Les sciences sociales ont-elles un sexe ?

Recension de Danielle Chabaud-Rychter, Virginie Descoutures, Anne-Marie Devreux, Eleni Varikas (dir.), Sous les sciences sociales, le genre. Relectures critiques de Max Weber à Bruno Latour, Paris, La Découverte, 2010

Par Mis en ligne le 13 novembre 2013

Les théo­ri­ciennes fémi­nistes ont depuis long­temps montré la néces­sité et la fécon­dité d’opérer une relec­ture cri­tique des tra­vaux socio­lo­giques accom­plis par des hommes : les théo­ries et les impen­sés de Lévi-Strauss et Freud ont permis à Gayle Rubin de fonder une cri­tique de l’économie poli­tique du sexe [1] ; Nicole-Claude Mathieu, à partir des textes de Maurice Godelier et de Pierre Bourdieu, a mis en évi­dence l’androcentrisme de ceux-là mêmes qui s’attachent à ana­ly­ser les rap­ports sociaux entre femmes et hommes [2]. Cette entre­prise fon­da­trice est pro­lon­gée et sys­té­ma­ti­sée par l’ouvrage col­lec­tif récem­ment paru, Sous les sciences sociales, le genre. Celui-ci pro­pose des relec­tures cri­tiques (faites dans leur grande majo­rité par des femmes) des tra­vaux de socio­logues, d’anthropologues et d’historiens (tous des hommes, à l’exception d’Hannah Arendt).

Travail socio­lo­gique et point de vue sexué

« À partir de quel moment, de quels élé­ments, de quels objets, la ques­tion de la défi­ni­tion et/​ou de l’opposition du mas­cu­lin et du fémi­nin appa­raît-elle dans le che­mi­ne­ment intel­lec­tuel des auteurs rete­nus ? À quel moment la ques­tion du genre affleure-t-elle et a-t-elle une influence sur l’œuvre, par­fois sans être trai­tée en tant que telle ? » (p. 10). C’est à partir d’une telle grille d’analyse que les pro­duc­tions mas­cu­lines sont ques­tion­nées. L’ouvrage n’a pas pour ambi­tion de dénon­cer le sexisme de tel auteur ou de telle théo­rie, mais de mon­trer com­ment le genre tra­vaille la pro­duc­tion intel­lec­tuelle en sciences sociales, que celles-ci le thé­ma­tisent expli­ci­te­ment ou non.

Le livre met donc à l’épreuve l’hypothèse selon laquelle le tra­vail socio­lo­gique est lar­ge­ment tri­bu­taire d’un point de vue mas­cu­lin. Le terme ren­voie aux manières de voir mais aussi aux expé­riences mas­cu­lines : ce point de vue est une posi­tion dans les rap­ports sociaux qui déter­mine pour une part le tra­vail intel­lec­tuel. Il est éga­le­ment dépen­dant d’une divi­sion sexuée du tra­vail, y com­pris théo­rique, qui a plu­sieurs dimen­sions. Elle rend d’abord les hommes dis­po­nibles au tra­vail de théo­ri­sa­tion. Élaborée d’un point de vue mas­cu­lin qui n’apparaît pas comme tel, cette théo­ri­sa­tion prend sou­vent la forme d’une occul­ta­tion des rap­ports sociaux de sexe, à tra­vers l’universalisation de ce point de vue mas­cu­lin. Cette uni­ver­sa­li­sa­tion conduit enfin à négli­ger les expé­riences et les points de vue fémi­nins, en par­ti­cu­lier en ce que la situa­tion d’oppression leur confère de spé­ci­fique. Invisibilisation des points de vue sexués par un point de vue mas­cu­lin qui se pose comme neutre ; mise à l’écart des faits qui remettent en cause cette neu­tra­lité : les acquis des tra­vaux de Colette Guillaumin [3] et de Nicole-Claude Mathieu sont ici déci­sifs.

Divisé en six par­ties thé­ma­tiques (Structures, struc­tu­ra­tions, pra­tiques ; Acteurs, savoirs, régimes d’action ; inter­ac­tions et pro­duc­tion de l’ordre social ; Classes sociales ; Progrès, ratio­na­lité, dyna­miques de l’Occident ; Critique de la moder­nité), l’ouvrage regroupe des articles qui lisent donc les grands hommes des sciences sociales avec les lunettes du genre. Son enjeu prin­ci­pal n’est cepen­dant pas d’opposer à un aveu­gle­ment mas­cu­lin la clair­voyance des domi­nées. Il s’agit plutôt de dis­sé­quer les moda­li­tés d’évitement et de prise en compte des rap­ports sociaux de sexe au sein de sciences sociales qua­li­fiées par les auteures de « nor­mâles ». Sans pré­tendre être exhaus­tif ni rendre compte de la richesse des ana­lyses, on peut en déga­ger quatre.

Un tra­vail d’invisibilisation

La ques­tion de l’invisibilisation, c’est-à-dire l’absence de prise en compte des dif­fé­rences sexuées, est cen­trale. Elle montre en effet que la ques­tion du point de vue sexué est une ques­tion théo­rique et poli­tique. L’élaboration de théo­ries de la société à partir d’un point de vue mas­cu­lin ne repose pas seule­ment sur un aveu­gle­ment. La plu­part des savants, dans l’écriture et la théo­rie, minore la spé­ci­fi­cité du point de vue fémi­nin, et de ce fait celle du point de vue mas­cu­lin. Le tra­vail socio­lo­gique prend alors sens dans un espace de lutte dont l’égalité des sexes et la recon­nais­sance de l’oppression fémi­nine sont les enjeux.

Isabelle Clair montre ainsi, dans une lec­ture serrée d’Outsiders, com­ment Howard Becker choi­sit d’effacer les effets spé­ci­fiques des posi­tions de genre dans sa théo­rie de la déviance, malgré des maté­riaux qui lui auraient permis de les prendre plei­ne­ment en compte. Elle pose la ques­tion de savoir si la volonté socio­lo­gique de mettre à dis­tance les valeurs est tenable, « alors même que [le champ socio­lo­gique] est sans cesse tra­versé, dans ses objets et sa démarche scien­ti­fique, par les luttes fémi­nistes et anti­fé­mi­nistes » (p. 300). Fatiha Talahite pose une ques­tion sem­blable à la socio­lo­gie de Luc Boltanski. On ne peut repro­cher à un projet socio­lo­gique de ne pas prendre pour centre les rap­ports sociaux de sexe, ou même les rap­ports de pou­voir en géné­ral. Cependant, dans un moment his­to­rique où les luttes fémi­nistes reven­diquent une auto­no­mie par rap­port aux luttes de classe, où cer­tains objets comme l’avortement sont direc­te­ment tri­bu­taires de ces luttes, la place secon­daire accor­dée aux rap­ports de genre ne peut pas être ano­dine.

Ce tra­vail d’invisibilisation appa­raît éga­le­ment dans les modes de construc­tion théo­rique du sujet femme. Les femmes ne sont pas seule­ment des acteurs socio­lo­giques dont la posi­tion spé­ci­fique est niée, elles sont éga­le­ment des objets théo­riques. Revenant sur Lévi-Strauss, Martine Gestin et Nicole-Claude Mathieu sou­lignent que pour l’anthropologue, la consti­tu­tion des femmes en objets d’échange est au fon­de­ment de la Culture. Le fonc­tion­ne­ment de la pensée sym­bo­lique et sa théo­ri­sa­tion sont des opé­ra­tions mas­cu­lines qui passent par la consti­tu­tion théo­rique des femmes en signes échan­gés. Cependant, puisque les femmes sont, de l’aveu même de Lévi-Strauss, tout de même des per­sonnes, les auteures se demandent avec ironie s’il faut sup­po­ser que « ce qui leur a permis d’accéder à la pensée sym­bo­lique était leur sens pro­fon­dé­ment socio­lo­gique d’être échan­gées » (p. 67). Dans le tra­vail théo­rique dont l’objectif est d’analyser la consti­tu­tion de la Culture, cette consti­tu­tion est celle d’un groupe mas­cu­lin, les femmes n’apparaissant pas comme un groupe social mais comme objets d’échange entre hommes.

Dans l’intimité des grands hommes

Les expé­riences et les posi­tions mas­cu­lines des socio­logues déter­minent leur pro­duc­tion théo­rique. Celle-ci est sou­vent ins­crite dans l’histoire, et on peut sou­li­gner que cer­tains auteurs sont tri­bu­taires des pré­sup­po­sés « de leur temps ». Roland Pfefferkorn montre ainsi l’incapacité de Durkheim, malgré un inté­rêt affi­ché pour « les rap­ports des sexes », à penser ceux-ci hors d’une cel­lule fami­liale, hors d’une dif­fé­rence natu­relle entre hommes et femmes, assi­gnées à leur fonc­tion mater­nelle. Cependant la socio­lo­gie n’est pas seule­ment la chambre d’écho de l’organisation des rap­ports entre les sexes, elle est tri­bu­taire des évo­lu­tions de ceux-ci, y com­pris dans les rela­tions intimes des savants. Le tra­vail socio­lo­gique n’est pas seule­ment le reflet des pré­sup­po­sés à propos des sexes, il est contem­po­rain des remises en cause de la divi­sion sexuée du tra­vail. Ces résis­tances fémi­nistes ne sont pas sans inci­dence sur les vies des intel­lec­tuels.

Pascale Molinier montre par exemple com­ment les concep­tions que se fait Auguste Comte des rap­ports entre hommes et femmes sont tri­bu­taires de sa vie affec­tive, com­ment ses choix intel­lec­tuels sont influen­cés par et déter­minent sa bio­gra­phie amou­reuse. Ses rela­tions avec Caroline Massin et Clotilde de Vaux témoignent d’un attrait pour des femmes qui refu­saient le rôle passif qui leur était assi­gné, ce qui se tra­duit dans son tra­vail par la recon­nais­sance d’une supé­rio­rité sociale et morale des femmes. Comte sou­ligne pour­tant dans son œuvre que cette supé­rio­rité doit néan­moins les conduire à recon­naître la néces­sité de se subor­don­ner aux hommes, ce que les com­pagnes du socio­logue n’ont pas tou­jours eu l’intelligence et le bon goût de faire. L’expérience de Comte est celle « d’un intel­lec­tuel qui, sin­gu­liè­re­ment, aimait les femmes intel­li­gentes sans tou­te­fois en sup­por­ter la concur­rence » (p. 29). Plus géné­ra­le­ment, cette concur­rence fémi­nine semble être un élé­ment fon­da­men­tal : elle est le contexte dans lequel s’élabore la socio­lo­gie, celui d’une remise en cause d’une posi­tion savante mas­cu­line et d’une divi­sion du tra­vail dans laquelle la femme assiste le grand homme et rend pos­sible et pen­sable le tra­vail théo­rique.

Des ten­ta­tives de prise en compte

L’émergence pro­gres­sive et par à-coups de l’importance de la dimen­sion sexuée des rap­ports sociaux dans le champ socio­lo­gique et poli­tique amène cer­tains auteurs à les inté­grer dans leurs tra­vaux. Les entre­prises qui mettent au centre de leur ana­lyse les rap­ports de pou­voir peuvent dif­fi­ci­le­ment l’éviter, mais cette prise en compte est sou­vent ambi­guë : Anne-Marie Devreux ana­lyse par exemple la « luci­dité aveu­glée » de Pierre Bourdieu. Estelle Ferrarese montre com­ment, dans un effort de dis­cus­sion, Jürgen Habermas sur­monte pro­gres­si­ve­ment sa cécité vis-à-vis de la dimen­sion sexuée de la consti­tu­tion de l’espace public, théo­rie qui tend à la fois à exclure les femmes d’une sphère publique où elles étaient pré­sentes de fait, et à passer sous silence les impli­ca­tions de la consti­tu­tion d’un espace mas­cu­lin perçu comme le sym­bole de la moder­nité. La prise en compte des théo­ries fémi­nistes le conduit à cor­ri­ger ses tra­vaux anté­rieurs à partir des phé­no­mènes d’exclusion des femmes, et à dis­cu­ter avec les théo­ri­ciennes du care dans l’élaboration d’une phi­lo­so­phie morale.

Ces prises en compte ne sont pas néces­sai­re­ment des amé­na­ge­ments théo­riques à la marge. Chez Garfinkel et Goffman en par­ti­cu­lier, la ques­tion du genre est cen­trale. Danielle Chabaud-Rychter montre com­ment le pre­mier, à partir du cas d’Agnès, qui pos­sède des attri­buts fémi­nins et un sexe mas­cu­lin, expli­cite les méthodes par les­quelles se construit l’ordre natu­rel du genre. Pour Goffman les mises en scène de la mas­cu­li­nité et de la fémi­nité sont un élé­ment fon­da­men­tal de la subor­di­na­tion des femmes et consti­tuent des rap­pels à l’ordre constants. Même si ces tra­vaux ne remettent pas en cause la bipar­ti­tion sexuée du social, Azadeh Kian sou­ligne leur uti­lité pour les études fémi­nistes : Judith Butler et Claude Zaidman notam­ment les consti­tuent en outils des­crip­tifs puis­sants qui ouvrent une poli­ti­sa­tion des expé­riences fémi­nines.

La voie de la ban­dita : les concepts contre les grands hommes

Ce sont ces usages qui per­mettent de penser une der­nière moda­lité du rap­port au genre dans les sciences sociales. Celle-ci ne se situe pas au niveau des savants et de leur expé­rience sexuée, mais au niveau de leurs œuvres qui sont aussi des boîtes à outils fémi­nistes. Les coor­di­na­trices de l’ouvrage, à la suite d’Iris M. Young, le sou­lignent dans l’introduction : il ne s’agit pas de faire table rase mais de suivre la voie de la ban­dita, celle « d’une hors-la-loi intel­lec­tuelle qui déva­lise les phi­lo­sophes mas­cu­lins des concepts qu’elles trouvent utiles, lais­sant der­rière elle tout le reste » (p. 23). Plusieurs contri­bu­tions illus­trent cette pra­tique théo­rique de bri­gan­dage, qui actua­lise les poten­tia­li­tés de cer­tains concepts dans le domaine des rap­ports sociaux de sexe, mais qui tend éga­le­ment à désta­bi­li­ser la théo­rie ini­tiale.

Certaines contri­bu­tions montrent que des tra­vaux se prêtent par­ti­cu­liè­re­ment à des usages fémi­nistes. Présenté par Adele E. Clarke, le tra­vail d’Anselm Strauss, avec les concepts de tra­vail d’articulation (les efforts de négo­cia­tions effec­tués au cours des inter­ac­tions), de tra­vail invi­sible, de tra­vail sen­ti­men­tal ont été des outils féconds dans les recherches fémi­nistes. La dimen­sion empi­rique du tra­vail socio­lo­gique selon Strauss, et la per­ti­nence de cer­tains concepts per­mettent de dépas­ser les limites qu’il a lui-même fixées à son tra­vail.

D’autres contri­bu­tions ouvrent des pistes qui doivent encore être explo­rées. Ilana Löwy montre com­ment le tra­vail de Carlo Ginzburg, malgré une absence d’intérêt expli­cite pour le genre, ouvre des pers­pec­tives pour l’histoire des femmes : l’importance de remettre en cause l’histoire offi­cielle pour saisir celles et ceux qu’elle invi­si­bi­lise, d’identifier les rap­ports entre connais­sances hautes et basses, les savoirs non for­ma­li­sés sont des outils dont le fémi­nisme peut s’emparer, et qui font d’ailleurs écho à cer­tains tra­vaux fémi­nistes. Finalement, l’ouvrage illustre les béné­fices cri­tiques et créa­teurs de ces opé­ra­tions de bri­gan­dages, qui montrent que si l’élaboration théo­rique est liée à une posi­tion sexuée dans l’espace social, celle-ci n’en déter­mine pas pour autant les usages qui peuvent être faits des concepts socio­lo­giques éla­bo­rés par des hommes.

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