Le détour irlandais (3)

L’épopée des mouvements de libération nationale

L’heure des brasiers (1927-1978)

Par Mis en ligne le 25 février 2015

Au tour­nant du ving­tième siècle, la tem­pête est en gestatDetour_3epartie dernier check up333ion. Des mou­ve­ments se fau­filent dans le dédale des luttes, créant de nou­velles résis­tances. Des mobi­li­sa­tions anti­co­lo­niales d’une ampleur sans pré­cé­dent ont lieu en Chine, au Vietnam, en Afrique et en Amérique latine. Comme le dit le révo­lu­tion­naire et poète cubain José Marti (1853-1895), c’est « l’ère des bra­siers ». Avec la Deuxième Guerre mon­diale, le mou­ve­ment de libé­ra­tion connaît un nouvel élan. Dans plu­sieurs autres pays asia­tiques, les partis com­mu­nistes créent de vastes coa­li­tions anti-impé­ria­listes et anti­co­lo­niales où sont amal­ga­mées les reven­di­ca­tions sociales (notam­ment celles qui concernent le vaste monde paysan) et natio­nales, avec au centre la reven­di­ca­tion de l’indépendance. En Asie, ces luttes abou­tissent à de gigan­tesques vic­toires en Chine (1948) où Mao Zedong pro­pose une nou­velle stra­té­gie. Pour Mao, l’agenda de la révo­lu­tion chi­noise doit récon­ci­lier deux impé­ra­tifs : mettre fin à la domi­na­tion impé­ria­liste sur la Chine et libé­rer le monde rural par le moyen d’une immense réforme agraire redis­tri­buant les terres aux pay­sans. « Le carac­tère de notre révo­lu­tion, affirme Mao, est celui d’une révo­lu­tion démo­cra­tique bour­geoise, menée prin­ci­pa­le­ment contre l’impérialisme et le féo­da­lisme, dont les forces motrices fon­da­men­tales sont le pro­lé­ta­riat, la pay­san­ne­rie et la petite bour­geoi­sie urbaine »[1]. Au Vietnam, une lutte immense s’échelonne pen­dant trente ans, d’abord contre le colo­nia­lisme fran­çais, puis contre l’impérialiste amé­ri­cain. Le génial géné­ral Giap, archi­tecte de la révo­lu­tion viet­na­mienne, explique :

La révo­lu­tion sud-viet­na­mienne fait partie inté­grante de la révo­lu­tion mon­diale. Chaque grand évé­ne­ment qui se pro­duit dans le monde influe sur la lutte de notre peuple ; par contre, cette lutte influe de façon non négli­geable sur le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire de dif­fé­rents pays dans le monde… Les contra­dic­tions fon­da­men­tales de notre époque trouvent leur expres­sion concen­trée dans notre pays…[2]

Avec cette nou­velle situa­tion en Asie, on peut lit­té­ra­le­ment dire que le monde a effec­ti­ve­ment changé de base. En 1955, vingt-neuf nou­veaux États se réunissent à Bandoeng pour annon­cer la venue au monde d’un autre monde, le « tiers monde » qui réclame, plus que jamais, la fin du colo­nia­lisme et une nou­velle archi­tec­ture mon­diale basée sur la coopé­ra­tion et la paix. Certes, ce « tiers monde » conti­nue d’entretenir des liens pri­vi­lé­giés avec l’Union sovié­tique, mais il s’articule de plus en plus sur ses propres bases. Quelques années plus tard d’ailleurs, un violent conflit éclate entre l’URSS et la Chine dont les réper­cus­sions sont immenses d’un bout à l’autre de la pla­nète.

La pola­ri­sa­tion au début des années 1960 prend forme en Algérie où le mou­ve­ment de libé­ra­tion natio­nal met à mal le pou­voir colo­nial fran­çais, mais révèle éga­le­ment les défaillances de la gauche fran­çaise (et euro­péenne) face aux enjeux anti­co­lo­niaux et anti-impé­ria­listes. Les textes de Frantz Fanon, Martiniquais engagé dans la lutte algé­rienne, sont un véri­table coup de ton­nerre, car ils remettent en ques­tion la pers­pec­tive his­to­rique des socia­lismes euro­péens et annoncent la nou­velle géné­ra­tion de mou­ve­ments qui s’en vient dans le tiers monde, tout en ouvrant la voie à une pro­fonde crise des gauches euro­péennes. L’incapacité des partis socia­listes et com­mu­nistes à lutter vigou­reu­se­ment contre les pra­tiques pré­da­trices des États capi­ta­listes est la cible d’une « nou­velle gauche » qui cherche à retrou­ver le souffle des élans révo­lu­tion­naires anté­rieurs. Les peuples colo­ni­sés n’attendent plus d’être sauvés par le socia­lisme des autres. Aimé Césaire le dit, « L’heure de nous-mêmes a sonné… »

Par la suite, des révoltes éclatent au Kenya, en Angola et au Cameroun. Des lea­ders radi­caux émergent au Ghana, au Mali et au Congo. Certes, le résul­tat concret est mitigé, car plu­sieurs insur­rec­tions sont vain­cues pen­dant que des lea­ders natio­na­listes qui émergent à tra­vers la déco­lo­ni­sa­tion sont ren­ver­sés par des mili­taires appuyés par les anciennes puis­sances colo­niales (c’est le cas notam­ment de Patrice Lumumba au Congo). Cependant, l’appel du natio­na­lisme radi­cal, et en par­ti­cu­lier de Fanon ouvre la porte à d’autres résis­tances dans une pers­pec­tive volon­ta­riste.

De ces tour­nants pro­viennent de nou­velles explo­ra­tions théo­riques pour « relire » Marx, Lénine et tous les autres. L’apport des socio­lo­gies cri­tiques, du fémi­nisme et des nou­veaux mou­ve­ments sociaux change le pay­sage intel­lec­tuel et poli­tique de la gauche. Les idées domi­nantes sur la « marche irré­sis­tible de l’histoire », du « triomphe inévi­table du socia­lisme » et d’un chemin linéaires vers la libé­ra­tion sont refou­lées par de nom­breux tra­vaux, dont ceux de Bourdieu, Foucault, Althusser, Poulantzas. En contes­tant l’inertie de la gauche ins­ti­tu­tion­nelle sur l’Algérie et le Vietnam, ces contes­ta­taires remettent en ques­tion les concepts tra­di­tion­nels de l’État sur l’État, le parti, les mou­ve­ments sociaux, la tran­si­tion au socia­lisme et la nature même du capi­ta­lisme. Ces remises en ques­tion revoient éga­le­ment le rap­port entre luttes natio­nales et luttes sociales. L’idée s’impose selon laquelle les luttes de libé­ra­tion natio­nale se trouvent en fait au centre de la pro­blé­ma­tique de la trans­for­ma­tion, et non comme une dimen­sion secon­daire, presque col­la­té­rale. Des mou­ve­ments de reven­di­ca­tions natio­nales res­sur­gissent un peu par­tout, y com­pris dans les pays capi­ta­listes du « centre », notam­ment le Canada, l’Espagne, la Grande-Bretagne et même les États-Unis, autour des luttes des Afro-Américains.

Cette effer­ves­cence prend tou­te­fois des dimen­sions énormes dans la moitié sud de l’hémisphère des Amériques. La révo­lu­tion cubaine (1959) change en effet la donne. Elle est une véri­table « révo­lu­tion dans la révo­lu­tion », selon l’expression consa­crée par Régis Debray. Elle bous­cule l’hégémonie de la gauche tra­di­tion­nelle et par la bande, le « modèle sovié­tique ». Elle conteste ardem­ment les théo­ri­sa­tions anté­rieures sur les stra­té­gies des luttes anti­ca­pi­ta­listes et anti-impé­ria­listes. Plus ques­tion d’attendre, le socia­lisme fait intrin­sè­que­ment partie de la révo­lu­tion anti-impé­ria­liste. Quelque temps après le triomphe de la révo­lu­tion cubaine, Fidel Castro affirme :

La révo­lu­tion anti-impé­ria­liste et la révo­lu­tion socia­liste ne sont qu’une seule révo­lu­tion. Telle est la grande vérité dia­lec­tique de l’humanité : l’impérialisme n’a en face de lui que le socia­lisme… Il est une étape que quelques pays sous-déve­lop­pés pour­ront peut-être sauter, c’est l’édification du capi­ta­lisme[3]. »

La révo­lu­tion cubaine devient alors un phare, un emblème, une ins­pi­ra­tion, lar­ge­ment asso­ciée à la figure d’Ernesto « Che » Guevara, qui veut relan­cer la lutte révo­lu­tion­naire et créer selon son expres­sion « deux ou trois Vietnam »[4]. La vague de luttes sociales et natio­nales qui emporte alors l’Amérique latine se trans­met par la suite en Afrique où, à l’inspiration de pré­cur­seurs comme Patrice Lumumba, se déve­loppe une nou­velle géné­ra­tion, notam­ment dans les pays qui n’ont pas accédé à l’indépendance, comme dans les colo­nies por­tu­gaises de l’Angola, du Mozambique et de la Guinée. Au Moyen-Orient, cette relance est éga­le­ment à l’œuvre à tra­vers la lutte de libé­ra­tion du peuple pales­ti­nien, éga­le­ment avec les résis­tances en Iran, au Liban, en Égypte et au Maroc.

Tout au long des années 1960 et durant la pre­mière partie des années 1970, ces luttes marquent des vic­toires impor­tantes dont la plus impor­tante est celle des Vietnamiens contre l’impérialisme amé­ri­cain (1975), sans comp­ter la libé­ra­tion des mou­ve­ments de libé­ra­tion contre le colo­nia­lisme por­tu­gais en Afrique, les révo­lu­tions au Nicaragua, en Iran, en Éthiopie et ailleurs. Le Guinéen Amilcar Cabral, notam­ment, exprime la néces­sité de « réin­ven­ter » la révo­lu­tion afri­caine selon des sché­mas ori­gi­naux et « déter­mi­nés et condi­tion­nés par la réa­lité his­to­rique de chaque peuple »[5]. Toutefois, des défaites impor­tantes sont éga­le­ment enre­gis­trées. En Amérique du Sud par exemple, les gué­rillas ins­pi­rées par la révo­lu­tion cubaine et le sym­bole du Che Guevara échouent, de même que le projet socia­liste non armé du Chili. L’impérialisme amé­ri­cain, secoué ici et là, est loin d’avoir dit son der­nier mot. Dans les années 1980, la réor­ga­ni­sa­tion de l’empire permet de refou­ler des élans révo­lu­tion­naires dans plu­sieurs régions du monde, notam­ment en Asie et en Afrique. De grands « retour­ne­ments » ont lieu au moment où des mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, qui s’estiment près de réa­li­ser leurs buts, se retrouvent fina­le­ment relé­gués, en Iran ou aux Philippines notam­ment. Une longue et pénible tra­ver­sée du désert s’étend dans les années 1980 et 1990, au moment où le bas­cu­le­ment du monde permet aux États-Unis de rega­gner leur influence, à la fois par de nou­velles agres­sions mili­taires (au Moyen-Orient et en Asie), à la fois par l’imposition d’une nou­velle archi­tec­ture inter­na­tio­nale (via les poli­tiques dites du « consen­sus de Washington »), notam­ment en Amérique latine.

Parallèlement, on sent un cer­tain essouf­fle­ment théo­rique et poli­tique de la part des mou­ve­ments de libé­ra­tion, à com­men­cer par ceux qui sont par­ve­nus au pou­voir. D’emblée, l’arrivée au pou­voir s’avère plus com­plexe que ce qui avait été pensé. Les pays libé­rés sont dévas­tés. Parallèlement, les mou­ve­ments héritent de « réflexes » accu­mu­lés pen­dant la lutte. Sans être « mili­ta­ristes », ils pensent qu’il faut agir de manière cen­tra­li­sée, sans ter­gi­ver­ser avec les oppo­si­tions, même celles qui n’ont pas été les relais des pou­voirs impé­riaux. Face aux masses ouvrières et pay­sannes, les États révo­lu­tion­naires concentrent le pou­voir au sein d’une élite où les orga­ni­sa­tions popu­laires sont des « cour­roies de trans­mis­sion », selon le « modèle » sovié­tique, chi­nois ou cubain, d’où un défi­cit démo­cra­tique plus ou moins visible, mais qui va s’accumuler au fil des années.

Au tour­nant du siècle tou­te­fois, la période « creuse » s’achève alors que se pro­duit un nouvel élan. Le coup d’envoi, si on peut dire, est donné au Mexique avec l’insurrection orga­ni­sée par les com­mu­nau­tés autoch­tones du Chiapas et l’Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale (EZLN). De manière moins spec­ta­cu­laire se pro­duisent des mou­ve­ments popu­laires d’une nou­velle géné­ra­tion au Brésil, en Argentine, en Bolivie, au Venezuela, et des­quels émergent de nou­velles ini­tia­tives comme le Forum social mon­dial, la Via Campesina et d’autres lieux et réseaux. Ces ini­tia­tives expriment des dyna­miques et des reven­di­ca­tions citoyennes qui vont bien au-delà des consi­dé­ra­tions de partis, tout en res­tant ancrées sur l’espace poli­tique, notam­ment en visant le pou­voir, que cela soit au niveau local, natio­nal, voire inter­na­tio­nal. À quelques reprises, des mobi­li­sa­tions ren­versent des gou­ver­ne­ments, notam­ment en Argentine (2001), où se construit, selon Guillermo Almeyra, une nou­velle sub­jec­ti­vité issue des luttes, valo­ri­sant la plu­ri­cul­tu­ra­lité et la plu­rieth­ni­cité, impo­sant la prio­rité au social, favo­ri­sant les expé­riences hori­zon­tales et démo­cra­tiques[6]. En Bolivie, une nou­velle conver­gence est expé­ri­men­tée entre les acteurs poli­tiques et les mou­ve­ments popu­laires, entre les dif­fé­rentes com­po­santes de la popu­la­tion, et ce, dans un pays où pen­dant si long­temps, la majo­rité autoch­tone avait été reje­tée en dehors de la citoyen­neté. Sur les traces de pen­seurs mili­tants comme le Péruvien José Mariátegui, des mou­ve­ments éla­borent de nou­veaux concepts per­met­tant de repen­ser l’État et la nation et de conju­guer de nou­veau les luttes sociales d’émancipation avec l’affirmation des droits des peuples.

[1] Mao Tsé-toung, « Pour la paru­tion de la revue Le Communiste » (1939), Écrits choi­sis, op. cit., p. 177.

[2]Vo Nguyen Giap, Extraits de La guerre de libé­ra­tion au Sud Vietnam, 1965

[3] Fidel Castro, Discours pro­noncé lors de la séance inau­gu­rale de l’université popu­laire, 2 décembre 1961.

[4] Ernesto Che Guevara, Message à la Tricontinentale, 1967.

[5]Amilcar Cabral, « Fondements et objec­tifs de la libé­ra­tion natio­nale », 1966

[6] Guillermo Almeyra, Rébellions d’Argentine, Tiers État, luttes sociales et auto­ges­tion, Paris, Syllepse, 2006.

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