Le déclin précipité de l’hégémonie américaine

Les prédictions sur un probable déclin de l’hégémonie américaine sont récurrentes. La CIA elle-même s’était récemment livrée à cet exercice, prévoyant qu’à l’horizon 2025, le statut des USA serait révisé à la baisse et leur latitude d’action diminuée d’autant. Mais la crise économique a dramatiquement accéléré la marche de l’histoire. Lors de son audition par les sénateurs américains au printemps dernier, l’économiste Martin Wolf avait annoncé que la crise allait « porter un coup dévastateur à la crédibilité et la légitimité des États-Unis à travers le monde. » Aujourd’hui, les indices de cet affaiblissement sont déjà sensibles sur tous les fronts. Michael Klare en recense six, parmi lesquels le remplacement du G7 par le G20, la remise en cause du dollar, le rôle accru du groupe BRIC, le renforcement des liens entre l’Iran et la Chine, et le refus des alliés d’envoyer des renforts en Afghanistan. A ce catalogue il conviendrait d’ajouter le récent refroidissement des relations avec le Japon, sans oublier la nouvelle orientation de la Turquie, qui elle aussi resserre ses liens avec l’Iran et s’éloigne d’Israël. Bienvenue donc, dès aujourd’hui, dans ce nouveau monde des années 2025.
Par Mis en ligne le 31 octobre 2009

Note à l’attention de la CIA : Vous n’êtes peut-être pas pré­pa­rés à voya­ger dans le temps, mais bien­ve­nue quand même en 2025 ! Vos bureaux sont peut-être un peu exigus, vos droits à exiger de meilleurs locaux se sont sans doute éva­po­rés, et les avan­tages annexes ne seront peut-être pas à votre goût, mais il faudra vous y habi­tuer. Car telle sera désor­mais la réa­lité.

Trêve de plai­san­te­rie. Passons main­te­nant à la ver­sion sérieuse de ce qui pré­cède : En Novembre 2008, le National Intelligence Council (NIC), une branche de la Central Intelligence Agency, a publié le der­nier rap­port d’une série de publi­ca­tions futu­riste, des­ti­nées à défri­cher le ter­rain pour la future admi­nis­tra­tion Obama. Cette consul­ta­tion de boule de cris­tal ana­ly­tique s’est conclue par un rap­port inti­tulé « Tendances mon­diales 2025 », où l’agence prédit que l’hégémonie amé­ri­caine ten­drait à dis­pa­raître pro­gres­si­ve­ment au cours des 15 pro­chaines années – paral­lè­le­ment à la montée de nou­velles puis­sances mon­diales, en par­ti­cu­lier la Chine et l’Inde. Ce rap­port exa­mi­nait de nom­breux aspects de l’environnement stra­té­gique du futur, mais sa conclu­sion la plus remar­quable – et qui a fait les unes – était celle d’une éro­sion à long terme de la domi­na­tion amé­ri­caine et de l’émergence de nou­veaux concur­rents mon­diaux. « Bien que les États-Unis puissent rester l’acteur le plus puis­sant [en 2025] », consta­tait sans ambages cette étude, la « puis­sance rela­tive – même dans le domaine mili­taire – dimi­nuera et les moyens d’actions des USA seront plus limi­tés. »

Ce rap­port, appar­tient déjà au passé. Aujourd’hui, quelques 11 mois plus tard, les choses ont déjà changé. Ces pré­dic­tions futu­ristes devront être adap­tées aux réa­li­tés rapi­de­ment chan­geantes de la situa­tion actuelle. Bien qu’ayant été publié après le début de la crise éco­no­mique mon­diale, ce rap­port a été rédigé avant que cette crise n’atteigne son maxi­mum. Il affir­mait donc que le déclin de la puis­sance amé­ri­caine serait gra­duel, s’étendant au-delà de l’horizon de 15 ans qui était celui de l’étude. Mais la crise éco­no­mique et les évé­ne­ments qui l’ont accom­pa­gné ont radi­ca­le­ment bou­le­versé ce calen­drier. À la suite des énormes pertes subies par l’économie amé­ri­caine durant l’année écou­lée, et d’un redé­mar­rage sur­pre­nant de l’économie chi­noise, la tran­si­tion des pou­voirs que ce rap­port pré­voyait s’est accé­lé­rée. Lorsque l’on exa­mine les faits, cette année 2025 est déjà là.

De nom­breux évè­ne­ments prévus par le « Global Trends 2025 » se sont en fait déjà dérou­lés. Le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine – dési­gnés col­lec­ti­ve­ment par l’acronyme BRIC – jouent déjà un rôle beau­coup plus actif dans les affaires éco­no­miques mon­diales, alors que le rap­port pré­voyait que cela ne serait le cas que dans une décen­nie ou deux. Dans le même temps, la posi­tion mon­diale domi­nante aupa­ra­vant mono­po­li­sée par les Etats-Unis avec l’aide des grandes puis­sances indus­trielles occi­den­tales – le Groupe des 7 (G-7) – s’est déjà affai­blie à un rythme remar­quable. Les pays qui autre­fois deman­daient conseil aux États-Unis sur les grandes ques­tions inter­na­tio­nales ignorent main­te­nant les recom­man­da­tions de Washington et déve­loppent au contraire leurs propres réseaux poli­tiques auto­nomes. Les États-Unis sont de moins en moins enclins à déployer leurs forces armées à l’étranger alors que les puis­sances rivales aug­mentent leurs propres capa­ci­tés mili­taires et que les acteurs non éta­tiques recourent aux tac­tiques « asy­mé­triques » pour contre­car­rer l’avantage de la puis­sance de feu conven­tion­nelle dont dis­posent les États-Unis.

Personne ne semble le dire haut et fort – pour le moment – mais expri­mons les choses crû­ment : après que moins d’un an se soit écoulé sur les 15 années qu’analysait le rap­port de la CIA, la période de la domi­na­tion incon­tes­tée de l’Amérique sur le monde est arri­vée à son terme. Cela pourra prendre une décen­nie ou deux (ou trois) avant que les his­to­riens ne soient capables de porter leurs regards en arrière et de se pro­non­cer avec cer­ti­tude sur « le moment où les Etats-Unis ont cessé d’être la puis­sance domi­nante de la pla­nète et ont été forcés de se com­por­ter comme un acteur majeur parmi d’autres dans un monde où existent plu­sieurs grandes puis­sances rivales. » Cependant, pour les esprits obser­va­teurs, les indices de cette grande tran­si­tion sont déjà visibles.

Six étapes vers un destin de nation ordinaire

Voici la liste de six évé­ne­ments récents qui indiquent selon moi que nous sommes entrés en « 2025 » dès aujourd’hui. Tous les six ont été rap­por­tés par les médias ces der­nières semaines, bien qu’ils n’aient jamais été mis en pers­pec­tive tous ensembles. Ces six évè­ne­ments (ainsi que d’autres, sem­blables) forment un motif : ils des­sinent une nou­velle ère en for­ma­tion.

1. Lors du sommet éco­no­mique mon­dial de Pittsburgh, les 24 et le 25 sep­tembre, les diri­geants des grandes puis­sances indus­trielles, le G-7 (G-8 si l’on inclut la Russie) ont accepté de trans­fé­rer la res­pon­sa­bi­lité de la super­vi­sion de l’économie mon­diale à un groupe plus vaste, plus ouvert : le Groupe des 20 (G-20), incluant la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, et d’autres pays en déve­lop­pe­ment. Bien que des doutes aient été sou­le­vés quant à la capa­cité de ce groupe élargi à exer­cer un lea­der­ship effi­cace au niveau mon­dial, il ne fait aucun doute que cette trans­for­ma­tion signale un dépla­ce­ment de la puis­sance éco­no­mique dans le monde, de l’Ouest en direc­tion de l’Est et le Sud. Ce dépla­ce­ment enté­rine une baisse consi­dé­rable de la pré­émi­nence éco­no­mique amé­ri­caine.

« La véri­table signi­fi­ca­tion du G-20 n’est pas celle d’un pas­sage de relais du G-7/G-8 mais du G-1 : les États-Unis », a écrit dans le Financial Times Jeffrey Sachs de l’Université de Columbia. « Durant les 33 années du Forum éco­no­mique du G-7, les États-Unis ont impulsé les déci­sions éco­no­miques les plus impor­tantes. » Le déclin du lea­der­ship amé­ri­cain au cours de ces der­nières décen­nies a été obs­curci par l’effondrement de l’Union sovié­tique et par l’avance ini­tiale acquise par les USA dans les tech­no­lo­gies de l’information, note éga­le­ment Jeffrey Sachs, mais on ne peut plus désor­mais se méprendre sur cette tran­si­tion du pou­voir éco­no­mique des Etats-Unis en direc­tion de la Chine et des autres loco­mo­tives des éco­no­miques émer­gentes.

2. Selon la presse, les rivaux éco­no­miques de l’Amérique ont tenu des réunions secrètes (mais pas tant que cela) afin d’étudier une réduc­tion du rôle du dollar US – qui perd de sa valeur – dans le com­merce inter­na­tio­nal. Jusqu’à pré­sent, l’utilisation du dollar comme devise inter­na­tio­nale pro­cu­rait aux États-Unis un avan­tage éco­no­mique impor­tant : ils pou­vaient sim­ple­ment impri­mer des dol­lars pour faire face à leurs obli­ga­tions inter­na­tio­nales alors que les autres pays doivent conver­tir leurs propres devises en dol­lars, ce qui entraîne sou­vent des sur­coûts signi­fi­ca­tifs. Désormais, nombre de grands pays expor­ta­teurs – dont la Chine, la Russie, le Japon, le Brésil et les pays pétro­liers du golfe Persique – envi­sagent l’utilisation de l’euro, ou d’un « panier » de mon­naies pour leurs échanges com­mer­ciaux. S’il est adopté, un tel plan accé­lé­re­rait la chute ver­ti­gi­neuse du cours du dollar et éro­de­rait encore davan­tage l’influence amé­ri­caine sur les affaires éco­no­miques inter­na­tio­nales.

L’une de ces ren­contres aurait eu lieu cet été lors d’un sommet des BRIC. Alors qu’il ne s’agissait que d’un concept il y a un an, lorsque le terme de BRIC a été inventé par l’économiste en chef de Goldman Sachs, le groupe des BRIC est devenu une réa­lité en juin lorsque les diri­geants des quatre pays ont tenu une ses­sion inau­gu­rale à Iekaterinbourg, en Russie.

Le fait même que le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine aient choisi de se consti­tuer en groupe a été consi­déré comme signi­fi­ca­tif, car ces pays ras­semblent conjoin­te­ment envi­ron 43% de la popu­la­tion mon­diale et devraient repré­sen­ter 33% du pro­duit inté­rieur brut mon­dial d’ici 2030 – à peu près autant que les États-Unis et l’Europe occi­den­tale à cet hori­zon. Bien que les diri­geants du groupe BRIC aient décidé à ce stade de ne pas former un organe per­ma­nent comme le G-7, ils sont conve­nus de coor­don­ner les efforts visant à déve­lop­per des alter­na­tives au dollar et à réfor­mer le Fonds Monétaire International, pour que les pays non occi­den­taux y dis­posent d’une voix plus forte.

3. Sur le front diplo­ma­tique, les efforts de Washington pour obte­nir le sou­tien d’une pres­sion inter­na­tio­nale accrue sur l’Iran afin qu’il mette un terme à son pro­gramme d’enrichissement d’uranium ont été reje­tés par la Russie et la Chine. Un mois après que le pré­sident Obama ait annulé le projet de déploie­ment d’un sys­tème anti-mis­siles en Europe orien­tale, sou­hai­tant appa­rem­ment obte­nir le sou­tien russe sur une posi­tion plus dure envers Téhéran, les hauts diri­geants russes ont clai­re­ment indi­qué qu’ils n’avaient aucune inten­tion de cau­tion­ner un ren­for­ce­ment des sanc­tions contre l’Iran. « Les menaces, les sanc­tions et les pres­sions dans la situa­tion actuelle, nous en sommes convain­cus, seraient contre-pro­duc­tifs », a déclaré le ministre russe des Affaires étran­gères, Sergey V. Lavrov, après une réunion avec le secré­taire d’État Hillary Clinton à Moscou le 13 octobre. Le len­de­main, le Premier ministre russe Vladimir Poutine décla­rait que la menace de sanc­tions était « pré­ma­tu­rée ». Étant donné les risques poli­tiques qu’a pris Obama en annu­lant le pro­gramme de bou­clier anti-mis­siles – une mesure lar­ge­ment condam­née par les Républicains à Washington – le refus rapide de Moscou de coopé­rer avec les Etats-Unis sur le dos­sier nucléaire ira­nien ne peut être inter­prété que comme un signe sup­plé­men­taire du déclin de l’influence amé­ri­caine.

4. On peut tirer exac­te­ment la même conclu­sion après la réunion de haut niveau qui s’est tenue à Pékin le 15 octobre entre le Premier ministre chi­nois Wen Jiabao et le pre­mier vice-pré­sident ira­nien, Mohammad Reza Rahimi. « Les rela­tions sino-ira­niennes ont connu un déve­lop­pe­ment rapide, depuis que les diri­geants des deux pays ont de fré­quents échanges et que la coopé­ra­tion dans le com­merce et l’énergie s’est élar­gie et appro­fon­die », a déclaré M. Wen, au Palais du Peuple. Intervenant à un moment où les États-Unis sont enga­gés dans une cam­pagne diplo­ma­tique vigou­reuse pour per­sua­der la Chine et la Russie, entre autres, de réduire leurs liens com­mer­ciaux avec l’Iran, en pré­lude au ren­for­ce­ment des sanc­tions, cette décla­ra­tion chi­noise ne peut être consi­dé­rée que comme une nette rebuf­fade en direc­tion de Washington.

5. Les ten­ta­tives de Washington pour obte­nir un sou­tien inter­na­tio­nal à l’effort de guerre allié en Afghanistan ont éga­le­ment ren­con­tré des réponses éton­nam­ment déce­vantes. Pour preuve, la mani­fes­ta­tion de sou­tien réti­cent à l’effort de guerre amé­ri­cain du Premier ministre bri­tan­nique Gordon Brown lorsqu’il a annoncé le 14 octobre que la Grande-Bretagne enver­rait davan­tage de troupes pour ren­for­cer le contin­gent bri­tan­nique dans ce pays – mais seule­ment 500 de plus, et seule­ment si d’autres nations euro­péennes aug­men­taient leur par­ti­ci­pa­tion mili­taire, chose qu’il sait sans doute hau­te­ment impro­bable. Jusqu’à aujourd’hui, ce minus­cule contin­gent pro­vi­soire repré­sente le total des troupes sup­plé­men­taires que l’administration Obama a été en mesure d’obtenir de ses alliés euro­péens, et ce en dépit d’une cam­pagne diplo­ma­tique sou­te­nue pour le ren­for­ce­ment de la force com­bi­née de l’OTAN en Afghanistan. En d’autres termes, même l’allié le plus fidèle et docile des USA en Europe ne semble plus dis­posé à sup­por­ter le poids de ce qui est lar­ge­ment perçu comme une cou­teuse et épui­sante aven­ture mili­taire amé­ri­caine dans le Grand Moyen-Orient.

6. Enfin, en un geste dont la portée sym­bo­lique est frap­pante, le Comité International Olympique (CIO) a choisi d’ignorer Chicago (de même que Madrid et Tokyo) et dési­gné Rio de Janeiro pour la tenue des Jeux Olympiques d’été de 2016. C’est la pre­mière fois qu’une nation sud-amé­ri­caine se voit décerné cet hon­neur. Avant le vote, Chicago était consi­dé­rée comme un can­di­dat sérieux, sur­tout depuis que Barack Obama, qui y a habité, s’était per­son­nel­le­ment déplacé à Copenhague pour faire pres­sion sur le CIO. Néanmoins, à la sur­prise géné­rale, Chicago a non seule­ment perdu, mais a été éli­mi­née dès le pre­mier tour de scru­tin.

« Le Brésil est passé d’un pays de deuxième classe à un pays de pre­mière classe, et aujourd’hui, nous com­men­çons à être consi­déré avec le res­pect que nous méri­tons », a déclaré le pré­sident bré­si­lien Luiz Inácio Lula da Silva, lors d’une célé­bra­tion de la vic­toire à Copenhague après le vote. Durant ce pro­ces­sus de déci­sion des Olympiades les États-Unis se sont vus sans ména­ge­ment et osten­si­ble­ment rétro­gra­dés du rang de seule super­puis­sance à celui de com­pé­ti­teur mal­chan­ceux, et ce moment sym­bo­li­sait l’entrée de la pla­nète dans une nou­velle ère.

Devenir un pays ordinaire

Ce ne sont que quelques exemples de déve­lop­pe­ments récents qui me laissent penser que les jours de l’hégémonie amé­ri­caine sont déjà arri­vés à leur terme, des années plus tôt que les ser­vices de ren­sei­gne­ment amé­ri­cain ne l’avaient prévu. Il est de plus en plus clair que d’autres puis­sances – même parmi nos plus proches alliés – pour­suivent une poli­tique étran­gère de plus en plus indé­pen­dante, quelles que soient les pres­sions que Washington tente d’exercer.

Bien sûr, rien de tout cela n’implique que les États-Unis ne pour­ront pas conser­ver pen­dant un cer­tain temps encore la plus puis­sante éco­no­mie au monde et, en termes de capa­cité de des­truc­tion, la plus puis­sante force mili­taire. Néanmoins, il ne fait aucun doute que l’environnement stra­té­gique dans lequel les diri­geants amé­ri­cains doivent prendre des déci­sions cri­tiques, lorsque les inté­rêts natio­naux vitaux sont en jeu, a changé de façon spec­ta­cu­laire depuis le début de la crise éco­no­mique mon­diale.

Plus signi­fi­ca­tif encore, le pré­sident Obama et ses prin­ci­paux conseillers com­mencent à contre­cœur à remo­de­ler la poli­tique étran­gère amé­ri­caine en ayant à l’esprit cette nou­velle réa­lité mon­diale. Cela paraît évident, par exemple, dans la déci­sion de l’administration de réexa­mi­ner la stra­té­gie amé­ri­caine en l’Afghanistan.

C’est seule­ment en mars que le pré­sident a adopté une nou­velle stra­té­gie de contre-insur­rec­tion en Afghanistan, consis­tant en un ren­for­ce­ment de la pré­sence amé­ri­caine sur le ter­rain, accom­pa­gné d’un enga­ge­ment de longue durée pour gagner les cœurs et les esprits dans les vil­lages où les tali­bans ont réap­paru. C’est sur cette base qu’il a limogé le com­man­dant en chef en Afghanistan, le géné­ral David D. McKiernan, pour le rem­pla­cer par le géné­ral Stanley A. Mc Chrystal, consi­déré comme un par­ti­san plus résolu de la contre-insur­rec­tion. Toutefois, lorsque Mc Chrystal a pré­senté à Obama la fac­ture de cette stra­té­gie – 40 000 à 80 000 sol­dats sup­plé­men­taires (en plus des 20.000 et quelques ren­forts récem­ment déployés) – nom­breux sont ceux qui ont pâli dans la garde rap­pro­chée du Président.

Un tel déploie­ment coû­tera non seule­ment des cen­taines de mil­liards de dol­lars au Trésor, ce qu’il peut dif­fi­ci­le­ment se per­mettre, mais la pres­sion exer­cée sur l’armée et le Corps des Marines peut deve­nir presqu’insupportable après ces nom­breuses années de déploie­ments mul­tiples et répé­tés et de stress en Irak. Ce prix serait plus tolé­rable, bien sûr, si les alliés de l’Amérique accep­taient de prendre une plus grande part de cette charge, mais ils sont de moins en moins dis­po­sés à le faire.

Les diri­geants de la Russie et la Chine ne sont sans doute pas entiè­re­ment mécon­tent de voir les États-Unis épui­ser leurs res­sources finan­cières et mili­taires en Afghanistan. Dans ces cir­cons­tances, il n’est guère sur­pre­nant que le Vice Président Joe Biden, entre autres, pré­co­nise un nou­veau tour­nant dans la poli­tique amé­ri­caine, avec une stra­té­gie moins coû­teuse de contre-ter­ro­risme – plutôt que de contre-insur­rec­tion – qui vise­rait pour partie à déman­te­ler Al-Qaïda au Pakistan – à l’aide de drones et des forces spé­ciales – au lieu de mobi­li­ser de nom­breuses troupes amé­ri­caines (tout en lais­sant le niveau des forces en Afghanistan rela­ti­ve­ment inchangé).

Il est trop tôt pour pré­dire sur quoi va débou­cher cette rééva­lua­tion par le pré­sident de la stra­té­gie amé­ri­caine en Afghanistan, mais le fait qu’il n’ait pas accepté immé­dia­te­ment le plan Mc Chrystal et ait laissé libre cours à Joe Biden pour défendre sa posi­tion sug­gère qu’il puisse finir par com­prendre ce qu’il y aurait de dérai­son­nable à accroitre les enga­ge­ments mili­taires amé­ri­cains à l’étranger au moment où la pré­émi­nence mon­diale des USA est sur le déclin.

On per­çoit cette pru­dence d’Obama dans autres déci­sions prises récem­ment. Bien qu’il conti­nue d’affirmer que l’acquisition d’armes nucléaires par l’Iran est inad­mis­sible et que l’utilisation de la force pour l’en empê­cher reste une option, il a clai­re­ment fait en sorte de réduire au mini­mum la pro­ba­bi­lité que cette option – qui pour­rait éga­le­ment être com­pro­mise par des « alliés » récal­ci­trants – soit jamais uti­li­sée.

Par ailleurs, il a donné une nou­velle impul­sion à la diplo­ma­tie amé­ri­caine, en cher­chant l’amélioration des liens avec Moscou et en per­met­tant que soient repris les contacts diplo­ma­tiques avec des Etats pré­cé­dem­ment consi­dé­rés comme parias, tels la Birmanie, le Soudan et la Syrie. Cela reflète éga­le­ment la réa­lité de notre monde en évo­lu­tion : la pos­ture du « je vaux mieux que toi » et de l’intimidation adop­tée par l’administration Bush envers ces pays et d’autres durant près de huit ans n’a que rare­ment permis d’obtenir quoique ce soit. On peut se repré­sen­ter cela comme la recon­nais­sance impli­cite que les États-Unis sont des­cen­dus de leur statut de « super­puis­sance unique » de la pla­nète à celui de pays ordi­naire. C’est après tout ce que font les pays ordi­naires : ils engagent des pour­par­lers diplo­ma­tiques avec les autres pays, qu’ils aiment ou non leurs gou­ver­ne­ments actuels.

Bienvenue donc, dans le monde de 2025. Il ne res­semble plus à celui de notre passé récent, lorsque les États-Unis dépas­saient de la tête et des épaules toutes les autres nations, et ne convient qu’assez mal aux fan­tasmes de puis­sance mon­diale nés à Washington depuis l’effondrement de l’Union sovié­tique en 1991. Mais c’est la réa­lité.

Pour beau­coup d’Américains, la perte de cette pré­émi­nence pour­rait pro­vo­quer de l’inconfort, voire du déses­poir. Mais d’un autre côté, il convient de recon­naitre les avan­tages qu’il y a à être un pays ordi­naire, comme n’importe quelle autre nation : per­sonne ne s’attend à ce que le Canada, la France ou l’Italie envoient 40 000 sol­dats sup­plé­men­taires en Afghanistan, en plus des 68 000 qui y sont déjà et des 120 000 hommes en Irak. Personne non plus ne s’attend à ce que ces pays consacrent 925 mil­liards de dol­lars sur l’argent des contri­buables à cette fin – ce que coûtent ces deux guerres, selon le National Priorities Project.

Une ques­tion demeure : Combien de temps encore per­sis­tera à Washington le sen­ti­ment que les Américains peuvent se per­mettre de finan­cer leur rôle mon­dial, avec le main­tien de bases mili­taires sur une bonne partie de la pla­nète et la pour­suite de guerres loin­taines au nom de la sécu­rité mon­diale, alors que l’économie amé­ri­caine perd autant de ter­rain face à ses concur­rents ? Tel est le dilemme auquel le pré­sident Obama et ses conseillers doivent se confron­ter dans ce monde trans­formé de l’année 2025.


Publication ori­gi­nale TomDispatch, tra­duc­tion Contre Info

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