UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Origine et nature du patriarcat – Une vision féministe

Axe: La pensée critique aujourd'hui

Par Mis en ligne le 09 juillet 2013

1e PARTIE : L’origine de la subordination des femmes

Les réac­tion­naires (et une majo­rité de l’opinion publique) disent : « C’est dans la nature ; ça a tou­jours été comme ça ». « Les dif­fé­rences bio­lo­giques, indé­niables, mènent auto­ma­ti­que­ment à des dif­fé­rences sociales, cultu­relles et donc à une hié­rar­chie entre les sexes. » ou encore « La force mus­cu­laire majeure de l’homme l’amène à la domi­na­tion. »

A cela nous, en tant que maté­ria­listes his­to­riques, répon­dons faci­le­ment

1) Que la force mas­cu­line est très rela­tive et dépend du contexte, de l’entrainement, de la nour­ri­ture etc.

2) Que dans nos socié­tés actuelles la force phy­sique est tota­le­ment secon­daire pour la satis­fac­tion des besoins par rap­port aux tech­no­lo­gies uti­li­sées.

Si par contre on veut ren­voyer aux ori­gines de l’humanité alors il faut vrai­ment étu­dier la pré­his­toire et ne pas se baser sur des mythes comme « l’homme en tant que chas­seur » qui aurait déve­loppé des carac­té­ris­tiques phy­siques mais aussi psy­cho­lo­giques de supré­ma­tie comme tels que l’agressivité, l’astuce, la pla­ni­fi­ca­tion stra­té­gique etc.

Allons donc voir les œuvres de base en nous posant la ques­tion : est-ce que la domi­na­tion mas­cu­line a tou­jours existé ?

Dans la lit­té­ra­ture mar­xiste on ren­voie à une œuvre clas­sique écrite par Engels à la fin du 19e siècle [1], « L’origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’Etat ». (basée sur des dis­cus­sions avec, et des notes de Marx – qui n’a plus eu l’occasion de les sys­té­ma­ti­ser).

Engels n’est pas d’accord avec l’idée que l’inégalité (l’oppression, l’exploitation) entre les per­sonnes a tou­jours exis­tée. Sur la base des pre­mières études eth­no­lo­giques, notam­ment de Lewis H. Morgan, Engels part de l’hypothèse de l’existence d’une société pri­mi­tive éga­li­taire, com­mu­nau­taire, sans classes, qu’il appelle « com­mu­nisme pri­mi­tif » où la posi­tion des femmes n’était pas subor­don­née aux hommes. Il pense au contraire, que ces socié­tés étaient des matriar­cats. Les femmes consti­tuaient les noyaux stables des clans, la des­cen­dance était déter­mi­née par elles. En consé­quence, elles avaient beau­coup de pou­voir et jouis­saient d’une grande consi­dé­ra­tion de la part des hommes.

Les études anthro­po­lo­giques sui­vantes ont démon­tré que ceci était une erreur. On ne peut pas parler de socié­tés matriar­cales, mais bien matri­li­néaires – où la des­cen­dance était déter­mi­née par les femmes – et sou­vent matri­lo­cales – où ce sont les hommes qui se déplacent chez les femmes quand ils s’unissent. De toute façon il s’agit de socié­tés plus éga­li­taires.

On ne peut parler d’un véri­table matriar­cat que si les hommes sont subor­don­nés aux femmes, pas seule­ment quand elles ont un rôle impor­tant dans la divi­sion du tra­vail, dans l’économie domes­tique ou dans la prise de déci­sions concer­nant le ménage (comme par exemple encore main­te­nant chez les Moso en Chine [2]), mais quand leur pou­voir inclut le domaine public et celui des rela­tions exté­rieures ; quand elles prennent des déci­sions essen­tielles pour la com­mu­nauté y com­pris le pou­voir de normer et de contrô­ler le com­por­te­ment sexuel des hommes. Cela entraine aussi le pou­voir de défi­nir des valeurs et des sys­tèmes sym­bo­liques d’explication.

De cela on n’a pas de preuves dans aucune société exis­tante ou passée. Donc là Engels s’est trompé.

Mais ce qui est impor­tant, c’est la méthode qu’il a uti­li­sée.

D’abord le fait de lier la posi­tion des femmes au contexte maté­riel, éco­no­mique et social, à la divi­sion sexuelle du tra­vail et à la contri­bu­tion de chaque sexe à l’alimentation de la tribu.

Ensuite, et ceci est tout à fait per­ti­nent, le fait d’avoir reconnu la repro­duc­tion bio­lo­gique et sociale comme un fac­teur, un enjeu, tout aussi impor­tant que la pro­duc­tion maté­rielle.

Parenthèse : c’est un débat tout à fait actuel dans le fémi­nisme et dans les écoles de maté­ria­lisme dia­lec­tique qui recon­si­dèrent main­te­nant la valeur du tra­vail de pro­duc­tion et de repro­duc­tion dans le troi­sième âge du capi­ta­lisme.

Enfin, une autre prise de posi­tion ori­gi­nale pour son temps : l’identification de la famille mono­game actuelle comme noyau de l’oppression des femmes dont il déduit la néces­sité de la dépas­ser.

Que disent les études anthropologiques actuelles ? [3]

Dans presque toutes les civi­li­sa­tions connues de l’histoire, dont on a des témoi­gnages écrits, à partir de 1.500 a.C., il y a oppres­sion des femmes. Considérons donc la période pré­cé­dente. Nous exa­mi­ne­rons une période pré­his­to­rique, qui va envi­ron de 35.000 ans à 6.000 ans a.C. appe­lée le paléo­li­thique supé­rieur, dont on n’a pas de témoi­gnages écrits.

Comment pro­cèdent les historiens/​anthropologues ? G.Lerner : « Nous lions des mor­ceaux d’évidence dure (des outils, des tombes, de la pote­rie, des restes d’habitations et de sque­lettes,…) avec des mythes qui nous sont par­ve­nus et de la spé­cu­la­tion ; nous les com­bi­nons avec ce que nous appre­nons des peuples ‘pri­mi­tifs ‘ qui sur­vivent encore aujourd’hui. »

Nous n’avons donc pas de preuves, nous pou­vons seule­ment faire des hypo­thèses. A l’aide de ces études scien­ti­fiques, nous essaye­rons de faire un déve­lop­pe­ment maté­ria­liste his­to­rique en pla­çant les femmes et les hommes pré­his­to­riques dans leur contexte géo­gra­phique et éco­lo­gique.

Les études anthropologiques récentes concordent

Les pre­mières socié­tés humaines étaient com­po­sées de petits groupes (clans, tribus,..) infor­mels, nomades, avec une orga­ni­sa­tion flexible du tra­vail. Ils vivaient de cueillette, de pêche et de chasse au petit gibier à laquelle toutes les per­sonnes par­ti­ci­paient. Ils consom­maient ce qu’ils recueillaient/​produisaient. Il n’y avait pas de sur­plus.

Une pre­mière divi­sion de tra­vail a eu lieu (pro­ba­ble­ment) avec la chasse au grand gibier – suite à une évo­lu­tion tech­no­lo­gique dans la fabri­ca­tion des armes – qui néces­si­tait des pour­suites sur de longues dis­tances, des absences impré­vi­sibles, dif­fi­ci­le­ment conci­liables avec la gros­sesse et l’allaitement. En plus les femmes étaient pré­cieuses pour la repro­duc­tion bio­lo­gique du clan, il ne conve­nait pas de mettre leur vie en péril.

La pre­mière divi­sion du tra­vail est fonc­tion­nelle et non pas due à une « moindre capa­cité phy­sique » ; en effet il y a des exemples de femmes céli­ba­taires, sans enfants, qui par­ti­cipent à la chasse. Cette asy­mé­trie sexuelle ne com­porte pas une attri­bu­tion dif­fé­rente de valeur aux deux sexes. Les deux contri­buent équi­ta­ble­ment à la survie du groupe. Même plus, dans la plu­part des socié­tés de chasse et de cueillette, actuelles et pas­sées, la chasse n’est qu’une acti­vité auxi­liaire et occa­sion­nelle ; les femmes four­nissent 60 % et plus de la nour­ri­ture. Pour faire cela elles se déplacent sur un ample ter­ri­toire en por­tant leurs bébés et leurs petits enfants avec elles. Leurs acti­vi­tés sont variées et requièrent une connais­sance appro­fon­die du milieu, des plantes et du climat, de leurs pro­prié­tés nutri­tives et médi­ci­nales ; la garde du feu, l’invention des réci­pients et l’utilisation de l’argile. En plus les pro­duits de la grande chasse rap­por­tés par les hommes ne sont consom­mables que grâce au tra­vail des femmes (cuis­son, conser­va­tion, cou­ture,…)

  • L’explication de la subor­di­na­tion des femmes par le mythe de « l’homme chas­seur » a été démen­tie par plu­sieurs anthro­po­logues modernes.

Deux choses étaient essen­tielles pour la survie de la tribu : la pro­duc­tion de la nour­ri­ture et la repro­duc­tion où c’étaient les femmes qui avaient un rôle de pre­mier ordre. Un lien presque mys­té­rieux avec l’au-delà ; la vie et la mort.

On a retrouvé par­tout les sta­tuettes de « déesses mères » qui semblent témoi­gner du culte des facul­tés repro­duc­tives des femmes ; le res­pect et peut-être même la crainte que ce pou­voir des femmes pou­vait ins­pi­rer aux hommes.

S. Coontz conclut : « Les études récentes donnent en gros raison à Engels : les rap­ports entre les sexes semblent plus éga­li­taires dans les socié­tés pri­mi­tives de chas­seurs-cueilleurs et la posi­tion des femmes s’aggrave avec l’émergence de la stra­ti­fi­ca­tion sociale, de la pro­priété privée, de l’agriculture et de l’Etat. »

Continuons à parcourir l’histoire

La plu­part des socié­tés de chasse et de cueillette étaient matri­lo­cales et vivaient de manière paci­fique (en tous cas dans des condi­tions éco­lo­giques favo­rables) avec les autres tribus qu’elles ren­con­traient de temps en temps.

Dans les socié­tés matri­lo­cales en géné­ral, la posi­tion des femmes est meilleure que dans les socié­tés patri­lo­cales. C’est évident.

Il y a dis­cus­sion entre les anthro­po­logues sur les causes de l’évolution de la matri­lo­ca­lité et matri­li­néa­rité vers la patri­li­néa­rité et patri­lo­ca­lité. Il y a plu­sieurs hypo­thèses : « Il fal­lait se pro­cu­rer plus de femmes pour assu­rer la survie du clan ». « Les femmes s’adaptaient plus faci­le­ment à la nou­velle tribu et ne pou­vait pas s’échapper à cause des enfants ». « Il était plus com­mode pour la tribu que les hommes – grands chas­seurs – res­taient dans leur tribu d’origine, car ils connais­saient le ter­rain »

« Dans les socié­tés patri­lo­cales on pou­vait dis­po­ser rapi­de­ment d’un apport sup­plé­men­taire de force de tra­vail fémi­nin à tra­vers le mariage ou le rapt des femmes, pour la pré­pa­ra­tion des pro­duits de la chasse et leur redis­tri­bu­tion dans le clan donc cela résul­tait dans une meilleure uti­li­sa­tion du sur­plus. »

C. Meillassoux dit que les socié­tés patri­lo­cales offraient de meilleures condi­tions pour concen­trer la force de tra­vail, les richesses et le pou­voir d’un lignage.

Selon C.L. Strauss « l’échange des femmes entre les tribus était la pre­mière forme de com­merce » ce qui implique une réi­fi­ca­tion, une réduc­tion des femmes en objet. La créa­tion du tabou sur l’endogamie a mené soit à une inter­ac­tion paci­fique et struc­tu­rée parmi les tribus, soit à l’organisation du « rapt » des femmes dont l’enjeu était tou­jours de s’approprier de leur capa­cité repro­duc­tive. [4] – Mais l’approche sexiste, andro­cen­trique de C.L.Strauss a été bien cri­ti­quée par toutes les anthro­po­logues fémi­nistes.

Reste à exa­mi­ner par contre un autre fac­teur lié à la chasse au gros gibier par les hommes, à savoir le mono­pole des armes. Cela implique aussi un mono­pole sur la tech­nique de fabri­ca­tion des armes et donc peut-être une meilleure connais­sance des tech­niques avan­cées ou de savoirs com­plexes en géné­ral (qui pour­rait être confirmé par l’introduction d’appareils méca­ni­sés, fabri­qués par les hommes et qui ont rem­placé les acti­vi­tés com­plè­te­ment manuelles des femmes comme les mou­lins, les tours de pote­rie, les métiers méca­niques,…) Ce qui est sur c’est que les prin­ci­paux ins­tru­ments de coer­ci­tion ont tou­jours été réser­vés aux hommes et qu’ils ont tou­jours eu le quasi-mono­pole de la vio­lence orga­ni­sée, de la guerre et des rela­tions exté­rieures.

Kathleen Gough : « Bien que les hommes uti­lisent rare­ment les armes contre le femmes, ils les pos­sèdent en plus de leur plus grande force phy­sique, ce qui est un levier fon­da­men­tal de la domi­na­tion des hommes. Les hommes pos­sèdent le contrôle ultime de la force ; cela permet d’acquérir des droits sur les femmes (et aussi un enjeu majeur des rap­ports entre les hommes eux-mêmes au sein du groupe et vis-à-vis des groupes exté­rieurs).

En tout cas il est clair que les inéga­li­tés se sont déve­lop­pées bien avant l’apparition des classes.

Il est cer­tain que des chan­ge­ments sociaux consi­dé­rables ont eu lieu avec l’avènement du séden­ta­risme et de l’agriculture – la révo­lu­tion néo­li­thique – vers envi­ron 10.000 ans a.C au Moyen Orient, 13.000 ans a.C au Cambodge, plein déve­lop­pe­ment en Europe 6.000 ans a. C.

C’est approxi­ma­ti­ve­ment quand les socié­tés de chasse et de cueillette et d’horticulture ont cédé la place à l’agriculture que les rela­tions de parenté tendent à glis­ser de matri­li­néaires à patri­li­néaires et que la pro­priété privée se déve­loppe.

L’apprivoisement et l’élevage des ani­maux a sou­vent pré­cédé ou est allé de pair avec la culture des céréales. Le pas­sage à l’agriculture a créé la néces­sité de la conti­nuité dans le tra­vail, de la cohé­sion stable du groupe, du séden­ta­risme et de la consti­tu­tion de stocks.

L’usage de la terre revient au groupe de parenté, l’héritage du trou­peau va au groupe de parenté. Cela néces­site des règles, des tâches et des obli­ga­tions réci­proques, non plus infor­melles. Il y a un ren­for­ce­ment de la struc­ture « fami­liale ».

Aucun pro­duc­teur ne gère com­plè­te­ment son tra­vail et le pro­duit de son tra­vail. Il dépend pour les semences des cycles agri­coles anté­rieurs. Donc, l’ancienneté devient impor­tante ainsi que les groupes de des­cen­dance. Se déve­loppe alors le culte des ancêtres recon­nus capables de favo­ri­ser les condi­tions cli­ma­tiques etc.

Le contrôle passe à un chef de village

L’utilisation de la char­rue exi­geait ini­tia­le­ment la force mas­cu­line (avant l’utilisation des bœufs). Cela a ren­forcé le contrôle des hommes sur le sur­plus. Il fal­lait plus de tra­vail fémi­nin, pour rendre la récolte consom­mable, pour la trans­for­ma­tion du sur­plus en stock en plus de toutes les autres acti­vi­tés de repro­duc­tion sociale : tis­sage, pote­rie, lavage, entre­tien, fabri­ca­tions en osier,… Les femmes n’avaient pas de loisir. Les hommes pou­vaient se dédier à autre chose (autres métiers et rituels ?)

Apparition de la poly­ga­mie : dans ce cadre le contrôle sur la repro­duc­tion des femmes – leur force de tra­vail mais sur­tout leur des­cen­dance devient cru­cial.

A partir de cette époque, a posi­tion des femmes s’est net­te­ment dété­rio­rée.

2e PARTIE : Le patriarcat

Depuis au moins 7 – 8.000 ans, les femmes ont une place subor­don­née dans la société.

Dans toutes les socié­tés : à partir de celle d’Europe avec la civi­li­sa­tion gréco-romaine, pas­sant par le Moyen-âge et les Temps Modernes, mais aussi dans les socié­tés asia­tiques, afri­caines et latino-amé­ri­caines mieux connues. Même les socié­tés de l’Europe de l’Est qui avaient rompu avec le capi­ta­lisme dans le siècle passé n’y fai­saient pas excep­tion.

C’était la domi­na­tion d’un sexe sur l’autre. Naturellement la posi­tion des femmes dans les dif­fé­rentes socié­tés et sys­tèmes de pro­duc­tion a varié et il faut étu­dier spé­ci­fi­que­ment les dif­fé­rentes époques his­to­riques.

L’œuvre de Silvia Federici [5] ren­verse l’idée d’une évo­lu­tion pro­gres­sive des droits et des liber­tés des êtres humains dans l’histoire et elle explique notam­ment la perte de pou­voir des femmes et la dété­rio­ra­tion de leur situa­tion en Europe lors du pas­sage du haut Moyen-âge au capi­ta­lisme mar­chand. Elle démontre com­ment la chasse aux sor­cières qui a concerné des cen­taines de mil­liers de femmes au cours du 16e siècle en Europe (et plus tard en Amérique du Nord) a été cru­ciale dans la modi­fi­ca­tion des rap­ports de force entre les sexes et entre les classes en faveur du capi­ta­lisme nais­sant et du patriar­cat.

Quand on uti­lise le mot patriar­cat, il s’agit d’un sys­tème de domi­na­tion qui ren­voie à l’origine au rôle domi­nant du mâle adulte hété­ro­sexuel dans la famille tra­di­tion­nelle qui exerce le contrôle sur corps/​vie de toutEs les autres membres de la famille et en dis­pose (« il padre padrone » ou le père patron) et en même temps la garan­tit. Le père pro­tec­teur, qui pour­voit aux besoins de la famille en rédui­sant les autres membres de la famille (femme et enfants) à un état de mineurs. Cela pré­sup­pose une divi­sion des rôles selon le sexe et l’âge et des iden­ti­tés fixes et figées.

Mais, quand on parle de société patriar­cale, du sys­tème patriar­cal ou du patriar­cat tout court, cela va bien au-delà du domaine de la famille – qui elle-même a d’ailleurs changé.

J’utiliserai dans mon exposé indif­fé­rem­ment les termes patriar­cat, subor­di­na­tion des femmes, oppres­sion des femmes, domi­na­tion ou supré­ma­tie mas­cu­line même si on pour­rait donner des signi­fi­ca­tions légè­re­ment dif­fé­rentes à cha­cune de ces expres­sions, en met­tant plus l’accent sur l’un ou l’autre aspect, éco­no­mique, sym­bo­lique, poli­tique, psy­cho­lo­gique,… de l’inégalité entre les sexes.

Le patriar­cat est un sys­tème de domi­na­tion qui struc­ture toutes les sphères de l’existence.

Dans son essence, aujourd’hui comme dans la pré­his­toire, d’un point de vue maté­ria­liste dia­lec­tique, il s’agit de deux enjeux de l’appropriation, l’usufruit, le contrôle des mâles sur : le tra­vail des femmes, la force de tra­vail des femmes et sur la repro­duc­tion et la sexua­lité des femmes, le corps des femmes.

Comment l’obtenir ? Par l’insertion par­tielle et inégale – selon les époques et les régions du monde – des femmes dans le mode de pro­duc­tion domi­nant. Ensuite, à tra­vers une ins­ti­tu­tion « mer­veilleuse » , très ambi­guë qui est la cel­lule de base de la société, la famille.

On n’a pas le temps de par­cou­rir l’insertion des femmes dans les dif­fé­rents modes de pro­duc­tion, l’esclavage, le féo­da­lisme, le mode de pro­duc­tion asia­tique, le capi­ta­lisme com­mer­cial et colo­nial etc.

Limitons-nous ici à l’époque actuelle ou le capi­ta­lisme global domine le monde entier.

Les femmes sont uti­li­sées comme armée indus­trielle de réserve (Marx) dans l’économie capi­ta­liste – insé­rées dans les périodes d’expansion éco­no­mique mais expul­sées en période de réces­sion ou de crise .
Cette pra­tique est jus­ti­fiée par l’idée/l’idéologie que c’est l’homme qui pour­voit fon­da­men­ta­le­ment aux besoins de la cel­lule fami­liale et que la place natu­relle et prin­ci­pale de la femmes se situe dans la famille en tant que femme au foyer.

Les femmes sont uti­li­sées en oppo­si­tion à la force de tra­vail mas­cu­line pour affai­blir la classe en la divi­sant. Ceci joue éga­le­ment dans d’autres sec­tions « mineures », « péri­phé­riques » de la classe ouvrière comme les immigréEs.

Attention, il s’agit d’une inser­tion par­tielle, tem­po­raire et inégale dans le monde du tra­vail qui est carac­té­ri­sée par une ségré­ga­tion hori­zon­tale et ver­ti­cale. Les femmes se situent dans les couches et fonc­tions les moins payées, subor­don­nées (pas diri­geantes), dans les sec­teurs « fémi­nins » des ser­vices, de la repro­duc­tion sociale (moins valo­ri­sés) qui sont dans le pro­lon­ge­ment des fonc­tions « natu­relles » de soins que les femmes exercent au sein de la famille : édu­ca­tion, net­toyage, res­tau­ra­tion, accueil, santé,…

C’est-à-dire que les femmes tra­vaillent à des salaires plus bas, dans des condi­tions de tra­vail plus pré­caires à cause de la com­bi­nai­son du tra­vail pour le marché avec les tâches de repro­duc­tion fami­liale. Ceci a comme consé­quence, des car­rières inter­rom­pues, du temps par­tiel (imposé),et … des retraites de misère.

En gros les femmes se retrouvent dans une indé­pen­dance éco­no­mique par­tielle par rap­port aux hommes.

On assiste actuel­le­ment à une véri­table fémi­ni­sa­tion du monde du tra­vail. Ceci ne ren­voie pas seule­ment à une aug­men­ta­tion mas­sive du nombre de femmes actives dans l’économie ces der­nières décen­nies et par­tout dans le monde capi­ta­liste glo­ba­lisé, mais aussi à l’utilisation des soi-disant qua­li­tés fémi­nines dans l’entreprise : capa­cité de rela­tion et de com­mu­ni­ca­tion, soin et atten­tion à la tâche, dévoue­ment, sou­plesse, carac­tère docile,… et à leur inser­tion pré­caire dans le monde du tra­vail ; un lien plus « souple » avec l’entreprise ; des horaires de tra­vail variables au ser­vice de l’entreprise et dilu­tion des fron­tières entre temps de tra­vail et loisir (on amène le tra­vail chez soi). Cela devient le modèle pour tous les tra­vailleurs, hommes et femmes.

Ceci nous mène à la fonc­tion repro­duc­trice des femmes et à la famille.

La force de tra­vail doit être repro­duite : nour­rie, lavée, héber­gée, repo­sée, psy­cho­lo­gi­que­ment équi­li­brée et pré­pa­rée, saine, en forme, dans les géné­ra­tions suc­ces­sives. Cela ne se pro­duit pas tout seul, auto­ma­ti­que­ment. C’est le tra­vail gra­tuit des femmes à l’intérieur de la famille qui garan­tit cela. Dans ce sens on parle de l’exploitation du tra­vail de repro­duc­tion des femmes par le sys­tème capi­ta­liste. Si tous ces ser­vices devaient être payés par les tra­vailleurs, les capi­ta­listes devraient leur payer le double de leur salaire actuel ; ce qui est impos­sible pour le sys­tème. Mais cela com­porte aussi des avan­tages pour les tra­vailleurs mâles en tant que sexe car ils jouissent de mar­chan­dises et de ser­vices four­nis amou­reu­se­ment (? !) par les femmes. Ce qui crée donc une cer­taine com­pli­cité mas­cu­line.

On parle de double exploi­ta­tion pour celles qui en plus exercent un tra­vail sala­rié.

Parenthèse

Je veux signa­ler une approche inté­res­sante d’un nou­veau cou­rant du fémi­nisme qu’on appelle le fémi­nisme du soin (care/​cuidado) qui met au centre de son ana­lyse et de sa pro­po­si­tion de modèle alter­na­tif de société, la repro­duc­tion de la vie et non pas la pro­duc­tion, comme nous, les mar­xistes, avons été habituéEs de faire. (Bien que nous avons vu qu’Engels …). Elles partent de la consi­dé­ra­tion que l’individu n’est pas une machine inoxy­dable et éter­nelle, que l’être humain est au contraire vul­né­rable, dépen­dant et tem­po­rel. De sa nais­sance jusqu’à sa mort, il a constam­ment besoin de soins pour vivre, et besoin de la pré­sence et de l’attention des autres. L’activité de la repro­duc­tion humaine est donc cru­ciale et doit être au centre de nos ana­lyses – et non pas subor­don­née à la sphère de la pro­duc­tion – qui vient après – et de notre modèle de société.

Regardons de plus près la famille occi­den­tale actuelle, mono­nu­cléaire et hété­ro­sexuelle, qui est pro­po­sée comme modèle dans le monde entier et adop­tée par les classes domi­nantes et les classes moyennes en géné­ral.

Outre qu’elle consti­tue le lieu de la sous­trac­tion du tra­vail repro­duc­tif des femmes, elle est éga­le­ment le lieu de la pro­créa­tion et du contrôle de la sexua­lité des femmes, pour assu­rer la pater­nité et l’héritage (un fac­teur plus impor­tant dans les familles bour­geoises, mais pas seule­ment). La mono­ga­mie des femmes doit être garan­tie. On voit clai­re­ment la double morale : fidé­lité conju­gale pro­cla­mée pour tous – exigée par­ti­cu­liè­re­ment de la part des femmes.

Pour obte­nir cela, il faut condi­tion­ner les femmes (et les hommes) pour qu’elles (ils) rem­plissent leur rôle. Genrer les per­sonnes : leur apprendre à assu­mer une iden­tité de genre – mas­cu­line ou fémi­nine – sans confu­sion, fonc­tion­nelle pour leur rôle res­pec­tif et spé­ci­fique dans la société et dans l’économie.

Ce dres­sage com­mence très tôt par l’éducation dif­fé­ren­ciée entre filles et gar­çons à partir des jouets et des attentes des parents, les acti­vi­tés spor­tives, cultu­relles, les liber­tés concé­dées,…

Le garçon est éduqué pour l’autonomie, pour se suf­fire, pour domi­ner ou au moins ne pas se lais­ser faire. La fille doit être au ser­vice des autres, com­plai­sante, elle doit plaire à l’autre sexe. Il s’agit de tout un appa­reil psy­cho­lo­gique et idéo­lo­gique mis en œuvre pour obte­nir ces résul­tats. Intimidation, répres­sion, chan­tage émotif, menace, iso­le­ment, amour pos­ses­sif,… à tra­vers lequel les hommes sont pous­sés à conqué­rir le monde, en bous­cu­lant les autres, (en concur­rence) et les femmes sont pous­sées à conqué­rir un homme, fonder une famille, deve­nir mère.

Dans tout cela il n’y a pas de place pour une orien­ta­tion sexuelle dif­fé­rente, homo­sexuelle. Cette divi­sion du monde en deux genres exclu­sifs, oppo­sés et com­plé­men­taires imprègne toute notre manière de penser. Elle fait partie de l’idéologie domi­nante qui est l’idéologie de la classe et du sexe domi­nant : la culture, l’art, la science (voir l’historiographie), les reli­gions, le lan­gage, notre ima­gi­naire, notre incons­cient, …

Les femmes elles-mêmes ont inté­rio­risé leur infé­rio­rité et la « natu­ra­lité » de la supré­ma­tie mas­cu­line. C’est sou­vent un obs­tacle à leur libé­ra­tion et à la soli­da­rité entre femmes.

Dans la société l’homme, le mâle consti­tue la norme, la femme le pro­duit dérivé.

L’homme est neutre, la femme est trop ou trop peu affir­ma­tive, agres­sive, « fémi­nine », sexy… dans le domaine public, le tra­vail, la poli­tique, la science,… Le corps de la femme dis­trait les hommes, per­turbe l’ordre. Le corps de l’homme est la norme. Le corps de la femme est l’exception, le malaise, « la mala­die » , le cycle mens­truel, la gros­sesse, la méno­pause.

Les espaces publics maté­riels et sym­bo­liques (et le rythme du temps) sont créés en fonc­tion de ce modèle. Les carac­tères phy­siques de la femme sont tou­jours vus et vécus « par défaut ».

L’oppression éco­no­mique, sociale, poli­tique, cultu­relle, idéo­lo­gique des femmes, passe avant tout par son corps. Beaucoup de luttes fémi­nistes concernent le corps des femmes :
• Droits repro­duc­tifs, contra­cep­tion, contrôle de la naissance/​sté­ri­lité, avor­te­ment

• Bataille pour obte­nir les liber­tés rela­tion­nelles et sexuelles, choix du mariage, divorce, …..

• Lutte contre les vio­lences phy­siques, sexuelles, pour l’intégrité phy­sique, psy­cho­lo­gique des femmes

• Pour le droit à la libre cir­cu­la­tion et la libre expres­sion (ves­ti­men­taire par exemple).

Ce sont des luttes trans­ver­sales, qui concernent les femmes de dif­fé­rentes couches sociales, classes ou races – mais pas de la même manière.

Quand on parle de dif­fé­rence sexuelle on ne parle pas de dif­fé­rences innées, immuables, a-his­to­riques. Au contraire le contexte, l’éducation, l’expérience sont déter­mi­nants dans la for­ma­tion des per­sonnes. Il s’agit d’expériences de vie, de dressage/​conditionnement, d’aspirations auto­ri­sées ou non qui ont une base bio­lo­gique mais qui la dépassent. En cela nous ne sommes pas d’accord avec les théo­ries fémi­nistes dif­fé­ren­tia­listes qui éter­nisent les dif­fé­rences, leur prê­tant un carac­tère essen­tiel, bio­lo­gique, et qui veulent ren­ver­ser l’ordre sym­bo­lique en valo­ri­sant toutes les carac­té­ris­tiques pré­ten­du­ment fémi­nines sous-éva­luées et mar­gi­na­li­sées par la société patriar­cale.

La famille mono­nu­cléaire – ou l’idéal da la famille qu’on nous inculque – est en même temps l’endroit des affec­tions, des rela­tions fon­dantes, le refuge qui devrait nous per­mettre à mieux résis­ter (ou pres­ter) dans une société ultra com­pé­ti­tive, vio­lente, insé­cu­ri­sante. Ceci sur­tout en l’absence d’autres formes de socia­li­sa­tion et de vie com­mu­nau­taire qui pour­raient four­nir d’autres rela­tions affec­tives per­ma­nentes, struc­tu­rantes, for­mant la per­son­na­lité.

Mais les faits témoignent de la faus­seté ou du carac­tère illu­soire de cet idéal. En ce qui concerne les femmes âgées de 15 à 50 ans, la vio­lence mas­cu­line est la pre­mière cause de mort au niveau mon­dial. Pour les femmes, le foyer est l’endroit le plus dan­ge­reux. La vio­lence domes­tique s’exprime de plu­sieurs façons : mépris, menaces, haine, jalou­sie, iso­le­ment, contrainte aux rela­tions sexuelles non vou­lues ou à la pros­ti­tu­tion avant qu’on arrive aux coups qui laissent des signes tan­gibles.

Malgré cette réa­lité, l’idéal de l’amour roman­tique est incul­qué (sur­tout aux fillettes) du matin au soir par tous les moyens de com­mu­ni­ca­tion. Ses carac­té­ris­tiques sont : l’exclusivité, l’unicité, la fidé­lité, la jalou­sie, la subor­di­na­tion des aspi­ra­tions de l’individu et sur­tout de la femme, au couple, ….. et aussi inéga­lité impli­cite, attentes dif­fé­ren­ciées d’intimité et de com­pli­cité.

La pres­sion maté­rielle, sociale et psy­cho­lo­gique contre tous ceux et toutes celles qui veulent sortir de ce modèle et de la cami­sole de force consti­tuée par le genre est énorme, sur­tout dans les milieux ruraux, appau­vris et peu alpha­bé­ti­sés où le poids des reli­gions est le plus fort.

Par contre, dans les milieux urbains, le nombre de mariages dimi­nue et les familles com­po­sées autre­ment ou d’autres formes de vie plus com­mu­nau­taires appa­raissent.

L’oppression des femmes dans le domaine public

L’idéologie patriar­cale – néces­saire pour faire accep­ter l’état actuel des choses – pénètre toutes les sphères. Elle est d’ailleurs accep­tée par les femmes elles-mêmes, comme par les hommes. En plus les femmes des élites (de classe, de groupe eth­nique ou autre) sont pri­vi­lé­giées par rap­port aux autres et agissent sou­vent d’abord en tant que classe ou groupe domi­nant plus qu’en tant que sexe, en com­pli­cité avec les hommes de leur propre classe.

Dans plu­sieurs pays ou sous-régions, l’espace public n’est tou­jours pas facile à fré­quen­ter pour les femmes : soit parce qu’il leur est car­ré­ment inter­dit (clubs d’hommes), soit parce qu’il est dan­ge­reux (les rues des métro­poles le soir), soit parce qu’il est consi­déré peu « conve­nable » pour une femme res­pec­table. Dans cer­tains régions – comme l’Afrique du Nord ou le Moyen Orient – ces règles sont aussi rigides que l’apartheid, mais en même temps elles sont bou­le­ver­sées dans les pro­ces­sus révo­lu­tion­naires.

Parmi les lieux com­muns, il y a le fait que le genre fémi­nin est sensé s’intéresser à la sphère privée et apte de s’en occu­per, mais pas à la sphère publique et notam­ment à la poli­tique, chasse gardée des hommes jusqu’il n’y a pas long­temps.

Grâce à la lutte des suf­fra­gettes (1e vague fémi­niste au début du 20e S), le droit de vote des femmes a été obtenu dans plu­sieurs pays d’Europe après Seconde Guerre mon­diale. Dans cer­tains pays le vote des femmes n’est pas encore acquis : Arabie Saoudite.

Partout les femmes sont une mino­rité dans les ins­ti­tu­tions poli­tiques (gou­ver­ne­ments, par­le­ments, conseils régio­naux) qui comptent. Exceptions : la Scandinavie, mais aussi le Rwanda.

Les partis poli­tiques fonc­tionnent sur le modèle mas­cu­lin de l’individu affirmé, équipé pour l’affrontement, sans rela­tions de repro­duc­tion, sans émo­tions ni pro­blèmes phy­siques, pur intel­lect.

Le sexisme frappe les femmes dans les espaces publics et rend leur acti­visme plus dif­fi­cile.

Nous ne vou­lons pas seule­ment créer la place pour les femmes dans la poli­tique exis­tante mais trans­for­mer la poli­tique elle-même pour qu’elle convienne aux exi­gences des femmes.

3° PARTIE : Le concept du genre

C’est la for­ma­tion d’une iden­tité sexuelle selon l’idéologie (patriar­cale) domi­nante, une construc­tion his­to­rique, sociale, cultu­relle qui varie selon le temps et l’espace. Comme la culture domi­nante est très glo­ba­li­sée à notre époque néo­li­bé­rale, elle est assez uni­forme.

Le concept du « genre » était intro­duit dans les milieux aca­dé­miques et des ONG dans les années 80, 90 en oppo­si­tion au « sexe » consi­déré comme trop cru. C’est un terme un peu édul­co­rant qui risque de cacher les contra­dic­tions et les conflits mais que nous pou­vons uti­li­ser en tant que caté­go­rie d’analyse pour dévoi­ler la place et le rôle dif­fé­rent des femmes dans le tra­vail, dans la pro­duc­tion du savoir, dans tous les domaines, à ana­ly­ser cas par cas. Ce qui est sou­vent caché par un dis­cours neutre qui rend les femmes invi­sibles. (C .L. Strauss : « Tout le vil­lage était parti, il ne res­taient que les femmes et les enfants »)

Le genre est une cami­sole de force pour les hété­ro­sexuels car il oblige à se com­por­ter selon les modèles pré­fixés et pas selon les incli­na­tions propres de la per­sonne, indé­pen­dam­ment du sexe. Il l’est encore plus pour les per­sonnes LGBT qui aiment les per­sonnes de leur propre sexe.

Dans plu­sieurs pays, l’homosexualité est encore consi­dé­rée un crime ou une per­ver­sion. Partout, le modèle d’amour imposé est celui du couple hétéro. C’est ce qu’on appelle « hété­ro­nor­ma­ti­vité ». L’homosexualité est la déviance.

Partout dans le monde il existe un cer­tain degré d’homo­pho­bie (haine, crainte, mépris et dis­cri­mi­na­tions envers les per­sonnes LGBT), expri­mée dans le code pénal, les règles sociales et les com­por­te­ments des gens. Elle est exal­tée par l’extrême-droite.

Au contraire, selon nous, l’homosexualité est une orientation/​une iden­tité comme une autre qui doit être res­pec­tée. Peu importe s’il s’agit d’un choix ou d’une ten­dance innée. Il faut com­battre sys­té­ma­ti­que­ment l’homophobie aussi bien dans la société que dans les rangs du mou­ve­ment ouvrier et dans nos propres orga­ni­sa­tions.

Parenthèse

Dans plu­sieurs socié­tés pré­in­dus­trielles, pré­co­lo­niales – par exemple chez beau­coup de tribus d’Indiens d’Amérique, les gays, les­biennes, trans­sexuels jouis­saient d’une haute consi­dé­ra­tion car ils/​elles étaient considéré.e.s plus proches de l’être divin par­fait car ils/​elles pos­sé­daient en soi les deux sexes. « two spirit people » (des per­sonnes avec deux esprits)

Le mouvement LGBT

Les pre­mières ten­ta­tives de dépé­na­li­sa­tion de l’homosexualité à l’époque moderne sont effec­tuées par des scien­ti­fiques au début du 20e siècle en Allemagne, Hollande, Autriche.

Elle a été adop­tée par la révo­lu­tion bol­ché­vique, puis annu­lée par Staline qui a écrasé le mou­ve­ment LGBT consi­déré comme une « dégé­né­ra­tion bour­geoise » et envoyé les homos en Sibérie.

Puis anéanti par le nazisme : « homo­caust ».

Un véri­table mou­ve­ment homo­sexuel débute dans les années 60 lors de la contes­ta­tion géné­ra­li­sée de l’ordre établi. La révolte de Stonewall (New York) en juin 69 en marque le début sym­bo­lique. Les homos réagissent aux tra­cas­se­ries de la police et aux raz­zias dans les clubs gays en sor­tant et en affron­tant la police dans la rue pen­dant plu­sieurs heures. A partir de cette date, le mou­ve­ment homo­sexuel se déve­loppe dans plu­sieurs pays d’Europe. Il a lutté tout d’abord pour la dépé­na­li­sa­tion et la démé­di­ca­li­sa­tion (que l’homosexualité ne soit plus trai­tée comme une mala­die, une ano­ma­lie à soi­gner). Ensuite la lutte a conti­nué contre toute forme de dis­cri­mi­na­tion, sur les lieux de tra­vail, dans les moyens de com­mu­ni­ca­tion, dans la vie privée. Actuellement dans plu­sieurs pays d’Europe et d’Amérique Latine le mou­ve­ment a obtenu l’équivalence entre l’union des couples hétéro et homo, par le mariage ou par d’autres formes de pacte rela­tion­nel, tandis que dans d’autres pays la ques­tion LGBT est restée encore com­plè­te­ment taboue.

Le mou­ve­ment les­bien se déve­loppe au départ dans le cadre du mou­ve­ment des femmes, de la 2e vague fémi­niste, ne se sen­tant pas plei­ne­ment repré­senté dans le mou­ve­ment gay. Pas sans conflit – peur du rejet de la part des féministes/​envie de ren­trer dans la nor­ma­lité en lut­tant « que pour l’égalité », pas contre les hommes. Intransigeance des les­biennes : le les­bia­nisme comme seule façon consé­quente d’être fémi­niste.

Le mou­ve­ment fémi­niste a inté­rêt à recon­naitre que ce sont les mêmes struc­tures patriar­cales qui contrôlent le corps des femmes et qui contrôlent celui des LGBT, « trans­gres­sifs » et à assu­mer la lutte contre la répres­sion des mino­ri­tés sexuelles car c’est le sys­tème entier qui doit être mis en cause.

La perception de l’identité sexuelle n’est pas la même dans les différentes cultures

Par exemple, dans le monde arabe, l’homme qui a un rôle actif, de péné­tra­tion n’est pas consi­déré comme homo­sexuel mais seule­ment celui qui est péné­tré – qui est for­te­ment stig­ma­tisé.

La sexua­lité les­bienne n’est pas recon­nue car elle peut se passer de péné­tra­tion.

Dans plu­sieurs cultures afri­caines pré­co­lo­niales il exis­tait des rela­tions phy­siques très intimes et dés­in­hi­bées entre per­sonnes du même sexe – per­çues comme ini­tia­tion, – y com­pris le mas­sage des organes géni­taux, du cli­to­ris, des jeux éro­tiques et l’apprentissage de l’orgasme.

Il faut sou­li­gner le rôle extrê­me­ment contrai­gnant et néga­tif joué par les reli­gions mono­théistes sou­vent véhi­cu­lées par les puis­sances colo­niales, qui ont supprimé/​réprimé ces pra­tiques. L’Eglise catho­lique notam­ment a intro­duit l’idée du pêché et de la per­ver­sion, de la déviance et de la mala­die. Mais aussi les sectes pro­tes­tantes, l’islam tra­di­tion­nel,…

Il est inté­res­sant de voir com­ment le contrôle des indi­vi­dus passe par le contrôle, la répres­sion et la nor­ma­li­sa­tion de la sexua­lité. Voir les études de W. Reich et du mou­ve­ment Sexpol, des années ‘50, qui essayait de com­bi­ner le mar­xisme avec les décou­vertes de la psy­cha­na­lyse ; et aussi de com­plé­ter la psy­cha­na­lyse en y inté­grant l’analyse de classe, à une époque où la sexua­lité était for­te­ment brimée aussi bien par les régimes fas­cistes que par les sta­li­niens [6].

La struc­ture psy­cho­lo­gique est déter­mi­née par la façon dont les pul­sions pour la satis­fac­tion des besoins fon­da­men­taux (dont la sexua­lité) ont été trai­tées dans l’enfance : répri­mées, cana­li­sées, subli­mées. La répres­sion de la sexua­lité, le dres­sage à l’obéissance, la néga­tion des besoins propres mènent à des per­son­na­li­tés frus­trées, ran­cu­neuses, faci­le­ment mani­pu­lables, utiles au sys­tème capi­ta­liste.

La libido est une éner­gie créa­trice fon­da­men­tale qu’il faut déve­lop­per, pour former des per­sonnes (et des militant.e.s) équi­li­brées et soli­daires. C’est en contraste avec la concep­tion sta­li­nienne de la vie du mili­tant en tant que pur sacri­fice.

• Nécessité d’une mise à jour dans la société actuelle qui n’est plus si oppres­sive. Au contraire on assiste à l’omniprésence d’une sexua­lité uni­di­men­sion­nelle, uni­la­té­rale, consi­dé­rée en tant que mar­chan­dise, concur­ren­tielle, qui oblige à la pres­ta­tion dès le plus jeune âge.

• Coupure entre l’épanouissement de l’être humain dans son ensemble et l’acte sexuel par­tia­lisé, mar­chan­disé, affi­ché.

Refus du genre

La théo­rie queer [7] refuse la clas­si­fi­ca­tion dans un des deux genres et reven­dique la flui­dité de l’identité sexuelle.

Il y a dis­cus­sion sur l’existence d’un troi­sième genre.

Judith Butler (théo­ri­cienne queer post­mo­derne, post­struc­tu­ra­liste) [8] explique que le genre n’existe pas comme une chose objec­tive. Il n’existe que dans la mesure où il est ‘acté’ ou ‘mis en scène’. Nous ne pou­vons ni ne devons assu­mer une sub­jec­ti­vité (une iden­tité sexuelle) stable. Ce sont nos per­for­mances variées qui consti­tuent ce que nous sommes.

Elle met en ques­tion la dif­fé­rence entre sexe et genre en disant que même le sexe n’est pas une donnée constante, mais une construc­tion idéale qui se maté­ria­lise à tra­vers un pro­ces­sus d’imposition réité­rée de normes et de lan­gage. Notre per­cep­tion de la réa­lité (aussi cor­po­relle) est déter­mi­née par le lan­gage.

C’est une approche phi­lo­so­phique idéa­liste, anti­ma­té­ria­liste.

Adrienne Rich (théo­ri­cienne les­bienne, fémi­niste) [9] intro­duit le concept de l’hété­ro­sexua­lité obli­ga­toire qui nous entoure et nous condi­tionne dès la nais­sance. Elle le défi­nit comme une ins­ti­tu­tion qui garan­tit aux hommes l’accès phy­sique, émotif, éco­no­mique aux femmes.

Si la sexua­lité se déve­lop­pait sans contrainte il y aurait dif­fé­rents degrés d’homosexualité dans la popu­la­tion (comme toutes les nuances des cou­leurs de che­veux) et beau­coup plus de rela­tions LGBT réa­li­sées.

Elle parle de conti­nuum les­bien : l’attraction intel­lec­tuelle, émo­tion­nelle, sen­suelle que les femmes éprouvent vers d’autres femmes ; leur envie d’intimité et de com­pli­cité, de proxi­mité phy­sique et d’empathie. Tout cela est en conti­nuité avec l’attraction sexuelle ; il n’y a pas de rup­ture. Il faut conce­voir la rela­tion les­bienne comme plus ou autre qu’une rela­tion sexuelle en soi. Des formes d’intensité pri­mor­diales entre femmes sont à conseiller à toutes comme « auto­no­mi­sa­tion », pour com­battre le chau­vi­nisme mas­cu­lin.

Elle pré­co­nise l’expérience les­bienne comme acte de résis­tance, de sous­trac­tion des femmes par rap­port à l’accès illi­mité que les hommes pensent avoir à elles (à leur corps et à leurs ser­vices).

Conclusion

En guise de conclu­sion : l’approche des révo­lu­tion­naires mar­xistes et fémi­nistes tend de plus en plus vers la com­pré­hen­sion de la com­plexité et de la connexion des rela­tions de domi­na­tion, qui se ren­forcent ou se contre­disent. On appelle ça dans les milieux aca­dé­miques : « inter­sec­tion­na­lité ». Il n’y a pas une oppres­sion qui prime objec­ti­ve­ment sur les autres. Cela dépend du contexte spé­ci­fique et du vécu sub­jec­tif des indi­vi­dus.

Les femmes ont des inté­rêts en commun entre elles, mais aussi des inté­rêts de classe, de race, de pays, d’orientation sexuelle, d’origine, etc. C’est pour­quoi on parle de fémi­nismes au plu­riel. Il n’y a pas que le fémi­nisme tel qu’il a été conçu par les femmes blanches en Occident, de classe moyenne et d’origine chré­tienne, pro­tes­tante ou athée.

Il faut orga­ni­ser les gens en tenant compte de cette com­plexité, de ses loyau­tés croi­sées et par­fois contra­dic­toires.

La clé c’est l’auto-expression et l’auto-organisation : « Personne n’a le droit de parler en mon nom ». A partir de là on peut cher­cher des alliances ou des conver­gences ponc­tuelles.

C’est cela le défi pour la construc­tion d’un sujet révo­lu­tion­naire.

Nadia De Mond


Bibliographie uti­li­sée

Stéphanie Coontz et Petra Henderson, « Formes de pro­priété, pou­voir poli­tique et tra­vail des femmes au début des socié­tés de classes et des Etats », dans Travail des femmes, pou­voir des hommes sous la res­pon­sa­bi­lité de Nicole Chevillard et Sébastien Leconte, 1986, La Brèche-PEC, Montreuil.

Eleanor Leacock, Myths of Male Dominance, Monthly Review Press, New York and London, 1981. ISBN 0-85345-538-4

Claude Meillasoux, Femmes, gre­niers et capi­taux, Paris, Maspero, 1975, 254 p.

Maurice Godelier, La pro­duc­tion des grands hommes : pou­voir et domi­na­tion mas­cu­line chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Paris, Fayard, 1982.

Gerda Lerner, The Creation of Patriarchy, Oxford University Press, 1986.

Francesca Rosati Freeman, Benvenuti nel Paese delle donne, edi­zione XL, 2010.

Silvia Federici, Caliban and the Witch, Women, the Body and pri­mi­tive Accumulation, Brooklyn, NY : Autonomedia, 2004.

Maria Mies, Patriarchy and Accumulation On A World Scale : Women in the International Division of Labour. London : Zed Books (1999). ISBN 1-85649-735-6

Elena Gianini Belotti, Du coté des petites filles, Edition des femmes, 1974

Peter Drucker, Different Rainbows, Gay Men’s Press : London, 2000. 222 pages.


DE MOND Nadia

Notes

[1] http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​is/en…

[2] Voir http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/Moso

[3] Voir la biblio­gra­phie à la fin, Stephanie Coontz, Gerda Lerner, Claude Meillassoux, Eleanor Leacock, Maurice Godelier.

[4] Les Structures élé­men­taires de la Parenté, Paris, PUF, 1949 ; nouv. éd. revue, La Haye-Paris, Mouton, 1968.

[5] Silvia Federici, Caliban and the Witch, Women, the Body and pri­mi­tive Accumulation, Brooklyn, NY : Autonomedia, 2004. http://​en​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​S​ilvia…

[6] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​W​ilhel…

[7] http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%…

[8] http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​J​udith…

[9] http://​en​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​A​drien…

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