Quelle articulation entre partis, syndicats et mouvements

Par Mis en ligne le 29 octobre 2009

Actuel Marx – Alors que la gauche euro­péenne sem­blait soli­de­ment ancrée sur une divi­sion du tra­vail entre partis et syn­di­cats, les vingt der­niè­res années ont vu se déve­lop­per des mou­ve­ments sociaux qui cher­chaient déli­bé­ré­ment à affir­mer leur auto­no­mie et leur radi­ca­lité en réponse à l’affaiblissement de la gauche tra­di­tion­nelle face à la montée du néo­li­bé­ra­lisme. Vingt ans plus tard, quel diag­nos­tic peut-on porter sur ces formes de lutte col­lec­tive ? Doivent elles être consi­dé­rées comme des fac­teurs de frag­men­ta­tion, comme des forces de pres­sion sur les parts ou les syn­di­cats, ou comme des fac­teurs de recom­po­si­tion ?

Daniel Bensaïd – La flo­rai­son d’associations diver­ses cor­res­pond pro­ba­ble­ment à la fois à une ten­dance lourde et à un phé­no­mène plus conjonc­tu­rel. La ten­dance lourde est celle de la com­plexité crois­sante des socié­tés contem­po­rai­nes et de la plu­ra­lité des champs sociaux : de mul­ti­ples contra­dic­tions et modes de sub­jec­ti­va­tion se révè­lent ainsi irré­duc­ti­bles aux gran­des syn­thè­ses a priori et à l’absorption dans une grand sujet his­to­ri­que uni­fi­ca­teur. Le phé­no­mène plus conjonc­tu­rel est la perte de légi­ti­mité des partis et des syn­di­cats coulés dans le moule de l’Etat pro­vi­dence. Ils n’ont pas été capa­bles de répon­dre au redé­ploie­ment des modes de résis­tance à la contre-réforme libé­rale. Les syn­di­cats avaient res­treint leur fonc­tion à la négo­cia­tion du rap­port capi­tal-tra­vail à l’intérieur de l’entreprise ou de la bran­che, alors que l’épuisement du com­pro­mis for­diste et la décon­cen­tra­tion indus­trielle obli­gent à réin­ves­tir les pra­ti­ques ter­ri­to­ria­les.

Il est pro­ba­ble que cer­tai­nes formes d’organisation auto­nome seront des com­po­san­tes dura­bles d’un mou­ve­ment social pro­téï­forme débor­dant lar­ge­ment la fonc­tion syn­di­cale de négo­cia­tion de la force de tra­vail, à moins que les syn­di­cats ne renouent avec les pra­ti­ques ini­tia­les du syn­di­ca­lisme des Bourses du tra­vail. Il est en effet avéré que les gran­des cen­tra­les ten­dent à hié­rar­chi­ser leurs objec­tifs et à rela­ti­vi­ser cer­tai­nes reven­di­ca­tions qui sont mieux prises en compte par des orga­ni­sa­tions spé­ci­fi­ques comme les comi­tés de chô­meurs, les col­lec­tifs de sans-papiers ou les asso­cia­tions sur le droit au loge­ment. C’est par­ti­cu­liè­re­ment le cas en France où moins de 10% de la force de tra­vail (5% dans le privé !) est syn­di­quée. Il serait donc impru­dent d’en tirer des conclu­sions trop géné­ra­les. D’autant que l’énoncé de votre ques­tion tend à mélan­ger des choses assez dif­fé­ren­tes.

Droit au loge­ment, Act Up ou AC sont des asso­cia­tions qui lut­tent sur une ques­tion spé­ci­fi­que, et les coor­di­na­tions ou comi­tés de grève sont des orga­nes de mobi­li­sa­tion d’autant plus néces­sai­res qu’en France la repré­sen­ta­ti­vité syn­di­cale est faible. Mais ce sont aussi des formes très fluc­tuan­tes. Dans les luttes récen­tes, le phé­no­mène des coor­di­na­tions a été moins fré­quent et moins spec­ta­cu­laire qu’il ne le fut au début des années 90 dans les grèves d’infirmières et de che­mi­nots, comme si, face à la bru­ta­lité de la crise, les cen­tra­les syn­di­ca­les avaient repris du poil de la bête.

Actuel Marx – Alors que la ques­tion de la forme-parti sus­ci­tait peu de dis­cus­sions ces der­niè­res décen­nies, elle semble rede­ve­nir d’actualité. Comment l’expliquer ? Est-ce l’effet d’une crise des partis exis­tants : crise de la repré­sen­ta­tion poli­ti­que en géné­ral, épui­se­ment du prin­cipe des décou­pa­ges par­ti­sans de la gauche du XXe siècle ? Est-ce le symp­tôme d’une crise d’articulation syndicats/​partis ou des impas­ses de l’alternative mou­ve­men­tiste ? Est-ce, plus géné­ra­le­ment, la consé­quence d’une carence stra­té­gi­que de la gauche face au néo­li­bé­ra­lisme et à sa crise ?

Daniel Bensaïd – Je n’aime guère le cliché sur la crise « de la forme parti » qui recou­vre trop faci­le­ment des ques­tions dis­tinc­tes. Si crise il y a, c’est d’abord celle de la poli­ti­que elle-même, ou si l’on veut de la repré­sen­ta­tion démo­cra­ti­que, dont le désen­ga­ge­ment par­ti­san peut être une consé­quence. C’est ensuite celle du contenu (des pro­gram­mes, des pro­jets) avant d’être celle de la forme, et cette crise mani­feste l’incapacité de partis qui s’étaient faits les loyaux ges­tion­nai­res de l’Etat pro­vi­dence, à faire face à la contre-réforme libé­rale ini­tiée au début des années 80. C’est enfin celle d’une redé­fi­ni­tion des pra­ti­ques mili­tan­tes ani­mées d’une exi­gence démo­cra­ti­que et cultu­relle nou­velle, en rap­port avec les trans­for­ma­tions socia­les, avec l’émergence de nou­vel­les ques­tions majeu­res comme la crise éco­lo­gi­que, et avec l’usage de nou­veaux outils de com­mu­ni­ca­tion qui bri­sent le mono­pole sur l’information dont se nour­ris­saient les grands appa­reils bureau­cra­ti­ques.

Ceci dit, il serait sim­pliste d’opposer une culture décen­tra­li­sée, réti­cu­laire, aux formes syn­di­ca­les ou par­ti­sa­nes cen­tra­li­sées iso­mor­phes à une cer­taine figure de l’Etat. Il s’avère que le dis­cours sur les réseaux et la flui­dité est tout aussi iso­mor­phe à la société liquide d’un capi­ta­lisme libé­ral qui n’en conju­gue pas moins, avec effi­ca­cité, cen­tra­li­sa­tion et décen­tra­li­sa­tion comme l’illustre à mer­veille l’organisation de Wal Mart (voir à ce propos le petit bou­quin édité aux Prairies ordi­nai­res).

La chute du Mur de Berlin et la dis­pa­ri­tion de l’Union sovié­ti­que ont marqué la fin d’une longue séquence his­to­ri­que et l’amorce d’une nou­velle séquence obli­geant tous les acteurs, poli­ti­ques et sociaux, à se redé­fi­nir. D’où cette mode des « re » (réno­va­tion, refon­da­tion, recons­truc­tion, etc).

Dans un pre­mier temps, comme c’est le cas après de gran­des défai­tes (et comme ce le fut dans les années 1830 sous la Restauration), se pro­duit ce que j’appelle un moment uto­pi­que, un moment de fer­men­ta­tion, d’expérimentation, de tâton­ne­ment. C’est ce qui s’est passé à la fin des années 90 et au début de la décen­nie, notam­ment dans le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste : une effer­ves­cence uto­pi­que néces­saire, mais accom­pa­gnée d’un dis­cours sim­pli­fi­ca­teur oppo­sant le « bon » mou­ve­ment social à la « sale » poli­ti­que. Ceci a com­mencé à chan­ger depuis quel­ques années, un déclic s’est pro­duit et ce chan­ge­ment s’accélère avec la crise. La pré­ten­tion à l’autosuffisance des mou­ve­ments sociaux (qui leur a été prêtée par cer­tains idéo­lo­gues bien plus qu’ils ne l’ont eux-mêmes théo­ri­sée) montre ses limi­tes. La ques­tion poli­ti­que revient en force, et avec elle un cer­tain goût du réen­ga­ge­ment, y com­pris dans ses formes par­ti­sa­nes.

Actuel Marx – Comment fau­drait-il arti­cu­ler aujourd’hui les forces par­ti­sa­nes de gauche, les forces syn­di­ca­les et les mou­ve­ments ? Comment redé­fi­nir le type d’intervention spé­ci­fi­que de ces dif­fé­ren­tes forces, par exem­ple dans les domai­nes où elles inter­vien­nent conjoin­te­ment, comme le tra­vail sala­rié, les ser­vi­ces publics, les dis­cri­mi­na­tions ? Comment penser cette arti­cu­la­tion dans une pers­pec­tive de conver­gence et de com­plé­men­ta­rité ?

Daniel Bensaïd – L’artificialité d’une forme de divi­sion du tra­vail, entre ce qui relè­ve­rait du social et ce qui relè­ve­rait de la poli­ti­que, appa­raît de plus en plus clai­re­ment.

Les mou­ve­ments sociaux, à l’évidence, pro­dui­sent de la poli­ti­que au bon sens du terme. Le mou­ve­ment des sans-papiers, quand il oblige à repen­ser la citoyen­neté et les rap­ports entre le natio­nal et l’étranger ; les mou­ve­ments de chô­meurs, quand ils obli­gent à repen­ser le rap­port sala­rial ; les asso­cia­tions de patients ou de cher­cheurs, quand ils remet­tent en cause le statut de la science et de l’expertise ; le mou­ve­ment des femmes, évi­dem­ment, quand il conteste la divi­sion du tra­vail et des rôles sociaux, etc. Réciproquement, les partis, dès lors qu’ils ne se conten­tent pas d’être des machi­nes élec­to­ra­les, se nour­ris­sent de ces expé­rien­ces ; ils les ins­cri­vent dans la durée, et ils irri­guent en retour les luttes socia­les de ten­ta­ti­ves de syn­thè­ses pro­gram­ma­ti­ques.

Il y a donc, entre mou­ve­ments sociaux et partis, une dif­fé­rence non de nature mais de fonc­tion. Leur rap­port peut être fondé sur la claire per­cep­tion de cette dif­fé­rence et sur le res­pect réci­pro­que de leur indé­pen­dance. Cela se juge pra­ti­que­ment par la capa­cité des mili­tants de partis (qui ne sont pas des zombis étran­gers ou exté­rieurs aux mou­ve­ments sociaux, mais qui sont eux-mêmes des sala­riés, des femmes, des habi­tants, des patients, des syn­di­qués…), a arti­cu­ler des pro­po­si­tions en res­pec­tant l’autonomie et les règles démo­cra­ti­ques des mou­ve­ments aux­quels ils par­ti­ci­pent.

Quant à l’articulation entre partis et syn­di­cats, elle dépend pour beau­coup de l’histoire des pays concer­nés. La Charte d’Amiens est ainsi plutôt une sin­gu­la­rité fran­çaise mal com­prise dans la culture anglo-saxonne. Récemment, l’expérience du LKP gua­de­lou­péen ou du mou­ve­ment du 5 février en Martinique ont montré que le ras­sem­ble­ment dans un même cadre uni­taire de syn­di­cats, d’associations, de partis, pou­vait être une arme redou­ta­ble­ment effi­cace.

Actuel Marx – Quels sont, selon vous, les prin­ci­paux obs­ta­cles à une telle arti­cu­la­tion au sein d’un projet de trans­for­ma­tion sociale radi­cale ? Et sous quel­les formes pour­raient-elles être sur­mon­tées ?

Daniel Bensaïd – Les obs­ta­cles sont de diver­ses natu­res. Le pre­mier est bien sûr la divi­sion entre­te­nue par la logi­que concur­ren­tielle du capi­tal, qui oppose les tra­vailleurs entre eux, indi­vi­dua­lise les sta­tuts, les reve­nus, le temps de tra­vail ; qui ato­mise les col­lec­tifs, oppose le public au privé, les usa­gers aux gré­vis­tes, les fran­çais aux immi­grés, etc.

L’autre obs­ta­cle, qui n’est pas moin­dre, c’est celui que votre ques­tion sup­pose résolu, à savoir qu’existe un projet « par­tagé de trans­for­ma­tion sociale radi­cale ». On en est loin. Et non pas en raison des incon­sé­quen­ces ou de la mau­vaise volonté de tel ou tel appa­reil, mais en raison des effets de l’aliénation au tra­vail, du féti­chisme mar­chand, du cercle vicieux de la domi­na­tion. Il arrive que ce cercle puisse être brisé, comme il arrive que soit inter­rom­pue la rou­tine des tra­vaux et des jours, mais cela se pro­duit dans des situa­tions par­ti­cu­liè­res, des situa­tions de crise sociale et poli­ti­que. Car le temps poli­ti­que n’est pas le temps linéaire, « homo­gène et vide » des Pénélopes élec­to­ra­les ; c’est un temps brisé, dsi­con­tinu, scandé de hoquets.

Il s’agit de se pré­pa­rer à de telles situa­tions de mul­ti­ples maniè­res, ou sur plu­sieurs plans simul­ta­né­ment. Au niveau par­ti­san, en mémo­ri­sant et en syn­thé­ti­sant les expé­rien­ces les plus fécon­des, en tra­vaillant quo­ti­dien­ne­ment à ce que les idées tirées de ces expé­rien­ces fas­sent leur chemin. Dans les syn­di­cats et les asso­cia­tions, en dis­pu­tant quo­ti­dien­ne­ment le ter­rain aux iner­ties et aux inté­rêts d’appareil, en y modi­fiant les rap­ports de forces inter­nes. Dans les luttes, en favo­ri­sant autant que pos­si­ble l’émergence de formes uni­tai­res et démo­cra­ti­ques d’auto-organisation et d’auto-gestion.

Actuel Marx – Pour défier la cen­tra­lité du capi­ta­lisme, cette arti­cu­la­tion devrait-elle se fonder exclu­si­ve­ment sur l’égale dignité de toutes les luttes contre la domi­na­tion et l’exploitation ? Pourrait-elle éga­le­ment admet­tre des prin­ci­pes de hié­rar­chi­sa­tion pra­ti­que ?

Daniel Bensaïd – Admettre une hié­rar­chi­sa­tion des pra­ti­ques, ce serait reve­nir à l’idée d’une « contra­dic­tion prin­ci­pale » (les rap­ports de classe), à laquelle seraient subor­don­nées des ques­tions sup­po­sées secon­dai­res (la ques­tion éco­lo­gi­que ou fémi­niste, les dis­cri­mi­na­tions racia­les…). On peut – on doit – au contraire partir de ce que vous appe­lez « l’égale dignité de ces luttes », sans se rési­gner pour autant à ce que leur plu­ra­lité se tra­duise par leur émiet­te­ment. Leur grand uni­fi­ca­teur, c’est la domi­na­tion sys­té­mi­que du capi­tal lui-même. C’est elle qui expli­que com­ment des mou­ve­ments aussi divers que des syn­di­cats indus­triels, des mou­ve­ments fémi­nis­tes, des asso­cia­tions cultu­rel­les, des mou­ve­ments éco­lo­gis­tes, des mou­ve­ments indi­gè­nes, des syn­di­cats pay­sans, et bien d’autres encore, ont pu si faci­le­ment se ras­sem­bler dans les forums sociaux.

Sans qu’il soit besoin de parler de hié­rar­chie, on peut cepen­dant consta­ter que les divers champs sociaux ne jouent pas le même rôle. Bourdieu lui-même admet­tait que le champ éco­no­mi­que ne pèse pas du même poids que le champ média­ti­que ou le champ sco­laire. On peut aussi consta­ter que cer­tains mou­ve­ments (le mou­ve­ment anti-guerre par exem­ple) sont plus inter­mit­tents que d’autres (le mou­ve­ment syn­di­cal). Ces dif­fé­ren­ces sont révé­la­tri­ces d’une arti­cu­la­tion « sur­dé­ter­mi­née » par la domi­na­tion imper­son­nelle et sys­té­mi­que du capi­tal, de sorte que les rap­ports de classe et de genre sont sans doute les deux gran­des dia­go­na­les autour des­quel­les peu­vent se ras­sem­bler de façon non hié­rar­chi­que les dif­fé­ren­tes résis­tan­ces.

* in Actuel Marx n°46, Partis/​Mouvements, automne 2009.

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