Le sous-financement universitaire : une construction trompeuse

Par Mis en ligne le 04 janvier 2011
La plus récente étude de la CREPUQ appelle à régler d'urgence un...

La plus récente étude de la CREPUQ appelle à régler d’urgence un « sous-finan­ce­ment » chif­fré à 620 M$ en haus­sant les frais de sco­la­rité à la moyenne cana­dienne. L’utilisation du terme « sous-finan­ce­ment » est trom­peuse, et la métho­do­lo­gie employée, pour le moins dis­cu­table. La prio­rité de la CREPUQ ne semble pas tant de régler des pro­blèmes bud­gé­taires dans les uni­ver­si­tés que de pré­sen­ter un argu­men­taire de légi­ti­ma­tion éco­no­mique pour donner à la hausse des droits de sco­la­rité, une poli­tique sociale régres­sive, des airs d’inéluctabilité.

Problème de méthodologie

La métho­do­lo­gie employée ne part pas d’une ana­lyse des besoins objec­tifs des uni­ver­si­tés, de pro­blèmes bud­gé­taires iden­ti­fiés ou d’un réexa­men visant une uti­li­sa­tion ration­nelle des res­sources. L’étude pro­cède plutôt à une com­pa­rai­son adap­ta­tive avec le reste du Canada. Ainsi, lorsque la CREPUQ parle de « sous-finan­ce­ment», elle n’analyse pas les besoins objec­tifs des uni­ver­si­tés pour consta­ter ensuite un manque de moyens. Elle mesure plutôt « l’écart exis­tant entre les res­sources finan­cières dont dis­posent les uni­ver­si­tés qué­bé­coises en com­pa­rai­son avec celles des uni­ver­si­tés des autres pro­vinces ».

L’étude ne révèle pas ce dont manquent les uni­ver­si­tés, mais uni­que­ment ce qu’elles obtien­draient en res­sources addi­tion­nelles si le Québec se confor­mait au Canada et haus­sait ses droits de sco­la­rité. Il serait donc plus exact de parler de « manque à gagner», illus­trant les res­sources que déga­ge­rait une hausse des droits de sco­la­rité adap­ta­tive. Encore fau­drait-il mon­trer qu’il est néces­saire de déga­ger ces res­sources, de même qu’évaluer les consé­quences socio-éco­no­miques d’une hausse des frais de sco­la­rité, ce qui exi­ge­rait d’aller au-delà de ce type de pro­jec­tion sim­pliste.

Les uni­ver­si­tés doivent démon­trer qu’elles manquent objec­ti­ve­ment de res­sources. Or, au Québec, les reve­nus totaux des uni­ver­si­tés sont passés de 2,4 G$ en 1997 à 4,1 G$ en 2005, soit une hausse de 71%. De plus, la CREPUQ obli­tère déli­bé­ré­ment dans son étude les fonds et dépenses directs et indi­rects liés à la recherche sub­ven­tion­née.

Or, comme le révèle la plus récente étude de l’IRIS sur la gou­ver­nance des uni­ver­si­tés, l’un des prin­ci­paux méca­nismes de « l’économie du savoir » est de sous-trai­ter la recherche déve­lop­pe­ment coû­teuse pour laquelle les entre­prises ne veulent pas débour­ser aux uni­ver­si­tés et de détour­ner des res­sources à cette fin. Le Québec accorde déjà une part plus impor­tante de ses bud­gets (27%) que les autres pro­vinces (22%) à la recherche sub­ven­tion­née.

Les États ont eu ten­dance à réduire leur par­ti­ci­pa­tion aux bud­gets de fonc­tion­ne­ment des uni­ver­si­tés. Par contre, les sub­ven­tions de recherche fédé­rales ont doublé en dix ans, dépas­sant le cap du mil­liard. Il y ainsi à l’oeuvre un pro­ces­sus de réal­lo­ca­tion des res­sources publiques vers la recherche ins­tru­men­tale à visée appli­quée et com­mer­ciale, ce qui fait de plus en plus de l’enseignement le parent pauvre.

Risque de désengagement…

Puisque de plus en plus de res­sources sont diri­gées vers les fonds avec res­tric­tions et la recherche sub­ven­tion­née, les uni­ver­si­tés cherchent à refi­nan­cer l’enseignement délaissé à partir des frais indi­vi­duels, sans égard à l’endettement que cela entrai­nera. Or, cela ne peut conduire à terme qu’à un pro­ces­sus de sub­sti­tu­tion : les hausses de frais de sco­la­rité accé­lè­re­ront le désen­ga­ge­ment de l’État dans les bud­gets de fonc­tion­ne­ment géné­raux, cepen­dant que cer­tains dépar­te­ments précis liés aux sciences et tech­no­lo­gies joui­ront de fonds de recherches crois­sants.

Or, plutôt que de faire un réexa­men de l’allocation des res­sources exis­tantes et du « mal­fi­nan­ce­ment » résul­tant, on pro­pose de faire tari­fer davan­tage les indi­vi­dus, sans égard à la hausse de l’endettement que cela impli­quera néces­sai­re­ment : « En 2009, le mon­tant moyen de la dette d’études des étu­diants ins­crits en der­nière année au bac­ca­lau­réat ayant contracté une dette s’établissait à 15 102$ au Québec com­pa­ra­ti­ve­ment à 25 778$ en Ontario et à 26 680$ pour la moyenne des étu­diants cana­diens, toutes dettes confon­dues ». En Nouvelle-Écosse, cela atteint jusqu’à 30 000$.

Le pré­tendu « sous-finan­ce­ment » recouvre en fait une volonté des uni­ver­si­tés de donner à la hausse des frais de sco­la­rité, une poli­tique pour­tant régres­sive, des airs d’acceptabilité sociale et d’inéluctabilité éco­no­mique. Au final, ce n’est pas les hausses de frais de sco­la­rité qui ser­vi­raient à com­bler un sous-finan­ce­ment, mais le dis­cours sur le sous-finan­ce­ment qui sert à légi­ti­mer une hausse des frais, laquelle va de pair avec un pro­ces­sus de recon­ver­sion com­mer­ciale de l’université en vue de la recherche-déve­lop­pe­ment appli­quée dans l’économie du savoir. Il fau­drait se garder de parle de sous-finan­ce­ment, et, sur­tout, avant de haus­ser les frais de sco­la­rité, poser la ques­tion des impacts socio-éco­no­miques d’une telle mesure, et, celle, plus fon­da­men­tale de ce quoi deve­nir l’université qué­bé­coise : une uni­ver­sité com­mer­cia­li­sée et chè­re­ment tari­fée pro­dui­sant des pro­duits « intel­lec­tuels » ren­tables, où un ser­vice public acces­sible et voué à la trans­mis­sion de la culture et à la for­ma­tion de gens capables de vivre ensemble avec les pro­blèmes du siècle ?

Éric Martin
Chercheur en édu­ca­tion à l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS) et membre du Collectif d’analyse poli­tique (CAP)

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