Les patrons canadiens gagnent 155 fois le revenu moyen d’un salarié canadien à temps plein

Par , Mis en ligne le 04 janvier 2011

(Montréal) Hier à 14h30, dès le pre­mier jour de tra­vail offi­ciel de l’année, les 100 chefs de la direc­tion les mieux payés au pays avaient déjà empo­ché en moyenne l’équivalent de ce que gagnera un tra­vailleur ordi­naire au cours de 2011.

C’est avec cette image évo­ca­trice que le cher­cheur Hugh Mackenzie, du Centre cana­dien de poli­tiques alter­na­tives, attire l’attention sur les reve­nus en béton des grands diri­geants d’entreprises cana­diennes cotées en Bourse, qui ont tra­versé la crise éco­no­mique sans encombre. « J’ai été sur­pris de leur rési­lience au pire moment de la réces­sion», com­mente-t-il.

Dans son étude Recession-Proof (À l’épreuve des réces­sions), l’auteur a com­pilé les reve­nus des 100 chefs de direc­tion les mieux payés au Canada. Ils ont touché en moyenne 6 643 895$ en 2009, pen­dant que le tra­vailleur cana­dien à temps plein gagnait 42 988$.

La pre­mière place du pal­ma­rès est occu­pée par Aaron Regent, chef de direc­tion de Barrick Gold, qui a empo­ché 24 mil­lions de dol­lars et des pous­sières en 2009 – les pous­sières tota­li­sant à elles seules 217 040$, soit cinq fois un revenu ordi­naire.

Le revenu moyen de cette cohorte s’est tout de même légè­re­ment contracté par rap­port à 2008, alors qu’il attei­gnait 7,3 mil­lions – 174 fois le revenu moyen de 42 305$.

Hugh Mackenzie décrit ainsi le prin­ci­pal impact de la crise bour­sière : avant la réces­sion, les PDG cana­diens les mieux payés avaient déjà gagné l’équivalent du salaire annuel du tra­vailleur moyen en mati­née du pre­mier jour de tra­vail. Avec la réces­sion, ce dépas­se­ment s’est pro­duit après le lunch.

Un fossé qui s’élargit

En dépit de ce léger recul, le fossé entre les reve­nus des plus nantis et ceux des tra­vailleurs ordi­naires s’est consi­dé­ra­ble­ment accru au fil des ans.

En 2009, les 100 chefs de direc­tion les mieux payés ont gagné en moyenne 155 fois le revenu du tra­vailleur cana­dien moyen. En 1998, le rap­port s’établissait à 104 pour 1. À la fin des années 80, il n’était encore qu’à 40 pour 1.

Selon Hugh Mackenzie, un des prin­ci­paux moteurs de cette accé­lé­ra­tion est le rem­pla­ce­ment des primes annuelles des diri­geants par des récom­penses sous forme d’options sur actions, dont l’importance l’a éton­née. D’autant plus que les nou­velles méthodes de red­di­tion de comptes en vigueur depuis 2008 ne per­mettent d’obtenir qu’une approxi­ma­tion des béné­fices encais­sés par les hauts diri­geants avec les options sur actions. À cet égard, le revenu moyen de 6,6 mil­lions de dol­lars cal­culé en 2009 est une esti­ma­tion pru­dente, pro­ba­ble­ment en deçà des reve­nus réels.

« L’option sur action est une mau­vaise manière de rému­né­rer les chefs de la direc­tion, sou­tient-il. Il est très dif­fi­cile d’établir un lien entre les per­for­mances bour­sières d’une entre­prise et l’efficacité de son chef de la direc­tion. »

S’il faut récom­pen­ser la per­for­mance bour­sière, il serait plus juste de com­pa­rer l’évolution du titre avec celle d’entreprises du même sec­teur.

Par ailleurs, en 2009, des options d’une valeur de quelque 1,3 mil­liard de dol­lars n’avaient pas encore été exer­cées, soit une moyenne de 13 mil­lions pour chacun de ces 100 cham­pions de la rému­né­ra­tion.

En outre, fait valoir le cher­cheur, les béné­fices réa­li­sés au cours de l’exercice de ces options seront impo­sés comme un gain en capi­tal, soit à la moitié du taux d’un revenu ordi­naire. C’était le cas de près du tiers de leurs reve­nus en 2009. « Je n’ai pas encore entendu d’arguments solides qui jus­ti­fie­raient pour­quoi le trai­te­ment fiscal favo­rable accordé aux gains en capi­tal, en com­pen­sa­tion des risques de pertes, devrait s’appliquer aux options sur actions, où ce risque n’existe pas», exprime Hugh Mackenzie.

Les pro­fits encais­sés au cours de l’exercice d’une option sur actions devraient être impo­sés comme toute autre rému­né­ra­tion, estime-t-il.

Inégalités croissantes

« L’explosion de la rému­né­ra­tion des chefs de direc­tion est une des prin­ci­pales causes de l’accroissement des inéga­li­tés dans notre société», observe encore Hugh Mackenzie.

Selon une autre étude du CCPA, paru en décembre der­nier, le tiers de l’accroissement de reve­nus réa­li­sés au Canada entre 1997 et 2007 a été empo­ché par les 246 000 contri­buables qui forment les 1% les plus riches au pays.

L’économiste Pierre Fortin, pro­fes­seur émé­rite à l’UQAM, dénonce lui aussi ces écarts « épou­van­tables», mais rap­pelle cepen­dant que l’envol de la rému­né­ra­tion des hauts diri­geants est sur­tout le fait des pays anglo-saxons – États-Unis, Grande-Bretagne, Australie et Canada anglais.

Avant la réces­sion, aux États-Unis, les 1% les plus riches recueillaient 24% des reve­nus totaux. La pro­por­tion était simi­laire en Grande-Bretagne. Au Canada hors Québec, la frange supé­rieure acca­pa­rait 15% des reve­nus. « Au Québec, la pro­por­tion tombe à 11%, une pro­por­tion qui n’est pas tel­le­ment dif­fé­rente de celle qui pré­va­lait il y a 30 ans», sou­tient-il. Ce qui ne l’empêche pas de pré­co­ni­ser une hausse des impôts pour les reve­nus les plus élevés.

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