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Le gouvernement Lévesque après 24 mois

Dans le cadre d’un retour sur des publications de gauche faisant partie de l'historique inspirant la création des NCS , voici un sixième texte sous la plume du regretté Jean-Marc Piotte, parmi les textes choisis par Pierre Beaudet et publié en 2005 , provenant des Cahiers du Socialismes.

Assez rapidement après son avènement au pouvoir provincial, le PQ trébuche et tergiverse. Le bloc social que ce parti tente d’ériger est secoué par ses propres contradictions. Les secteurs populaires, et pas seulement la gauche, sont interpellés par ce qui apparaît comme des « stop-and-go » perpétuels entre la volonté de changement et la peur de confronter les élites. Il y a aussi le contexte d’une crise économique que les experts appellent une « récession », qui marque la transition, tout au long des années 1970 et même 1980, entre la gestion keynésienne (celle de l’après-guerre) à la gestion néolibérale du capitalisme, « inaugurée » si on peut dire, par Pinochet au Chili, Thatcher en Angleterre et Reagan aux États-Unis. Le PQ qui après tout gère une administration provinciale, et qui ne dispose pas véritablement du pouvoir de l’État, est un petit joueur dans cette architecture du pouvoir. Mais au lieu de préparer l’affrontement inévitable, ce parti dominé par une nébuleuse petite et moyenne bourgeoise cherche à convaincre la population qu’il faut s’ajuster, pour ne pas dire, capituler devant ce nouvel « ordre » capitaliste. Pour Piotte, cette évolution dès 1978 permet d’observer la tentative péquiste de réaménager le statu quo, ce qui explique la démoralisation de la base militante, et laisse entrevoir, affirme Piotte « une lente hémorragie qui videra le P.Q. de ses forces vives et en effacera peu à peu ses marques distinctives ». (Introduction de Pierre Beaudet) 1

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La victoire du 15 novembre 1976 avait engendré beaucoup d’espoirs dans la population. Un nouveau parti, guidé par des leaders prestigieux et muni d’un programme profondément réformiste, avouait un préjugé favorable aux travailleurs et promettait d’oeuvrer à la souveraineté du Québec. Mais le Parti québécois, sous la direction de René Lévesque et avec l’aide de ses deux acolytes (Jacques Parizeau pour l’économie et Claude Morin pour les relations politiques) entreprit une série de révisions malaisées, difficiles et déchirantes, qualificatifs qui font maintenant partie de la rhétorique usuelle du Parti québécois et qui sous-tendent le raisonnement suivant : nos problèmes de conscience, signes de notre probité politique, démontrent bien que nous sommes obligés et contraints par la réalité d’adopter des mesures qui contredisent les espoirs de changements que nous véhiculions lorsque nous étions dans l’opposition.

Mais quelle est cette réalité qui détermine la politique du Parti québécois ? Jacques Parizeau, dans sa récente déclaration, l’identifie à une « situation économique profondément détériorée », causée dans le monde occidental par la « crise de pétrole » et aggravée, au Canada, par une croissance des salaires plus rapide qu’aux États-Unis. Mais les propos du politicien Parizeau souffrent de nombreuses omissions : la crise est celle du système capitaliste, et la croissance du prix du pétrole, qui en est un de ses aspects, a profité non seulement aux pays producteurs, mais aussi aux grands monopoles pétroliers, d’origine surtout américaine, qui ont vu leurs profits augmenter de façon vertigineuse. De plus, l’aggravation de la crise ici ne peut être attribuée aux victoires des syndiqués canadiens car, indépendamment de la croissance relative des salaires au Canada et aux U.S.A., le Canada a toujours subi plus durement que celui-ci les crises du système capitaliste, et les régions de l’est (Québec et les provinces de l’Atlantique) en furent plus profondément affectées que les autres régions du pays. La réalité qui détermine la politique du P.Q. est donc celle d’une économie québécoise, tissée par le système capitaliste actuellement en crise et dominée par le capital américain et canadien. Ces crises, qui scandent les réorganisations du système capitaliste, entraînent la liquidation de petites et moyennes entreprises, la détérioration des conditions de vie des travailleurs et la croissance des monopoles.

La croissance des salaires

Que les salaires aient augmenté plus rapidement au Canada qu’aux États-Unis n’est qu’un indice d’une plus grande combativité syndicale au Canada, d’un mouvement syndical moins intégré au système capitaliste ici qu’aux États-Unis. Dans cette lutte pour ne pas supporter le fardeau de la crise d’un système qu’ils ne dominent ni ne contrôlent, les syndiqués canadiens durent affronter les politiques des gouvernements fédéral et provinciaux qui, quelles que soient leurs allégeances politiques, cherchèrent solidairement à aligner la croissance des salaires des travailleurs canadiens sur celle des U.S.A. Le gel des salaires est introduit par le gouvernement Trudeau en octobre 1975, peu après de nettes victoires syndicales. En 1973, les syndiqués avaient vu leur niveau de vie baisser (l’indice des prix à la consommation grimpe de 9.1% et les augmentations de salaire se stabilisent autour de 7.5%) tandis que les profits des compagnies augmentaient de façon inflationniste depuis 1970. À la fin de 1973 et au début de 1975, les syndiqués du secteur public, surtout sous l’impulsion du Syndicat canadien de la Fonction publique, obtiennent des gains salariaux importants lors de négociations avec les divers niveaux de gouvernement. Les syndiqués du secteur privé, comme ceux du Syndicat canadien des papetiers, entrent dans la lutte pour arracher les mêmes augmentations salariales que celles obtenues par leurs confrères du secteur publie. (Au Québec, le Front commun de 1972 reçoit une formule d’indexation qui semblait alors négligeable mais qui s’avéra par la suite fort importante compte tenu de la spirale inflationniste qui s’empara de l’économie nord-américaine, et les syndiqués du secteur privé, notamment à la C.S.N., menèrent des luttes, la plupart victorieuses, pour gagner, sur la base de ce précédent, des formules d’indexation qui protégeaient leur niveau de vie). Même les dirigeants des succursales canadiennes des syndicats américains doivent emboîter le pas et, bon gré mal gré, suivre leurs membres dans une politique qui contredit celle soutenue par les maisons-mères américaines. La politique de contrôle des salaires vise à briser cette combativité ouvrière en restreignant les droits de négociation2.

Certains affirmaient jadis que la grève dans le secteur public perdait l’efficacité qu’elle avait dans le secteur privé : ici, elle s’attaquait aux profits des patrons tandis que là elle permettait à l’État d’économiser les salaires normalement versés. Cette affirmation est erronée, non pas parce que les considérations sur lesquelles elles s’appuient sont fausses, mais parce qu’elle ne tient pas compte de l’ensemble des variables qui structurent le rapport de forces entre syndiqués et patronat. L’économie canadienne est dominée par des monopoles dont la stratégie est planétaire alors que les syndicats arrivent à peine à faire front commun, même au niveau provincial ou encore dans une de ses régions : la grève, dans telle ou telle usine, n’a alors qu’une portée limitée sur la croissance de tel ou tel monopole. Dans une période de crise, la marge de manoeuvre des syndiqués est encore plus réduite : les dangers de fermetures d’usines et de mises à pied s’accumulent tandis que le marché du travail, où abondent les chômeurs, fait pression à la baisse sur les salaires. Les syndiqués du secteur public n’ont pas ces entraves : la partie patronale est clairement identifiée, elle ne peut fermer ses institutions pour en ouvrir d’autres ailleurs dans le monde et, si elle peut couper des postes, elle ne peut s’attaquer radicalement à la sécurité d’emploi de ses syndiqués. De plus, la grève dans le secteur publie suscite de tels conflits sociaux et crée de tels remous dans l’opinion publique que les gouvernements, malgré les économies que cette grève leur assure, doivent intervenir rapidement pour remettre en marche les institutions affectées par l’arrêt de travail. Depuis l’obtention du droit de grève, les négociations dans le secteur public constituent la locomotive des négociations dans le secteur privé : voilà pourquoi les représentants patronaux et leur spécialistes en relation de travail réclament l’abrogation de ce droit et, ainsi, tout reviendrait comme avant : les syndiqués du secteur public chercheraient à rattraper les avantages obtenus par les syndiqués du secteur privé mais, sans moyen de pression, tandis que ceux-ci lutteraient, seuls et faibles, contre les monopoles économiques. Les gouvernements ne se sont pas jusqu’ici sentis les reins assez solides pour enlever le droit de grève à leurs employés : ils se sont battus contre son utilisation par la propagande politique et ont cherché à le limiter par diverses entraves juridiques : lois spéciales, injonctions, services essentiels, etc.

Le gouvernement Bourassa, on le sait, emboîte le pas au gouvernement Trudeau et adopte la loi 64 qui est, pour les employés du secteur public, le décalque de la loi C-73. Mais le front commun du secteur public et parapublic gagne en 1976 des augmentations salariales supérieures à celles prévues par ces législations. On ne sait, s’il avait été réélu, ce qu’aurait respecté le gouvernement Bourassa : sa propre loi 64 ou les ententes négociées. Quoi qu’il en soit, le nouveau gouvernement du 15 novembre 1976 doit choisir : assumer son préjugé favorable aux travailleurs et son désir de -souveraineté ou s’aligner sur la politique fédérale et dénoncer les clauses salariales des conventions négociées. Il opte pour le retrait de la loi 64, seule porte de sortie pour ne pas s’aliéner, au point de départ, les syndicats. Des syndiqués du secteur privé, notamment de la Fédération des Pâtes et Papiers de la C.S.N., cherchent alors, en s’appuyant sur ce précédent, à défoncer la loi C-73, mais en vain.

Lorsque le gouvernement Trudeau décide de retirer la loi C-73, il n’a pas renoncé à aligner la croissance des salaires canadiens sur celle des U.S.A. Les ministres des Finances des onze gouvernements se réunissent alors en conférence et s’entendent sur une politique salariale qui vise à freiner cette fringante locomotive que constituent les syndiqués du secteur public. La politique patronale présentée par M. Jacques Parizeau est conforme aux décisions de cette conférence et respecte la politique adoptée par le Conseil Économique du Canada (organisme fédéral de consultation, constitué de porte-parole patronaux et de leurs intellectuels universitaires, et dont se sont retirés le représentant du C.T.C. et celui des Métallurgistes unis d’Amérique au Canada) ; « Nous recommandons que le gouvernement fédéral adopte très graduellement un système permettant de rapprocher davantage les salaires de ses fonctionnaires dans chaque province à ceux des travailleurs de même rang dans le secteur privé »3. Le gouvernement péquiste défend donc la même politique que le tant honni gouvernement Bourassa, mais il espère que ses bonnes intentions et son image progressiste lui permettront de réussir ce que le gouvernement Bourassa n’a pas obtenu avec sa rhétorique agressive et ses lois spéciales : la réduction de la croissance des salaires. La politique de Parizeau est donc conforme à l’esprit de l’association économique : le Québec adoptera et administrera souverainement des politiques de négociation dictées par ceux qui contrôlent le marché canadien. Le René Lévesque de l’opposition nous promettait de civiliser le capital : le gouvernement péquiste cherche à discipliner la force de travail et à la soumettre aux aléas de la crise économique du capitalisme.

Expliquer les compromissions de l’actuel gouvernement par la seule crise économique peut empêcher de reconnaître l’essentiel : sa subordination au système capitaliste dont il subit les transformations conjoncturelles. Évidemment, dans une phase d’expansion économique, le P.Q. aurait pu maintenir son image progressiste et défendre, par exemple, au niveau salarial, une politique qui reconnaît que le gouvernement doit être le meilleur employeur, politique qui était prônée en 1968, lorsqu’elle était au pouvoir, par nul autre que la conservatrice Union nationale4.

La classe moyenne

Certains intellectuels, que je suppose politiquement proches du P.Q., soutiennent une telle politique de restriction des salaires au nom des moins bien nantis, qui auraient vu croître leur écart des salaires avec ceux de la classe moyenne dont feraient partie les syndiqués. Nous devons examiner cette assertion de plus près.

La notion de classe moyenne renvoie à une trilogie : classe supérieure (upper class), classe moyenne (middle class) et classe inférieure (lower class). Dans cette conception, la société industrialisée est posée comme un ensemble structuré par trois étages ou niveaux. Mais les critères qui permettent de distribuer les individus dans ces trois casiers varient selon les auteurs, ce qui rend difficile de savoir de qui on parle exactement lorsqu’un polémiste utilise la notion de classe moyenne sans autres spécifications. Mais cette notion ayant été utilisée dans un débat sur les politiques salariales, retenons, pour fin d’analyse, le critère par lequel on distribuerait les individus sur une échelle salariale à trois paliers. Cependant, il faudrait aussi nous dire quel est le seuil de passage d’un palier à l’autre, car si on place tous les syndiqués dans la classe moyenne, y compris ceux qui travaillent dans les manufactures à faible technologie et à haut degré d’exploitation de la main-d’oeuvre comme dans le vêtement, se retrouvent dans la classe inférieure seuls ceux qui sont couverts par le salaire minimum et l’assistance sociale. Et s’il est exact d’affirmer la croissance de l’écart de salaires entre classe inférieure et classe moyenne, il faut aussi reconnaître une telle croissance entre celle-ci et la classe supérieure ou, en d’autres mots, admettre la tendance inhérente au système capitaliste à accroître les écarts de revenus entre les moins bien nantis et les mieux nantis.

De très nombreuses et généreuses mesures étaient prévues dans le programme du P.Q. en vue de contrecarrer cette tendance, dont celle de l’indexation du salaire minimum. Le gouvernement a adopté cette dernière mesure, puis l’a amendée suite au rapport de l’économiste Fortin, rapport qui donne une caution scientifique et québécoise à une politique déjà concoctée dans les officines d’Ottawa, comme en fait foi la recommandation suivante du Conseil économique du Canada : « Nous recommandons que, dans le cadre d’une stratégie visant à réaliser le plein d’emploi, les ministres du travail des provinces où le chômage est élevé s’efforcent d’en arriver graduellement à une situation où le salaire minimum dans ces provinces ne serait pas plus élevé que dans les provinces où le taux de chômage est inférieur à la moyenne »5. Je ne discuterai pas du modèle, des variables et des données utilisées par le professeur Fortin dans son étude ; je n’en retiendrai que l’implacable logique : au nom des impératifs du marché capitaliste nord-américain, la politique salariale du gouvernement, non seulement sur le salaire minimum mais aussi dans le secteur public et privé, doit s’aligner sur celle prévalente au Canada qui doit, elle-même, être ramenée au niveau américain6.

Ce sont surtout des femmes qui sont couvertes par la loi du salaire minimum. Et les regroupements de femmes qui, tant au sein du P.Q. qu’à l’extérieur, avaient lutté pour que le gouvernement donne suite aux promesses de son programme, reçurent comme un soufflet le recul gouvernemental sur l’indexation qui s’ajouta aux rebuffades accumulées sur trois demandes essentielles : garderies, congés maternité et droit à l’avortement libre et gratuit pour celles qui veulent y recourir. René Lévesque peut bien manifester son plaisir lors du dépôt de l’étude menée sous l’égide du Conseil du statut de la femme, mais on peut prévoir dès maintenant les suites qui lui seront données : le Conseil des Ministres, dont la conscience sera tourmentée, n’adoptera aucune recommandation qui heurterait un secteur important de l’opinion publique, qui aurait des incidences financières tangibles ou qui irait à l’encontre des lois du marché capitaliste canadien et américain.

Une autre mesure, promise par le programme du P.Q., aurait assuré aux travailleurs non syndiqués une meilleure protection et de meilleurs revenus : la sectorialisation des négociations. Et cette promesse a été le principal argument de Jean Gérin-Lajoie, directeur du district 5 des Métallurgistes unis d’Amérique, pour convaincre ses troupes d’appuyer le P.Q. et pour entraîner la F.T.Q. à collaborer avec le nouveau gouvernement. Mais cette mesure ne sera jamais concrétisée, pour les mêmes raisons que celles invoquées contre l’indexation du salaire minimum, à moins évidemment qu’une telle politique soit adoptée au Canada et aux États-Unis ! Cela, Monsieur Gérin-Lajoie le sait fort bien, même s’il continue d’afficher la même adhésion quasi inconditionnelle au P.Q.

Le message est donc clair : Québec comme Ottawa veut réaligner les salaires des syndiqués du secteur public sur ceux qui prévalent dans l’entreprise privée et contraindre les travailleurs de ce secteur de se subordonner à la politique salariale américaine qui, elle aussi, Carter vient de le réaffirmer, vise à limiter la croissance des salaires. Mais un autre motif est souvent invoqué par Ottawa et Québec pour donner une allure progressiste à leur politique salariale : les argents ainsi économisés pourraient servir à l’établissement d’un régime de revenu familial (ou minimum) garanti. Mais un tel régime permettrait-il réellement d’accroître les revenus de la classe inférieure et reposerait-il sur un système d’impôt et de taxation réellement progressiste où l’upper class serait plus pénalisée que la middle class et celle-ci, plus que la lower class ? Monsieur Fortin, qui propose lui aussi ce régime dans son rapport, devrait reprendre ses savantes analyses pour nous démontrer qu’il serait compatible, non seulement avec la tendance inhérente du système capitaliste à l’agrandissement des écarts de revenus, mais aussi avec le mode de fonctionnement du marché capitaliste canadien et américain.7 En l’absence, et pour cause, d’une telle démonstration, les syndiqués du secteur public et parapublic n’accepteront pas facilement de renoncer à leurs gains et de se serrer la ceinture au nom d’une vague et trompeuse promesse de revenu familial garanti.

L’association souveraine

Certains intellectuels demandent aux syndiqués du secteur public d’abandonner leurs revendications au nom de l’intérêt national : le peuple du Québec a élu pour la première fois dans son histoire un gouvernement souverainiste et l’étape cruciale du référendum approche à grands pas : il ne faudrait pas que les syndiqués, pour des objectifs bassement salariaux, entreprennent des luttes qui entraveraient la marche du Québec vers l’accession à la souveraineté. Mais on sait que la souveraineté défendue dans le programme du P.Q. a été fortement diluée par le tandem Lévesque-Morin : la souveraineté est couplée à l’association économique (libre circulation des marchandises, des capitaux et des travailleurs au sein des frontières canadiennes ; barrières tarifaires communes ; monnaie commune) et au pacte militaire dominé par le Pentagone (OTAN et NORAD). La souveraineté est donc limitée : la participation des Québécois à une éventuelle guerre de l’OTAN et du NORAD serait décidée ailleurs qu’ici ; des politiques aussi circonscrites que celles du salaire minimum dépendraient de cet autre gouvernement souverain qui loge à Ottawa. Mais il y a plus : le mandat qu’obtiendrait le gouvernement péquiste serait celui de négocier la souveraineté-association. Or qui dit négociations dit compromis : la demande initiale n’est toujours que le point de départ d’un processus d’échanges entre les parties pour en arriver à définir un terrain d’entente commun. Souveraineté-association d’une part et fédéralisme peu renouvelé d’autre part : l’issue négociée se retrouverait donc dans un statut particulier, plus ou moins large ou restreint selon le rapport de forces entre les parties. Les dirigeants péquistes pourront toujours menacer la partie adverse, si elle n’accepte pas la proposition de souveraineté-association, de retourner vers le peuple et de lui demander un mandat plus exigeant (réaliser la souveraineté pleine et entière ou, selon l’hypothèse de Rodrigue Tremblay, la souveraineté-association avec les U.S.A.), mais cette menace fera sourire plus d’un et ne sera guère prise au sérieux par la partie adverse.

Certains, comparant la lutte entre péquistes et fédéralistes à une partie d’échecs, affirment Que le gouvernement a eu raison de tenir compte des sondages d’opinion qui accordaient la victoire aux adversaires du souverainisme. Mais cet argument a peu de poids pour ceux Qui, de quelques centaines au début des années ‘60, sont devenus des centaines de milliers aujourd’hui et qui, par leur travail inlassable, ont porté le P.Q. au pouvoir : ils savent, par la pratique, que l’opinion publique peut être transformée, et l’élection de leur parti avait comme objectif premier de permettre l’utilisation de cette nouvelle plate-forme, le pouvoir gouvernemental, pour réaliser cette transformation. De plus, obtenir un mandat de 50% plus un des voix pour « négocier la souveraineté-association » n’a guère plus de poids auprès de l’autre partie que recueillir 40% de votes en faveur de la souveraineté-association. L’un ou l’autre mandat se compare dans le rapport de forces avec Ottawa. La victoire au référendum déterminera en grande partie le vainqueur aux élections qui suivront : une majorité de non aurait signifié la victoire du Parti libéral de Ryan, prélude à la défaite électorale du Parti de Lévesque : cela, Robert Bourassa, qui savait faire preuve de roublardise, l’a bien perçu.

Le P.Q. a le goût du pouvoir ? Mais ce n’est pas lui qui est au pouvoir ; ce sont les élus, en fait le Conseil des Ministres, sur lesquels les militants, qui ont oeuvré à leur élection, n’exercent aucun contrôle. Depuis le 15 novembre, la lutte, qui opposait les partisans des valeurs technocratiques et partisans des valeurs participationistes8 a trouvé son issue : le programme du P.Q. n’est pas, dit Lévesque, un programme de gouvernement. Le gouvernement, c’est le Conseil des Ministres dont chacun a été nommé à son poste par le P.M. lui-même. On peut toujours rétorquer que le Conseil des Ministres est sous la dépendance de l’assemblée législative, mais chacun sait que l’Assemblée Nationale est devenue beaucoup plus une salle de spectacles politiques qu’une instance législative. Le Conseil des Ministres décide : les porte-parole de l’opposition critiquent : les députés se placent devant la caméra de télévision. Il y a donc là plus de critiques qu’au sein du P.Q. – où les militants n’osent à peine exprimer ouvertement leurs désaccords de crainte de nuire au Parti et à ses déjà vieux idéaux – mais l’opposition n’y exerce pas un poids déterminant sur les décisions du Conseil des Ministres.

La réelle opposition vient de ceux qui détiennent le pouvoir économique, même lorsqu’ils ne sont pas directement représentés au Conseil des Ministres. Après la victoire du P.Q., il y eut une débauche de réunions patronales devant lesquelles les ministres paradaient, cherchant à convaincre les tenants du pouvoir économique que les réformes et la souveraineté-association prônées par le P.Q. ne contredisaient pas leurs intérêts. Les bourgeois, qui ont appris les bonnes manières, écoutaient poliment et applaudissaient froidement. Certains ministres se sont alors révoltés de ces réceptions glaciales, accusant le patronat du Québec de lâcheté nationale, mais ils durent, eux aussi, apprendre à se comporter de façon plus civilisée. Les hommes d’affaires, réalistes, préfèrent les actes aux paroles bien intentionnées, et ils les ont obtenus : les budgets de Parizeau, les plus conservateurs depuis Duplessis ; une politique salariale, dans le secteur public comme sur le salaire minimum, conforme aux demandes patronales ; la dilution progressive de l’option souverainiste. Car le capital américain et canadien, qui domine non seulement le Canada mais aussi le Québec, n’a jamais acquiescé à l’idée de souveraineté. La fraction québécoise de ce capital, celle « dont la base d’accumulation est d’abord québécoise et qui s’appuie principalement sur l’État provincial pour défendre ses intérêts »,9 fraction qui est donc constituée d’origines ethniques diverses, défend des intérêts similaires à ceux, par exemple, de son vis-à-vis albertain : non pas la souveraineté, mais la décentralisation de pouvoirs d’Ottawa aux provinces.

Évidemment, au Québec, cette fraction, pouvant s’appuyer sur le mouvement de libération d’une nation dominée, possède la force nécessaire pour être plus revendicatrice et, même, aspirer à un statut particulier. Le réseau francophone de la bourgeoisie canadian, du moins sa frange grande-bourgeoisie, ne semble manifester que refus de tout projet souverainiste10. Et on peut bien mettre ensemble des dirigeants francophones de fragiles P.M.E11. leur ajouter les dirigeants des grandes institutions coopératives et crémer le tout par les managers des appareils économiques d’État, mais on doit reconnaître que ce réseau est si dépendant du capital canadian et américain qu’il ne peut assumer un projet pleinement souverainiste. À l’exception d’individus, les bourgeois et managers oeuvrant au Québec partagent des options constitutionnelles qui varient d’un fédéralisme plus ou moins renouvelé à un statut particulier plus ou moins large. D’ailleurs, ils ne s’en cachent pas : ils le proclament, soit directement soit par l’intermédiaire de leurs divers porte-parole. C’est devant ce pouvoir économique que le gouvernement péquiste a courbé l’échine et s’est agenouillé.

Mais on ne peut obéir à deux maîtres à la fois et le gouvernement péquiste, par sa politique salariale et par son recul sur la question nationale, s’attaque aux intérêts économiques et politiques du courant social qui l’a porté au pouvoir. Plusieurs observations et enquêtes révèlent la forte présence francophone de ce que Céline St-Pierre nomme la nouvelle petite-bourgeoise12 dans le mouvement souverainiste québécois, du lointain R.I.N. au P.Q. actuel. Deux explications, qui se complètent, rendent compte de cette prédominance.

La base sociale du mouvement souverainiste

Le mouvement indépendantiste origine et se développe dans les pores de la Révolution tranquille qui, nous devons le reconnaître, participe d’une tendance qui déborde les frontières du Québec : l’extension et la réorganisation du système scolaire ; politiques de santé et de sécurités sociales dominées par Ottawa et dont les grandes lignes sont les mêmes dans les dix provinces ; gouvernements provinciaux qui, comme celui de Lougheed en Alberta, se donnent des instruments économiques pour développer l’industrie sur leurs territoires. Le contenu des réformes est donc semblable dans les dix provinces, même si elles engendrent deux effets spécifiques au Québec. Le clergé, comme élite intellectuelle dominante, se voit remplacé, lors de la réorganisation des appareils scolaires, de santé et de sécurités sociales, par une élite laïque. Or le nationalisme du premier était surtout culturel – protéger la « race canadienne-française et catholique d’un océan à l’autre» – et acceptait le lien fédéral, le pacte confédératif, même s’il en interprétait la constitution dans un sens largement autonomiste. Le nationalisme de la nouvelle petite-bourgeoise vise la souveraineté, c’est-à-dire l’extension des appareils d’État qui lui assurent la majorité de ses emplois : le mini-État du Québec13. Ce nationalisme est fortifié par les entraves mises à l’accession de la nouvelle petite-bourgeoise au secteur privé. Pourtant, les universités francophones fournissent une foule de postulants aux postes de la nouvelle petite-bourgeoise, mais ils se retrouvent sur un marché sursaturé de chômeurs. L’État québécois ne peut, faute de moyens financiers, élargir ses appareils et créer de nouveaux emplois ; le secteur privé, comme le démontraient les études de la Commission B. &B., privilégie nettement les titres scolaires des Québécois, d’origines autres que francophone, qui se sont identifiés puis assimilés à la minorité anglophone. La loi 101 prend un sens, même si elle ne s’y réduit pas, à la lumière des intérêts économiques de cette classe : réduction de l’appareil scolaire anglophone au profit de l’appareil scolaire francophone ; déclin de la minorité anglophone, qui non seulement ne pourra plus intégrer les autres minorités ethniques, mais qui se voit coupée – la perspective de Laurin ayant prévalu sur celle de Lévesque – de tout apport anglophone14. Évidemment, la loi 101 est moins contraignante que la politique que défendait le R.I.N., mais le compromis fut imposé au mouvement indépendantiste dès la fondation du P.Q. : le congrès, sommé de choisir entre l’unilinguisme et Lévesque, opta avec une faible majorité pour celui-ci. Et le bill 1, en devenant la loi 101, dut faire certains sacrifices sur l’autel du pouvoir économique : les entreprises ne sont pas contraintes de franciser leurs cadres et administrateurs : elles sont incitées à recruter et à promouvoir des Québécois, formule plus faible que l’incitation à la promotion des francophones de la loi 22 des Libéraux.

Le souverainisme est fortement marqué de valeurs culturelles, car la langue et la culture constituent, pour une large proportion de la nouvelle petite-bourgeoise, leurs principaux instruments de travail : « Plus que tout autre groupe ou couche sociale, les intellectuels, en particulier les professeurs et les fonctionnaires, ont nettement intérêt à maintenir et à consolider l’identité nationale puisque leur principal capital est culturel (maîtrise de la langue, connaissance de l’histoire politique, sociale et littéraire, etc.) et que celui-ci ne peut être mis en valeur que sur le marché national. Pour ceux-ci, la défense d’une langue et d’une culture est indissociable de la défense d’un métier et d’un marché : ce qui leur confère une qualification, c’est en fait la connaissance de la langue et aussi la nationalité »15.

Le gouvernement péquiste contredit donc l’espoir souverainiste du mouvement social qui l’a porté au pouvoir et, par sa politique salariale, s’attaque, non seulement aux intérêts économiques de l’ensemble des travailleurs, mais aussi à ceux de cette importante portion de la nouvelle petite-bourgeoise qui est syndiquée dans le secteur public et parapublic. Il n’y aura sans doute pas de scissions profondes au sein du P.Q. : le pouvoir est un fort coagulant et il est difficilement supportable pour un militant de reconnaître que son parti est devenu le miroir de ses illusions. Car comment accepter que le choix se situe entre statut particulier large, au nom de la souveraineté-association, et fédéralisme décentralisé, au nom du statut particulier (dernière déclaration de Claude Ryan) ? Entre un gouvernement québécois qui doit adopter certaines réformes pour soutenir son image progressiste et un parti libéral qui y serait contraint par les luttes populaires et syndicales qu’il ne saurait aussi bien canaliser ? Entre un parti québécois qui affirme sa «sympathie pour les travailleurs» et le parti libéral dirigé par ce Ryan qui, comme son prédécesseur Robert Bourassa, affirmait dans les éditoriaux du Devoir sa sympathie pour la social-démocratie ? Après tant d’efforts, le militant indépendantiste se voit confronté à une alternative étroite et sans risques : le réaménagement plus ou moins grand du statu quo social et national. Il est compréhensible que, après de si nombreuses années d’espoir et de militantisme, cette démoralisante alternative ne s’impose que lentement et douloureusement à la conscience des militants de la souveraineté. Aussi, plus qu’une scission, il faut prévoir une lente hémorragie qui videra le P.Q. de ses forces vives et en effacera peu à peu ses marques distinctives.


1 Ce texte de Jean-Marc Piotte a été publié dans le Devoir des 13,14 et 15 novembre 1978. Piotte a été rédacteur de Parti Pris dans les années 1960, puis fondateur-rédacteur de Chroniques, une revue partageant en gros les objectifs des Cahiers du socialisme et donc participant au grand débat sur la question nationale auquel les Cahiers ont consacré tant d’énergie.

2 Laxer, James et Robert, Le Canada des Libéraux. Éd. Québec/Amérique, 1978, p. 135 et ss.

3 Recommandation n˚ 16, Vivre ensemble (une étude des disparités régionales). Conseil économique du Canada, 1977, p. 247.

4 Piotte, Jean-Marc, Le syndicalisme de combat. Éd. coop. Albert St-Martin, 1977, p. 110. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT.]

5 Recommandation n˚ 15, Vivre ensemble (une étude des disparités régionales). Conseil économique du Canada, 1977, p. 247.

6 Notamment, pp. 91 et 92 du Rapport.

7 Michel Pelletier, « La nouvelle politique sociale du gouvernement fédéral », Le Devoir, 25 et 26 octobre 1978.

8 Murray, Vera, Le Parti québécois, HMH, 1976, 242 p.

9 Bourque, Gilles, « Le Parti québécois dans les rapports de classe », Politique aujourd’hui, nos 7-8 (1978), p. 87, et, avec Anne Legaré, Québec, une question nationale au centre impérialiste, Maspero, 1979. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT]

10 Niosi, Jorge, « La nouvelle bourgeoisie canadienne française », Les cahiers du Socialisme, n˚ 1 (printemps 1978) : 5-50.

11 Raynauld, André, La propriété des entreprises au Québec (les années ‘60). P.U.M., 1974, 160 p.

12 St-Pierre, Céline, « De l’analyse marxiste des classes sociales dans le mode de production capitaliste » Socialisme québécois, n˚ 24 (1974) : 9-33. Au niveau économique, la nouvelle petite-bourgeoisie est constituée des travailleurs salariés employés à l’organisation et à l’encadrement du travail : contremaîtres et superviseurs ; assistants-gérants et cadres administratifs des secteurs privé et nationalisé. Aux niveaux politique et idéologique, elle est constituée de ceux qui assurent l’entretien de la force de travail et son assujettissement idéologique : enseignants, journalistes, écrivains, cinéastes… La nouvelle petite-bourgeoisie n’est pas homogène, la plus grande division étant celle qui sépare, d’une part, administrateurs et cadres, et, d’autre part, administrés, pour la plupart, syndiqués. Ce fractionnement est sans doute la base sociale de la lutte, décrite par Véra Murray, entre porteurs de valeurs technocratiques et porteurs de valeurs participationistes. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT.]

13 Sur toute cette question, lire la remarquable étude de Hubert Guindon, « La modernisation du Québec et la légitimité de l’État canadien », Recherches sociographiques, vol. 18, n˚ 3 (1977). 337-366.

14 Caldwell, Gary, « L’histoire des « possédants » anglophones au Québec », Anthropologies et Sociétés, vol. 2, n˚ 1, (1978) : 167-182.

15 Fournier, Marcel, « La question nationale : enjeux et impasses » dans La chance au coureur (Jean-François Léonard éd.). Éd. Nouvelle Optique, 1978, p. 179. [Voir Les Classiques des sciences sociales – JMT.]