SOS PKP !

Par Mis en ligne le 18 février 2015

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », disait le poète alle­mand Hölderlin. Il en va ainsi du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste, qui atten­dait un sau­veur pour relan­cer le Parti qué­bé­cois après l’une des pires défaites de son his­toire. Comme le sou­ligne Gramsci, « le césa­risme exprime tou­jours la solu­tion par “arbi­trage”, confié à une grande per­son­na­lité, d’une situa­tion his­to­rico-poli­tique carac­té­ri­sée par un équi­libre des forces annon­cia­teur de catas­trophe ». On aurait donc tort de décla­rer la fin de vie utile d’un véhi­cule poli­tique à cause d’un diag­nos­tic pré­ma­turé sur l’issue d’une crise, car celle-ci peut être le signe du cré­pus­cule d’une cer­taine idée de la sou­ve­rai­neté et l’aube d’un nou­veau projet. Contre ceux qui croient naï­ve­ment que Pierre Karl Péladeau est une coquille vide qui n’a pas de stra­té­gie, ils oublient la pre­mière leçon fon­da­men­tale de l’action poli­tique : nos adver­saires ont tou­jours un plan der­rière la tête.

Même si la course à la chef­fe­rie du PQ est poli­ti­que­ment ter­mi­née, comme le sou­ligne Jean-François Lisée, cela ne veut pas dire qu’il faille rester les bras croi­sés et regar­der tran­quille­ment un film dont nous connaî­trions déjà le dénoue­ment ; l’intrigue com­men­cera réel­le­ment après la course, et c’est pour­quoi nous devons nous pré­pa­rer en anti­ci­pant les péri­pé­ties qui ne man­que­ront pas de sur­ve­nir. La poli­tique comme art stra­té­gique doit être com­prise comme un inces­sant tra­vail d’anticipation, et PKP vient de dévoi­ler une partie de son jeu en met­tant ses pre­mières cartes sur table avec la publi­ca­tion de son texte Préparer le pays pour Réussir. La déduc­tion des cartes res­tantes est pri­mor­diale, car le futur chef a plus d’un tour dans son sac.

Un renou­veau stra­té­gique

Première sur­prise : après s’être montré réti­cent à tenir un réfé­ren­dum dès le pre­mier mandat et mar­telé qu’il fal­lait éviter les débats abs­traits sur l’échéancier réfé­ren­daire pour parler davan­tage de sou­ve­rai­neté, il cherche lors des pro­chaines élec­tions à « obte­nir le mandat de réa­li­ser concrè­te­ment l’indépendance du Québec. » Fait inté­res­sant à noter : il n’y a aucun enga­ge­ment à déclen­cher une démarche réfé­ren­daire, même s’il pré­cise qu’il sou­haite réa­li­ser concrè­te­ment l’indépendance du Québec. Il n’y là aucune contra­dic­tion, car PKP vient de liqui­der la stra­té­gie réfé­ren­daire au profit de la stra­té­gie des actes de rup­ture, théo­ri­sée notam­ment par Simon-Pierre Savard-Tremblay dans son livre Le sou­ve­rai­nisme de pro­vince.

SPST cri­ti­quait la ges­tion pro­vin­cia­liste du PQ décou­lant de la stra­té­gie éta­piste ini­tiée par Claude Morin en 1973, virage qui consis­tait à sépa­rer l’élection d’un « bon gou­ver­ne­ment » et la tenue éven­tuelle d’un réfé­ren­dum. À l’origine, l’objectif du PQ était de fonder une répu­blique et consi­dé­rait le réfé­ren­dum non pas comme la pièce cen­trale ou la voie obli­gée de l’accession à l’indépendance, mais plutôt comme un élé­ment parmi d’autres d’une vision d’ensemble, la culmi­na­tion plutôt que le début d’un pro­ces­sus. Paradoxalement, l’étapisme sub­sti­tua la construc­tion pro­gres­sive du pays réel à l’attente d’un pays ima­gi­naire à venir. « Nous ver­rons que c’est bien l’étapisme qui trans­forma l’indépendance en évé­ne­ment alors qu’il s’agissait aupa­ra­vant d’un pro­ces­sus.

Il n’y avait, dans les docu­ments péquistes pré-1974, aucune croyance en un pro­vi­den­tiel “Grand Soir” où l’indépendance se réa­li­se­rait ins­tan­ta­né­ment. Par contre, il n’était aucu­ne­ment ques­tion de sépa­rer l’exercice du pou­voir et la construc­tion effec­tive du pays qué­bé­cois. […] La stra­té­gie de l’étapisme fait plutôt repo­ser tous les espoirs sur la seule consul­ta­tion réfé­ren­daire, dont l’issue sera déter­mi­nante pour l’avenir col­lec­tif. C’est donc plutôt la croyance illu­soire en l’imaginaire du “Grand Soir”, qui relève de la pensée magique. » [1]

Contre l’idéalisme de cette approche qui s’avéra per­dante à deux reprises en 1980 et 1995, notam­ment parce qu’elle change l’action poli­tique en une affaire de com­mu­ni­ca­tion publique, de son­dages d’opinion, de bonne ges­tion et de manœuvres poli­ti­ciennes, il s’agit de reve­nir à une pers­pec­tive qui entend fonder, de manière gra­duelle, mais décom­plexée, les bases concrètes d’un nouvel État. « Tout bien consi­déré, l’étapisme porte très mal son nom : plutôt que de poser l’existence d’étapes concrètes dans la défi­ni­tion et la construc­tion de l’État-nation, il ins­crit l’indépendance dans le registre de l’Idéal. Après plu­sieurs années d’administration de la pro­vince, il ne suf­fira qu’une tren­taine de jour­nées réfé­ren­daires – et d’une brillante joute ora­toire – pour convaincre la majo­rité de voter en faveur du “oui”. Le réfé­ren­dum pola­rise autour du pays ima­gi­naire – et se solde par son rejet – plutôt que d’inaugurer une série d’actes d’État édi­fiant le pays réel. […] La seule démons­tra­tion convain­cante est dans l’effectif, dans l’établissement, dès l’élection, des bases de l’État indé­pen­dant, comme les pre­miers pro­grammes péquistes le prô­naient. »[2]

Autrement dit, le plan de PKP consiste ni plus ni moins à reve­nir à la stra­té­gie ini­tiale du PQ en rem­pla­çant l’hystérie réfé­ren­daire par l’idée de l’indé­pen­dance-pro­ces­sus. Comme il le sou­ligne, « l’indépendance n’est pas une date sur le calen­drier, c’est une réa­lité à construire, une pra­tique à adop­ter ». Il faut remar­quer ici la conti­nuité et la rup­ture entre l’approche de la « gou­ver­nance sou­ve­rai­niste » et la pers­pec­tive des actes de rup­ture pré­co­ni­sée par PKP. SPST remarque à juste titre que l’ancienne cheffe du PQ visait déjà à dépas­ser le carcan réfé­ren­daire, sans qu’elle soit capable de dépas­ser le « sou­ve­rai­nisme de pro­vince ». « Pauline Marois vou­lait rompre avec la chi­mère du réfé­ren­dum mira­cu­leux et des sem­pi­ter­nels débats sur la méca­nique qui lassent le citoyen. Elle pro­po­sait que le PQ se conver­tisse à la “gou­ver­nance sou­ve­rai­niste”, soit une action effec­tive de l’État en faveur du par­achè­ve­ment du pays réel. Le virage n’a mal­heu­reu­se­ment été que sym­bo­lique : le PQ, sous Marois, n’a pas été dif­fé­rent de ce qu’il était sous ses pré­dé­ces­seurs et n’a jamais su rompre avec l’horizon pro­vin­cial, dans l’opposition comme au cours de son bref séjour au pou­voir. »[3]

L’indépendantisme de PKP peut donc être conçu comme une « gou­ver­nance sou­ve­rai­niste » plus mus­clée et virile, qui dépas­se­rait le stade sym­bo­lique pour entrer dans une logique offen­sive de conquête de nou­veaux pou­voirs, en plan­tant des jalons sans attendre la « chi­mère du réfé­ren­dum mira­cu­leux ». Pour ce faire, il faut jeter les bases d’un projet de pays en ana­ly­sant minu­tieu­se­ment et dif­fu­sant lar­ge­ment les dif­fé­rentes dimen­sions d’une société à bâtir. « À cette fin, il sera utile de se doter d’un puis­sant ins­tru­ment de recherche et de réflexion sur l’indépendance du Québec qui s’intéressera aux ques­tions de contenu, de com­mu­ni­ca­tion et d’organisation. De telles recherches et ana­lyses por­te­ront sur les mul­tiples dimen­sions du projet de pays, et en par­ti­cu­lier sur la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, cultu­relle, fis­cale, inter­na­tio­nale et ter­ri­to­riale. »

Pourquoi un autre Institut de recherche ?

Pour opé­ra­tion­na­li­ser cette pré­pa­ra­tion du projet de pays, PKP entend créer un « Institut qué­bé­cois de recherche appli­quée sur l’indépendance dont le mandat sera d’effectuer des études, visant à démon­trer les avan­tages concrets de l’indépendance, à iden­ti­fier les pertes cau­sées par le régime cana­dien et à iden­ti­fier les gestes devant conduire à l’indépendance du Québec. » On remarque encore une fois l’idée qu’il faut faire ardem­ment la pro­mo­tion de l’indépendance avant de se mettre les pieds dans les plats réfé­ren­daires, de démon­trer l’avantage éco­no­mique de l’indépendance pour les gens ordi­naires, et de déter­mi­ner les gestes de rup­ture, « une série d’actes d’État édi­fiant le pays réel ».

La prin­ci­pale fonc­tion de cet Institut de recherche consiste à conso­li­der l’hégémonie de PKP sur les intel­lec­tuels sou­ve­rai­nistes. Certains sou­li­gne­ront qu’il existe déjà des groupes de la société civile qui rem­plissent cette fonc­tion de recherche fon­da­men­tale, comme Les intel­lec­tuels pour la sou­ve­rai­neté (IPSO), la Société Saint-Jean-Baptiste, l’Institut de recherche en éco­no­mie contem­po­raine (IRÉC) et la nou­velle coa­li­tion des Organisations unies pour l’indépendance (OUI Québec), et qu’il fau­drait plutôt tra­vailler avec les forces exis­tantes. C’est là igno­rer la stra­té­gie évi­dente de PKP qui consiste à rame­ner les intel­lec­tuels sous son giron, c’est-à-dire à faire tra­vailler les forces idéo­lo­giques sous sa gou­verne per­son­nelle. En obser­vant l’enthousiasme de cer­tains pro­fes­seurs et cher­cheurs, il ne fait pas de doute que la puis­sance du futur diri­geant qui sera à l’écoute de ses fidèles conseillers exer­cera une grande séduc­tion sur l’intelligentsia.

« L’Institut qué­bé­cois de recherche appli­quée sur l’indépendance s’imposera comme un “ins­tru­ment puis­sant de recherche au ser­vice de l’idée d’indépendance, du projet d’indépendance”, a fait valoir le direc­teur du contenu de la cam­pagne de PKP, Daniel Turp. “C’est une voie inté­res­sante pour des cher­cheurs qui veulent vrai­ment démon­trer que le Québec est viable. On l’a tou­jours dit. On l’a tou­jours dit, mais là on va le prou­ver encore, mais de façon encore plus convain­cante”, a-t-il affirmé aux jour­na­listes. Le consti­tu­tion­na­liste a l’assurance que les efforts déployés par l’équipe de cher­cheurs contri­bue­ront à accé­lé­rer la cadence vers le pays du Québec. “Des docu­ments, c’est utile quand la per­sonne qui les a com­man­dés […] a la volonté de faire le pays. […]. Moi, je pense que c’est assez clair que Monsieur Péladeau, s’il est chef, veut faire l’indépendance”, a-t-il conclu. »[4]

Alors que le PQ était en panne d’idées depuis de nom­breuses années et que la société civile com­men­çait à prendre le relais des partis poli­tiques dans la mobi­li­sa­tion, la fabri­ca­tion du dis­cours et la pro­duc­tion des argu­men­taires, ce nou­veau think tank per­met­tra de concen­trer dans un même labo­ra­toire de recherche la crème des cer­veaux sou­ve­rai­nistes afin de redon­ner à PKP un « lea­der­ship moral et intel­lec­tuel » sur un mou­ve­ment en panne de repères. Ce cercle de réflexion ne sera évi­dem­ment pas élu démo­cra­ti­que­ment, mais repré­sen­tera une garde rap­pro­chée de volon­taires-experts qui pour­ront éla­bo­rer en privé les recettes magiques du parti. Autrement dit, avant de mener une guerre de mou­ve­ment qui consiste à conqué­rir rapi­de­ment le pou­voir d’État, PKP mènera une guerre de posi­tion, c’est-à-dire une lutte idéo­lo­gique opé­rant au sein de la société civile par la construc­tion du consen­te­ment popu­laire à son projet de pays, une « nou­velle vision du monde » éla­bo­rée par une exper­to­cra­tie tra­vaillant à son ser­vice per­son­nel.

Recoller les mor­ceaux du bloc his­to­rique

Le PQ se mettra donc en mode « pro­pa­gande » dès 2015, et déter­mi­nera quelle sera la stra­té­gie défi­ni­tive à l’aube des élec­tions de 2018 en fonc­tion des sug­ges­tions des experts. PKP emprunte donc l’attitude du nou­veau Bloc qué­bé­cois de Mario Beaulieu qui consiste à mener une lutte idéo­lo­gique per­ma­nente pour l’indépendance, mais en y ajou­tant l’artillerie lourde du mil­liar­daire, de son équipe d’experts et de son parti. « Dans cette pers­pec­tive, la pro­mo­tion de l’indépendance ne doit plus être pas trai­tée comme un enjeu dis­tinct de l’action quo­ti­dienne du Parti Québécois, mais doit servir de grille d’analyse dans l’évaluation de l’ensemble des poli­tiques de l’État du Québec. » Cette pro­mo­tion déter­mi­née du projet indé­pen­dan­tiste ne se limi­tera pas à l’action d’un seul parti, mais débor­dera du PQ pour tisser des col­la­bo­ra­tions plus étroites avec diverses orga­ni­sa­tions. Ainsi, PKP s’engage à « entre­prendre un dia­logue avec l’ensemble des partis et mou­ve­ments poli­tiques et orga­ni­sa­tions de la société civile ».

Ce fai­sant, le PQ cherche à rede­ve­nir le « navire amiral du combat pour faire du Québec un pays » qu’il « a été, est et devra demeu­rer ». Si la crise de lea­der­ship de Pauline Marois en 2011 amena la créa­tion de dif­fé­rentes ini­tia­tives citoyennes et poli­tiques qui ont essayé de porter le projet indé­pen­dan­tiste hors du navire amiral pen­dant un cer­tain temps, par exemple le Nouveau mou­ve­ment pour le Québec (NMQ), les États géné­raux sur la sou­ve­rai­neté et Option natio­nale, ces der­niers seront invi­tés à par­ti­ci­per à une « stra­té­gie com­mune et mettre en œuvre une cam­pagne immé­diate et per­ma­nente du Parti Québécois et de l’opposition offi­cielle en faveur de l’indépendance. » Autrement dit, alors qu’une plu­ra­lité de groupes de la société civile était en train de prendre le lead poli­tique et idéo­lo­gique du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste que le PQ avait perdu ces der­nières années, la situa­tion sera main­te­nant ren­ver­sée. Les flot­tilles seront appe­lées à opérer la grande « conver­gence natio­nale » dans un parti unique, sous la bonne gou­verne d’un nou­veau capi­taine qui saura amener le navire amiral à bon port. L’hégémonie de PKP sur le Bloc, le NMQ, le OUI Québec et Option natio­nale per­met­tra de recol­ler les mor­ceaux du « bloc his­to­rique » du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste qui entra en crise en 2011.

Des acteurs désta­bi­li­sés

Devant cette recon­fi­gu­ra­tion des forces sou­ve­rai­nistes qui pren­dra forme dans les pro­chains mois, com­ment se posi­tion­ne­ront les autres joueurs ? À l’interne, les autres candidat(e) s de la course à la chef­fe­rie auront peu de minu­tions face à leur adver­saire. PKP devan­cera Bernard Drainville sur son propre ter­rain en par­lant d’indépendance non pas dans un pre­mier mandat, mais avant 2018, en réa­li­sant concrè­te­ment l’indépendance du Québec sans s’engager à tenir un réfé­ren­dum. Tour de force. PKP répli­quera ensuite aux attaques de Martine Ouellet et Alexandre Cloutier qui lui reprochent son flou artis­tique sur sa démarche en les accu­sant de s’embourber dans la méca­nique réfé­ren­daire et d’attendre le « Grand soir », alors que lui posera les jalons du pays réel dès son arri­vée au pou­voir. Il sera certes cri­ti­qué pour ses élans anti­syn­di­caux et les pro­blèmes éthiques sou­le­vés par l’Empire Québecor, mais il aura le consen­te­ment d’une horde d’intellectuels qui vou­dront tra­vailler pour lui à son Institut de recherche ; le Prince a main­te­nant ses conseillers.

Ainsi, PKP ne va pas gagner la course à la chef­fe­rie du PQ uni­que­ment parce qu’il aura été l’homme jouis­sant du plus grand capi­tal éco­no­mique et média­tique, mais parce qu’il aura en sa pos­ses­sion la meilleure stra­té­gie poli­tique pour mettre ses adver­saires K.O. et aspi­rer sérieu­se­ment à gou­ver­ner le Québec en 2018. La course à la chef­fe­rie du PQ est idéo­lo­gi­que­ment ter­mi­née.

De son côté, Couillard essaie déjà de mon­trer que PKP fait un cadeau aux libé­raux en s’engageant fer­me­ment à faire l’indépendance dans un pre­mier mandat. « C’est un concours entre les can­di­dats pour savoir lequel est le plus radi­cal pour la sépa­ra­tion du Québec, a-t-il dit. La ques­tion c’est : réfé­ren­dum, sou­ve­rai­neté, sépa­ra­tion, ça va être ça. Là, ils vont dire : “Non, non, non, non. Ce ne sera pas ça, ça va être autre chose.” Non, non. C’est ça la ques­tion déjà pour 2018. Alors, for­mi­dable ! »[5] Or, même si le PLQ pré­ten­dra que le PQ s’engage à tenir un réfé­ren­dum, PKP aura toute la faci­lité du monde à mon­trer qu’il ne tien­dra pas de réfé­ren­dum, mais essayera de donner de nou­veaux pou­voirs au Québec dans une foule de domaines consen­suels, comme la sou­ve­rai­neté ali­men­taire, cultu­relle et fis­cale. Comme une large partie de la société qué­bé­coise n’endosse pas un fédé­ra­lisme mili­tant, mais plutôt un natio­na­lisme auto­no­miste et un cer­tain conser­va­tisme fiscal, le « projet de pays » éla­boré par les experts de l’Institut de recherche sera taillé sur mesure pour faire plai­sir aux Québécois. Une réac­tion forte aux mesures d’austérité du gou­ver­ne­ment libé­ral – qui affec­te­ront gra­ve­ment l’économie qué­bé­coise dans les années à venir – pous­sera sans doute une partie de la popu­la­tion à endos­ser des pro­jets de relance éco­no­mique visant à com­bler l’insécurité des classes moyennes.

De son côté, la CAQ aura beau­coup de dif­fi­culté à se démar­quer de la nou­velle mou­ture du PQ et à contrer l’influence média­tique de PKP. Le réflexe de François Legault sera peut-être d’attaquer l’intégrité morale de son adver­saire, mais sa posi­tion de fai­blesse le pous­sera peut-être à essayer de négo­cier une entente élec­to­rale. Comme il a été sou­li­gné dans un article pré­cé­dent, l’idée de sau­cis­son­ner la sou­ve­rai­neté en de mul­tiples mor­ceaux per­met­trait de créer de nou­velles ins­ti­tu­tions publiques, d’exiger de nou­velles com­pé­tences sur des sec­teurs par­ti­cu­liers comme les télé­com­mu­ni­ca­tions et même de créer des alliances entre la CAQ et PKP qui aura décidé de lais­ser de côté le casse-tête réfé­ren­daire. En effet, même s’il est trop tôt pour déter­mi­ner le degré de pro­ba­bi­lité d’une alliance poten­tielle entre les deux for­ma­tions natio­na­listes sur les bases de la sou­ve­rai­neté cultu­relle par exemple, l’abandon du réfé­ren­dum ouvre la porte à des négo­cia­tions avec des par­te­naires sur des points précis. Comme « la démarche visant à conduire le Québec à l’indépendance natio­nale » reste à « défi­nir au terme des tra­vaux de recherche et de réflexion et avant la pro­chaine élec­tion géné­rale », PKP peut nous réser­ver une suite banale, une main pleine ou une flush royale à l’aube des élec­tions de 2018.

De son côté, Québec soli­daire se retrou­vera dans une situa­tion déli­cate. S’il refuse abrup­te­ment de par­ti­ci­per à une stra­té­gie com­mune et à mettre en œuvre une cam­pagne immé­diate et per­ma­nente avec le Parti Québécois et les autres orga­ni­sa­tions indé­pen­dan­tistes de la société civile, il sera ipso facto mar­gi­na­lisé au sein du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste en refu­sant une cam­pagne plu­ra­liste pour le « OUI ». S’il accepte d’y par­ti­ci­per, alors il se retrou­vera comme une flot­tille au sein d’une armée enthou­siaste sous la direc­tion du capi­taine du navire amiral. Il devra se posi­tion­ner par rap­port aux dif­fé­rentes études de l’Institut de recherche appli­quée sur l’indépendance, et répondre plus rapi­de­ment et effi­ca­ce­ment au PQ qui éla­bo­rera son propre projet de pays d’ici les pro­chaines élec­tions, avec de puis­santes res­sources intel­lec­tuelles et finan­cières. QS n’aura pas réussi à capter les forces pro­gres­sistes et indé­pen­dan­tistes d’Option natio­nale, qui retour­ne­ront en majo­rité au sein du vais­seau mère. Comment éla­bo­rer une stra­té­gie de gauche indé­pen­dan­tiste effi­cace devant une telle situa­tion ?

À qui le Québec ?

On peut certes atta­quer PKP sur le fait qu’il s’agit d’un grand patron anti­syn­di­cal qui demeure pro­prié­taire d’un grand empire média­tique, ou qu’il appli­quera sans doute des mesures d’austérité une fois au pou­voir parce qu’il ne remet pas en ques­tion la logique néo­li­bé­rale. Bien qu’il soit néces­saire d’attaquer le PQ sur son flanc gauche, il n’en demeure pas moins que plu­sieurs pro­gres­sistes seront encore fas­ci­nés par la puis­sance du leader et vou­dront un pays même s’il faut encore faire quelques « sacri­fices » pour la bonne cause. L’autre stra­té­gie consiste à atta­quer PKP sur la ques­tion natio­nale. Or, com­ment pro­po­ser un contre-dis­cours indé­pen­dan­tiste dans un contexte où le PQ est en voie de rede­ve­nir le navire amiral du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste en pro­po­sant une cam­pagne per­ma­nente pour l’indépendance et même un projet de pays en prime ?

Une piste d’action consiste à poser la ques­tion sui­vante : qui éla­bo­rera le projet de société, et à qui appar­tien­dra le Québec ? Aux gens du pays ou bien à PKP ? Aux Québécois et Québécoises, tra­vailleurs et tra­vailleuses, gens des régions, citoyens et citoyennes, membres des com­mu­nau­tés cultu­relles et Premières Nations, ou bien aux élites poli­tiques et éco­no­miques ? Le talon d’Achille de la stra­té­gie de PKP réside pré­ci­sé­ment dans le mandat de l’Institut de recherche appli­quée sur l’indépendance dont les tra­vaux « por­te­ront sur la défi­ni­tion du pays, par l’élaboration d’une Constitution qué­bé­coise pro­vi­soire et sur les moda­li­tés d’établissement et de fonc­tion­ne­ment d’une Commission spé­ciale char­gée de rédi­ger la Constitution d’une République qué­bé­coise indé­pen­dante, de langue fran­çaise et laïque. » Ainsi, PKP ne pro­po­sera pas une simple Charte des valeurs qué­bé­coises ver­sion Drainville, mais une Constitution pro­vi­soire éla­bo­rée en vase clos par les conseillers de son groupe de réflexion privé, puis confiera la rédac­tion de la Constitution d’une République indé­pen­dante à un comité spé­cial d’experts dont il res­tera l’ultime maître.

Or, la République repose sur le prin­cipe de la sou­ve­rai­neté popu­laire, le peuple devant être l’unique auteur de sa propre Constitution. Ce n’est pas à une petite élite de tech­no­crates et de poli­ti­ciens pro­fes­sion­nels de rédi­ger les bases du projet de pays, mais à une Assemblée consti­tuante citoyenne et indé­pen­dante des partis qui devra défi­nir, à tra­vers une large démarche de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, le statut poli­tique du Québec, les valeurs, droits et prin­cipes sur les­quels doit repo­ser la vie com­mune, ainsi que la défi­ni­tion de ses ins­ti­tu­tions, les pou­voirs, les res­pon­sa­bi­li­tés et les res­sources qui leur sont délé­gués. Pour faire simple, ce n’est pas à un chef ou à un think tank privé de défi­nir le projet de pays que nous vou­lons, mais aux gens qui vont l’habiter. À qui le Québec ? À nous ou au 1 %? Comme PKP a déjà com­mencé à employer le lan­gage de la sou­ve­rai­neté popu­laire et de la répu­blique, il est urgent que la gauche ne laisse pas ses adver­saires récu­pé­rer ces thèmes en les vidant de leur sens. Le projet de pays doit être éla­boré direc­te­ment par les citoyens et citoyennes, et non par un petit groupe d’intellectuels au ser­vice d’un Prince.

[1]Simon-Pierre Savard-Tremblay, Le sou­ve­rai­nisme de pro­vince, Boréal, Montréal, 2014, p.131 [2]Ibid., p.139-140 [3] Ibid., p.208 [4] http://​www​.lede​voir​.com/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​q​u​e​b​e​c​/​4​3​1​6​3​6​/​2​0​1​8​-​p​k​p​-​s​o​l​l​i​c​i​t​e​r​a​i​t​-​u​n​-​m​a​n​d​a​t​-​p​o​u​r​-​l​e​-pays [5] http://​www​.lede​voir​.com/​p​o​l​i​t​i​q​u​e​/​q​u​e​b​e​c​/​4​3​1​6​6​2​/​r​e​f​e​r​e​n​d​u​m​-​p​k​p​-​f​a​i​t​-​u​n​-​c​a​d​e​a​u​-​i​n​e​s​p​e​r​e​-​a​u​x​-​l​i​b​e​r​a​u​x​-​c​r​o​i​t​-​c​o​u​i​llard

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