L'université pour tout le monde!

Manifeste de l’université québécoise

Pour une université libre, accessible, démocratique et publique

Par Mis en ligne le 04 janvier 2011

Dans Le mani­feste de l’université qué­bé­coise : pour une uni­ver­sité libre, acces­sible, démo­cra­tique et publique la com­mu­nauté uni­ver­si­taire qué­bé­coise s’unit pour dénon­cer d’une même voix la dan­ge­reuse dérive que prennent nos uni­ver­si­tés depuis les der­nières années : pro­jets de loi sur la gou­ver­nance, hausse mas­sive des droits de sco­la­rité, sous-finan­ce­ment public chro­nique et pri­va­ti­sa­tion gran­dis­sante. Bref, nous assis­tons pré­sen­te­ment à une attaque sans pré­cé­dent contre les prin­cipes et les mis­sions qui sous-tendent le rôle des uni­ver­si­tés qué­bé­coises depuis leur fon­da­tion. Il fau­drait « s’adapter », c’est-à-dire aban­don­ner un sys­tème d’éducation public uni­ver­sel, issu d’une mobi­li­sa­tion sociale et poli­tique unique dans l’histoire du Québec.

Les étu­diantes, les étu­diants, les pro­fes­seures, les pro­fes­seurs, les char­gées et char­gés de cours, les membres du per­son­nel pro­fes­sion­nel, tech­nique, admi­nis­tra­tif et du per­son­nel de métier ainsi que les auxi­liaires d’enseignement et de recherche du Québec ne sont pas dupes ! L’appel trom­peur du gou­ver­ne­ment et de ses « lucides » aux prin­cipes d’accessibilité et d’équité cache très mal le projet poli­tique pro­posé ici : la mise à mort de ce qu’il reste de la mis­sion ori­gi­nelle de nos uni­ver­si­tés.



L’université qué­bé­coise est, depuis plu­sieurs années déjà, en pleine muta­tion. Gouvernance, hausse des droits de sco­la­rité, sous-finan­ce­ment, pri­va­ti­sa­tion : nous assis­tons pré­sen­te­ment à une attaque sans pré­cé­dent contre les prin­cipes et les mis­sions qui sous-tendent le rôle des uni­ver­si­tés qué­bé­coises depuis leur fon­da­tion. Il fau­drait « s’adapter », c’est-à-dire aban­don­ner un sys­tème d’édu­cation public uni­ver­sel, issu d’une mobi­li­sa­tion sociale et poli­tique unique dans l’histoire du Québec.

Nous sommes étu­diantes, étu­diants, pro­fes­seures, pro­fesseurs, char­gées et char­gés de cours, membres du per­son­nel pro­fes­sion­nel, tech­nique, admi­nis­tra­tif et du per­son­nel de métier ainsi qu’auxiliaires d’enseignement et de recherche et nous ne sommes pas dupes !

« Pas de faux consen­sus, ni d’hypocrite luci­dité : nous pre­nons aujourd’hui la parole afin de récla­mer haut et fort l’université que nous vou­lons pour nous, nos enfants et nos petits-enfants. Ce mani­feste est une pro­messe. Une pro­messe de ne pas aban­don­ner la lutte tant que l’université qué­bé­coise ne sera pas indé­pen­dante, publique et uni­ver­sel­le­ment acces­sible. »

Les missions de l’université :
vive l’université libre !

L’unanimité der­rière la ques­tion du sous-finan­ce­ment ne doit pas mas­quer le débat sur les fina­li­tés de l’univer­sité. Les ques­tions de finan­ce­ment et de ges­tion d’éta­blissement doivent être abor­dées dans le cadre d’une redé­fi­ni­tion en pro­fon­deur de sa mis­sion. À la vision hé­gémonique et uni­la­té­rale de l’économie du savoir, nous oppo­sons la nôtre : une mis­sion plu­rielle et démo­cra­tique qui place l’enseignement et la trans­mis­sion des connais­sances au centre de l’université du XXIe siècle.

Afin de pré­ser­ver et de ren­for­cer la mis­sion institution­nelle cri­tique de l’université au sein de la société québé­coise et consi­dé­rant que les uni­ver­si­tés n’ont pas comme prin­ci­pale fonc­tion la for­ma­tion de la main-d’œuvre en vue du déve­lop­pe­ment éco­no­mique ou de l’enrichisse­ment per­son­nel futur, nous exi­geons de la part du gou­vernement du Québec qu’il :

recon­naisse offi­ciel­le­ment que les éta­blis­se­ments d’en­seignement uni­ver­si­taire du Québec ont pour princi­pale mis­sion le déve­lop­pe­ment et la trans­mis­sion de la connais­sance, de la culture ainsi que la for­ma­tion du ju­gement cri­tique dans une pers­pec­tive de contri­bu­tion au déve­lop­pe­ment humain et social.

Entre sous-financement et mal-financement

En accord avec les prin­cipes de l’économie du savoir, l’enseignement, acti­vité pre­mière et fon­da­men­tale de l’université, est déclassé par la « pro­duc­tion de savoirs », de savoirs pra­tiques en par­ti­cu­lier. La recherche elle-même subit une trans­for­ma­tion pro­fonde : la recherche fon­da­men­tale est pro­gres­si­ve­ment délais­sée au profit de pro­jets appli­qués, immé­dia­te­ment ren­ta­bi­li­sables et for­te­ment sub­ven­tion­nés. Nous consta­tons à quel point rien n’est envi­sagé pour pal­lier le dés­équi­libre déjà senti entre recherche appli­quée, d’une part, et recherche fon­damentale et à portée sociale, d’autre part. Aujourd’hui, le mot d’ordre du finan­ce­ment de la recherche au Québec est devenu « le main­tien et le ren­for­ce­ment des liens en­tre les cher­cheures et les cher­cheurs et les entre­prises pour assu­rer un meilleur échange d’idées et de savoirs, afin de déve­lop­per des pro­duits et des ser­vices qui trou­veront pre­neur sur le marché ». Les dis­ci­plines « à faible ren­de­ment » sont évi­dem­ment lais­sées pour compte dans cette ruée vers l’or et, de plus en plus, seules les uni­ver­si­tés les plus riches ont les moyens de les mainte­nir. Pour les autres, le choix est ter­rible : la bourse ou la phi­lo­so­phie ? La réponse, elle, ne sur­prend pas.

Les pro­po­si­tions qui font passer le sau­ve­tage finan­cier de l’université par le ren­for­ce­ment de la tari­fi­ca­tion et de la pri­va­ti­sa­tion ne feraient ainsi qu’attiser le bra­sier : nous les reje­tons donc avec vigueur. Au rôle col­lec­tif de nos uni­ver­si­tés doit cor­res­pondre un finan­ce­ment col­lectif : c’est à l’État de garan­tir la qua­lité et l’accessibilité de l’éducation post­se­con­daire pour l’ensemble de ses citoyens, sur l’ensemble de son ter­ri­toire. Public, ce re-finan­ce­ment doit impé­ra­ti­ve­ment s’accompagner d’une réflexion pro­fonde sur la fina­lité de l’éducation postse­condaire. Il en va de la survie de l’université et de la sau­vegarde de sa mis­sion pre­mière. Si l’université doit être finan­cée col­lec­ti­ve­ment, elle se doit sur­tout d’être à la hau­teur de son idéal consti­tu­tif.

Considérant une atten­tion accrue portée à la recherche appli­quée ou axée sur son carac­tère pro­duc­tif, nous exi­geons du gou­ver­ne­ment du Québec qu’il :

  • favo­rise, par un finan­ce­ment adé­quat, l’équilibre en­tre l’enseignement et la recherche au sein de chaque uni­ver­sité ;
  • finance équi­ta­ble­ment les voca­tions fon­da­men­tales et appli­quées de la recherche uni­ver­si­taire.

Gouvernance ou collégialité ?

La vague défer­lante de la pri­va­ti­sa­tion de nos universi­tés ne s’arrête pas à leur finan­ce­ment et à leur fina­lité. Dans la der­nière année, c’est l’organisation même de nos uni­ver­si­tés qui a été remise en ques­tion. Un projet de loi a été déposé à l’Assemblée natio­nale du Québec dans le but de cal­quer les ins­tances déci­sion­nelles de l’université sur le modèle ges­tion­naire de l’entreprise privée. Nous refu­sons que nos uni­ver­si­tés soient admi­nis­trées selon une logique éco­no­mi­ciste et nous réité­rons, plus sûrs que jamais, notre enga­ge­ment en faveur de la col­lé­gia­lité et de la démo­cra­tie.

Considérant l’importance de l’indépendance de l’ensei­gnement et de la recherche, laquelle indé­pen­dance est essen­tielle à la cré­di­bi­lité et au fonc­tion­ne­ment des com­munautés scien­ti­fiques et uni­ver­si­taires, nous exi­geons du gou­ver­ne­ment du Québec qu’il :

  • recon­naisse et res­pecte la liberté aca­dé­mique propre au milieu uni­ver­si­taire ;
  • recon­naisse l’autonomie des uni­ver­si­tés dans la dé­finition de leurs struc­tures et dans leurs prises de déci­sions, le tout dans le res­pect de leur mis­sion fon­da­trice ;
  • pré­serve le prin­cipe cen­tral de la col­lé­gia­lité dans l’ad­ministration des ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur et, consé­quem­ment, favo­rise une large par­ti­ci­pa­tion du milieu uni­ver­si­taire à leurs ins­tances.

L’éducation, un droit humain fondamental

Les bou­le­ver­se­ments dans le finan­ce­ment des universi­tés ont comme consé­quence directe l’augmentation du far­deau finan­cier des étu­diantes et des étu­diants. Au fur et à mesure que l’État réduit sa par­ti­ci­pa­tion, celle de la popu­la­tion étu­diante aug­mente, paral­lè­le­ment à celle des entre­prises pri­vées. Prétextant vou­loir régler le pro­blème du sous-finan­ce­ment, le gou­ver­ne­ment annonce que les droits de sco­la­rité seront haus­sés mas­si­ve­ment de nou­veau en 2012, posant un faux dilemme entre un finance­ment adé­quat des uni­ver­si­tés et le main­tien de droits de sco­la­rité abor­dables. Nous refu­sons de faire ce choix ; nous refu­sons d’opposer qua­lité et acces­si­bi­lité à l’éducation. Nous refu­sons d’opposer ces deux prin­cipes qui peuvent et doivent aller ensemble, tant dans le domaine de l’édu­cation que dans l’ensemble des ser­vices publics.

Considérant que le gou­ver­ne­ment du Québec est tenu de recon­naître que l’éducation est un droit et non un pri­vilège éco­no­mique, et ce, en vertu de son enga­ge­ment envers le PIDESC enté­riné en 1976, dont l’article 13c) pré­cise que : « L’enseignement supé­rieur doit être rendu acces­sible à tous en pleine éga­lité, en fonc­tion des capa­cités de chacun, par tous les moyens appro­priés et notam­ment par l’instauration pro­gres­sive de la gra­tuité ; », nous exi­geons du gou­ver­ne­ment du Québec qu’il :

  • renonce à son enga­ge­ment d’imposer une nou­velle hausse des droits de sco­la­rité en 2012 ;
  • pro­cède à une réforme de l’Aide finan­cière aux études qui aurait pour objet de dimi­nuer, voire d’éradiquer, l’en­dettement des étu­diantes et des étu­diants et qu’il en revoie en pro­fon­deur les para­mètres.

Une institution collective, un financement collectif

Trop sou­vent, la situa­tion actuelle des finances publiques du Québec sert de pré­texte mal­hon­nête aux dis­ciples de l’économie du savoir. Le navire serait percé de toutes parts et il fau­drait impé­ra­ti­ve­ment sabor­der la mis­sion ins­ti­tu­tion­nelle de l’université et son acces­si­bi­lité, tout comme l’ensemble des ser­vices publics et des program­mes sociaux. Nous pro­po­sons la voie inverse : col­ma­tons les brèches. Si les finances publiques de la pro­vince sont mal en point, cela résulte des choix poli­tiques effec­tués durant les der­nières années par les dif­fé­rents gouverne­ments sous les avis judi­cieux de leurs lucides conseillers.

On nous pré­sente sys­té­ma­ti­que­ment la situa­tion actuelle des finances publiques comme inévi­table. Les coupes dans le finan­ce­ment public et la pré­sence accrue du sec­teur privé semblent issues de la fata­lité. Cela est faux. Ce sont des choix poli­tiques bien précis effec­tués par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs qui ont causé la situa­tion ac­tuelle. Ils ont causé le pro­blème et main­te­nant, ils nous pro­posent une solu­tion encore plus des­truc­trice : notre réponse sera un refus caté­go­rique. Nous ne sommes pas aveugles devant une telle hypo­cri­sie et nous mili­tons en faveur d’un réin­ves­tis­se­ment massif dans nos institu­tions, financé par des moyens équi­tables et col­lec­tifs.

Considérant que le sous-finan­ce­ment dont souffrent les uni­ver­si­tés depuis plu­sieurs années consti­tue une me­nace à la qua­lité de la for­ma­tion uni­ver­si­taire au Québec, nous som­mons le gou­ver­ne­ment du Québec de :

  • pro­cé­der à un réin­ves­tis­se­ment massif de l’État dans les éta­blis­se­ments uni­ver­si­taires du Québec, réinvestis­sement financé par des moyens col­lec­tifs et équi­tables.

L’université que nous voulons pour le monde que nous voulons

Afin de faire avan­cer le débat col­lec­tif et de jeter les bases de l’université du XXIe siècle, nous convions l’en­semble de la société qué­bé­coise à par­ti­ci­per à une large consul­ta­tion popu­laire sur le sujet. Nous nous indi­gnons de celle annon­cée der­niè­re­ment par la ministre de l’Édu­cation, consul­ta­tion dont les dés sont déjà pipés, puisque l’on nous apprend d’avance qu’il sera ques­tion d’y déter­miner les moda­li­tés d’une hausse des droits de sco­la­rité. Nous ne pou­vons pas cau­tion­ner cette fina­lité.

Considérant qu’une véri­table consul­ta­tion ne peut por­ter uni­que­ment sur la hausse des droits de sco­la­rité ni trai­ter à la pièce, et encore moins en une seule jour­née, les maux qui affligent l’université qué­bé­coise, nous exi­geons :

  • la tenue d’un débat large et démo­cra­tique pre­nant la forme d’États géné­raux sur l’université qué­bé­coise vi­sant à éta­blir un plan de déve­lop­pe­ment à long terme.

La réflexion à entre­prendre sur l’université de demain est aussi une réflexion sur la société que nous vou­lons, le monde dans lequel nous vou­lons vivre. Que res­tera-t-il du Québec lorsque ses ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur seront deve­nues des machines à pro­duire une main-d’œuvre pour l’industrie de pointe ? Car si l’univer­sité fait nau­frage, c’est avant tout parce que la société en entier est entraî­née dans la dérive. L’université que nous vou­lons, c’est aussi le monde que nous vou­lons.

La Table des partenaires universitaires (TPU)

La Table des par­te­naires uni­ver­si­taires (TPU) regroupe plus d’une dizaine d’organisations syn­di­cales et étu­diantes du Québec qui repré­sentent la com­mu­nauté uni­ver­si­taire qué­bé­coise.

  • Association pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (ASSÉ)
  • Conseil qué­bé­cois des syn­di­cats uni­ver­si­taires (CQSU-AFPC)
  • Fédération des asso­cia­tions étu­diantes uni­ver­si­taires qué­bé­coises en édu­ca­tion per­ma­nente (FAEUQEP)
  • Table de concer­ta­tion étu­diante du Québec (TaCEQ)
  • Conseil pro­vin­cial du sec­teur uni­ver­si­taire (CPSU-SCFP-FTQ)
  • Fédération des pro­fes­sion­nèles (FP-CSN)
  • Fédération du per­son­nel pro­fes­sion­nel des uni­ver­si­tés et de la recherche (FPPU)
  • Fédération natio­nale des ensei­gnantes et des ensei­gnants du Québec (FNEEQ-CSN)
  • Fédération qué­bé­coise des pro­fes­seures et pro­fes­seurs d’université (FQPPU)
  • Table des syn­di­cats uni­ver­si­taires (TSU-CSQ)

http://​uni​ver​si​te​que​be​coise​.org

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