UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Machiavel à Ottawa

Axe: Réinventer le Québec

Par Mis en ligne le 08 juillet 2013

Au Québec, on a sou­vent ten­dance à per­ce­voir les Conservateurs comme des gros cow­boys autant igno­rants que mépri­sables. Des racistes imbé­ciles qui croient que le monde a été créé en 7 jours (pas 6). Des mal­adroits qui font rougir de honte les diplo­mates cana­diens à l’ONU. Bref, une bande de voyous qui ne savent même pas de quoi ils ont l’air. Je vous ras­sure sur l’intuition des Québécois et des Québécoises : tout cela est vrai ! Mais est-ce qu’il y a autre chose ? En gros, je ne pense pas que le projet conser­va­teur est déli­rant, irra­tion­nel, voir patho­lo­gique. Il faut faire atten­tion en tout cas pour ne pas sous-esti­mer Stephen Harper.

Le néo-néolibéralisme

Depuis une bonne tren­taine d’années, les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs de Trudeau à Mulroney en pas­sant par Chrétien jusqu’à Harper gèrent le consen­sus plus ou moins avoué des domi­nants. Ce consen­sus néo­li­bé­ral, on le connaît : réorien­ta­tion de l’État via la pri­va­ti­sa­tion du sec­teur public, ali­gne­ment sur la mon­dia­li­sa­tion libre-échan­giste, par­ti­ci­pa­tion aux nou­velles stra­té­gies mili­taro-impé­ria­listes des États-Unis et de leurs lar­bins de l’OTAN, etc. Aujourd’hui, ce « consen­sus » uti­lise la crise actuelle pour aller plus loin : assauts sans pré­cé­dent contre les couches moyennes et popu­laires, déman­tè­le­ment sys­té­ma­tique du régime key­né­sien (accès aux ser­vices de base, pen­sions, pro­tec­tions sociales, par­ti­ci­pa­tion des syn­di­cats au sys­tème de rela­tions indus­trielles, etc.). Ce « néo-néo­li­bé­ra­lisme est ce qui est mis en œuvre aux États-Unis et en Europe, et main­te­nant ici sous Harper. Cette offen­sive n’est pas irra­tion­nelle, elle est « logique » (dans la logique de l’accumulation). Les classes popu­laires sont affai­blies par la crise, il faut les forcer à davan­tage de conces­sions. Les frac­tures au sein des domi­nés s’aggravent : jeunes contre moins jeunes, immi­grants contre popu­la­tions de souche, hommes contre femmes. Ces frac­tures, on les uti­lise au maxi­mum pour divi­ser, affai­blir, humi­lier. Les partis ancien­ne­ment de centre-gauche sont prêts à avaler toutes les cou­leuvres : tant mieux, il faut aller tou­jours plus loin. C’est exac­te­ment ce que fait Harper, et pas parce qu’il est un conser­va­teur borné. Il fait sa job, et rela­ti­ve­ment bien en plus.

Le nouvel axe du capitalisme canadien

Pendant qu’on démo­lit les couches moyennes et popu­laires, l’axe du déve­lop­pe­ment et de l’accumulation se déplace au Canada. Le sec­teur manu­fac­tu­rier, grand pour­voyeur tra­di­tion­nel d’emplois rela­ti­ve­ment bien payés, n’est plus une « niche » inté­res­sante, pas plus non plus que les « consom­ma­teurs » des classes moyennes et popu­laires. L’avenir, c’est dans la restruc­tu­ra­tion de l’économie autour des res­sources natu­relles, cou­plée au ren­for­ce­ment d’un puis­sant sec­teur finan­cier « déma­té­ria­lisé » de l’économie cana­dienne et pilier du capi­ta­lisme glo­ba­lisé. Ça com­mence à Toronto, deuxième plaque tour­nante finan­cière en impor­tance en Amérique du Nord (après New York), et ça se ter­mine dans les réserves en éner­gie et en mine­rais de l’ouest et du nord. Ce capi­ta­lisme crée peu d’emplois et requiert beau­coup d’investissements, ce qui veut dire qu’une partie de plus en plus impor­tante de la popu­la­tion est relé­guée dans les marges, un peu comme c’est déjà le cas dans les pro­vinces mari­times. La majeure partie du Québec et même du sud-ouest onta­rien est mena­cée de « nou­veau-bruns­wick-isa­tion ». Encore là, Harper au lieu d’être la grosse tête carrée agit comme le faci­li­ta­teur et le sou­tien à cette grande restruc­tu­ra­tion.

La bataille des idées

Bien sûr, faire passer de telles énor­mi­tés est plus facile à dire qu’à faire. Après tout, la grande majo­rité de la popu­la­tion est mena­cée par cette évo­lu­tion. Il faut alors faire la bataille des idées. C’est là que sur­vient le néo­con­ser­va­tisme. Attention, le néo­con­ser­va­tisme, ce n’est pas seule­ment la droite chré­tienne et les cow­boys (si c’était juste cela, on ne devrait pas trop s’inquiéter). Une partie des couches moyenne est sol­li­ci­tée dans un savant mélange d’individualisme pos­ses­sif, de haine contre le sec­teur public et les syn­di­cats, d’intolérance contre la dis­si­dence, etc. Les néo­con­ser­va­teurs, c’est aussi les petits et même très petits com­mer­çants (sou­vent immi­grants), les jeunes « cadres dyna­miques » et liber­ta­riens du sec­teur privé (dans la finance notam­ment) et plein d’autres per­sonnes convain­cues que le capi­ta­lisme doit être « libéré » pour que les miettes des méga-pro­fits leur retombent dessus. Les roquets de ser­vice comme Éric Duhaime, Mario Dumont, Richard Martineau et une grande partie des clowns qui pol­luent les ondes dif­fusent le mes­sage 24 heures sur 24.

Tout le monde contre tout le monde

Cette partie de la popu­la­tion qui adhère aux idées de Stephen Harper est impor­tante, mais elle est mino­ri­taire. Il faut alors désta­bi­li­ser les autres. Encore là, on ridi­cu­lise sou­vent le dis­cours hai­neux des conser­va­teurs contre les réfu­giés, les chô­meurs, les immi­grants, les Musulmans. Est-ce seule­ment du délire ? Il y a mal­heu­reu­se­ment une logique rela­ti­ve­ment effi­cace der­rière cela, que tous les pro­jets de droite uti­lisent d’une manière ou d’une autre. On « pro­file » les indé­si­rables, ce qui crée un climat socia­le­ment insup­por­table dont le point de chute est de jus­ti­fier lus de polices, plus de contrôle, plus de pri­sons. Cette ima­ge­rie est puis­sam­ment relayée par les médias-pou­belles et même par la grosse machine hol­ly­woo­dienne. Quand cela n’est pas assez, on peut tou­jours comp­ter sur la police pour monter des opé­ra­tions contre des « ter­ro­ristes » de paco­tille. Et ainsi est créée la peur, source de tous les sen­ti­ments d’impuissance, et qui fait que plu­sieurs per­sonnes sont prêtes à endos­ser le statu quo qui affirme les pro­té­ger contre les « menaces ».

Harper contre le monde

Comme le Canada est un pays rela­ti­ve­ment paci­fique, il est cepen­dant dif­fi­cile de faire peur à Monsieur-madame tout-le-monde avec des his­toires de bon­homme sept-heures. Une manière de sus­ci­ter la peur encore plus est alors de pré­sen­ter le Canada comme une « terre bénie » entou­rée de méchants ter­ro­ristes. En fai­sant cela, on jus­ti­fie l’autre tour­nant, celui de la mili­ta­ri­sa­tion, de la par­ti­ci­pa­tion cana­dienne à la « guerre sans fin » et du tout-sécu­ri­taire. La poli­tique exté­rieure de Harper, qui a l’air de nous ridi­cu­li­ser à l’ONU, devient alors « logique » et « ration­nelle ». Même si la répu­ta­tion d’un Canada ima­gi­naire (gentil et paci­fiste) en pâtit, les gains sont plus impor­tants que les pertes, sur­tout sur le plan inté­rieur. Quant aux rap­ports avec le reste du monde, il n’est plus trop inté­res­sant, de toute façon, de pré­sen­ter le Canada comme l’« hon­nête cour­tier » qui envoyait ses casques bleus et qui appuyait les États-Unis tout en tran­si­geant avec les États malai­més. C’est « logique » et « ration­nel » d’affirmer le rôle sup­plé­tif du Canada dans le contexte d’une pola­ri­sa­tion de plus en plus vive entre les G7 (États-Unis et subal­ternes) d’une part, et l’Asie et l’Amérique du Sud d’autre part. Il est « logique » de par­ti­ci­per à la foire d’empoigne pour le contrôle des res­sources et de tenter de ralen­tir la montée en force de la Chine et du Brésil, par exemple. Mieux vaut une bonne vieille guerre pour désta­bi­li­ser l’Iran ou le Venezuela (et par la bande affai­blir le Chine ou le Brésil), qu’un siège au Conseil de sécu­rité de l’ONU. C’est le calcul de Stephen Harper et dans le fond, il n’a pas tota­le­ment tort du point de vue des domi­nants.

Ça va barder

Vous voyez où je veux en venir. Stephen Harper est intel­li­gent, arti­culé. Avec sa garde rap­pro­chée, il a lu Nicolas Machiavel et peut-être même Gramsci ! C’est un redou­table adver­saire, qui pour­suit un chemin « logique » et « ration­nel », dans le cadre démar­qué par les domi­nants. Harper ne va pas s’arrêter à mi-chemin, non pas parce qu’il est borné, mais parce qu’il a un plan de match. Cette stra­té­gie a des chances de fonc­tion­ner. D’autant plus que les oppo­sants, à l’échelle cana­dienne en tout cas, sont en gros à peu près dis­lo­qués : tant les partis poli­tiques dits d’opposition (le sont-ils vrai­ment ?) que les gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux et les mou­ve­ments sociaux. On dira, avec raison, que ce n’est pas la même chose au Québec. C’est vrai, mais nous sommes encore dans le Canada. Il y a un seul « État » au sens réel de ce terme, et c’est à Ottawa. L’isolement rela­tif des forces anti-sys­té­miques du Québec compte tenu de la dif­fi­culté de construire des alliances solides avec les mou­ve­ments sociaux dans le reste du Canada crée les condi­tions qui per­mettent à Harper de conso­li­der son pou­voir. Il faudra briser cet iso­le­ment. Mais com­ment ? Je revien­drai là-dessus.

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