cher­cheur-e-s ont sou­li­gné que les mobi­li­sa­tions poli­tiques de la période ont eu des causes sem­blables et que les mili­tantes et les mili­tants ont par­tagé un réper­toire commun de pra­tiques et de réfé­rences cultu­relles. Après un tour d’horizon de cette lit­té­ra­ture, Jean Lamarre note avec jus­tesse que celle-ci reste sou­vent vague quant aux réseaux et contacts qui ont permis aux dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux natio­naux de s’influencer mutuel­le­ment. Pour tenter de saisir de manière sys­té­ma­tique ces influences au sein du mou­ve­ment étu­diant, l’auteur se penche sur les rela­tions bila­té­rales que l’Union géné­rale des étu­diants qué­bé­cois (UGEQ) – prin­ci­pale orga­ni­sa­tion étu­diante qué­bé­coise, de sa fon­da­tion en 1963 jusqu’à sa dis­so­lu­tion en 1969 – a entre­te­nues avec d’autres orga­ni­sa­tions natio­nales, soit celles du Canada, des États-Unis et de la France.

Le pre­mier cha­pitre porte sur la créa­tion et l’internationalisation de l’UGEQ et révèle l’importance que l’organisation accorde aux enjeux inter­na­tio­naux. Trois des huit articles de sa charte et sept des dix-neuf réso­lu­tions adop­tées en congrès s’y rap­portent spé­ci­fi­que­ment (p. 27). Ces articles et réso­lu­tions reflètent une volonté paci­fiste et huma­niste qui se concré­tise par l’adoption en 1965 d’un livre blanc sur l’internationalisation, dans lequel l’UGEQ se voit comme un média­teur prêt à contri­buer à l’unification d’un mou­ve­ment étu­diant inter­na­tio­nal divisé en deux par la guerre froide (p. 41). Dans l’esprit du livre blanc, l’action inter­na­tio­nale de l’UGEQ est aussi vue comme un moyen pour le Québec d’affirmer sa pré­sence dans le monde (p. 36-37).

Comme Sean Mills l’a démon­tré dans son excellent ouvrage Contester l’empire[1], le mili­tan­tisme poli­tique qué­bé­cois des années 1960 est pro­fon­dé­ment impré­gné de la pensée post­co­lo­niale et de l’anti-impérialisme, très pré­sents ailleurs dans le monde au même moment. Le mou­ve­ment étu­diant ne fait pas excep­tion. L’UGEQ sou­tient donc acti­ve­ment la lutte des Afro-Américains pour leurs droits civiques en orga­ni­sant en 1965 un sit-in devant le consu­lat des États-Unis. L’évènement est un succès : il ras­semble entre 2000 et 4000 étu­diantes et étu­diants, un nombre consi­dé­rable pour l’époque, et reçoit la visite de James Forman, un des lea­ders du Student Non-Violent Coordinating Committee. Cette mani­fes­ta­tion est perçue alors comme le véri­table acte de nais­sance de l’UGEQ (p. 35).

L’organisation accorde aussi beau­coup d’énergies à la lutte contre l’impérialisme amé­ri­cain au Vietnam. Elle fait de l’année sco­laire 1967-1968 « l’Année-Vietnam » : une série d’évènements de sen­si­bi­li­sa­tion et de dénon­cia­tion qui culmine en novembre 1967 avec 23 mani­fes­ta­tions qui ont lieu dans 12 villes du Québec. À Montréal, la mani­fes­ta­tion se ter­mine par un rude affron­te­ment avec les forces poli­cières (p. 49). Les pages que Lamarre consacre à la mobi­li­sa­tion contre la guerre du Vietnam sont per­ti­nentes, consi­dé­rant que Mills s’y est éton­nam­ment assez peu attardé. Or, plu­sieurs auteurs sou­tiennent que l’opposition à la guerre du Vietnam consti­tue un des prin­ci­paux fac­teurs de conver­gence inter­na­tio­nale des mou­ve­ments étu­diants[2].

À plu­sieurs reprises dans son ouvrage, Lamarre nous montre les réper­cus­sions de la guerre froide sur les dis­cours et les pra­tiques du mou­ve­ment étu­diant inter­na­tio­nal. En effet, ce der­nier n’échappe pas à la divi­sion du monde en deux blocs anta­go­niques. L’Union inter­na­tio­nale des étu­diants (UIE) est fondée en 1946 pour ras­sem­bler toutes les orga­ni­sa­tions étu­diantes natio­nales, mais l’unité est de courte durée. Lorsque les diri­geants de l’UIE appuient le coup de Prague de 1948, des délé­ga­tions d’Europe de l’Ouest cri­tiquent cet ali­gne­ment sur les posi­tions sovié­tiques et se réunissent dans une confé­rence inter­na­tio­nale à Stockholm. Elles jettent ainsi les bases de ce qui devien­dra la Conférence inter­na­tio­nale des étu­diants (CIE) : « […] à partir de ce moment, le mou­ve­ment étu­diant inter­na­tio­nal fut alors divisé idéo­lo­gi­que­ment, l’UIE défen­dant géné­ra­le­ment les posi­tions prises par l’Union sovié­tique alors que la CIE appuyait les gestes des États-Unis » (p. 30).

Dans ce contexte, l’UGEQ choi­sit de deve­nir membre asso­cié des deux cen­trales dans l’espoir de par­ti­ci­per au ras­sem­ble­ment des forces étu­diantes mon­diales. En 1967, elle est recon­nue tant par l’UIE que par la CIE, mais elle se retire de la CIE un an plus tard lorsque l’on découvre les liens qui unissent cette der­nière à la CIA (Central Intelligence Agency). Par l’intermédiaire de la National Student Association (NSA) amé­ri­caine, la Conférence inter­na­tio­nale des étu­diants est sou­te­nue finan­ciè­re­ment par l’agence de ren­sei­gne­ment qui espère en tirer des infor­ma­tions utiles dans sa lutte contre le com­mu­nisme (p. 97-98). On com­prend que cette révé­la­tion jette un froid entre l’UGEQ et son homo­logue amé­ri­caine, orga­ni­sa­tions toutes deux peu enclines à tra­vailler ensemble étant donné leurs désac­cords idéo­lo­giques – la NSA est perçue comme trop modé­rée par les diri­geants de l’UGEQ.

La posi­tion de l’UGEQ en faveur de l’unité étu­diante inter­na­tio­nale s’inspire de celle de l’Union natio­nale des étu­diants de France (UNEF). Dans une entre­vue accor­dée à Daniel Latouche par le délé­gué inter­na­tio­nal de l’UNEF, Pierre Guiponi, celui-ci affirme que « le pre­mier souci de l’UNEF dans l’élaboration de sa poli­tique inter­na­tio­nale, c’est celui de la réuni­fi­ca­tion du mou­ve­ment étu­diant à l’échelle du globe » (p. 139). Latouche, direc­teur du bureau des affaires inter­na­tio­nales de l’UGEQ, reprend ce thème lorsqu’il rédige le livre blanc sur l’internationalisation du groupe qué­bé­cois (p. 165). Ce n’est pas la seule posi­tion qui rap­proche les deux orga­ni­sa­tions étu­diantes. Aux dires d’un vice-pré­sident de l’UNEF, l’UGEQ fait partie avec elle d’un « cou­rant syn­di­ca­liste » qui regroupe les asso­cia­tions de Belgique, d’Irlande, de Grèce et d’Espagne (p. 144).

Lamarre apporte une contri­bu­tion inté­res­sante au débat his­to­rio­gra­phique sur les sources d’inspiration inter­na­tio­nales des mili­tantes et mili­tants qué­bé­cois. Bien que per­sonne ne doute que le mou­ve­ment étu­diant qué­bé­cois, doté d’une dyna­mique propre, ait été influencé par ses homo­logues amé­ri­cains et ses homo­logues fran­çais, le socio­logue Jean-Philippe Warren sou­tient que la contes­ta­tion étu­diante à Berkeley a davan­tage servi de modèle que celle de Paris[3]. Nuançant cette affir­ma­tion, Lamarre montre que les jour­naux grand public et étu­diants ne couvrent presque pas les évè­ne­ments de Berkeley et que les déli­bé­ra­tions du congrès de fon­da­tion de l’UGEQ n’en font pas men­tion (p. 88).

Sans pour autant essayer de tran­cher le débat, Lamarre parle de « l’immense influence qu’a exer­cée le mou­ve­ment étu­diant fran­çais » (p. 163). En adop­tant les prin­cipes de la charte de Grenoble que les mili­tants étu­diants fran­çais s’étaient donnés en 1946, l’UGEQ a emprunté une voie pro­gres­siste qui a marqué son évo­lu­tion. En ce qui concerne plus spé­ci­fi­que­ment Mai 68, Lamarre publie une lettre fas­ci­nante que Claude Charron, alors vice-pré­sident aux affaires inter­na­tio­nales de l’UGEQ, adresse à Jacques Sauvageot, vice-pré­sident de l’UNEF durant les évè­ne­ments qui ont secoué la France. Dans cette lettre écrite en août 1968, Charron invite Sauvageot à visi­ter le Québec pour y jouer un rôle de cata­ly­seur (« rajou­ter de l’huile sur le feu »), en insis­tant sur « l’énorme influence qu’a sur notre mou­ve­ment les luttes que vous avez menées chez vous » (p. 158). Cette visite n’aura pas lieu en raison de la crise interne que vit alors l’UNEF, mais la lettre témoigne de l’attraction que le mou­ve­ment fran­çais exerce, sur cer­tains lea­ders étu­diants qué­bé­cois à tout le moins.

Riche d’informations per­ti­nentes, le livre de Jean Lamarre est divisé en quatre cha­pitres por­tant res­pec­ti­ve­ment sur l’internationalisation de l’UGEQ (ch. 1), sur ses rela­tions avec l’association étu­diante cana­dienne (ch. 2), avec la NSA amé­ri­caine (ch. 3) et avec l’UNEF (ch. 4). Cette orga­ni­sa­tion est pra­tique pour les lec­trices et lec­teurs qui veulent se pen­cher sur les liens entre l’UGEQ et le mou­ve­ment étu­diant d’un pays en par­ti­cu­lier, mais elle mène mal­heu­reu­se­ment à plu­sieurs répé­ti­tions qui alour­dissent la lec­ture pour celles et ceux qui sou­haitent avoir une vue d’ensemble des rela­tions inter­na­tio­nales étu­diantes.

Guillaume Tremblay-Boily

Notes

[1] Sean Mills, Contester l’empire. Pensée post­co­lo­niale et mili­tan­tisme poli­tique à Montréal (1963-1972), Montréal, Hurtubise, 2011.

[2] Geneviève Dreyfus-Armand, « L’espace et le temps des mou­ve­ments de contes­ta­tion », dans Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy, Michelle Zancarini-Fournel (dir.), Les années 68. Le temps de la contes­ta­tion, Paris, Éd. Complexe, 2000, p. 28. Ronald Fraser, Daniel Bertaux et al, 1968. A Student Generation in Revolt. An International Oral History, New York, Pantheon, 1988, p. 89.

[3] Jean-Philippe Warren, Une douce anar­chie. Les années 68 au Québec, Montréal, Boréal, 2008, p. 87.


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