Le mouvement social face au PQ de Pauline Marois

Mis en ligne le 28 mars 2008

Par François Cyr et Pierre Beaudet *

Depuis son intro­ni­sa­tion comme cheffe du PQ, Pauline Marois s’acharne à répa­rer les pots cassés par son pré­dé­ces­seur André Boisclair et à recons­truire son parti for­te­ment affai­bli depuis la der­nière élec­tion. D’emblée, la tâche est ardue. Relégué de peu comme troi­sième parti par la popu­la­tion, le PQ a perdu une grande partie de son mem­ber­ship, ponc­tuel­le­ment regon­flé par la « vague » Boisclair dont on mesure avec le recul le carac­tère arti­fi­ciel. Ses finances ne sont pas relui­santes. Le projet « his­to­rique » de sou­ve­rai­neté semble cham­bran­lant. Les réfé­rences social-démo­crates, l’autre « pilier » du PQ, sont mal­me­nées par des cou­rants ascen­dants dans les cercles proches de l’establishment péquiste qui vou­draient un recen­trage « à droite ». Mais à court terme en tout cas, la conduite du PQ par Madame Marois semble porter fruits. D’une part, elle réus­sit en appa­rence au moins à maî­tri­ser les tur­bu­lences internes. Nécessité oblige : le PQ reste un parti de gou­ver­ne­ment avec ce que ça implique sur le plan de la dis­ci­pline et de la cohé­sion. D’autre part et c’est ce qui est sans doute le plus impor­tant, les son­dages les plus récents indiquent une rela­tive remon­tée de son parti. Est-ce donc une « mis­sion accom­plie » ? Peut-on penser que le PQ va se relan­cer bien­tôt à l’assaut du pou­voir et de ses pro­jets fon­da­men­taux ? Quelles sont les consé­quences pour le mou­ve­ment social dont on connaît les affi­ni­tés de longue date avec ce qui reste du parti de René Lévesque ?

À l’origine du « grand projet »

Né la fin des années 1960 dans le sillon de la révo­lu­tion tran­quille, le PQ pen­dant long­temps cana­lise les aspi­ra­tions des classes moyennes et popu­laires qui espèrent voire conver­ger leurs aspi­ra­tions sociales et natio­nales dans un grand projet. La « sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion » d’une part pro­pose de créer un État indé­pen­dant et maître de son destin tout en res­tant asso­cié au reste du Canada dans une pers­pec­tive un peu floue mais géné­reuse. Le pro­gramme du PQ par ailleurs reprend plu­sieurs des grandes reven­di­ca­tions des mou­ve­ments sociaux de l¹é­poque pour amé­lio­rer les condi­tions de vie et de tra­vail de la grand majo­rité des gens dans une optique qui vise à « civi­li­ser » le capi­ta­lisme, et non à le ren­ver­ser. Dans ses grandes lignes, ce projet est assez sem­blable, dans des condi­tions spé­ci­fiques qui sont celles du Québec, à d’autres grands pro­jets réfor­mistes qui fleu­rissent à l’époque, notam­ment en Europe occi­den­tale. Après des décen­nies d’état auto­ri­taire et de capi­ta­lisme agres­sif, des citoyens et des citoyennes, dont plu­sieurs ont connue l¹ef­fer­ves­cence des années 1960, veulent des chan­ge­ments. Et c’est ainsi que le PQ (et des for­ma­tions poli­tiques appa­ren­tées comme le Parti socia­liste fran­çais) arrivent au pou­voir à peu près dans les mêmes années.

L’échec

Après une période rela­ti­ve­ment courte cepen­dant, le PQ « au pou­voir » se retrouve devant un nœud. Les domi­nants de l’époque après avoir été un peu secoués se res­sai­sissent rapi­de­ment. Jusqu’à un cer­tain point, ces domi­nants ne sont pas néces­sai­re­ment contre une ges­tion plus « humaine » par l’État ni non plus contre une cer­taine « moder­ni­sa­tion » de la chose publique. Mais bien sûr ils ne peuvent pas « tolé­rer » de poli­tique « ris­quée » comme celle par exemple de remettre en ques­tion l’État cana­dien. Inacceptable aussi est une restruc­tu­ra­tion de l’économie au profit des domi­nés. Pour un temps, la prio­rité des domi­nants est de vaincre le projet sou­ve­rai­niste, ce qu’ils réus­sissent lors du réfé­ren­dum de 1980. Après cette défaite crève-cœur, le PQ digère un autre recul amer. L’affrontement avec le mou­ve­ment syn­di­cal en 1982, en pleine crise des finances publique, signi­fie en effet la mise au ran­cart du « pré­jugé favo­rable » envers les tra­vailleurs que l’aile gauche du PQ (Robert Burns, Lise Payette et d’autres) avaient mis de l’avant. Incapable de ména­ger ses appuis popu­laires avec les impé­ra­tifs d’une ges­tion ras­su­rante pour les domi­nants, le PQ s’effiloche jusqu’à som­brer dans une crise déchi­rante et pro­lon­gée. Plus tard, Jacques Parizeau entre­prend un long tra­vail de remon­tée jusqu’à la réélec­tion du PQ (1994) et la courte défaite du deuxième réfé­ren­dum (1995). Mais encore là, l’aventure s’envole, puis s’enlise. Le bloc social qui appuyait le projet sou­ve­rai­niste se dis­loque. Les domi­nants reviennent à la charge via l’État fédé­ral prin­ci­pa­le­ment. Devant cela, vaincu sur ses pro­jets de fonds, le PQ est « nor­ma­lisé » (avec Bernard Landry) et rede­vient le ges­tion­naire d’un État qui régule le rap­port de forces au profit des domi­nants, quitte à concé­der aux domi­nés quelques béné­fices qui laissent encore penser que la révo­lu­tion tran­quille conti­nue (le meilleur « coup » est la mise en place des CPE). Par la suite, les classes popu­laires se retrouvent « orphe­lines ». Plus tard en 2003, elles votent « avec leurs pieds » (abs­ten­tion). Le Parti Libéral du Québec (PLQ), orga­ni­sa­tion « tra­di­tion­nelle » des élites, revient au pou­voir, pas tel­le­ment parce qu’il est popu­laire, mais parce qu’il récu­père, par défaut, une société désar­ti­cu­lée. Le poli­ti­cien fédé­ral Jean Charest reçoit le mandat d’achever le tra­vail et est pré­senté par les grands médias comme le sau­veur du Canada. On devine main­te­nant son prix.

Les dominants à l’offensive

Dans la suite de ces échecs, les domi­nants relancent la « bataille des idées » dans la lignée du néo­li­bé­ra­lisme et du néo­con­ser­va­tisme déjà bien ancré au pou­voir aux États-Unis. Ce chan­ge­ment de décor au niveau poli­tique vise à accom­pa­gner une opé­ra­tion de plus grande enver­gure dont le but est la des­truc­tion du grand com­pro­mis key­né­sien de l’après-guerre que les classes moyennes et popu­laires avaient arra­chées aux domi­nants de l’époque. Le néo­li­bé­ra­lisme, contrai­re­ment au key­né­sia­nisme, ne s’intéresse plus à créer un « cercle ver­tueux » par lequel les domi­nés « trouvent leur compte » dans un capi­ta­lisme qui permet le par­tage rela­tif des sur­plus. Ce n’est plus « néces­saire » d’autant plus que les domi­nés n’ont plus, du moins immé­dia­te­ment, une « alter­na­tive » sur le plan poli­tique. C’est éga­le­ment plus « ren­table » d’internationaliser (glo­ba­li­ser) le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste à l’échelle pla­né­taire en inté­grant direc­te­ment les cen­taines de mil­lions de tra­vailleurs du sud dans le grand cir­cuit de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion capi­ta­liste. Entre-temps, il faut forcer les classes moyennes et popu­laires de « glis­ser » dans une course vers le bas sans fin. Les tra­vailleurs sala­riés sont condam­nés à vivre non seule­ment le déclin de leurs condi­tions mais aussi la pré­ca­rité qui les rend vul­né­rables et cor­véables. Les couches popu­laires ne doivent plus avoir accès à des ser­vices popu­laires « trop chers » parce que le sur­plus social est acca­paré par une mince couche de « tur­bo­ca­pi­ta­listes » glo­ba­li­sés qui ne sont plus impu­tables ni taxables. Les tur­pi­tudes du capi­tal finan­cier (Enron, crise des sur­primes, etc.) mar­que­ront pro­fon­dé­ment cette période. Dans ce contexte, les domi­nants veulent s’assurer qu’un « retour en arrière » soit impos­sible. Les « trente glo­rieuses » sont der­rière nous et pour tou­jours, disent-ils. Ce qui veut dire d’emblée ver­rouiller de plus en plus l’espace ins­ti­tu­tion­nel en chan­geant les lois, les consti­tu­tions, les enca­dre­ments juri­diques et poli­tiques. « Mondialisation » oblige, des pans entiers de la gou­ver­nance sont trans­fé­rés vers des offi­cines bureau­cra­tiques opaques et non-démo­cra­tiques dont l’ALÉNA est le meilleur exemple, sans parler de cette ten­ta­tive de hold-up du sec­teur privé sur les fonc­tions de régu­la­tion de l’État que repré­sen­tait l’AMI qui a reculé sous la pres­sion des forces alter­mon­dia­listes et de l’opposition de cer­tains gou­ver­ne­ments (la France notam­ment).

« Lucides »

Ici comme ailleurs, les domi­nants veulent déra­ci­ner les aspects popu­laires issus de la révo­lu­tion tran­quille. Il faut dans ce contexte liqui­der le patri­moine qui a pris forme autour d’un sec­teur public moderne, ce qui com­prend aussi bien la Caisse de dépôts qu¹­Hy­dro-Québec et l’essentiel des infra­struc­tures éri­gées dans les domaines de la santé et de l’éducation. Il faut « flexi­bi­li­ser » davan­tage la main d’œuvre, ce vou­lant dire, arra­cher les gains acquis dans les années 1960-70 comme la sécu­rité (bien rela­tive) d’emploi et des salaires décents. Le PLQ et sa droite popu­liste, l’ADQ (dans la lignée du « ber­lus­co­nisme»), sont des can­di­dats tous dési­gnés pour par­ache­ver ce tra­vail. Mais ce n’est pas assez pour les domi­nants. Il faut aussi briser la pos­si­bi­lité même d’une alter­na­tive, même si, le jeu poli­tique aidant, l’«alternance » est une éven­tua­lité qu’il ne faut pas tota­le­ment dis­car­ter. Il faut cepen­dant dire que les domi­nants, aux États-Unis notam­ment, sont par­fai­te­ment capables d’imposer par la fraude et la vio­lence sym­bo­lique la recon­duc­tion des partis de droite. C’est de là qu’émergent les pro­jets de « recen­trage » poli­tique, qui expriment tous, sous des codes divers, la même idée de droi­ti­sa­tion. Il ne s’agit pas d’une « conspi­ra­tion ». Les domi­nants font leur tra­vail. Ils ont à leur ordre des armées d’intellectuels, de jour­na­listes, de « savants » qui pensent tous les pro­jets « lucides » de ce monde très sem­blables d’un pays à l’autre : trans­for­ma­tion de l’appareil d’État en bri­sant ses fonc­tions redis­tri­bu­trices et déve­lop­pe­men­tistes et en accen­tuant ses man­dats répres­sifs, cap­ta­tion de l’espace poli­tique et média­tique (la « ber­lus­co­ni­sa­tion » de la poli­tique), cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, mise aux oubliettes du projet indé­pen­dan­tiste, pour enfin passer à « autre chose » : un règne sans par­tage des thèses et valeurs néo­li­bé­rales.

Quel avenir pour le PQ ?

L’esquisse que nous évo­quons ici est néces­sai­re­ment sim­pli­fi­ca­trice, car entrent en jeux toutes sortes de contra­dic­tions et de tra­jec­toires. Mais en gros, cela indique la « ten­dance lourde ». Madame Marois qui est certes une per­sonne res­pec­table et sans doute géné­reuse sait, en fin « animal poli­tique » qu¹elle est, qu’il n’y a pas 56 000 manières de reve­nir au pou­voir. Comme d’autres elle pro­pose de liqui­der le « grand projet » et de reve­nir au « réa­lisme » comme les experts et jour­na­listes « ber­lus­co­ni­sés » lui conseillent de le faire. Les classes popu­laires et moyennes, du moins à court terme, sont dis­lo­quées et désta­bi­li­sées devant l’ampleur des assauts contre leurs condi­tions de vie et de tra­vail, d’où l’attrait, ici comme ailleurs, des pro­jets déma­go­giques, popu­listes, réac­tion­naires. Dans ce contexte, mieux vaut chia­ler contre les immi­grants que contre un Bill Gates de toute façon tota­le­ment inac­ces­sible. Bien sûr, tous les Mario Dumont de ce monde surfent sur cette vague. Le seul espoir de Mme Marois est alors donc de « récu­pé­rer » ce mécon­ten­te­ment en essayant de convaincre la popu­la­tion qu’elle pourra assu­mer la qua­dra­ture du cercle, soit une cer­taine huma­ni­sa­tion d’un sys­tème par défi­ni­tion ingé­rable. Elle doit en même temps assu­rer les domi­nants qu’elle pourra, peut-être mieux que les autres, gérer les « tur­bu­lences » de cette trans­for­ma­tion. C’est son jeu, c’est son avenir et nul ne peut dire que cela ne mar­chera pas. La mar­gi­na­li­sa­tion des mili­tants et mili­tantes de gauche iden­ti­fiés au SPQ-Libre pré­fi­gure de cette réus­site.

Mille batailles

Devant cette évo­lu­tion, il ne sert à rien d’espérer un « virage à gauche » du PQ. Encore moins de penser que le PQ va s’effondrer rapi­de­ment et lais­ser la place à de nou­velles alter­na­tives de gauche sur le plan ins­ti­tu­tion­nel (cer­tains amis de Québec Solidaire par exemple pensent que l’électorat « désen­chanté » va se diri­ger vers le nou­veau parti). Il faut être « réa­listes», non pas pour accep­ter les dic­tats des domi­nants, mais pour ana­ly­ser froi­de­ment le rap­port de forces dans lequel notre société est insé­rée. D’emblée, le mou­ve­ment social doit entre­prendre une longue marche pour se recons­truire une iden­tité qui lui est propre, et effec­tuer une rup­ture avec le rôle de sup­plé­tif à des pro­jets de réforme qui n’ont plus leur place à l’ombre du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » (néo­li­bé­ral). Cette recon­quête ne se fera pas dans des col­loques ou des dia­logues dits de « concer­ta­tion», mais dans la lutte, dans la résis­tance, comme cela a été le cas récem­ment avec les étu­diant-es, les tra­vailleurs de l’Alcan, les tra­vailleuses des gar­de­ries et autant de vaillants « Astérix » ici et là comme ceux du quar­tier Pointe-St-Charles. Mais résis­ter ne sera pas suf­fi­sant non plus. Il faudra réta­blir l’esprit de coa­li­tion, la conver­gence, qui nous a tant servi lors de la Marche des femmes contre la pau­vreté et le Sommet des peuples des Amériques et qui a été évoqué, bien que de manière embryon­naire, lors du Forum social qué­bé­cois d’août der­nier. Aujourd’hui encore plus qu’hier, il faudra élar­gir cette conver­gence à une échelle plus grande, inter­na­tio­nale, en pre­nant appui sur les pro­ces­sus riches et com­plexes qui s’expriment dans le Forum social mon­dial. De toute cela émer­gera un fleuve d’initiatives qui devra irri­guer le ter­rain de nou­velles alter­na­tives poli­tiques, dont celles qui s’expriment dans Québec Solidaire, et qui devront sur­mon­ter mille obs­tacles, rem­por­ter mille « petites » batailles pour peu à peu éroder les tran­chées de l’adversaire, le mettre à la défen­sive et éven­tuel­le­ment le vaincre. Certes, cette longue marche ne sera pas linéaire : elle devra « trou­ver son chemin » entre les dédales sinueux « du » poli­tique. Les mou­ve­ments devront se « dépas­ser eux-mêmes » et se consti­tuer en pôles contre-hégé­mo­niques, ce qui voudra dire construire des alliances, bref faire de « la » poli­tique. Pour conclure (tem­po­rai­re­ment), il nous faut inté­grer un prin­cipe, presqu’une cer­ti­tude : dans la recons­truc­tion de ce rap­port de force, il faudra lais­ser du temps au temps….


* Francois Cyr et Pierre Beaudet sont membres du Collectif d’analyse poli­tique (CAP).

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