Le monde à l’envers

Réponse à MM. Pierre Dubuc et Marc Laviolette

Par Mis en ligne le 12 juin 2012

Ayant visi­ble­ment tra­versé le miroir d’Alice et étant entrés au pays des mer­veilles, MM. Dubuc et Laviolette, diri­geants du SPQ Libre, un club main­te­nant inter­dit au PQ, affirment que ce sont les mobi­li­sa­tions sociales qui causent l’élection de gou­ver­ne­ments de droite et que la poli­tique se limite aux trac­ta­tions élec­to­rales négo­ciées au sommet (« Pour éviter le piège à ours de Charest », Le Devoir, 4 juin 2012).

Une telle vision de la société et de la démo­cra­tie ne pour­rait conduire qu’au déses­poir et à la pas­si­vité, entre­te­nant le cynisme géné­ral qui éloigne tant de nos conci­toyennes et de nos conci­toyens de la chose publique. Heureusement pour nous, il n’en est rien.

En appui à leur mot d’ordre contre toute idée de grève sociale, ils évoquent trois exemples his­to­riques : l’élection des gou­ver­ne­ments Bourassa de 1970 et 1973 et la vic­toire de la droite gaul­liste en France en juin 1968.

Mobilisations réussies

Prenons les deux pre­miers cas en bloc. Pour des syn­di­ca­listes aussi déter­mi­nés à ral­lier tout le monde autour du Parti qué­bé­cois, il est pour le moins éton­nant de consi­dé­rer toute la période de la fin des années 1960 et du début des années 1970 comme un mau­vais exemple de radi­ca­lisme social qui aurait généré des gou­ver­ne­ments de droite.

N’est-ce pas dans la foulée de ces mêmes mobi­li­sa­tions que le Parti qué­bé­cois lui-même a réussi à prendre le pou­voir huit ans seule­ment après sa fon­da­tion ? À les entendre, la vic­toire du PQ en 1976 serait le résul­tat d’une accal­mie… (Pour Québec soli­daire, ça vou­drait dire le pou­voir en 2014 !) Qualifier ce phé­no­mène his­to­rique d’échec et de preuve du carac­tère contre-pro­duc­tif de mobi­li­sa­tions du type de la grève sociale est pour le moins dis­cu­table d’un point de vue his­to­rique.

Pour des indé­pen­dan­tistes ayant le moin­dre­ment une vision d’ensemble de ce qui s’est passé dans cette période, il est évident que l’écart d’à peine dix ans entre la répres­sion arbi­traire de la Loi des mesures de guerre et le pre­mier réfé­ren­dum sur la sou­ve­rai­neté aurait été incon­ce­vable sans une série de mobi­li­sa­tions sociales, incluant les luttes pour le fran­çais et pour l’accès à l’éducation.

Prenons la grève étu­diante de l’automne 1968, la seule qui se com­pare au mou­ve­ment actuel. Cette grève a forcé un gou­ver­ne­ment de l’Union natio­nale à accé­lé­rer le déve­lop­pe­ment du réseau de l’Université du Québec et à ins­tau­rer un gel des frais qui durera 22 ans ! Bel échec !

Examinons aussi la double grève géné­rale d’avril et mai 1972, entraî­nant d’abord le sec­teur public, puis des pans entiers du sec­teur privé. Est-ce qu’on peut conce­voir que sans cette grève sociale – déve­lop­pée dans sa seconde phase en réponse à l’adoption d’une loi spé­ciale et à l’arrestation de diri­geants syn­di­caux – le mou­ve­ment syn­di­cal aurait pu faire tous les gains conte­nus dans l’entente du Front commun de cette année-là (les 100 $ par semaine…) et des deux séries de négo­cia­tions sui­vantes ?

Et que dire de Mai 1968 ! Une perte de temps ? Une erreur stra­té­gique ? Ou une vic­toire sociale majeure ? Mentionnons seule­ment que les accords de Grenelle, négo­ciés dans la foulée d’une grève géné­rale de 10 mil­lions de tra­vailleuses et de tra­vailleurs, incluaient une aug­men­ta­tion de 35 % du salaire mini­mum, une hausse de 10 % de l’ensemble des salaires et une qua­trième semaine de vacances payées pour tout le monde ! J’aimerais que notre prin­temps qué­bé­cois mène à ce genre de piège…

En fait, on ne devrait pas s’étonner que les chefs offi­cieux de la gauche péquiste aient un angle mort en ce qui concerne l’histoire du mou­ve­ment syn­di­cal. S’ils exa­mi­naient le sujet sérieu­se­ment, ils ne pour­raient pas passer sous silence que c’est jus­te­ment un gou­ver­ne­ment du Parti qué­bé­cois qui a mis fin à la période de mobi­li­sa­tions sociales vic­to­rieuses des années 1960 et 1970 avec des lois spé­ciales et des décrets (en 1982) dont le but était de mater les tra­vailleuses et tra­vailleurs du sec­teur public, en par­ti­cu­lier dans l’enseignement, de la même manière que le gou­ver­ne­ment actuel tente de mettre fin à la grève étu­diante par la loi 78. Ce parti n’a pas hésité à recou­rir à ce genre de moyen pour nier le droit de grève et impo­ser des poli­tiques d’austérité bud­gé­taire. Souvenons-nous du sort réservé aux infir­mières en 1999.

Élargir le mouvement

La véri­table leçon à tirer de ces exemples est qu’il faut élar­gir le mou­ve­ment, per­sé­vé­rer dans la lutte et résis­ter aux abus de pou­voir de l’État, pas se caser dans des mobi­li­sa­tions « res­pec­tables » et mettre la plu­part de nos oeufs dans le panier percé des élec­tions.

Étonnant comme réflexion de la part d’un mili­tant membre de la direc­tion d’un parti poli­tique ? Pas dans le cas de Québec soli­daire. Nous sommes le parti de la rue, le parti qui veut que le mou­ve­ment étu­diant gagne sa lutte contre les frais de sco­la­rité et pré­serve son droit de grève, le parti qui construit, patiem­ment, une alter­na­tive poli­tique de gauche face au consen­sus néo­li­bé­ral auquel le PQ adhère depuis trente ans.

Le Québec a besoin de chan­ge­ments majeurs, de remettre en cause les fon­de­ments des poli­tiques éco­no­miques, sociales et éco­lo­giques actuelles. Une telle trans­for­ma­tion du pay­sage poli­tique se fait d’abord dans la rue, par des mou­ve­ments comme celui que nous connais­sons depuis février, pas avec des trac­ta­tions au sommet entre les direc­tions des partis poli­tiques. De toute façon, la direc­tion du parti auquel MM. Dubuc et Laviolette tiennent tant a sys­té­ma­ti­que­ment rejeté toutes les pro­po­si­tions d’alliances ou de pactes, y com­pris celle que vient d’avancer Pierre Curzi.

Cela étant dit, il y a un point sur lequel mes opi­nions rejoignent celles des diri­geants du SPQ Libre : le gou­ver­ne­ment Charest a déli­bé­ré­ment causé cette confron­ta­tion avec le mou­ve­ment étu­diant à des fins élec­to­ra­listes. Mais pour que son plan fonc­tionne, il doit aussi mettre fin à cette mobi­li­sa­tion sans faire de conces­sions majeures, prou­vant ainsi qu’il est encore un défen­seur effi­cace des inté­rêts du 1 % qui finance ses cam­pagnes par des moyens dou­teux. C’est la défaite du mou­ve­ment qui faci­li­te­rait la réélec­tion des libé­raux, pas son élar­gis­se­ment et son appro­fon­dis­se­ment.

La loi 78 vise pré­ci­sé­ment à casser le mou­ve­ment étu­diant en ren­dant ses grèves illé­gales et en for­çant les syn­di­cats des col­lèges et des uni­ver­si­tés à col­la­bo­rer à la répres­sion. Pour mettre en échec cette ultime manoeuvre, il ne faut pas accep­ter la loi et son auto­ri­ta­risme outran­cier, il faut résis­ter sur les campus et dans la rue. La grève sociale n’est peut-être pas à nos portes, mais la volonté de résis­tance est bien réelle et c’est ce qu’un parti poli­tique pro­gres­siste devrait encou­ra­ger.

Benoit Renaud,
ensei­gnant à Gatineau,
membre du comité de coor­di­na­tion natio­nal de Québec soli­daire

Les commentaires sont fermés.