L’effondrement de la bulle financière

Par Mis en ligne le 16 juillet 2010

Une nou­velle ver­sion de la légende du « coup de poi­gnard dans le dos »2 cir­cule : « notre » éco­no­mie aurait été la vic­time de l’avidité sans borne d’une poi­gnée de ban­quiers et de spé­cu­la­teurs. Gavés d’argent bon marché par la Banque Centrale Américaine et sou­te­nus par des hommes poli­tiques irres­pon­sables, ils auraient mené le monde au bord du gouffre tandis que les « hon­nêtes gens » seraient les din­dons de la farce, comme toujours.

Rien n’est objec­ti­ve­ment aussi faux et idéo­lo­gi­que­ment dan­ge­reux que ce tableau repro­duit à l’envi dans l’opinion publique. C’est tout le contraire. Ce n’est pas l’essor énorme des mar­chés finan­ciers qui cause la détresse actuelle. Il n’était lui-même pas une cause mais une consé­quence, une manoeuvre d’évitement visant à esqui­ver la bien réelle crise sous-jacente à laquelle la société capi­ta­liste était contrainte de se confron­ter depuis les années 1970.

C’était la fin du boom d’après-guerre, et de la longue période de crois­sance éco­no­mique rendue pos­sible par la géné­ra­li­sa­tion des modes de pro­duc­tion indus­triels et leur expan­sion dans de nou­veaux sec­teurs tels que la pro­duc­tion auto­mo­bile. Dans les années 1950 et 60, la pro­duc­tion de masse de mar­chan­dises exi­geait une quan­tité consi­dé­rable de main-d’oeuvre sup­plé­men­taire, une main-d’oeuvre deve­nant ainsi capable d’attirer les salaires et les moyens de sub­sis­tance néces­saires pour conti­nuer à consom­mer en masse ces mar­chan­dises. Depuis, la ratio­na­li­sa­tion géné­ra­li­sée des prin­ci­paux sec­teurs de pro­duc­tion, tour­nés vers le marché mon­dial, a sub­sti­tué l’automatisation à la main-d’oeuvre. Elle a ainsi détruit les bases de ce méca­nisme « for­diste » et avec lui, la pos­si­bi­lité d’un renou­vel­le­ment de la crois­sance portée par l’économie réelle. La crise capi­ta­liste, dans sa forme clas­sique, a laissé la place à une crise encore plus fon­da­men­tale dans laquelle c’est la via­bi­lité-même du tra­vail qui prend le dessus.

L’être humain « superflu »

L’absurdité totale du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste est mise en évi­dence par la contra­dic­tion entre l’immense bond en avant dans la pro­duc­ti­vité sus­cité par la « révo­lu­tion micro­élec­tro­nique » et le fait que ce « pro­grès » est très loin d’avoir entraîné une amé­lio­ra­tion pour tous du niveau et de la qua­lité de la vie. Bien au contraire, le tra­vail a été inten­si­fié, sa cadence accé­lé­rée et la pres­sion du ren­de­ment encore accrue. Partout dans le monde, des per­sonnes tou­jours plus nom­breuses doivent vendre leur force de tra­vail aux pires condi­tions. De toute façon, à l’aune du niveau de pro­duc­ti­vité en vigueur, leur force de tra­vail sera sys­té­ma­ti­que­ment dévalorisée.

Mais c’est aussi une contra­dic­tion du capi­ta­lisme qu’en deve­nant « trop pro­duc­tif », il sape ses propres fon­da­tions. Car une société fondée sur l’exploitation de la force de tra­vail humaine touche à ses limites struc­tu­relles, quand de plus en plus, elle rend cette force de tra­vail super­flue. Depuis plus de trente ans, la dyna­mique de l’économie mon­diale est entre­te­nue grâce à l’envolée tou­jours crois­sante de la spé­cu­la­tion et du crédit (ce que Marx appelle le « capi­tal fictif »). Si le capi­tal est détourné vers les mar­chés finan­ciers, c’est que l’économie réelle n’offre plus de pos­si­bi­lité suf­fi­sante d’investissement. Pour cou­vrir leur budget, les Etats se sont endet­tés et de plus en plus de gens ont financé leur consom­ma­tion, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, par l’emprunt. Ainsi, la sphère finan­cière est deve­nue le sec­teur sur lequel s’appuie le marché mon­dial et le moteur de la crois­sance capi­ta­liste. La « bonne » éco­no­mie réelle n’a donc pas été sou­mise par la « mau­vaise » sphère finan­cière, au contraire, elle ne pou­vait plus briller que comme son acces­soire. Tant le « miracle éco­no­mique chi­nois » que « l’Allemagne, cham­pionne du monde d’exportation » auraient été impos­sibles sans l’existence au niveau mon­dial de l’énorme cir­cuit d’endettement, avec les Etats-Unis comme figure centrale.

État d’urgence et stagflation

Aujourd’hui, ces méthodes pour retar­der un effon­dre­ment éven­tuel ont atteint leurs limites. Mais il n’y a vrai­ment pas de quoi pavoi­ser. Les consé­quences seront extrê­me­ment dra­ma­tiques. Car l’interaction entre la crise éco­no­mique et la déva­lo­ri­sa­tion, dont le poten­tiel s’est accu­mulé ces der­nières trente années, explose aujourd’hui dans toute sa puis­sance. Et la poli­tique peut tout au plus influer sur le rythme et amé­na­ger le cours de ce pro­ces­sus. Fondamentalement, elle ne peut pas l’arrêter. Soit les cen­taines de mil­liards des « plans de sau­ve­tage » par­ti­ront en fumée et la crise se réper­cu­tera sur « l’économie réelle », avec des consé­quences catas­tro­phiques, soit ils par­vien­dront à arrê­ter encore une fois ce « train fou », pro­vo­quant une aug­men­ta­tion exor­bi­tante de l’endettement des Etats, avant un nouvel effon­dre­ment, encore plus massif. Le retour de la « stag­fla­tion » (infla­tion galo­pante com­bi­née à une réces­sion simul­ta­née) pointe déjà à l’horizon, et à un niveau bien plus élevé que dans les années 1970.

Les der­nières décen­nies ont déjà vu une pres­sion mas­sive de réduc­tion des salaires, des condi­tions de tra­vail tou­jours plus pré­ca­ri­sées, et la pri­va­ti­sa­tion de larges pans du sec­teur public. La crise actuelle signi­fie qu’à un degré encore jamais ima­giné, une part tou­jours crois­sante de l’humanité sera désor­mais consi­dé­rée tout sim­ple­ment comme « super­flue ». Le « nou­veau rôle de l’Etat », mantra tant invo­qué, n’a pas la moindre chance de recréer le « capi­ta­lisme pro­vi­dence » des années 1960, avec son plein emploi et sa hausse conti­nue du niveau de vie. Ce qu’il augure plutôt, c’est la ges­tion de poli­tiques d’exclusion sociale, racistes et natio­na­listes. Le retour de la « régu­la­tion » et du « capi­ta­lisme d’Etat » n’est conce­vable que sous la forme d’une ges­tion de crise, auto­ri­taire et répressive.

Le monde est trop riche pour le capitalisme

La crise finan­cière actuelle marque un tour­nant dans l’histoire du « capi­tal fictif » : la crise sous-jacente du capi­ta­lisme, qui se des­si­nait déjà dans les années 1970, atteint un nou­veau degré. Ce à quoi nous assis­tons n’est pas seule­ment la crise du « sys­tème anglo-saxon », branche par­ti­cu­lière du « néo­li­bé­ra­lisme », comme il est dit par­tout en fai­sant appel à un res­sen­ti­ment anti­amé­ri­cain aux conno­ta­tions anti­sé­mites indu­bi­tables. Ce qui est aujourd’hui mani­feste, au contraire, c’est que le monde est depuis long­temps trop riche pour la mes­qui­ne­rie du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste ; que la société est vouée à se dés­in­té­grer, à se bar­ba­ri­ser et à s’enfoncer dans la misère, la vio­lence et l’irrationalisme, si on ne réus­sit pas à en venir à bout.

Ce ne sont pas les « spé­cu­la­teurs » ou les mar­chés finan­ciers qui sont le pro­blème, mais l’absurdité totale d’une société pour laquelle la richesse est seule­ment le sous-pro­duit d’une valo­ri­sa­tion réus­sie, réelle ou fic­tive, du capi­tal. Un retour à un capi­ta­lisme appa­rem­ment solide, fondé sur la mobi­li­sa­tion des immenses armées du tra­vail, n’est ni pos­sible ni désirable.

Chaque sacri­fice exigé de nous pour per­pé­tuer la dyna­mique (auto)destructive de ce mode de vie et de pro­duc­tion absurde, est une moque­rie obs­cène vis-à-vis de la qua­lité de vie qui est depuis long­temps pos­sible dans une société débar­ras­sée de la pro­duc­tion mar­chande, de l’argent et de l’Etat. Avec la crise actuelle, c’est la ques­tion du sys­tème lui-même qui est fina­le­ment posée.

Il serait temps d’y répondre.

Groupe Krisis http://​www​.krisis​.org

Notes :

1 Jeu de mots du titre de l’article, signi­fie for­ma­tion accé­lé­rée et évo­lu­tion du crash

2 La « légende du coup de poi­gnard dans le dos » est une idée répan­due en Allemagne dès novembre 1918 et entre­te­nue pen­dant toute la répu­blique de Weimar selon laquelle l’armée alle­mande n’avait pas été vain­cue sur le champ de bataille, mais qu’elle avait été trahie par les milieux de gauche, abat­tue par un « coup de poi­gnard dans le dos » asséné par la révo­lu­tion de novembre 1918. Cette légende, qui expli­quait la défaite a été lar­ge­ment pro­pa­gée par les milieux d’extrême droite (note tirée de Wikipédia).

Une nou­velle ver­sion de la légende du » coup de poi­gnard dans le dos « , cir­cule : « notre » éco­no­mie aurait été la vic­time de l’avidité sans borne d’une poi­gnée de ban­quiers et de spé­cu­la­teurs. Gavés d’argent bon marché par la Banque Centrale Américaine et sou­te­nus par des hommes poli­tiques irres­pon­sables, ils auraient mené le monde au bord du gouffre tandis que les « hon­nêtes gens » seraient les din­dons de la farce, comme toujours.

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