Entre l’espérance et l’ambiguïté

Lula_RousseffVous avez sans doute eu vent de ce qui se passe au Brésil. Des centaines de milliers de personnes sont dans la rue contre la présidente Dilma Rousseff et son prédécesseur, le célèbre Lula, fondateur du Parti des travailleurs (PT) et élu président en 2002. Dans cette protestation, il y a beaucoup de ceux qui sont les privilégiés, et qui n’ont jamais digéré de voir la gouvernance brésilienne « sortir du périmètre », si on peut dire. Depuis 500 ans en effet, ce pays a été mené d’une main de fer par ceux qui étaient, hier, les propriétaires d’esclaves, et ceux qui, aujourd’hui, continuent d’accaparer les richesses (et qui sont souvent les descendants des premiers). Le Brésil est effectivement un pays scandaleux où se côtoient le luxe le plus insolent et la pauvreté la plus abjecte. Sao Paulo, par exemple, qui est la capitale économique du pays, abrite le plus grand nombre d’hélicoptères au monde, car les riches ne veulent pas « perdre leur temps » avec la populace, tout en bas. Plus de la moitié de la population vit dans des bidonvilles et des patelins sans sanitaires ni électricité. On comprend que cette polarisation a mené et mène encore à de grands affrontements politiques. Quand Lula a été élu, c’était l’espoir des pauvres et la crainte du 1%.

Alors, comment expliquer ce qui se passe maintenant ? La crise politique qui menace de renverser la présidente est complexe. Une partie importante des classes dites « moyennes, les employés de bureau, les ouvriers spécialisés, et même des couches populaires, en veut au gouvernement actuel pour des pratiques de corruption et de népotisme. La corruption, ce n’est pas le PT ni Lula qui l’ont inventée, mais, au lieu de faire face à ce problème d’une acuité terrible, la décision a été prise de la « gérer ». C’est ainsi que la machine gouvernementale et les organismes publics comme la puissante PETROBRAS sont devenus des bars ouverts pour toute une gamme de politiciens pourris (pas seulement du PT), d’intermédiaires douteux et de mafieux liés aux grandes entreprises, notamment dans la construction (cela devrait vous rappeler quelque chose !).

En fin de compte, les promesses de Lula disant qu’il allait nettoyer ces écuries nauséabondes n’ont pas été tenues. Son approche était qu’il ne fallait pas trop « brasser la cage », que le Brésil n’était pas mûr pour une véritable révolution politique. Il avait en partie raison, et en partie tort, ce que lui ont amèrement reproché des personnalités qui avaient été au cœur de l’essor du PT dès le début, comme Chico Whitaker, un des fondateurs du Forum social mondial.

Alors maintenant, une quantité impressionnante de citoyens est dans la rue pour demander le départ d’un gouvernement de gauche. Ce n’est pas rigolo, et cela se passe à peu près comme cela dans d’autres pays d’Amérique latine, au Venezuela notamment.

De tout cela, il y a des choses qui me turlupinent. D’abord, le PT, y compris son chef historique Lula et celle qui lui a succédé Dilma, n’ont pas bien fait leur travail. En 2002, les gens espéraient une amélioration des conditions de vie pour les couches populaires au moins. Mais ils rêvaient de plus que cela, c’est-à-dire d’un pays gouverné par et pour le monde. Ils ne voulaient pas, en fin de compte, que Lula fasse comme les autres. Cette erreur terrible n’a pas été vécue seulement au Brésil, car dans plusieurs autres pays, des partis progressistes sont tombés dans le même piège. La social-démocratie est souvent devenue « gestionnaire » de l’austérité en faisant de douteuses alliances avec la droite. Appelons cela le PT, mais appelons cela aussi le PQ, le PS en France et d’autres formations en qui le peuple se reconnaissait au début.

Deuxième observation, un mouvement populaire, de masse, n’est pas, par définition, de gauche. Il peut, dans certaines circonstances, être manipulé, instrumentalisé par la droite. Il y a une centaine d’années, nos ancêtres de la gauche ont été bien surpris de voir la droite démagogique et raciste les supplanter, devenir plus populaire qu’eux, y compris auprès de leurs alliés traditionnels. Aujourd’hui un peu partout prolifèrent des mouvements de masse qui fonctionnent avec des discours populistes de droite : le Tea Party, le Front national, et tant d’autres. Ceux qui pensent, naïvement, que le peuple a toujours « raison » se trompent, car le peuple, c’est aussi un enjeu et un champ de bataille entre plusieurs projets. Est-ce que cela veut dire que la gauche peut « se passer » du peuple ? Bien sûr que non.

La domination par le 1% est une constante et immense bataille des idées. Les dominants dominent non seulement par la répression, mais par l’hégémonie, en persuadant les gens, y compris des secteurs populaires, qu’eux seuls peuvent gouverner, qu’il n’y a pas d’alternatives, et que ceux qui prétendent construire autre chose seront irrémédiablement aussi mauvais que les autres. Cette opération est d’autant plus facile quand les promoteurs des projets de transformation sont eux-mêmes attrapés par la « grosse machine ».

Pour mener la bataille des idées, les progressistes ne doivent pas avoir peur de confronter la démagogie et le mensonge, même quand le peuple ou une partie du peuple y adhère. Encore plus, les progressistes doivent démocratiser la lutte pour la démocratie, s’assurer que les pratiques sont concordantes avec les discours et mener une lutte sans merci contre des façcons de faire non transparentes des profiteurs.

Cette bataille doit s’amorcer au début de la chaîne, avec des mouvements populaires où les privilèges, les passe-droits et les conditions qui placent les responsables élus bien au-dessus de ceux et celles qu’ils sont censés représenter, ne sont pas acceptables et préparent le rebond des droites, comme on le voit au Brésil. Admettons qu’au Québec, ces cas ne sont pas si fréquents, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il faut être moins vigilant.