Le mouvement syndical et l’action politique

La prochaine université populaire des NCS (20-23 août) abordera la place du mouvement syndical dans la construction des résistances populaires

Par Mis en ligne le 03 juin 2015

On a entendu beau­coup de cri­tiques envers le mou­ve­ment syn­di­cal qué­bé­cois au cours des der­nières années, en pro­ve­nance de la gauche. Plusieurs groupes ou per­sonnes lui repro­chaient de ne pas être très actif sur la scène des luttes sociales. On peut consi­dé­rer que le mou­ve­ment syn­di­cal sort beau­coup trop peu de son chemin cor­po­ra­tiste. Mais la ques­tion reste la même : compte tenu de l’importance que pour­rait avoir le « joueur syn­di­cal » sur la pati­noire des batailles pro­gres­sistes, com­ment amé­lio­rer son impli­ca­tion ?

Les contraintes juri­diques

Les cri­tiques for­mu­lées à l’endroit du milieu syn­di­cal oublient sou­vent de prendre en compte les consé­quences concrètes de la for­mule Rand, qui impose aux employeurs de pré­le­ver une coti­sa­tion syn­di­cale chez touTEs les employéEs couvertEs par une unité d’accréditation donnée. Il s’agit d’une immense avan­cée dans le domaine des rela­tions de tra­vail et elle est en grande partie res­pon­sable de la santé du mou­ve­ment syn­di­cal, auquel elle confère une force et une sta­bi­lité impor­tante. Mais en matière de luttes sociales, c’est peut-être là un talon d’Achille. Si, en effet, on peut rai­son­na­ble­ment pré­su­mer chez l’ensemble des tra­vailleuses et des tra­vailleurs d’un inté­rêt géné­ra­lisé à voir les condi­tions de tra­vail s’améliorer, il est évident que les pos­tures poli­tiques des membres sont fort diver­si­fiées. L’adhésion volon­taire aux grands syn­di­cats en Europe peut repo­ser sur un accord mini­mal avec des idées poli­tiques défen­dues par eux. Mais ce n’est pas le cas avec la for­mule Rand.

À mon sens cepen­dant, la légi­ti­mité du mou­ve­ment syn­di­cal de s’impliquer dans les causes sociales et devrait être une évi­dence recon­nue, pour la seule raison que la défense des inté­rêts des tra­vailleuses et des tra­vailleurs ne sau­rait être com­prise dans un sens étri­qué : l’accessibilité et la qua­lité des ser­vices publics, pour ne citer que cet exemple, a un impact direct sur la qua­lité de vie des membres d’un syn­di­cat et, par­tant, fait partie des inté­rêts qu’un syn­di­cat a à pro­mou­voir. Un syn­di­cat par­ti­cu­lier, ou l’ensemble du mou­ve­ment syn­di­cal sont donc légi­ti­més d’intervenir lorsque des enjeux sont débat­tus à ce cha­pitre. Dans la même veine, la par­ti­ci­pa­tion à un « deuxième front » large et soli­daire est entiè­re­ment jus­ti­fiée, dans la mesure où l’intérêt des membres est en jeu. Mais il importe de rele­ver que cette légi­ti­mité est fré­quem­ment atta­quée, et qu’elle n’est pas spon­ta­né­ment admise, ni encore moins partie du quo­ti­dien, au sein des membres des syn­di­cats.

Si la for­mule Rand n’interdit abso­lu­ment pas l’implication dans les luttes sociales, elle com­mande par ailleurs une pra­tique démo­cra­tique ouverte et rigou­reuse. Or même si la pyra­mide démo­cra­tique est cer­tai­ne­ment trans­pa­rente et effec­tive dans les grandes cen­trales syn­di­cales, il reste que l’économie géné­rale des struc­tures éloigne dans les faits les « membres ordi­naires » des déci­sions. La mobi­li­sa­tion pour l’amélioration directe des condi­tions de tra­vail pose déjà tout un défi : com­ment mobi­li­ser la base syn­di­cale sur d’autres enjeux, dans un contexte où le dyna­misme démo­cra­tique n’est pas tou­jours facile à actua­li­ser ?

Prendre posi­tion ou agir ?

Le mou­ve­ment syn­di­cal prend, sur plu­sieurs enjeux sociaux, des posi­tions en géné­ral assez claires et assez pro­gres­sistes. Elles sont débat­tues et enté­ri­nées dans les ins­tances appro­priées, mais par­fois assez loin des assem­blées, compte tenu de la taille des cen­trales. Ces posi­tions ne trouvent pas tou­jours leur chemin à tra­vers les médias (qui en font de moins en moins de cas), ni ne « remontent » pas néces­sai­re­ment tou­jours jusqu’aux assem­blées. Les grandes orga­ni­sa­tions syn­di­cales dis­posent donc d’un « patri­moine » assez enviable de posi­tions cohé­rentes sur une foule d’enjeux. Mais force est de consta­ter qu’elles ont peu d’écho du côté de l’action. Des nuances s’imposent ici. D’une part il y a eu des cam­pagnes syn­di­cales fort utiles et d’autre part, prendre des posi­tions pro­gres­sistes demeure impé­ra­tif, puisque de telles posi­tions demeurent un préa­lable incon­tour­nable à toute action. Mais ce qui est relevé ici, c’est une absence fré­quente de consé­quences à ces posi­tions, qui débouchent rare­ment sur un appel à l’action auprès des syn­di­cats ou des membres. Cette situa­tion fait l’affaire de tout le monde : les élé­ments les plus mobi­li­sés des syn­di­cats sont fiers de voir leurs ins­tances se situer à gauche sur l’échiquier poli­tique, les membres qui seraient en désac­cord avec les posi­tions prises ne s’en font pas trop, tant et aussi long­temps que ces der­nières n’ont jus­te­ment pas de consé­quences.

Retrouver le sens de l’action poli­tique

L’équation posi­tions – actions, dans le monde syn­di­cal, n’a pas encore été réso­lue. Le pro­blème n’est pas nou­veau. On peut même se deman­der jusqu’à quel point la réti­cence à oser une véri­table mobi­li­sa­tion, dans le champ des enjeux sociaux, n’a pas conta­miné la volonté syn­di­cale de se battre même sur l’enjeu pre­mier des condi­tions de tra­vail. On ne sou­vien­dra de la der­nière négo­cia­tion, où au lieu de pro­fi­ter d’une mobi­li­sa­tion évi­dente de la base (75 000 per­sonnes dans la rue!) le Front commun a fina­le­ment signé une entente sala­riale en des­sous du décret de 2005… sans vrai­ment livrer bataille !

Pour plu­sieurs membres, leur syn­di­cat en par­ti­cu­lier et le syn­di­ca­lisme en géné­ral n’apparaissaient plus comme les véhi­cules natu­rels de chan­ge­ment de la société, ni même pour leurs propres condi­tions de tra­vail. Ce n’est pas un constat réjouis­sant. Par ailleurs, il serait tota­le­ment faux de penser que les tra­vailleuses et les tra­vailleurs sont démo­bi­li­sés ou cyniques. Au contraire, la même tour­née avait aussi constaté un inté­rêt cer­tain pour les enjeux sociaux et une dis­po­ni­bi­lité, affi­chée en tout cas, pour l’action. Il y a eu beau­coup de réflexion et d’écrits à la CSN, ces der­nières années, concer­nant le renou­veau du syn­di­ca­lisme. À cet égard, le mou­ve­ment syn­di­cal a la res­pon­sa­bi­lité urgente de démon­trer qu’il est capable de géné­rer des gains, de rem­por­ter des vic­toires et d’influencer le cours des choses, ce qui ne peut passer que par l’action. Heureusement, la réflexion là-dessus semble lancée.

*Jean Trudelle a été ensei­gnant en phy­sique au Cégep Ahuntsic avant de deve­nir pré­sident de la Fédération des ensei­gnants et ensei­gnantes du Québec (FNEEQ-CSN). Il a été can­di­dat de Québec Solidaire dans le comté de Rosemont lors des élec­tions de 2013.

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