Syndicalisme : Institution ou mouvement

Le numérique et ses appropriations syndicales

Avenues à explorer

Par Mis en ligne le 17 avril 2019

Dès sa genèse, le réseau Internet a été investi d’espoirs de grande enver­gure, notam­ment à l’égard de la démo­cra­tie qui en sor­ti­rait renou­ve­lée. Sa struc­ture décen­tra­li­sée et ouverte, annon­çait-on, per­met­trait d’éviter le contrôle de quelques grandes orga­ni­sa­tions sur la cir­cu­la­tion de l’information. Il don­ne­rait une plus grande voix au public, qui en vien­drait à quit­ter une pos­ture de récep­tion du contenu média­tique pour entrer dans une dyna­mique plus par­ti­ci­pa­tive.

Il est vrai que la manière dont Internet a été conçu a ouvert la voie à des avan­cées signi­fi­ca­tives sur le plan de la démo­cra­ti­sa­tion des com­mu­ni­ca­tions de masse. Cependant, la période actuelle montre bien qu’on aurait tort de tenir ces ouver­tures pour acquises : celles-ci ne sont d’aucune manière ins­crites de façon per­ma­nente dans le réseau. Comme le démontre le juriste état­su­nien Tim Wu dans son excellent livre The Master Switch[2], la plu­part des médias de com­mu­ni­ca­tion qui ont émergé depuis la deuxième moitié du XIXe siècle se sont d’abord déve­lop­pés de manière ouverte et libre, et étaient l’objet d’espoirs consi­dé­rables de rap­pro­che­ment des peuples et d’approfondissement de la démo­cra­tie. C’est notam­ment le cas du télé­graphe, du télé­phone, de la radio et même de la télé­vi­sion câblée. Cependant, Wu montre aussi que tous ces médias se sont pro­gres­si­ve­ment cen­tra­li­sés et refer­més (entre autres en raison d’une concen­tra­tion éco­no­mique) et n’ont donc pas réa­lisé l’utopie com­mu­nau­taire qu’ils annon­çaient.

Est-ce à dire que les espoirs inves­tis dans le « réseau des réseaux » n’étaient que chi­mé­riques ? En fait, cela vient sur­tout mettre en évi­dence que les poten­tia­li­tés démo­cra­ti­santes des médias ne viennent pas s’imposer comme par magie aux socié­tés qui les accueillent, bien au contraire : c’est par la lutte sociale que ces poten­tia­li­tés peuvent deve­nir un tant soit peu effec­tives. En d’autres termes, Internet et le numé­rique sont des outils très mal­léables, qui ouvrent la porte à une appro­pria­tion popu­laire impor­tante, mais cette sou­plesse est très fra­gile. Les risques de cen­tra­li­sa­tion et de contrôle du réseau (sans parler de l’appropriation de ces moyens de com­mu­ni­ca­tion à des fins de har­cè­le­ment, d’intolérance et de haine) sont main­te­nant de plus en plus appa­rents, tant chez les usa­gères et les usa­gers que chez les ana­lystes[3].

Ainsi, de nom­breux modes de com­mu­ni­ca­tion sont pos­sibles avec un même médium, sui­vant une variété de concep­tions poli­tiques. Internet n’est pas une force auto­ma­tique de démo­cra­ti­sa­tion, pas plus qu’il n’est par nature un ins­tru­ment de sur­veillance ou de contrôle. Si on sou­haite se pen­cher sur l’utilisation du poten­tiel du numé­rique dans le mou­ve­ment syn­di­cal, il faut donc recon­naitre d’emblée qu’il y a non pas une, mais plu­sieurs appro­pria­tions pos­sibles, qui découlent sou­vent d’une variété d’approches poli­tiques du syn­di­ca­lisme dans son ensemble. Cet article a pour objec­tif d’offrir un tour d’horizon de quelques pos­si­bi­li­tés et écueils com­mu­ni­ca­tion­nels qui se pré­sentent au mou­ve­ment syn­di­cal – tant au niveau natio­nal que pour les syn­di­cats ou les mili­tantes et les mili­tants qui sou­haitent s’organiser de manière auto­nome et déve­lop­per leurs propres ana­lyses et cam­pagnes. Nécessairement, ce pano­rama sera incom­plet et n’aspire pas à l’exhaustivité. Je sou­haite sur­tout démon­trer que les appro­pria­tions syn­di­cales des pos­si­bi­li­tés ouvertes par Internet découlent direc­te­ment de la dyna­mique poli­tique déjà pré­sente de manière géné­rale au sein des orga­ni­sa­tions syn­di­cales.

Communications et poli­tique

Pour tout mou­ve­ment social, les com­mu­ni­ca­tions jouent un rôle cen­tral, et le numé­rique n’amène ici rien de nou­veau (qu’on pense sim­ple­ment au rôle des jour­naux ouvriers au XIXe et au XXe siècle, par exemple[4]). Ce qui s’est peut-être accru avec le numé­rique, c’est l’importance poli­tique des com­mu­ni­ca­tions au sein des mou­ve­ments. Qui com­mu­nique ? Quelles sont les déci­sions sur les­quelles s’appuie le choix du contenu dif­fusé ? Comment ce qui par­vien­dra à un plus large public est-il filtré et selon quels cri­tères ? Quel véhi­cule a-t-on choisi pour faire cir­cu­ler l’information ? La dif­fu­sion se fait-elle à sens unique ou y a-t-il dia­logue pos­sible ? Ces ques­tions sont inévi­ta­ble­ment liées à la culture et aux pra­tiques démo­cra­tiques en cours dans une orga­ni­sa­tion syn­di­cale. Explorons quelques exemples concrets pour illus­trer l’importance de ces ques­tions.

Images

Bien sûr, toute cam­pagne de mobi­li­sa­tion com­prend la pro­duc­tion d’images (impri­mées ou non) dans l’optique de mar­quer l’imaginaire et de sus­ci­ter l’engagement. Il faut ici se deman­der à qui cette concep­tion revient-elle : au ser­vice des com­mu­ni­ca­tions de l’organisation syn­di­cale, à une firme externe de com­mu­ni­ca­tion, à des élu-e-s locaux qui savent manier (ou pas) le trai­te­ment de l’image ou à des membres ins­pi­rés sol­li­ci­tés pour l’occasion ? En d’autres termes, dans quelle mesure choi­sit-on de s’appuyer sur le dyna­misme local et sur le carac­tère décen­tra­lisé d’Internet pour pro­duire des outils de com­mu­ni­ca­tion ?

Les images issues du mou­ve­ment de grève sociale des pro­fes­seur-e-s de cégep, le 1er mai 2015, illus­trent les béné­fices poten­tiels d’une approche plus par­ti­ci­pa­tive. Dans les semaines pré­cé­dant la grève, Julie Dionne, alors à l’exécutif du Syndicat du per­son­nel ensei­gnant du cégep de Sherbrooke, a pro­duit des gra­phiques très appré­ciés per­met­tant de visua­li­ser l’évolution des votes de grève à tra­vers le réseau des cégeps. En pré­vi­sion de la jour­née, des ensei­gnantes et des ensei­gnants de gra­phisme ont pro­duit de magni­fiques affiches qui ont marqué les profs.

Vidéos

Bien sûr, les mêmes ques­tions se posent à propos des vidéos pro­duites, mais à celles-ci s’en ajoutent d’autres : qui est « mis en scène » dans ces clips ? Choisira-t-on de repro­duire le ton d’un repor­tage télé­visé, avec une sélec­tion des com­men­taires les plus consen­suels de délé­gué-e-s locaux, le tout enrobé de remarques finales ras­su­rantes d’un repré­sen­tant natio­nal ? Les pos­si­bi­li­tés sont pour­tant beau­coup plus vastes ; un clip pro­duit lors des der­nières négo­cia­tions du sec­teur public par le Syndicat Soins infir­miers et cardio-res­pi­ra­toire (SICR CSN) de La Tuque en consti­tue un bel exemple. Pour dénon­cer des offres patro­nales insul­tantes, le syn­di­cat a repris la chan­son We’re not gonna take it de Twisted Sister (en la tra­dui­sant par « On pren­dra jamais ça »). La vidéo se ter­mine par une cathar­tique mise au feu du docu­ment conte­nant les posi­tions patro­nales… À ce jour, la reprise a été vision­née près de 120 000 fois[5]. Un sou­tien finan­cier et logis­tique à des syn­di­cats locaux ou régio­naux pour­rait les amener à pro­duire leurs propres vidéos, plus pro­pices à cir­cu­ler de manière virale en raison de leur ori­gi­na­lité et de leur plus grande authen­ti­cité.

La variété des pro­duc­tions gra­phiques et audio­vi­suelles est direc­te­ment liée à l’attitude que le mou­ve­ment a déve­lop­pée à l’égard d’une parole auto­nome, décen­tra­li­sée et mul­ti­forme. Autrement dit, si la grève étu­diante de 2012 a su mar­quer les esprits par cette foi­son­nante pro­duc­tion visuelle, ce n’est pas parce qu’Internet est « natu­rel­le­ment » libé­ra­teur, mais parce que le mou­ve­ment étu­diant a fait le choix poli­tique d’accueillir l’expression du plus grand nombre, expres­sion qui s’est ensuite vue faci­li­tée par Internet et les médias sociaux[6].

Diffusion en direct

Une autre uti­li­sa­tion poten­tiel­le­ment inté­res­sante de la vidéo pour le mou­ve­ment syn­di­cal est la dif­fu­sion en direct (lives­tream). Celle-ci est déjà uti­li­sée à l’occasion lors de congrès ou confé­rences de cer­taines orga­ni­sa­tions, mais elle n’est pas encore très répan­due : il est rare que des débats de fond soient dif­fu­sés.

On déplore sou­vent que la chose syn­di­cale inté­resse peu les membres. Une dif­fu­sion en direct des échanges devant mener à une prise de posi­tion d’une fédé­ra­tion ou d’une cen­trale syn­di­cale sur des enjeux comme la charte des valeurs ou le salaire mini­mum à 15 dol­lars de l’heure aurait-elle pour effet d’augmenter cet inté­rêt ? La meilleure manière de le savoir est de mener des expé­riences. Ces ini­tia­tives pour­raient inté­res­ser davan­tage les membres au mou­ve­ment en jetant un éclai­rage plus poussé sur la méca­nique concrète des prises de déci­sion, au-delà des comptes-rendus trop sou­vent triom­pha­listes.

Ici aussi, de telles ini­tia­tives impliquent un chan­ge­ment cultu­rel signi­fi­ca­tif à l’intérieur du mou­ve­ment syn­di­cal : la trans­pa­rence y est régu­liè­re­ment perçue comme étant néfaste parce que béné­fi­ciant aux adver­saires (le patron, le gou­ver­ne­ment ou des orga­ni­sa­tions syn­di­cales rivales, selon le cas). Il est vrai que cer­taines dis­cus­sions néces­sitent un degré de secret et qu’il faut choi­sir les occa­sions avec jus­tesse. Cependant, la logique « mili­ta­riste » selon laquelle la trans­pa­rence béné­fi­cie à l’ennemi peut aussi être une manière de limi­ter la mise en lumière des fai­blesses ou contra­dic­tions du mou­ve­ment syn­di­cal, qu’il est sou­vent néces­saire d’exposer si on sou­haite s’y pen­cher col­lec­ti­ve­ment et éven­tuel­le­ment y remé­dier.

Un mou­ve­ment qui dénonce – et à juste titre – les « négo­cia­tions à portes closes » des accords de com­merce inter­na­tio­nal devrait démon­trer par la pra­tique qu’il est pos­sible de faire autre­ment. Durant les négo­cia­tions de conven­tion col­lec­tive, peut-on aller plus loin que la seule publi­ca­tion de bul­le­tins confon­dant sou­vent l’information avec la per­sua­sion, voire l’autopromotion ? Serait-il pos­sible de dif­fu­ser en direct les réunions d’instances syn­di­cales res­treintes, ou même des dis­cus­sions avec la partie patro­nale ? On objec­tera peut-être qu’une trans­pa­rence abso­lue est un vœu pieux et que les dis­cus­sions risquent de se dépla­cer dans les cor­ri­dors plutôt que sous le regard des camé­ras. J’y vois le sophisme de l’homme de paille à l’œuvre : il ne s’agit pas d’obtenir la trans­pa­rence abso­lue, mais davan­tage de trans­pa­rence, tout sim­ple­ment.

Infolettres

À l’heure où le scep­ti­cisme croît à l’égard des algo­rithmes de Facebook et d’autres médias sociaux com­mer­ciaux – et avec raison ![7] –, les info­lettres (ces cour­riels ache­mi­nés aux membres à inter­valles régu­liers) semblent gagner en popu­la­rité dans le mou­ve­ment syn­di­cal, d’autant plus qu’on peut main­te­nant atteindre un niveau élevé de qua­lité visuelle avec peu de qua­li­fi­ca­tions et de moyens.

La prin­ci­pale embuche aux info­lettres est peut-être celle de l’accès aux adresses cour­riel des membres. Dans un milieu de tra­vail où chaque employé-e se voit attri­buer une adresse cour­riel et où la liste est four­nie au syn­di­cat, l’infolettre est une manière très com­mode de rejoindre l’ensemble des membres. Mais de nom­breux syn­di­cats n’ont pas accès à cette res­source[8]. Compte tenu de l’importance du cour­riel à des fins d’organisation syn­di­cale, cela ne devrait-il pas être une lutte prio­ri­taire, dans le cadre d’une réforme du code du tra­vail par exemple ?

En atten­dant, serait-il pos­sible de four­nir une adresse cour­riel aux membres par le biais de ser­veurs syn­di­caux auto­nomes ? Alors que la sur­veillance des com­mu­ni­ca­tions numé­riques est un enjeu de plus en plus connu, cette option a l’avantage de donner une plus grande sécu­rité aux membres qui craignent que l’employeur lise leurs cour­riels (bien que les com­mu­ni­ca­tions syn­di­cales devraient pou­voir être confi­den­tielles et pro­té­gées par le droit d’association). Cependant, cette adresse risque d’être beau­coup moins uti­li­sée par les membres que leur adresse prin­ci­pale, ce qui peut ralen­tir les com­mu­ni­ca­tions.

Forums de dis­cus­sion

Encore peu uti­li­sés à des fins syn­di­cales au début des années 2010, les groupes Facebook ont for­te­ment gagné en popu­la­rité à la suite de la grève étu­diante de 2012, ainsi que dans le contexte de la lutte aux poli­tiques aus­té­ri­taires du gou­ver­ne­ment Couillard et des négo­cia­tions du sec­teur public de 2015. Il faut recon­naitre que Facebook com­porte de nom­breux avan­tages à des fins orga­ni­sa­tion­nelles : d’abord, son uti­li­sa­tion est très répan­due, ce qui permet de rejoindre beau­coup de membres dans leur quo­ti­dien, sans parler de la popu­la­tion en géné­ral. De plus, la créa­tion de groupes de dis­cus­sion, tant pour un syn­di­cat ou une fédé­ra­tion que pour un regrou­pe­ment auto­nome ou para­syn­di­cal, y est très facile. Il y a par ailleurs de nom­breux élé­ments pro­blé­ma­tiques autour de l’utilisation de Facebook qui ne doivent pas être négli­gés.

Une pre­mière série d’enjeux découle de la nature capi­ta­liste de ce réseau. Les médias sociaux com­mer­ciaux aiment affir­mer que leurs algo­rithmes sélec­tionnent les publi­ca­tions sur la base de nos pré­fé­rences indi­vi­duelles, pour nous offrir un contenu taillé « sur mesure ». En réa­lité, la sélec­tion a sur­tout pour objec­tif de déve­lop­per le carac­tère addic­tif du média social : il s’agit de faire reve­nir l’internaute le plus sou­vent pos­sible dans son enclos et de le garder le plus long­temps pos­sible, de manière à le – ou la – rendre dis­po­nible aux publi­ci­taires. Sur Facebook, par exemple, sont favo­ri­sées les publi­ca­tions qui risquent d’entraîner le plus de « J’aime » et de com­men­taires, mais aussi les plus apai­santes, récon­for­tantes et gra­ti­fiantes, ce qui explique par exemple, qu’à l’été 2014, les vidéos du Ice Bucket Challenge cir­cu­laient plus aisé­ment aux États-Unis que celles des mani­fes­ta­tions dénon­çant l’assassinat par la police de l’Afro-Américain Michael Brown à Ferguson[9].

Plus on a recours à Facebook pour dif­fu­ser nos infor­ma­tions, plus on se plie à une logique média­tique sur laquelle on a peu de prise, et plus on nour­rit une orga­ni­sa­tion qui tend à s’imposer comme agora privée ou espace « public-privé ». Cela pose des pro­blèmes évi­dents en ce qui a trait à la col­lecte de don­nées, mais aussi au pou­voir poli­tique que déve­loppe Facebook. Imaginez un ins­tant que Facebook ferme la page ou le groupe prin­ci­pal de votre orga­ni­sa­tion. Êtes-vous tou­jours capable de rejoindre les mêmes per­sonnes par d’autres moyens ? En Turquie et en Syrie, cette ques­tion n’est pas une expé­rience de pensée, mais une situa­tion réelle : des plaintes de citoyennes et de citoyens favo­rables au régime ont mené à la fer­me­ture de pages d’organisation en faveur d’une plus grande démo­cra­tie[10]. Dans un contexte où des forces into­lé­rantes et hai­neuses prennent de l’expansion, il est néces­saire de réflé­chir à ces éven­tua­li­tés.

Une deuxième série d’enjeux se déploie autour des règles, expli­cites ou impli­cites, entou­rant la dis­cus­sion sur une page ou un groupe Facebook. Dans une ins­tance syn­di­cale (assem­blée, conseil, congrès, etc.), les règles de pro­cé­dure entou­rant l’échange d’idées peuvent elles-mêmes être l’objet de débat : alter­nance homme femme, pre­mier ou deuxième tour de parole, pré­si­dence de la réunion, etc. Il est lar­ge­ment com­pris par les mili­tantes et les mili­tants que ces ques­tions ont une portée poli­tique qui ne doit pas être prise à la légère. Qu’en est-il des règles de pro­cé­dure dans l’espace numé­rique ? Par exemple, le groupe Facebook de l’organisation syn­di­cale est-il « modéré » par des admi­nis­tra­teurs ? Qui sont ces per­sonnes ? Sont-elles rede­vables ? Quels sont les cri­tères selon les­quels les publi­ca­tions sont fil­trées ou les com­men­taires mas­qués ? Se limite-t-on à fil­trer les propos hai­neux ou ferme-t-on aussi la porte aux cri­tiques légi­times de l’organisation ? Ces ques­tions sont hélas très peu sou­le­vées, même si elles sont cen­trales : accep­te­rait-on tout bon­ne­ment qu’un « admi­nis­tra­teur » inconnu puisse fermer à loisir un micro dans une assem­blée sans devoir rendre des comptes aux membres ?

L’analyse des mili­tantes et des mili­tants du logi­ciel libre est ici tout à fait per­ti­nente. Dans une assem­blée comme sur un forum de dis­cus­sion, l’accès au code (qu’il soit infor­ma­tique ou pro­cé­du­ral) est essen­tiel à toute dis­cus­sion véri­ta­ble­ment libre et éclai­rée. Les espaces mis à dis­po­si­tion par les médias sociaux com­mer­ciaux sont très peu flexibles et modu­lables selon les besoins des orga­ni­sa­tions. Notons que des libristes[11] ont mis au point plu­sieurs sys­tèmes ouverts de dis­cus­sion et de prise de déci­sions[12]. Cependant, avec la posi­tion quasi mono­po­lis­tique de Facebook, il est encore dif­fi­cile d’envisager une tran­si­tion vers ce type de pla­te­formes.

Wikis

Les wikis sont des pla­te­formes axées sur la construc­tion col­la­bo­ra­tive de pages Web par le biais de contri­bu­tions mul­tiples et sou­vent béné­voles. Malheureusement, le wiki est le parent pauvre de l’usage mili­tant du numé­rique, à tout le moins au Québec. Pourtant, on peut iden­ti­fier de nom­breuses uti­li­tés à ce type de pages.

Pensons tout d’abord à la mémoire col­lec­tive du mou­ve­ment syn­di­cal. Il existe quelques pages Wikipédia du mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois[13], mais celles-ci sont plutôt som­maires. Il y a là un espace consi­dé­rable à occu­per. Pour ne prendre qu’un exemple, l’historique détaillé des fronts com­muns déployés au cours des der­nières décen­nies lors des négo­cia­tions du sec­teur public reste lar­ge­ment à faire. Quels ont été les gains et les échecs ? Quelle orga­ni­sa­tion a signé une entente en pre­mier ? Qui a résisté à une loi spé­ciale, et com­ment ? Quels étaient les pour­cen­tages d’appui à la grève et aux ententes de prin­cipe dans chaque sec­teur ?

Utiles pour l’archivage du passé, les wikis le sont éga­le­ment pour le pré­sent, notam­ment comme espaces faci­li­tant le tra­vail col­la­bo­ra­tif entre syn­di­cats locaux d’une même fédé­ra­tion ou d’une même région. La mise en commun des res­sources et com­pé­tences déve­lop­pées loca­le­ment peut donner une portée beau­coup plus large à un article d’un bul­le­tin local par­ti­cu­liè­re­ment clair, une affiche per­cu­tante d’invitation à une assem­blée syn­di­cale, une pro­po­si­tion élé­gante ou ins­pi­rante adop­tée par les membres, le dia­po­rama d’une for­ma­tion effi­cace concoc­tée par une ou un délé­gué, une liste de slo­gans créés pour une mani­fes­ta­tion, un ensemble de photos libres de droits… Les pos­si­bi­li­tés sont mul­tiples.

Contrairement aux forums, pro­pices aux com­men­taires intem­pes­tifs et aux invec­tives gra­tuites, les wikis per­mettent géné­ra­le­ment de concen­trer les éner­gies sur des pro­jets d’édification com­mune. Le wiki d’une fédé­ra­tion ou d’un conseil régio­nal pour­rait donner l’occasion de fonc­tion­ner de manière plus hori­zon­tale et décen­tra­li­sée et de raf­fer­mir les liens entre les syn­di­cats locaux, en met­tant en lumière des occa­sions de col­la­bo­ra­tion au quo­ti­dien, entre les ins­tances offi­cielles. En ce sens, de tels espaces pour­raient encou­ra­ger un plus fort déve­lop­pe­ment de l’autonomie des syn­di­cats. Dans le cas de fédé­ra­tions ou de cen­trales dans les­quelles l’information est l’objet d’une cen­tra­li­sa­tion et d’un contrôle impor­tants, de tels espaces de par­tage peuvent s’avérer très pré­cieux.

Quelle(s) appropriation(s) ?

L’appropriation syn­di­cale du numé­rique doit être envi­sa­gée à plu­sieurs niveaux. D’abord, le mou­ve­ment syn­di­cal doit déve­lop­per des posi­tions poli­tiques visant à pro­té­ger le réseau Internet contre la main­mise privée d’Internet, contre la sur­veillance éta­tique et contre le har­cè­le­ment et les vio­lences racistes, sexistes et homo­phobes qui prennent de l’expansion. La pro­mo­tion d’un réseau plei­ne­ment contrôlé par la popu­la­tion implique un tra­vail impor­tant d’organisation et de créa­tion de liens avec les mou­ve­ments qui tra­vaillent sur ces ques­tions. Il s’agit là d’un vaste chan­tier, qui demande aussi une ana­lyse plus pous­sée des pos­si­bi­li­tés offertes par le réseau, non seule­ment pour le mou­ve­ment syn­di­cal, mais pour les mou­ve­ments sociaux en géné­ral et la société dans son ensemble[14].

Mais on peut éga­le­ment se deman­der en quoi le numé­rique peut consti­tuer un ins­tru­ment inté­res­sant en vue de l’appropriation ou de la réap­pro­pria­tion du mou­ve­ment syn­di­cal par les membres eux-mêmes. En d’autres termes, il ne s’agit pas seule­ment d’amener le mou­ve­ment syn­di­cal à inves­tir les enjeux poli­tiques autour du numé­rique, mais de savoir mettre à contri­bu­tion les élé­ments les plus démo­cra­ti­sants du réseau Internet pour faci­li­ter la tâche de celles et ceux qui sou­haitent un mou­ve­ment syn­di­cal com­ba­tif et for­te­ment démo­cra­tique. Comprise en ce sens, la lutte pour une appro­pria­tion démo­cra­tique des com­mu­ni­ca­tions numé­riques n’est qu’un volet d’une bataille pour une réap­pro­pria­tion par les membres de leurs propres struc­tures syn­di­cales.

Par exemple, il est évident que la pro­duc­tion auto­nome de maté­riel de com­mu­ni­ca­tion par des mili­tantes et des mili­tants et des syn­di­cats locaux pose de nom­breuses ques­tions sur le plan juri­dique, dans un contexte de judi­cia­ri­sa­tion des acti­vi­tés syn­di­cales (atteinte à la répu­ta­tion du patron, man­que­ment au « devoir de loyauté », etc.). Or, la réponse à de tels pro­blèmes ne doit pas mener à une dépos­ses­sion des membres de leurs moyens de com­mu­ni­ca­tion, mais être orien­tée de manière à leur donner les outils néces­saires pour une prise de déci­sion éclai­rée. Dans l’espace numé­rique comme dans l’espace phy­sique, c’est par des actions poli­tiques (actions directes, déso­béis­sance, etc.) qu’on peut lutter effi­ca­ce­ment contre la judi­cia­ri­sa­tion et faire bouger le droit. Encore une fois, c’est l’approche poli­tique qu’on déve­loppe autour du numé­rique qui doit se trou­ver au cœur des réflexions.

Bien sûr, Internet n’est pas une solu­tion magique et ne dis­pose aucu­ne­ment des échanges, débats et prises de déci­sion effec­tuées en per­sonne, que ce soit autour de la machine à café ou en assem­blée. La socio­logue turco-amé­ri­caine Zeynep Tufekci sou­tient que si les médias sociaux ont gran­de­ment faci­lité l’organisation d’événements mas­sifs, ils ont eu l’effet para­doxal d’amener à négli­ger les béné­fices qu’avaient les mobi­li­sa­tions « à l’ancienne », plus ardues, mais qui per­met­taient un ancrage plus pro­fond et durable du mou­ve­ment dans une com­mu­nauté[15]. Les inter­ac­tions numé­riques et phy­siques ne doivent pas être pen­sées en oppo­si­tion, mais en com­plé­men­ta­rité. L’utilisation des pos­si­bi­li­tés par­ti­ci­pa­tives d’Internet consti­tue un élé­ment, impor­tant certes, mais un élé­ment parmi d’autres, d’une stra­té­gie plus glo­bale de réap­pro­pria­tion démo­cra­tique du mou­ve­ment syn­di­cal.

De même, ces réflexions ne devraient pas non plus nous dis­pen­ser d’étudier de manière cri­tique les stra­té­gies syn­di­cales à l’égard des médias de masse tra­di­tion­nels (for­ma­tage des mes­sages face aux jour­na­listes, publi­cité syn­di­cale, indif­fé­rence à l’égard de la for­ma­tion d’un média grand public de gauche, etc.). Là aussi, l’approche syn­di­cale des com­mu­ni­ca­tions découle de choix poli­tiques plus géné­raux. Gabrielle Brais-Harvey et Simon Tremblay-Pepin vont en ce sens lorsqu’ils sou­tiennent que « le peu de succès en rela­tions publiques chez les syn­di­cats n’est pas seule­ment tri­bu­taire de lacunes en com­mu­ni­ca­tion », mais « le résul­tat de dif­fi­cul­tés plus impor­tantes qui néces­sitent une réflexion en pro­fon­deur du mou­ve­ment syn­di­cal sur ses pra­tiques glo­bales[16]». Les débats sur l’approche du mou­ve­ment syn­di­cal à l’égard des médias, tra­di­tion­nels ou non, sont donc tout à fait en phase avec les autres réflexions ayant actuel­le­ment cours sur les défis à sur­mon­ter pour le syn­di­ca­lisme qué­bé­cois.

Philippe de Grosbois[1]

Notes :

  1. Professeur de socio­lo­gie au Collège Ahuntsic, membre du col­lec­tif de rédac­tion de la revue À bâbord ! Il vient de publier (jan­vier 2018), chez Écosociété, Les batailles d’Internet. Assauts et résis­tances à l’ère du capi­ta­lisme numé­rique.
  2. Tim Wu, The Master Switch. The Rise and Fall of Information Empires, New York, Knopf, 2011.
  3. Voir par exemple Boris Beaude, Les fins d’Internet, Limoges, FYP Éditions, 2014 ; Dominique Cardon, À quoi rêvent les algo­rithmes. Nos vies à l’heure des big data, Paris, Seuil, 2015 ; Benjamin Loveluck, Réseaux, liber­tés et contrôle. Une généa­lo­gie poli­tique d’Internet, Paris, Armand Colin, 2015 ; Astra Taylor, Démocratie.com. Pouvoir, culture et résis­tance à l’ère des géants de la Silicon Valley, Montréal, Lux, 2014.
  4. Pour un his­to­rique inté­res­sant du déve­lop­pe­ment des médias mili­tants tout au long du XXe siècle, voir Dominique Cardon et Fabien Granjon, Médiactivistes, Paris, Presses de Science Po, 2010.
  5. Voir < https://​www​.face​book​.com/​s​a​n​d​r​a​.​t​r​e​m​b​l​a​y​.​9​8​/​v​i​d​e​o​s​/​v​b​.​1​0​0​0​0​0​5​0​1​6​7​7​9​3​3​/​1​2​1​1​4​7​6​6​9​5​5​4​5708/>.
  6. Voir Geneviève Côté et Philippe de Grosbois, « “À qui le web?” Médias sociaux et mobi­li­sa­tions du prin­temps 2012 » et Marie-Claude G. Olivier et Ève Lamoureux, « Artivistes en grève géné­rale illi­mi­tée. “Désolé-e-s de vous déran­ger, on essaye juste de chan­ger le monde” », tous deux dans Marcos Ancelovici et Francis Dupuis-Déri (dir.), Un prin­temps rouge et noir. Regards croi­sés sur la grève étu­diante de 2012, Montréal, Écosociété, 2014 ; Maude Bonenfant, Anthony Glinoer et Martine-Emmanuelle Lapointe, Le prin­temps qué­bé­cois. Une antho­lo­gie, Montréal, Écosociété, 2013.
  7. Voir Cardon, À quoi rêvent les algo­rithmes, op. cit.
  8. La plu­part des asso­cia­tions étu­diantes qué­bé­coises sont aux prises avec le même pro­blème : la Loi sur l’accréditation et le finan­ce­ment des asso­cia­tions d’élèves ou d’étudiants oblige les col­lèges et uni­ver­si­tés à four­nir seule­ment adresses et numé­ros de télé­phone des étu­diantes et étu­diants.
  9. Voir Loveluck, op. cit., p. 254-258.
  10. Voir Jakob Gottschau, Facebookistan, ExpressTV-Produktion, 2015, 58 min.
  11. Ce terme désigne des per­sonnes atta­chées aux valeurs éthiques véhi­cu­lées par le logi­ciel libre et la culture libre en géné­ral (Wikipédia).
  12. Voir Yannick Delbecque, « L’effet hacker sur la démo­cra­tie », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 17, 2017, p. 181-189.
  13. Voir entre autres, « Mouvement ouvrier au Québec » pour une pré­sen­ta­tion géné­rale, ainsi que les pages de la plu­part des cen­trales et fédé­ra­tions actives à l’heure actuelle. On trouve aussi des articles sur les lois spé­ciales 111 (1983) et 43 (2005), ainsi qu’un bref por­trait du Front commun syn­di­cal de 2015, <https://​fr​.wiki​pe​dia​.org>.
  14. L’Université popu­laire des NCS a d’ailleurs abordé la ques­tion de la « révo­lu­tion numé­rique » en août 2017, en par­te­na­riat avec la CSN, </www.cahiersdusocialisme.org/la-revolution-numerique/>. On trou­vera des syn­thèses des ate­liers aux pages 226 à 239 de ce numéro. Voir aussi Yannick Delbecque, « Syndicalisme et infor­ma­tique libre. Une ren­contre pos­sible ? », À bâbord !, n° 63, février-mars 2016, <www​.aba​bord​.org/​S​y​n​d​i​c​a​l​i​s​m​e​-​e​t​-​i​n​f​o​r​m​a​t​i​q​u​e​-​libre>.
  15. Zeynep Tufekci, « After the pro­tests », The New York Times, 20 mars 2014. <https://​www​.nytimes​.com/​2​0​1​4​/​0​3​/​2​0​/​o​p​i​n​i​o​n​/​a​f​t​e​r​-​t​h​e​-​p​r​o​t​e​s​t​s​.html>
  16. Gabrielle Brais-Harvey et Simon Tremblay-Pepin, « Parler au monde : com­ment le fossé média­tique s’est creusé entre les syn­di­cats et le monde ordi­naire », dans Philippe Crevier, Hubert Forcier et Samuel Trépanier (dir.), Renouveler le syn­di­ca­lisme. Pour chan­ger le Québec, Montréal, Écosociété, 2015, p. 55-70. Par ailleurs, la réflexion géné­rale de Brais-Harvey et Tremblay-Pepin n’est pas pensée en termes d’appropriation des médias par les membres, mais de manière à ce que diri­geantes et les diri­geants syn­di­caux et pro­fes­sion­nels des com­mu­ni­ca­tions par­viennent à percer le mur des médias tra­di­tion­nels. Or, il faut à mon sens non seule­ment trou­ver des manières de « parler au monde », mais en venir à ce que « le monde parle ».

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