Mouvements et citoyens

Forum social mondial de Montréal

Par Mis en ligne le 09 avril 2016

MouvementsEn février, le comité d’organisation du FSM de Montréal a réuni plus de 300 per­sonnes enthou­siastes et moti­vées, majo­ri­tai­re­ment jeunes. Une mobi­li­sa­tion citoyenne est visi­ble­ment à l’œuvre, en dehors des cir­cuits orga­ni­sés et des mou­ve­ments struc­tu­rés.

Pour un vieux mar­xiste non repenti comme moi, c’est une culture poli­tique quel­que­fois un peu dure à suivre. Il y a à la sur­face une sorte de lan­gage, avec ses signes, ses codes, sa cor­po­ra­lité et ses manières que recon­naissent ceux et celles qui sont dedans. J’imagine que nous, dans nos mou­ve­ments très orga­ni­sés du passé, nous avons eu, au début en tout cas, cette sorte de soif d’identité.

Par ailleurs sur le fond, on constate que cela exprime une autre manière de penser. Par exemple, l’importance du pro­ces­sus est si grande que les objec­tifs visés paraissent secon­daires. Je l’avoue, je pense qu’il y a quelque chose de vrai dans cela. Dans le passé, la gauche s’est empres­sée d’arriver au but, en tour­nant les coins ronds et en pen­sant, sou­vent à tort, que tous les moyens sont bons pour y arri­ver, y com­pris des moyens qui jusqu’à un cer­tain point contre­disent ces objec­tifs. C’est ainsi que dans mon expé­rience per­son­nelle, on ne s’est pas assez soucié de dis­tri­buer les res­pon­sa­bi­li­tés, de par­ta­ger les connais­sances, de se battre pour l’égalité dans nos propres rangs. On se disait, « du moment qu’on arrive à rem­pla­cer ce sys­tème pourri par quelque chose de plus juste et équi­table, c’est cela qui compte ». Et bien sou­vent, on s’est trompé. Et aujourd’hui, de nou­velles géné­ra­tions mili­tantes ne veulent plus de cela.

Alors, le résul­tat est une atten­tion extrême pour faire en sorte que tout le monde suive tout en même temps. Le souci de trans­pa­rence est tel qu’on pré­fère ne pas prendre une déci­sion, quand il n’y a pas un consen­sus. Cela veut dire aussi une dif­fi­culté très forte de penser à des stra­té­gies, ce qui implique des choix, des arbi­trages, par­fois dif­fi­ciles, qui ne peuvent satis­faire tout le monde tout le temps. Cet hori­zon du consen­sus à tout prix, pensé pour ne lais­ser per­sonne der­rière, a aussi ses revers. Quelquefois dans le monde réel de la conflic­tua­lité poli­tique et sociale, ne pas prendre une déci­sion, cela veut dire, par la bande, en prendre une.

Il y aurait bien d’autres choses à dire sur cette culture mili­tante dont les racines liber­taires sont évi­dentes, mais qui est en même temps un phé­no­mène nou­veau, sous l’influence de chan­ge­ments socio­lo­giques et éco­no­miques qui touchent une quan­tité énorme de per­sonnes, sur­tout des jeunes. Je ne pré­ten­drai pas du haut de ma « science » mar­xiste tout com­prendre, en partie parce qu’il est trop tôt pour le faire. En effet, des cultures mili­tantes, celle-ci, comme la mienne dans le passé, prennent des années, par­fois des décen­nies, avant d’incuber et de s’épanouir.

Si tout cela mérite réflexion, il faut éviter un glis­se­ment. Admettons que cette nou­velle culture poli­tique a acquis énor­mé­ment d’importance ces der­nières années. Mais est-ce la seule réa­lité au niveau de la lutte pour la trans­for­ma­tion sociale ? Une grande partie des gens qui veulent chan­ger le monde, qui ont un emploi rela­ti­ve­ment stable ou qui sont aux études, se retrouvent dans d’autres cadres, avec des mou­ve­ments orga­ni­sés, qui ont des struc­tures, des méca­nismes de fonc­tion­ne­ment éta­blis, et où les prin­cipes démo­cra­tiques sont vécus dif­fé­rem­ment. Il serait faux de penser alors que les syn­di­cats, la Fédération des femmes du Québec et toute une ribam­belle de mou­ve­ments, sont des « boîtes noires » bureau­cra­tiques, hié­rar­chiques, fer­mées. Ce n’est tout sim­ple­ment pas vrai, même si, sou­vent, mais pas tou­jours, ces struc­tures de mou­ve­ments trans­portent des manières de voir qui sont aujourd’hui remises en ques­tion, au sein même de ces mou­ve­ments.

Ce que je veux dire sim­ple­ment est qu’il ne faut pas créer un fossé incan­des­cent entre les « anciens » mou­ve­ments et les « nou­velles » cultures mili­tantes. Il faut conti­nuer de cher­cher, sans cela, au lieu de créer un nouvel espace de réflexion, on va inven­ter une nou­velle « reli­gion », comme ce qui est arrivé dans le passé dans une cer­taine tra­di­tion mar­xiste.

La ques­tion n’est pas sim­ple­ment théo­rique et phi­lo­so­phique. Il me semble que les luttes d’émancipation les plus fortes, celles qui ont réussi à briser le mur dans un sens, sont celles où l’on a vu une hybri­da­tion. Je pense évi­dem­ment aux zapa­tistes du Mexique, qui ont marié l’horizontalisme et la trans­pa­rence avec une capa­cité stra­té­gique exi­geant une cer­taine cen­tra­li­sa­tion des pro­ces­sus. Plus récem­ment dans le cadre du « prin­temps arabe », l’expérience tuni­sienne est celle qui est allée plus loin. Elle était portée par une mobi­li­sa­tion citoyenne de jeunes adeptes des médias sociaux. Elle était aussi ancrée en pro­fon­deur au sein de mou­ve­ments tra­di­tion­nels, notam­ment l’Union géné­rale des tra­vailleurs de Tunisie (UGTT), qui avait une capa­cité orga­ni­sa­tion­nelle consis­tante et une cer­taine habi­leté à confron­ter le pou­voir. La révo­lu­tion espé­rée n’est pas arri­vée en Tunisie, mais le mou­ve­ment social per­siste et signe, avec des avan­cées, des erreurs, des tâton­ne­ments. Contrairement à l’Égypte où l’absence de mou­ve­ments orga­ni­sés (en partie par la répres­sion, en partie par la capi­tu­la­tion de la gauche devant l’État) a mené à une véri­table dis­lo­ca­tion du prin­temps égyp­tien. On a vu bien d’autres cas où de grandes mobi­li­sa­tions citoyennes se sont épui­sées sur le ter­rain par­semé d’embûches et où l’art de la poli­tique, c’est l’art de la stra­té­gie, c’est l’art d’avancer au bon moment et au bon lieu, sinon, le dis­po­si­tif du pou­voir se réor­ga­nise et reprend l’initiative, au détri­ment des reven­di­ca­tions popu­laires.

Voyons plus près de nous. Au prin­temps 2012, c’est une orga­ni­sa­tion, l’ASSÉ, très avan­cée dans le renou­vel­le­ment des méthodes de fonc­tion­ne­ment et très sou­cieuse de pra­ti­quer un style démo­cra­tique très pointu, qui a mené la lutte. Je dis « mené », car c’est ainsi que cela se pas­sait. Il y avait dans l’ASSÉ une direc­tion, par­fois contes­tée d’ailleurs, et où les déci­sions étaient prises, sou­vent contre les adeptes d’une démo­cra­tie directe abso­lue. Par la suite, l’ASSÉ a eu l’intelligence de faire de puis­santes alliances avec d’autres mou­ve­ments, syn­di­caux et éco­lo­gistes notam­ment. C’est cela qui a assuré le succès du mou­ve­ment.

Je ter­mine en reve­nant au FSM. Il est bien de consta­ter cette mobi­li­sa­tion citoyenne qui se vit et se pro­clame sans attache orga­ni­sa­tion­nelle, dans une démo­cra­tie directe au jour le jour. Par ailleurs, l’idée et la pra­tique du Forum, c’est plus large que cela. Le Forum ne peut pas fonc­tion­ner avec une pensée unique. Et donc, la place des mou­ve­ments doit rester très impor­tante, sans par ailleurs que cela ne se vive dans une rela­tion de conflic­tua­lité. Autant que pos­sible, les deux cultures doivent conver­ger dans un esprit où on veut aussi apprendre et écou­ter. Pour que le Forum soit un plein succès, la citoyen­neté doit être au rendez-vous. Et aussi les mou­ve­ments orga­ni­sés, pour qu’ils inter­viennent, qu’ils éla­borent des stra­té­gies, qu’ils se nour­rissent de la culture mili­tante citoyenne et qu’à rebours, cette culture se nour­risse des mou­ve­ments.

On verra dans les pro­chaines semaines com­ment l’organisation du Forum va gérer tout cela.

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