Les mouvements populaires

Entre l’espérance et l’ambiguïté

Par Mis en ligne le 08 avril 2016

Lula_RousseffVous avez sans doute eu vent de ce qui se passe au Brésil. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes sont dans la rue contre la pré­si­dente Dilma Rousseff et son pré­dé­ces­seur, le célèbre Lula, fon­da­teur du Parti des tra­vailleurs (PT) et élu pré­sident en 2002. Dans cette pro­tes­ta­tion, il y a beau­coup de ceux qui sont les pri­vi­lé­giés, et qui n’ont jamais digéré de voir la gou­ver­nance bré­si­lienne « sortir du péri­mètre », si on peut dire. Depuis 500 ans en effet, ce pays a été mené d’une main de fer par ceux qui étaient, hier, les pro­prié­taires d’esclaves, et ceux qui, aujourd’hui, conti­nuent d’accaparer les richesses (et qui sont sou­vent les des­cen­dants des pre­miers). Le Brésil est effec­ti­ve­ment un pays scan­da­leux où se côtoient le luxe le plus inso­lent et la pau­vreté la plus abjecte. Sao Paulo, par exemple, qui est la capi­tale éco­no­mique du pays, abrite le plus grand nombre d’hélicoptères au monde, car les riches ne veulent pas « perdre leur temps » avec la popu­lace, tout en bas. Plus de la moitié de la popu­la­tion vit dans des bidon­villes et des pate­lins sans sani­taires ni élec­tri­cité. On com­prend que cette pola­ri­sa­tion a mené et mène encore à de grands affron­te­ments poli­tiques. Quand Lula a été élu, c’était l’espoir des pauvres et la crainte du 1%.

Alors, com­ment expli­quer ce qui se passe main­te­nant ? La crise poli­tique qui menace de ren­ver­ser la pré­si­dente est com­plexe. Une partie impor­tante des classes dites « moyennes, les employés de bureau, les ouvriers spé­cia­li­sés, et même des couches popu­laires, en veut au gou­ver­ne­ment actuel pour des pra­tiques de cor­rup­tion et de népo­tisme. La cor­rup­tion, ce n’est pas le PT ni Lula qui l’ont inven­tée, mais, au lieu de faire face à ce pro­blème d’une acuité ter­rible, la déci­sion a été prise de la « gérer ». C’est ainsi que la machine gou­ver­ne­men­tale et les orga­nismes publics comme la puis­sante PETROBRAS sont deve­nus des bars ouverts pour toute une gamme de poli­ti­ciens pour­ris (pas seule­ment du PT), d’intermédiaires dou­teux et de mafieux liés aux grandes entre­prises, notam­ment dans la construc­tion (cela devrait vous rap­pe­ler quelque chose !).

En fin de compte, les pro­messes de Lula disant qu’il allait net­toyer ces écu­ries nau­séa­bondes n’ont pas été tenues. Son approche était qu’il ne fal­lait pas trop « bras­ser la cage », que le Brésil n’était pas mûr pour une véri­table révo­lu­tion poli­tique. Il avait en partie raison, et en partie tort, ce que lui ont amè­re­ment repro­ché des per­son­na­li­tés qui avaient été au cœur de l’essor du PT dès le début, comme Chico Whitaker, un des fon­da­teurs du Forum social mon­dial.

Alors main­te­nant, une quan­tité impres­sion­nante de citoyens est dans la rue pour deman­der le départ d’un gou­ver­ne­ment de gauche. Ce n’est pas rigolo, et cela se passe à peu près comme cela dans d’autres pays d’Amérique latine, au Venezuela notam­ment.

De tout cela, il y a des choses qui me tur­lu­pinent. D’abord, le PT, y com­pris son chef his­to­rique Lula et celle qui lui a suc­cédé Dilma, n’ont pas bien fait leur tra­vail. En 2002, les gens espé­raient une amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie pour les couches popu­laires au moins. Mais ils rêvaient de plus que cela, c’est-à-dire d’un pays gou­verné par et pour le monde. Ils ne vou­laient pas, en fin de compte, que Lula fasse comme les autres. Cette erreur ter­rible n’a pas été vécue seule­ment au Brésil, car dans plu­sieurs autres pays, des partis pro­gres­sistes sont tombés dans le même piège. La social-démo­cra­tie est sou­vent deve­nue « ges­tion­naire » de l’austérité en fai­sant de dou­teuses alliances avec la droite. Appelons cela le PT, mais appe­lons cela aussi le PQ, le PS en France et d’autres for­ma­tions en qui le peuple se recon­nais­sait au début.

Deuxième obser­va­tion, un mou­ve­ment popu­laire, de masse, n’est pas, par défi­ni­tion, de gauche. Il peut, dans cer­taines cir­cons­tances, être mani­pulé, ins­tru­men­ta­lisé par la droite. Il y a une cen­taine d’années, nos ancêtres de la gauche ont été bien sur­pris de voir la droite déma­go­gique et raciste les sup­plan­ter, deve­nir plus popu­laire qu’eux, y com­pris auprès de leurs alliés tra­di­tion­nels. Aujourd’hui un peu par­tout pro­li­fèrent des mou­ve­ments de masse qui fonc­tionnent avec des dis­cours popu­listes de droite : le Tea Party, le Front natio­nal, et tant d’autres. Ceux qui pensent, naï­ve­ment, que le peuple a tou­jours « raison » se trompent, car le peuple, c’est aussi un enjeu et un champ de bataille entre plu­sieurs pro­jets. Est-ce que cela veut dire que la gauche peut « se passer » du peuple ? Bien sûr que non.

La domi­na­tion par le 1% est une constante et immense bataille des idées. Les domi­nants dominent non seule­ment par la répres­sion, mais par l’hégémonie, en per­sua­dant les gens, y com­pris des sec­teurs popu­laires, qu’eux seuls peuvent gou­ver­ner, qu’il n’y a pas d’alternatives, et que ceux qui pré­tendent construire autre chose seront irré­mé­dia­ble­ment aussi mau­vais que les autres. Cette opé­ra­tion est d’autant plus facile quand les pro­mo­teurs des pro­jets de trans­for­ma­tion sont eux-mêmes attra­pés par la « grosse machine ».

Pour mener la bataille des idées, les pro­gres­sistes ne doivent pas avoir peur de confron­ter la déma­go­gie et le men­songe, même quand le peuple ou une partie du peuple y adhère. Encore plus, les pro­gres­sistes doivent démo­cra­ti­ser la lutte pour la démo­cra­tie, s’assurer que les pra­tiques sont concor­dantes avec les dis­cours et mener une lutte sans merci contre des faç­cons de faire non trans­pa­rentes des pro­fi­teurs.

Cette bataille doit s’amorcer au début de la chaîne, avec des mou­ve­ments popu­laires où les pri­vi­lèges, les passe-droits et les condi­tions qui placent les res­pon­sables élus bien au-dessus de ceux et celles qu’ils sont censés repré­sen­ter, ne sont pas accep­tables et pré­parent le rebond des droites, comme on le voit au Brésil. Admettons qu’au Québec, ces cas ne sont pas si fré­quents, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il faut être moins vigi­lant.

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