Ne dites pas aux étudiants quoi faire

Par Mis en ligne le 21 juillet 2012

J’ai lu avec inté­rêt la lettre ouverte de Renaud Poirier St-Pierre et Gabrielle Brais-Harvey, anciens de la CLASSE et de la FECQ, qui appellent les étu­diants à inves­tir les struc­tures de Québec soli­daire en vue des élec­tions, lettre à laquelle Daniel Pierre-Roy, ancien de la FEUQ, a cour­toi­se­ment répondu en affir­mant que c’est plutôt vers le Parti qué­bé­cois que les étu­diants devraient se tour­ner, dans l’optique d’une véri­table « vic­toire élec­to­rale étu­diante ».

Bien que je sois déjà active au sein de Québec soli­daire en pré­vi­sion des pro­chaines élec­tions, j’appelle res­pec­tueu­se­ment mes trois amis et col­lègues mili­tants à ne pas tomber dans le féti­chisme du parti poli­tique et de la par­ti­sa­ne­rie.

Le mou­ve­ment sans pré­cé­dent de ce prin­temps a permis de cla­ri­fier cer­taines carac­té­ris­tiques de ce qu’on nomme la jeu­nesse qué­bé­coise et a contri­bué à la for­ma­tion poli­tique et sociale de dizaines de mil­liers de jeunes à tra­vers le Québec.

Malgré ce que pré­tendent cer­tains com­men­ta­teurs média­tiques à la para­noïa un peu trop enthou­siaste, les assem­blées géné­rales lors des votes de grève ont géné­ra­le­ment été un lieu sain de débats de prin­cipes et d’idées sur ce que l’éducation implique dans la vie en col­lec­ti­vité, que ce soit chez les étu­diants en méde­cine, en science humaine, en fores­te­rie ou autres dis­ci­plines.

Plusieurs étu­diants se sont ensuite regrou­pés dans des comi­tés de mobi­li­sa­tion, au sein des struc­tures de leurs asso­cia­tions étu­diantes et dans des ate­liers, tout en fai­sant des actions directes et des mani­fes­ta­tions d’envergure pour mettre en oeuvre leur projet social.

Des dizaines de mil­liers d’étudiants ont éga­le­ment vécu une démo­cra­tie directe dans laquelle ils avaient des déci­sions à prendre concer­nant les offres du gou­ver­ne­ment, sur la pour­suite de la grève ou sur leur par­ti­ci­pa­tion à telle mani­fes­ta­tion natio­nale ou telle action.

Quels constats faire sur la jeu­nesse qué­bé­coise ?

On sent un chan­ge­ment dans notre rap­port aux struc­tures de pou­voir. WikiLeaks a posé le débat du dévoi­le­ment d’informations jugées confi­den­tielles et a remis sur la table la contra­dic­tion entre l’écran média­tique versus la « réa­lité » des échanges der­rière des portes closes. Les négo­cia­tions de la crise étu­diante ont cham­boulé les méthodes habi­tuelles en cas­sant le prin­cipe des déci­sions qui se prennent du haut vers le bas : les repré­sen­tants étu­diants ont fait confiance à leur base étu­diante pour prendre elle-même les bonnes déci­sions, sans leur recom­man­der d’offre ou d’entente. Aussi, pas de gêne pour détailler dans de longs rap­ports le dérou­le­ment des négo­cia­tions. Les étu­diants veulent de la trans­pa­rence.

L’expérience des assem­blées géné­rales a éga­le­ment permis aux étu­diants de garder le contrôle du mou­ve­ment de grève. Notre grande uti­li­sa­tion des réseaux sociaux et des mêmes réseaux Internet a aussi permis d’outrepasser en partie l’influence et le filtre des grands médias et de tous les codes sociaux qui viennent avec ceux-ci (notam­ment, la défi­ni­tion de ce qui est accep­table ou non) pour nous créer un espace à nous. Les étu­diants veulent du pou­voir sur leur vie et s’organiser orga­ni­que­ment et spon­ta­né­ment dans des espaces où ils se recon­naissent, y com­pris les étu­diants contre la grève.

Casser une dyna­mique

Ces constats me font dire que plu­sieurs étu­diants en ont assez de la façon dont on pra­tique la poli­tique actuel­le­ment au Québec. Les poli­ti­ciens font des facé­ties pen­dant la période de ques­tions et car­burent au poti­nage poli­tique de sur­face, potins allè­gre­ment relayés par des jour­na­listes qui donnent par­fois plus dans l’analyse-hockey que dans l’analyse de contenu et d’idées. Dans le contexte élec­to­ral, il me semble fon­da­men­tal pour les partis poli­tiques de casser cette dyna­mique.

Ces constats me font aussi dire que beau­coup en ont assez de cer­taines pra­tiques dans les orga­ni­sa­tions sociales. Les grandes cen­trales syn­di­cales évoquent trop sou­vent un esta­blish­ment rigide et bien huilé de bureau­crates cor­po­ra­tistes assis sur leur salaire et leurs cha­lets, avec des slo­gans creux et des mani­fes­ta­tions du 1er Mai qui évoquent le plus sou­vent des marches funèbres plutôt qu’une mani­fes­ta­tion vivante, dyna­mique et diver­si­fiée.

Il me semble que les étu­diants ne déve­loppent pas tant une iden­tité par­ti­sane qu’ils se posi­tionnent sur des enjeux sociaux. En ce sens, tout ce que je peux sou­hai­ter au Québec, c’est qu’à terme les étu­diants qui n’en seront plus changent la culture de pou­voir et de démo­cra­tie au Québec. Ça se fait, oui, par l’implication dans les partis poli­tiques, mais éga­le­ment par une impli­ca­tion dans les orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires, les lob­bies, les syn­di­cats ou les groupes de toutes sortes.

Je rap­pelle donc à mes trois amis que chan­ger les choses, ça ne com­mence pas et ne se ter­mine pas dans un parti poli­tique, bien que je par­tage leur volonté immé­diate de gagner.

Anne-Marie Provost
Étudiante en science poli­tique à l’UQAM, mili­tante active de Québec soli­daire, secré­taire aux com­mu­ni­ca­tions de l’ASSE en 2009-2010 et ancienne atta­chée de presse de la CLASSE 21 juillet 2012

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