Lutte contre l’austérité : pour un dialogue stratégique

Par Mis en ligne le 23 février 2015

« Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de cher­cher de nou­velles armes » disait Deleuze. Face aux nom­breuses attaques du gou­ver­ne­ment libé­ral, il y a lieu rapi­de­ment de trou­ver de nou­velles armes. Mais trou­ver de nou­velles armes ne signi­fie pas qu’il faut cesser de se battre pen­dant qu’on les cherche. Car par­fois la récu­pé­ra­tion d’anciennes armes comme celles de l’information accom­pa­gnée des débats au sein des mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux pour aug­men­ter la mobi­li­sa­tion et le rap­port de force peut porter des fruits. Le prin­temps étu­diant de 2012 s’est déroulé de cette manière : s’approprier la réa­lité sociale, débattre sur la manière de chan­ger le monde social et éco­no­mique et se mobi­li­ser pour obte­nir ce chan­ge­ment en déve­lop­pant des alliances larges. Il s’agit en fait de res­tau­rer de vieilles armes, mais en tenant compte cepen­dant que nous évo­luons dans un contexte poli­tique rela­ti­ve­ment nou­veau : celui de l’étatisme auto­ri­taire.

Quand nous par­lons d’étatisme auto­ri­taire, nous pou­vons parler d’une inten­si­fi­ca­tion auto­ri­taire du néo-libé­ra­lisme, la nou­velle raison du capi­ta­lisme contem­po­rain. L’étatisme auto­ri­taire s’est bâti sur les ruines de l’État-providence, ce qui lui permet de s’inscrire dans des inter­stices sociaux qui échap­paient autre­fois aux orien­ta­tions de l’État. Nous pou­vons penser à l’insertion à l’emploi, au loge­ment social, à la nou­velle phi­lan­thro­pie, à la cri­mi­na­li­sa­tion de la pau­vreté, etc. L’État néo-libé­ral n’a pas un bon bras social et un mau­vais bras éco­no­mique comme cer­tains l’ont déjà laissé entendre. Son bras social peut faire aussi mal que l’autre. C’est de cette manière, nous semble-t-il qu’il faut com­prendre les nou­velles orien­ta­tions dans le champ de l’aide sociale, de l’assurance-emploi, du loge­ment social, de l’intervention dans le milieu de l’itinérance ou dans le réseau de la santé et des ser­vices sociaux avec la réforme Barrette. L’investissement éta­tique et privé doit donner des résul­tats tan­gibles et dans les plus brefs délais. L’intervention du bras social de l’État est mesu­rée et quan­ti­fiée et s’inscrit dans les règles de l’austérité éco­no­mique.

D’une manière indi­recte, c’est de cette manière que nous pou­vons com­prendre les nou­velles règles de ges­tion publique dans l’organisation du tra­vail dans le sec­teur privé et de plus en plus dans le sec­teur public. Il faut sur­veiller, mettre en com­pé­ti­tion et sanc­tion­ner quand il le faut, le tra­vailleur et la tra­vailleuse. De cette manière, l’investissement social sus­ci­tera le meilleur ren­de­ment. L’austérité dont tout le monde parle, n’est pas qu’une mesure éco­no­mique, c’est aussi une mesure sociale et poli­tique très dom­ma­geable sur le plan de la démo­cra­tie. L’austérité n’est pas une ampu­ta­tion et un affai­blis­se­ment de l’État. C’est de son ren­for­ce­ment auto­ri­taire qu’il s’agit.

Pour faire passer la pilule dans le champ poli­tique, l’étatisme auto­ri­taire uti­lise deux armes simples, mais effi­caces : la rapi­dité déci­sion­nelle et le renie­ment de l’interlocuteur. Depuis l’élection de Mike Harris en Ontario en 1996, on assiste pério­di­que­ment à des tsu­na­mis poli­tiques pen­dant les­quels les diri­geants néo-libé­raux prennent des déci­sions et lancent dans l’arène poli­tique des mul­ti­tudes de pro­jets de loi qui viennent sub­mer­ger les groupes sociaux et syn­di­caux. On l’a vu en 2004 avec le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest. Et une variante de cette méthode est la loi omni­bus de Harper dans laquelle on ins­crit une mul­ti­tude de pro­jets que nous n’avons pas fini de décou­vrir. C’est le même phé­no­mène aujourd’hui qu’on retrouve avec la loi 28 sur les ins­ti­tu­tions publiques et para­pu­bliques. Dans la même foulée, on recon­nai­tra qui on veut quand on veut comme inter­lo­cu­teur de la société civile. On l’a vu récem­ment lorsque le ministre Coiteux a parlé des demandes du front commun comme étant des demandes d’une autre époque.

Pour un dia­logue stra­té­gique dans la gauche qué­bé­coise.

Le nou­veau leit­mo­tiv de la gauche qué­bé­coise pour­rait être le sui­vant : Reprendre le temps à notre compte et cher­cher à se faire res­pec­ter. S’approprier le temps signi­fie concrè­te­ment que les batailles poli­tiques ne sont pas ter­mi­nées après l’adoption en bâillon de la loi 10 par exemple. Les luttes poli­tiques doivent se pour­suivre au sein du réseau de la santé et des ser­vices sociaux dans la mesure où les tra­vailleurs et les tra­vailleuses ont un mot à dire sur la ges­tion de ce sec­teur et qu’ils et elles ont le droit de récla­mer une ges­tion démo­cra­tique du réseau de la santé et des ser­vices sociaux. La lutte contre l’étatisme auto­ri­taire doit se faire au quo­ti­dien d’une manière avouée dans les lieux de tra­vail que ce soit en santé, en édu­ca­tion ou ailleurs au Québec.

Pour se faire res­pec­ter par le gou­ver­ne­ment libé­ral, il ne manque pas d’acteurs poli­tiques et sociaux. Il est pos­sible de réunir les condi­tions pour pro­cé­der à des chan­ge­ments et lutter contre l’étatisme auto­ri­taire. Cependant, ce qui manque c’est un dia­logue per­ma­nent sur les pers­pec­tives stra­té­giques. Qui sont ces acteurs ? Nous nom­mons ici quatre grandes caté­go­ries : les mou­ve­ments sociaux, le mou­ve­ment syn­di­cal, la gauche intel­lec­tuelle et la gauche poli­tique. On le voit à chaque fois que l’État qué­bé­cois cherche à sévir d’une manière plus intense, cette com­mu­ni­ca­tion entre ces acteurs devient par­fois défi­ciente. On se rap­pel­lera que les cen­trales syn­di­cales avaient décidé de créer, en 2010, l’Alliance sociale alors qu’existait déjà la Coalition contre la pri­va­ti­sa­tion et la tari­fi­ca­tion des ser­vices appe­lée com­mu­né­ment la coa­li­tion des mains rouges. Mais il y a des pro­blèmes plus impor­tants dans la mesure où la gauche qué­bé­coise, à notre sens, se prive d’un dis­po­si­tif qui pour­rait être puis­sant en créant une assem­blée per­ma­nente des mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux dans laquelle la gauche poli­tique, sociale et intel­lec­tuelle pour­rait mettre la main à la pâte dans la lutte sociale et théo­rique.

Pourquoi cet espace n’existe pas ?

Nous pou­vons l’expliquer par cer­taines hypo­thèses qui seront certes embryon­naires, mais qui pour­raient aider au débat. Le mou­ve­ment syn­di­cal a ten­dance à ne voir que ce qui se passe à l’intérieur de son mou­ve­ment, en l’occurrence la négo­cia­tion du sec­teur public. Les dif­fé­rents sec­teurs des mou­ve­ments sociaux sont tra­ver­sés par les ten­ta­tives de l’État de les inté­grer dans l’espace éta­tique. La gauche intel­lec­tuelle est éga­le­ment aux prises avec les trans­for­ma­tions de l’institution uni­ver­si­taire.

Que peut faire un parti poli­tique comme Québec soli­daire dans le cadre de la lutte contre l’austérité ? Un acteur poli­tique comme Québec soli­daire, fort de ses trois députéEs à l’Assemblée natio­nale peut très bien encou­ra­ger la mise en place d’une assem­blée per­ma­nente des mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux dans laquelle il pour­rait par­ti­ci­per au même titre que les autres acteurs. On pour­rait qua­li­fier cette assem­blée d’une sorte de consti­tuante contre l’austérité et l’autoritarisme de l’État qué­bé­cois. Cela pour­rait être une bonne manière pour QS de vrai­ment deve­nir le parti de la rue en plus d’être le parti des urnes.

Cette pro­po­si­tion d’assemblée per­ma­nente des mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux ne fait pas l’économie du débat sur la grève sociale. Au contraire, une grève sociale réunis­sant les mou­ve­ments sociaux et syn­di­caux et les groupes poli­tiques peut être un for­mi­dable moyen de favo­ri­ser ce dia­logue stra­té­gique. Les défis sont nom­breux pour arri­ver à réunir les condi­tions néces­saires pour une mobi­li­sa­tion sociale et syn­di­cale assez forte pour ébran­ler les cer­ti­tudes du gou­ver­ne­ment libé­ral. Nous pou­vons anti­ci­per que les luttes sec­to­rielles seront nom­breuses. Les étu­diants-es vont se mobi­li­ser, les éco­lo­gistes et les fémi­nistes aussi. Le mou­ve­ment syn­di­cal va en découdre avec le gou­ver­ne­ment libé­ral sur les régimes de retraite et pro­ba­ble­ment aussi sur la négo­cia­tion dans le sec­teur public.

Alors que tout le monde ou presque risque de se battre, une pra­tique de dia­logue stra­té­gique est un des moyens effi­caces pour lutter contre l’étatisme auto­ri­taire

René Charest, mili­tant syn­di­cal

17 février 2015

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