UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

L’émergence du nationalisme conservateur québécois

Axe: Réinventer le Québec

Par Mis en ligne le 05 juillet 2013

Cet article repré­sente une ten­ta­tive de pros­pec­tive poli­tique qué­bé­coise. Il ne s’agit pas de pré­voir l’avenir à la manière d’un pro­phète ou d’un futu­ro­logue, mais de conce­voir des scé­na­rios d’évolution des confi­gu­ra­tions poli­tiques en fonc­tion d’une approche glo­bale et d’une ana­lyse des ten­dances lourdes de l’histoire en cours. Le but de cette démarche consiste à repla­cer l’analyse de conjonc­ture poli­tique dans le temps long en arti­cu­lant 1) un bilan his­to­rique ; 2) l’explicitation de forces émer­gentes ; 3) leur pro­lon­ga­tion ima­gi­na­tive au cours des pro­chaines années. Le cadre théo­rique uti­lisé dans cette pros­pec­tive poli­tique ne s’appuie pas sur une approche méca­nis­tique ou posi­ti­viste, mais sur une pers­pec­tive his­to­rico-com­pré­hen­sive liée à l’analyse géné­rale du capi­ta­lisme. Matérialisme his­to­rique et cri­tique dis­cur­sive seront donc les prin­ci­paux leviers per­met­tant de réunir des frag­ments d’observations dans un tout cohé­rent.

La pros­pec­tive, pour être effi­cace, doit être à la fois humble et auda­cieuse. Elle doit d’abord recon­naître son carac­tère incer­tain, expé­ri­men­tal et inachevé ; elle consti­tue des hypo­thèses de recherches devant être cor­ro­bo­rées par des faits ou cor­ri­gées le cas échéant, dans un pro­ces­sus d’auto-correction per­ma­nent. Ensuite, elle doit lais­ser place à l’intuition et l’exagération. L’intuition relève moins du sen­ti­ment sub­jec­tif approxi­ma­tif que d’une cer­taine atten­tion portée sur les évé­ne­ments, d’une pers­pi­ca­cité per­met­tant d’amener des pistes devant être appro­fon­dies par la logique et la recherche empi­rique. Enfin, l’exagération consiste à gros­sir cer­tains traits de la réa­lité afin de déce­ler des ten­dances encore imper­cep­tibles. L’exagération repré­sente ainsi une méthode pos­sé­dant une valeur épis­té­mo­lo­gique, à la manière du phi­lo­sophe Günther Anders :

Les expo­sés qui vont suivre, du moins cer­tains d’entre eux, don­ne­ront une impres­sion d’« exa­gé­ra­tion ». Et cela pour la simple raison que ce sont effec­ti­ve­ment des exa­gé­ra­tions. Je donne natu­rel­le­ment à ce terme, puisque je le conserve malgré tout, un sens dif­fé­rent de son sens habi­tuel : un sens heu­ris­tique. Qu’est-ce que cela signi­fie ? Qu’il y a des phé­no­mènes qu’il est impos­sible d’aborder sans les inten­si­fier ni les gros­sir, des phé­no­mènes qui, échap­pant à l’œil nu, nous placent devant l’alternative sui­vante : « ou l’exagération, ou le renon­ce­ment à la connais­sance ». La micro­sco­pie et la téles­co­pie en sont les exemples les plus immé­diats, qui cherchent à atteindre la vérité au moyen d’une image ampli­fiée[ii].

Entre anticipation et répétition de l’histoire

Cette démarche com­bi­nant la cri­tique his­to­rique, l’analyse maté­ria­liste et l’exagération n’a pas une simple fonc­tion théo­rique, parce qu’elle vise à guider la pra­tique via l’élaboration d’une stra­té­gie. Si la stra­té­gie doit se baser sur la com­pré­hen­sion du passé et la prise en compte du contexte actuel, elle doit sur­tout anti­ci­per les trans­for­ma­tions sociales à venir. L’hypothèse de départ de cette recherche repose sur l’idée que nous tra­ver­sons une époque de fra­gi­li­sa­tion du statu quo, annon­çant ainsi la fin d’une période hégé­mo­nique, le retour en force de la coer­ci­tion, de la bipo­la­ri­sa­tion, des rup­tures révo­lu­tion­naires et contre-révo­lu­tion­naires. Le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale et la croyance en un marché auto­ré­gu­la­teur repro­duisent une dyna­mique ana­logue à celles des années de l’entre-deux-guerres, telle que décrite par Karl Polanyi dans son livre magis­tral La Grande trans­for­ma­tion.

Le retour en force du fas­cisme et du socia­lisme, dans cer­tains pays dont la Grèce repré­sente le meilleur exemple, consti­tue le symp­tôme d’une crise géné­rale qui affec­tera plu­sieurs socié­tés dans les deux à dix pro­chaines années. Cela ne signi­fie pas que la gauche radi­cale et l’extrême-droite se tiraille­ront les haillons du Québec dans un avenir rap­pro­ché. Plus pré­ci­sé­ment, une nou­velle pola­ri­sa­tion de l’espace public et poli­tique déclen­chée par le der­nier prin­temps érable n’est pas sur le point de se résor­ber, bien au contraire. L’échec du modèle qué­bé­cois, repré­senté par la décom­po­si­tion de l’État-providence, la crise de confiance démo­cra­tique et l’irrésolution de la ques­tion natio­nale, consti­tue un cock­tail explo­sif pour les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires et conser­va­teurs. De plus, la logique néo-impé­ria­liste de l’État cana­dien, com­bi­née à la fra­gi­lité de l’économie finan­cière et la crise éco­lo­gique, ajoutent des élé­ments déclen­cheurs dont les réper­cus­sions sont dif­fi­ci­le­ment pré­vi­sibles.

Nous entrons dans une impor­tante phase de tran­si­tion. Elle ne repro­duira pas méca­ni­que­ment l’histoire passée, mais risque tout de même d’engendrer cer­tains phé­no­mènes socio­po­li­tiques sen­sibles aux contextes de crise. « Si l’histoire ne se répète pas, les com­por­te­ments humains se repro­duisent », comme le rap­pelle Michel Godet.

La métamorphose du Parti québécois

Bien qu’il soit impos­sible de refaire l’histoire du Parti qué­bé­cois, nous pou­vons consta­ter l’écart impor­tant qui sépare le projet de sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion initié par René Lévesque et la gou­ver­nance sou­ve­rai­niste pilo­tée par Pauline Marois en 2013. La dif­fé­rence entre ces deux moments his­to­riques n’est pas sim­ple­ment quan­ti­ta­tive, comme si la cause sou­ve­rai­niste avait été diluée par le temps, ou par le manque de volonté de ses diri­geants. Il s’agit avant toute d’une trans­for­ma­tion qua­li­ta­tive, car le contenu même de la sou­ve­rai­neté a été modi­fié par les nou­velles influences éco­no­miques et idéo­lo­giques de la société civile depuis l’échec du deuxième réfé­ren­dum. Pour com­prendre cette méta­mor­phose du Parti qué­bé­cois, nous ferons appel au bilan cri­tique de Bernard Rioux qui ana­lyse l’évolution de cette for­ma­tion poli­tique comme un bloc his­to­rique réunis­sant diverses classes sociales.

« Le PQ s’est construit comme un bloc social regrou­pant des sec­teurs orga­ni­sés des masses popu­laires jusqu’aux classes tenant de l’appareil d’État, les­dites couches tech­no­cra­tiques. Cette coa­li­tion s’est mise en place à la fin de l’onde longue expan­sive du capi­ta­lisme 45-75 (les Trente glo­rieuses) où le modèle d’accumulation for­diste était marqué par un élar­gis­se­ment du pou­voir de consom­ma­tion des masses et la mise en place d’un État-pro­vi­dence. Au Québec, ce modèle de concer­ta­tion sociale trou­vait son abou­tis­se­ment uto­pique dans la sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion qui conden­sait tant l’espérance de la conso­li­da­tion de cet État-pro­vi­dence que celui de l’émancipation natio­nale. [iii]»

L’entrée dans les années 1980 fut pénible pour le Parti qué­bé­cois : échec du pre­mier réfé­ren­dum, stag­na­tion éco­no­mique et chô­mage de masse, répres­sion du Front commun en 1982, beau risque de René Lévesque, affir­ma­tion­nisme de Pierre-Marc Johnson et putsch de Jacques Parizeau, etc. Malgré tout, l’échec de l’accord du Lac-Meech en 1987 sus­cita un regain de vita­lité pour le projet sou­ve­rai­niste, qui engen­dra la créa­tion du Bloc qué­bé­cois et la quasi-vic­toire du Oui en 1995. Mais le trau­ma­tisme col­lec­tif de ce deuxième échec se soldat par l’entrée en force de la logique néo­li­bé­rale de Lucien Bouchard, le mythe des « condi­tions gagnantes », l’imposition du défi­cit zéro, les lois spé­ciales contre les syn­di­cats, et le long règne de Jean Charest qui dura de 2003 à 2012.

« Ce projet de la sou­ve­rai­neté péquiste a été porté par un bloc inter­clas­siste dominé par la petite bour­geoi­sie qué­bé­coise cher­chant à ral­lier une partie des classes popu­laires. Aujourd’hui, le néo­li­bé­ra­lisme domine le dis­cours et la pra­tique de la bour­geoi­sie comme de la petite bour­geoi­sie. Les classes popu­laires sont atta­quées dans leurs acquis et dans leurs droits. La bour­geoi­sie qué­bé­coise dans son ensemble n’a jamais sou­tenu le pro­gramme sou­ve­rai­niste et elle l’affirme de plus en plus ouver­te­ment. Le projet Legault est l’affirmation ouverte de cette orien­ta­tion. Le projet néo­li­bé­ral qui tra­verse le PQ rend son alliance avec les classes ouvrières et popu­laires de moins en moins pos­sibles. [iv]»

Deux nouvelles formations politiques

L’échec his­to­rique du Parti qué­bé­cois est double. Sur le plan social, la publi­ca­tion du Manifeste pour un Québec lucide rédigé par Lucien Bouchard, Joseph Facal, André Pratte et com­pa­gnie fit débor­der le vase de la gauche ; le retard éco­no­mique, le far­deau de la dette publique, le déclin démo­gra­phique et la « menace asia­tique » devaient nous rési­gner au dégel des frais de sco­la­rité, la hausse des tarifs d’électricité pour rem­bour­ser la dette, la pri­va­ti­sa­tion et la tari­fi­ca­tion des ser­vices publics, etc. En réponse à cette offen­sive néo­li­bé­rale, un nou­veau parti poli­tique réunis­sant l’Union des forces pro­gres­sistes du Québec et Option citoyenne fut créé. Québec soli­daire naquit en 2006, et conti­nue sa montée depuis.

Sur le plan natio­nal, la crise du Parti qué­bé­cois de 2011 fut déclen­chée par la ligne de parti concer­nant la ques­tion contro­ver­sée du finan­ce­ment de l’amphithéâtre Labeaume/Pierre-Karl Péladeau. Cette crise occa­sionna le départ de Pierre Curzi, Louise Beaudoin et Lisette Lapointe pour des rai­sons de légi­ti­mité démo­cra­tique, puis le départ de Jean-Martin Aussant qui saisit l’opportunité pour mon­trer son désac­cord au projet auto­no­miste de la gou­ver­nance sou­ve­rai­niste de Pauline Marois. La décon­fi­ture du Bloc qué­bé­cois aux élec­tions fédé­rales de 2011 marque éga­le­ment l’effondrement du bloc inter­clas­siste sur lequel repo­sait la stra­té­gie sou­ve­rai­niste. Les classes moyennes et popu­laires se tour­nèrent spon­ta­né­ment vers le Nouveau parti démo­cra­tique, non pas pour renouer avec le fédé­ra­lisme cana­dien ni à cause du cha­risme du défunt Jack Layton, mais pour rompre avec l’attentisme sou­ve­rai­niste abou­tis­sant au statu quo. Enfin, la créa­tion d’Option natio­nale en 2011 sym­bo­lise l’échec du Parti qué­bé­cois en matière d’indépendance.

Malgré la faible popu­la­rité du Parti qué­bé­cois jusqu’à la toute fin du règne de Jean Charest, ce parti réus­sit tout de même à se hisser au pou­voir lors des der­nières élec­tions pro­vin­ciales en sur­fant sur la vague de mécon­ten­te­ment du pré­cé­dent gou­ver­ne­ment. Le manque de cré­di­bi­lité de la Coalition avenir Québec et le vote stra­té­gique auront permis au Parti qué­bé­cois de récu­pé­rer la vague de contes­ta­tion et la volonté de chan­ge­ment grâce à cer­taines pro­messes sociales et envi­ron­ne­men­tales. Évidemment, les per­sonnes qui auront été encore ber­nées par le mirage social-démo­crate de ce parti réa­lisent main­te­nant que sa struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle ne dif­fère guère des autres partis de droite, qui n’hésitent pas à col­la­bo­rer avec les milieux d’affaires au détri­ment des réformes sociales, éco­no­miques et poli­tiques qui amé­lio­re­raient les condi­tions de vie du peuple qué­bé­cois.

Pour résu­mer, le virage à droite du Parti qué­bé­cois et sa stra­té­gie de gou­ver­nance sou­ve­rai­niste sont res­pon­sables de la créa­tion de Québec soli­daire et d’Option natio­nale. Ces deux for­ma­tions poli­tiques ne sont pas que des « excrois­sances » du même parti, qui atten­draient pas­si­ve­ment de reve­nir au ber­cail ou de créer une alliance élec­to­rale avec lui. Elles consti­tuent des réponses ori­gi­nales et dyna­miques qui tentent de com­bler l’espace poli­tique délaissé par les élites éco­no­miques et poli­tiques qué­bé­coises, afin de donner un nou­veau souffle au projet d’émancipation sociale et natio­nale. Ces deux partis sont en phase avec les récentes mobi­li­sa­tions de la jeu­nesse poli­ti­sée, la gauche rejoi­gnant sur­tout les mou­ve­ments fémi­nistes, éco­lo­gistes, étu­diants et alter­mon­dia­listes des quinze der­nières années, le cou­rant indé­pen­dan­tiste allant cher­cher de nou­velles recrues chez les mili­tant-es peu expé­ri­men­tés et les per­sonnes déçues par le Parti qué­bé­cois.

La genèse du modèle québécois

Il serait super­fi­ciel de limi­ter notre ana­lyse poli­tique à la scène élec­to­rale qué­bé­coise, d’autant plus que les séismes res­sen­tis à sa sur­face sont géné­ra­le­ment causés par le mou­ve­ment lent, mais cer­tain des plaques tec­to­niques de la struc­ture éco­no­mique, ins­ti­tu­tion­nelle et cultu­relle de la société. La prin­ci­pale struc­ture sur laquelle repose la confi­gu­ra­tion des forces poli­tiques peut être résu­mée par l’expression du « modèle qué­bé­cois ». Ce modèle ren­voie à la moder­ni­sa­tion poli­tique du Québec ini­tiée par la Révolution tran­quille, de 1960 à 1966, par le biais de la créa­tion d’un État-pro­vi­dence et d’un modèle de ges­tion néo­cor­po­ra­tiste, qui allie la concer­ta­tion entre l’État, le patro­nat et les grands syn­di­cats. Le Québec n’a jamais été une réelle « social-démo­cra­tie » à la manière des pays scan­di­naves, bien que son État-pro­vi­dence mélange des traits des régimes social-démo­crate et cor­po­ra­tiste selon la typo­lo­gie de Gosta Esping-Anderson[v]

L’État-providence qué­bé­cois n’est pas apparu pas subi­te­ment, ex nihilo, par l’élection du gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Lesage. Sa lente genèse résulte plutôt des mul­tiples pres­sions de l’industrialisation, l’urbanisation, et l’apparition de nou­velles classes sociales comme les ouvriers urbains, la petite bour­geoi­sie fran­co­phone issue des col­lèges clas­siques et des pro­fes­sions libé­rales. Plus pré­ci­sé­ment, les pre­mières mani­fes­ta­tions de l’État-providence remontent d’abord aux nom­breuses réformes sociales du gou­ver­ne­ment pro­gres­siste d’Adélard Godbout (1939-1944) : droit de vote des femmes, édu­ca­tion obli­ga­toire jusqu’à qua­torze ans, gra­tuité sco­laire au pri­maire, code du tra­vail (droit syn­di­cal), natio­na­li­sa­tion de l’électricité à Montréal par Hydro-Québec, etc.

Cette méta­mor­phose struc­tu­relle fut stop­pée par le régime de Duplessis, qui tenta de frei­ner l’entrée du Québec dans la moder­nité urbaine. Mais l’exode rural, l’émergence des classes moyennes, l’apparition de la télé­vi­sion, la créa­tion d’un espace public au sens har­ber­mas­sien (ex : la revue Cité libre), la montée du syn­di­ca­lisme et les nom­breuses trans­for­ma­tions sociales, cultu­relles et artis­tiques dans les années d’Après-guerre auront eu raison du patro­nage, du conser­va­tisme et de la col­lu­sion entre les élites poli­tiques, éco­no­miques et reli­gieuses du régime Duplessis.

La Révolution tran­quille peut être décrite comme la pour­suite de l’État-providence qui avait été amorcé durant la Seconde Guerre mon­diale et retar­dée par l’obstination d’une « super­struc­ture féo­dale », avant que celle-ci suc­combe aux pres­sions du capi­ta­lisme et de ses classes sociales mon­tantes. Il s’agit en quelque sorte d’une révo­lu­tion démo­cra­tique bour­geoise au sens de Marx, mais syn­co­pée par la contre-révo­lu­tion duples­siste. La phase 1960-1966 cor­res­pond au pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion poli­tique pro­pre­ment dit, avec la créa­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions publiques comme la Société géné­rale de finan­ce­ment, la Régie des rentes du Québec, la Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec, puis l’achèvement de la natio­na­li­sa­tion de l’électricité dans l’ensemble de la pro­vince.

L’établissement du réseau des cégeps et des uni­ver­si­tés du Québec, la Régie de l’assurance mala­die, la Charte de la langue fran­çaise, l’assurance auto­mo­bile, la Commission de la santé et la sécu­rité du tra­vail, repré­sentent toutes des réformes sociales qui n’ont fait que pro­lon­ger l’élan ini­tial de la Révolution tran­quille. « À chaque époque, en effet, la consti­tu­tion légale est un simple pro­duit de la révo­lu­tion. Si la révo­lu­tion est l’acte de créa­tion poli­tique de l’histoire de classe, la légis­la­tion n’est que l’expression, sur le plan poli­tique, de l’existence végé­ta­tive et conti­nue de la société. Le tra­vail légal de réformes ne pos­sède aucune autre forme motrice propre, indé­pen­dante de la révo­lu­tion ; il ne s’accomplit dans chaque période his­to­rique que dans la direc­tion que lui a donné l’impulsion de la der­nière révo­lu­tion, et aussi long­temps que cette impul­sion conti­nue à se faire sentir ou, pour parler concrè­te­ment, seule­ment dans le cadre de la forme sociale créée par la der­nière révo­lu­tion. Nous sommes là au cœur du pro­blème. [vi]»

La crise du modèle de l’État-providence

L’arrêt du mou­ve­ment de la Révolution tran­quille est causé par la dis­lo­ca­tion du projet social et de la lutte d’émancipation natio­nale après le mur réfé­ren­daire de 1980. La série de crises de cette décen­nie, tant au niveau éco­no­mique, social que poli­tique, freina la vague de réformes et la construc­tion de l’État-providence pour lais­ser place aux par­te­na­riats public-privé, au libre-échange et à la moro­sité morale, cultu­relle et intel­lec­tuelle bien entre­vue dans le film Le déclin de l’empire amé­ri­cain de Denys Arcand en 1986. Malgré le sur­saut sou­ve­rai­niste engen­dré par l’échec de l’accord du Lac-Meech, la conjonc­tion de la stag­na­tion éco­no­mique, l’État-providence en panne et le natio­na­lisme libre-échan­giste du Parti qué­bé­cois ne par­vinrent pas à relan­cer le projet de la Révolution tran­quille.

L’exemple le plus criant de la crise du modèle qué­bé­cois fut la créa­tion de l’Action démo­cra­tique du Québec en 1994. Le but expli­cite de cette for­ma­tion poli­tique était de « réfor­mer » le modèle qué­bé­cois en rédui­sant la taille de l’État social et en don­nant une plus grande liberté de choix aux indi­vi­dus. L’ADQ était simul­ta­né­ment natio­na­liste et auto­no­miste, c’est-à-dire qu’elle pré­co­ni­sait le rapa­trie­ment de plu­sieurs pou­voirs à l’Assemblée natio­nale tout en misant sur la relance éco­no­mique basée sur le prin­cipe d’accumulation privée. Si Mario Dumont appuya la cam­pagne du Oui en 1995, le trau­ma­tisme du deuxième échec réfé­ren­daire remit la réso­lu­tion de la ques­tion natio­nale aux calendes grecques, de manière ana­logue au Parti qué­bé­cois de Lucien Bouchard.

À partir de ce moment, le prin­ci­pal objec­tif n’était plus de faire la sou­ve­rai­neté pour relan­cer et com­plé­ter le projet de société amorcé par la Révolution tran­quille, mais de déman­te­ler l’État-providence tenu pour res­pon­sable de la stag­na­tion natio­nale. L’idée des « condi­tions gagnantes » et la mono­ma­nie de « la crois­sance éco­no­mique d’abord, le réfé­ren­dum ensuite », doivent être com­prises dans ce cadre hégé­mo­nique. L’ADQ comme le PQ offraient pour ainsi dire le même projet de société, c’est-à-dire la révo­lu­tion cultu­relle du néo­li­bé­ra­lisme par la mise entre paren­thèses de la sou­ve­rai­neté. Le popu­lisme de droite n’est donc pas anti­na­tio­na­liste ; il est pré­ci­sé­ment natio­na­liste parce qu’il répond à la crise du modèle qué­bé­cois par le rejet du « mythe » du pro­grès social qui lui est asso­cié. La crise de l’État-providence, sur lequel est fondé l’ensemble la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle de la société qué­bé­coise, amène donc une crise d’identité col­lec­tive. Pour le natio­na­lisme iden­ti­taire, celle-ci ne pourra être résor­bée que par le double mou­ve­ment de l’abandon de la jus­tice sociale et de la réaf­fir­ma­tion de l’identité natio­nale. Ainsi doit se com­prendre l’émergence d’une vague natio­na­liste conser­va­trice, basée sur l’obsession de l’identité, l’accumulation et la relé­ga­tion de la redis­tri­bu­tion.



[i] L’auteur est doc­to­rant à l’Université Laval. Texte paru sur le site Ekopolitica le 26 avril 2013

[ii] Günther Anders, L’obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révo­lu­tion indus­trielle, L’encyclopédie des nui­sances, Paris, 2002, p.29

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