Entretiens

La crise des crises

En complément au numéro 2 des Nouveaux Cahiers du socialisme

En complément au numéro 2 des Nouveaux Cahiers du socialisme, nous publions ici une série d'entretiens et contributions dans le cadre d'une rencontre tenue à Bruxelles et qui a réuni  plus d'une centaine d'intellectuels liés à divers réseaux internationaux de recherche altermondialiste, notamment la Fondation Rosa Luxembourg (Berlin), le Trans National Institute (Amsterdam) , le Forum mondial des alternatives (Dakar), ainsi que plusieurs autres organismes et instituts européens, asiatiques, latino-américains, africains, états-uniens et québécois (en l’occurrence le Collectif d'analyse politique/Nouveaux Cahiers du socialisme). Les entretiens ont été recueillis par Pierre Beaudet, membre du CAP et du comité de rédaction des Nouveaux Cahiers du socialisme.
Par Mis en ligne le 31 octobre 2009

Délégitimer le capitalisme

Entretien avec François Houtart

François Houtart est un per­son­nage comme il n’y en a pas beau­coup dans le monde. Prêtre, socio­logue, pro­fes­seur émé­rite à l’Université Louvain-la-neuve, fon­da­teur du Centre tri­con­ti­nen­tal[1], il a roulé sa bosse par­tout dans le monde, au confluent des luttes sociales et de la recherche enga­gée au Brésil, en Inde, au Vietnam, en Inde et dans plu­sieurs autres pays.

François Houtart, quelle est la nature de la crise actuelle ?

C’est effec­ti­ve­ment une crise glo­bale, dont la crise finan­cière est un symp­tôme, le symp­tôme le plus visible il va s’en dire. C’est une crise de sys­tème, en l’occurrence du sys­tème capi­ta­liste. Son ori­gi­na­lité, si on peut dire, c’est que cette crise est glo­bale, elle affecte l’ensemble du monde et tout ce qui est impor­tant dans nos socié­tés.

Parlons davantage de la crise alimentaire qui semble affecter davantage le tiers-monde …

La crise ali­men­taire a com­mencé avant la crise finan­cière, au tour­nant de 2007. Les prix des den­rées de base, qui stag­naient et même décli­naient depuis des années, ont rapi­de­ment aug­menté. À mon avis, il y a plu­sieurs rai­sons à cela. La pre­mière est de nature conjonc­tu­relle : le capi­tal finan­cier, tou­jours à la recherche d’«occasions » s’est mis à spé­cu­ler sur les céréales et autres den­rées. D’où une « bulle » comme on en a vu dans d’autres sec­teurs (la tech­no­lo­gie par exemple). La deuxième raison est de nature struc­tu­relle. L’agriculture est deve­nue une des prin­ci­pales cibles des oli­go­poles qui opèrent via de vastes mul­ti­na­tio­nales de l’agro-business et qui visent à concen­trer davan­tage leurs inté­rêts agraires, tou­jours dans la même logique d’accumulation rapide de pro­fits et d’« exter­na­li­sa­tion » des coûts, au détri­ment de l’environnement et des popu­la­tions bien sûr. Enfin, il faut noter la crois­sance de la pro­duc­tion des bio­car­bu­rants, qui non seule­ment acca­pare de plus en plus de terres, mais qui est encore plus for­te­ment mono­po­li­sée par les mul­ti­na­tio­nales qui tout en exploi­tant cette « nou­velle » res­source pro­fite éga­le­ment de l’autre crise, la crise éner­gé­tique…

Est-ce que cette crise énergétique est conjoncturelle ou structurelle ?

D’ici 50 ans, l’humanité aura épuisé les res­sources éner­gé­tiques tra­di­tion­nelles (gaz, pétrole, char­bon), du moins celles qui sont exploi­tables à des coûts abor­dables. C’est une immense tran­si­tion qui signi­fie deux choses : d’abord la contrac­tion de la demande et de la consom­ma­tion, et deuxiè­me­ment des inves­tis­se­ments énormes dans de nou­velles res­sources et de nou­velles tech­no­lo­gies. D’où l’importance jus­te­ment pour le capi­tal de s’accaparer des terres pour la pro­duc­tion des bio­car­bu­rants, ce qui signi­fie l’expropriation, à plus ou moins terme, d’au moins soixante mil­lions de petits pay­sans.

Parlons maintenant de la crise climatique …

On connaît le débat en cours actuel­le­ment. Les « opti­mistes » parlent d’un réchauf­fe­ment d’au moins un degré, dont les consé­quences, déjà pré­vi­sibles, sont la des­truc­tion d’une quan­tité invrai­sem­blable de terres culti­vables. On parle notam­ment du Bangladesh dont le tiers de la super­fi­cie sera inondé. Les « pes­si­mistes » vont encore plus loin et parlent de 150 à 200 mil­lions « réfu­giés cli­ma­tiques » qui devront fuir l’avancée des eaux, les inon­da­tions et les séche­resses qui résul­te­ront des chan­ge­ments cli­ma­tiques, notam­ment en Afrique de l’est, en Amérique cen­trale et dans les Caraïbes, dans l’est de l’Asie et ailleurs.

L’ampleur des catastrophes actuelles et à venir force le changement …

Bien sûr que l’humanité ne peut plus se fermer les yeux. Par contre, au niveau des élites, on pense encore s’en tirer avec des chan­ge­ments de formes. Une fac­tion mino­ri­taire de celles-ci, par contre, veut reve­nir à de plus strictes régu­la­tions, dont une bonne partie avait été éli­mi­née lors de la montée du néo­li­bé­ra­lisme dans les années 1980. Ce sec­teur réfor­miste, proche de la social-démo­cra­tie euro­péenne, conti­nue cepen­dant de croire aux vertus du marché et du capi­ta­lisme. Leur projet est assez bien repré­senté par le rap­port soumis à l’ONU par une com­mis­sion d’experts qu’a pré­sidé Joseph Stiglitz, En face de ces deus options, il y a celle, plus radi­cale, de construire des alter­na­tives post-capi­ta­listes.

Quels sont les contours de cette proposition post-capitaliste ?

Elle vient sur­tout des mou­ve­ments sociaux du sud et quelque fois du nord, et qui cherchent, avec de grandes dif­fi­cul­tés, de nou­veaux para­mètres. Toutefois, il ne s’agit pas de pro­duire une théo­rie toute faite, un nou­veau dogme, mais de tra­vailler, dans une grande variété d’options, à déga­ger des pro­jets qui sont en fon de compte une construc­tion per­ma­nente. Parmi les para­mètres, il faut accep­ter que les humains doivent vivre avec la nature, et non contre elle. Il faut lais­ser tomber les visions anté­rieures, y com­pris à gauche : la nature doit être res­pec­tée et non exploi­tée. Encore moins et à l’encontre du dogme capi­ta­liste, les res­sources vivantes qui meublent notre pla­nète ne sont pas des mar­chan­dises.

C’est une rupture fondamentale …

Le capi­ta­lisme mène le monde à sa perte en trans­for­mant tout en mar­chan­dise et en pri­vi­lé­giant la valeur d’échange des biens sur leur valeur d’usage. L’eau, les ali­ments, les vête­ments et tout le reste ne sont valables parce qu’ils per­mettent l’accumulation du capi­tal, et non parce qu’ils répondent à des besoins. C’est cette idée qu’il faut délé­gi­ti­mer. À la place, il faut une nou­velle éthique, une nou­velle vision du monde. Celle-ci doit être basée sur la mul­ti­cul­tu­ra­lité : tous les humains, tous les peuples, toutes les cultures ont quelque chose à contri­buer pour le bien-être de tous.

[1] Le CETRI publie la revue Alternatives-sud, qui sert de pla­te­forme aux intel­lec­tuels du sud. On trouve éga­le­ment sur le site du CETRI (cetri​.be) nombre de docu­ments per­ti­nents.


L’impuissance de l’économie vulgaire

Entretien avec Samir Amin

Nul besoin d’introduire Samir Amin, éco­no­miste et alter­mon­dia­liste avant la lettre ori­gi­naire d’Égypte, fon­da­teur du Forum mon­dial des alter­na­tives, auteur de plus de soixante-dix ouvrages !!!

Les économistes conventionnels et les médias acceptent maintenant de parler de la crise. Est-ce un signe des temps ?

Récemment, le jour­nal Le Monde posait à cet effet une ques­tion méchante : « com­ment se fait-il que les « cracs » de Harvard n’avaient pas prévu la crise… ? ». Sont-ils donc sim­ple­ment des imbé­ciles ? En réa­lité bien sûr, tel n’est pas le cas. Ces cracs déploient toute leur intel­li­gence sur les seules pistes rete­nues par l’économie vul­gaire et de la fausse théo­rie du « capi­ta­lisme ima­gi­naire des mar­chés géné­ra­li­sés ». On le sait si on sort de cet étroit canal et si on a pris la peine de lire Marx, les cycles de surin­ves­tis­se­ment sont suivis de cycles de déva­lo­ri­sa­tion du capi­tal. L’histoire à répé­ti­tion des bulles finan­cières dont les rai­sons et les méca­nismes ont été par­fai­te­ment ana­ly­sés encore une fois par Marx res­tera tou­jours hors du champ de la réflexion de nos éco­no­mistes conven­tion­nels. Les éco­no­mistes, en géné­ral, ne sont pas des pen­seurs cri­tiques. Ils sont, au mieux, des « tech­no­crates ». J’aime mieux uti­li­ser à leur endroit le vocable anglo-saxon – celui « d’exe­cu­tive » (agent d’exécution, ici aux ordres du capi­tal, aujourd’hui des oli­go­poles). Telle est la raison pour laquelle les « cri­tiques » qu’ils peuvent adres­ser au sys­tème sont tou­jours mar­gi­nales et les pro­po­si­tions de réformes qu’ils pensent « réa­listes » sont en réa­lité par­fai­te­ment irréa­listes pour l’essentiel.

Que dire de ces économistes conventionnels qui prônent des réformes importantes ? On pense notamment à Joseph Stiglitz …

Stiglitz a « décou­vert » en 2002 que le consen­sus de Washington n’était pas bon. Dans son tra­vail, Stiglitz ignore la finan­cia­ri­sa­tion, dont il ne dit presque rien, qu’il juge inof­fen­sive et même utile … Évidemment Stiglitz a été sur­pris par l’effondrement finan­cier de 2008. Lors de la publi­ca­tion du « le rap­port Stiglitz », c’est-à-dire celui de la Commission dési­gnée par le Président en exer­cice de l’Assemblée Générale des Nations Unies –Miguel D’Escoto –Stiglitz, encore une fois, ne sort pas du cadre de l’orthodoxie conven­tion­nelle réac­tion­naire. Son objec­tif est de res­tau­rer le sys­tème de la mon­dia­li­sa­tion libé­rale finan­cia­ri­sée, consi­déré comme ayant été glo­ba­le­ment sain, dès lors que des mesures cor­rec­tives sont adop­tées per­met­tant d’éviter à l’avenir les déra­pages qui auraient été à l’origine de l’effondrement de 2008, et guère plus.

Quelles sont les propositions de Stiglitz sur le Sud ?

Aucune pers­pec­tive de déci­sion auto­nome pour les pays du Sud n’est prise en consi­dé­ra­tion. L’idée même de cette auto­no­mie est par­fai­te­ment étran­gère au concept ortho­doxe libé­ral de la « mon­dia­li­sa­tion ». L’argument avancé pour faire accep­ter l’idée qu’un consen­sus global serait incon­tour­nable est sim­pliste : la crise est glo­bale, donc sa solu­tion doit l’être ! On passe sous silence le fait que der­rière ce consen­sus d’apparence le Nord s’emploie à impo­ser ses vues uni­la­té­rales. En réa­lité la recons­truc­tion d’une mon­dia­li­sa­tion utile aux peuples passe par la décons­truc­tion préa­lable de la mon­dia­li­sa­tion des oli­go­poles.

Ce projet de réforme du système a-t-il des chances de « passer » ?

Ce projet est tout à fait irréa­liste. Il l’est d’abord parce que l’idée même que le sys­tème res­tauré dans ce qu’il a d’essentiel atté­nuera le conflit Nord-Sud reste sans fon­de­ment. Cette idée est déjà démen­tie dans les faits. Il l’est aussi parce que les pro­po­si­tions qu’on sug­gère d’adopter ne peuvent être mises en œuvre que si les oli­go­poles le veulent bien. L’inverse est plus pro­bable. Je crois cette volonté de pro­cla­mer pos­sible la « sortie par le haut » n’est pas seule­ment irréa­liste, mais de sur­croît dan­ge­reuse par les illu­sions qu’elle ins­pire.

Dans quelle direction faut-il chercher les alternatives alors ?

Il faut lire l’excellent ouvrage rédigé par Jean Marie Harribey et Dominique Plihou pour ATTAC – Sortir de la Crise Globale (La Découverte 2009). Il permet de mesu­rer l’ampleur du désastre que repré­sente le point de vue réac­tion­naire du G7 tant au plan social qu’à celui du type de rela­tions inter­na­tio­nales qu’il implique.. Ces auteurs écrivent : « La finan­cia­ri­sa­tion n’est pas un fac­teur auto­nome, elle appa­raît comme la contre­par­tie logique de la baisse de la part sala­riale et de la raré­fac­tion des occa­sions d’investissement suf­fi­sam­ment ren­tables. C’est pour­quoi la montée des inéga­li­tés sociales (à l’intérieur de chaque pays et entre zones de l’économie mon­diale) est un trait consti­tu­tif du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme contem­po­rain ». L’économie est tou­jours poli­tique. Et la poli­tique est tou­jours natio­nale et inter­na­tio­nale.


Une perspective nord-américaine

Voici ma contri­bu­tion à ce débat.

Pierre Beaudet

Destruction et opportunités

Les crises comme on le sait sont tou­jours des moments de bifur­ca­tion, de trans­for­ma­tion où s’articulent diverses poten­tia­li­tés, pour le meilleur (renais­sance) ou pour le pire (des­truc­tion). Sous le capi­ta­lisme, les crises sont partie pre­nante de l’accumulation du capi­tal, qui construit, décons­truit et recons­truit les acti­vi­tés pro­duc­tives de l’humanité comme autant de mar­chan­dises à vendre et à ache­ter, à com­men­cer par la pre­mière « mar­chan­dise » inté­res­sant le capi­tal, le tra­vail humain. Cette réa­lité construit une contra­dic­tion fon­da­men­tale au cœur du sys­tème, qui s’exprime à la fois entre le Capital et le tra­vail (comme rap­ports sociaux de base), et entre le Capital et le Capital, struc­turé autour de pôles en constante com­pé­ti­tion les uns contre les autres.

Au-delà de la crise : la perspective des dominants

En Amérique du Nord, les domi­nants s’activent à détruire le grand com­pro­mis de classe qui a leur a été imposé il y a 50 ans et qu’on a appelé le key­né­sia­nisme. Cette des­truc­tion pro­gram­mée a été amor­cée dans les années 1970, accé­lé­rée dans les années 1980 et relan­cée dans les années 1990 sous la forme de la finan­cia­ri­sa­tion et des « bulles » créées pour dimi­nuer les effets d’une crise latente qu’à peu près tout le monde (de sérieux) pré­voyait l’implosion, jusqu’à temps que celle-ci ne sur­vienne en 2008. C’est clair main­te­nant, la dite crise des sub primes n’a été que le résul­tat d’une série d’implosions. Or la crise actuelle est à la fois dan­ge­reuse et inté­res­sante pour les domi­nants. Certes elle peut désta­bi­li­ser le sys­tème, sur­tout si les domi­nés s’organisent. Mais elle repré­sente aussi un poten­tiel pour accé­lé­rer et aggra­ver les « réformes » néo­li­bé­rales. En pra­tique, la crise est une excel­lente occa­sion pour « liqui­der » non seule­ment les acquis sociaux héri­tés du com­pro­mis key­né­sien, mais aussi pour détruire les classes moyennes et popu­laires qui avaient pro­fité de l’expansion de l’économie capi­ta­liste durant les trente « glo­rieuses ». L’annihilation de pans entiers de l’industrie (et leur relo­ca­li­sa­tion vers les zones à bas salaires) peut se faire encore plus bru­ta­le­ment et rapi­de­ment dans le sillon de la crise. La dis­lo­ca­tion sociale, le chô­mage massif (plus de 15% aux États-Unis si on prend en compte les vrais chiffres, pas ceux qui viennent du monde finan­cier), repré­sentent la ver­sion la plus bru­tale de cette offen­sive des domi­nants. Il est pro­bable que la « reprise », tant annon­cée par les éco­no­mistes, soit une crois­sance sans emploi (jobless growth) et se concentre sur les seg­ments les plus « ren­tables », du moins à court terme, comme la finance et la haute tech­no­lo­gie.

La guerre sans fin

Durant l’administration Bush, le monde est arrivé à deux che­veux d’une confron­ta­tion nucléaire. Aujourd’hui sous Obama, plu­sieurs pensent que la guerre sans fin décré­tée par les États-Unis en 2001 sera mise de côté. Or il se pour­rait que tel ne soit pas le cas. Il faut se sou­ve­nir d’ailleurs que cela n’a pas com­mencé avec Bush (fils), mais avec les admi­nis­tra­tions anté­rieures, y com­pris celle du démo­crate Bill Clinton qui a pla­ni­fié la des­truc­tion de la Yougoslavie au cœur de l’Europe. Par la suite, les néo­con­ser­va­teurs ont voulu aller encore plus loin et sans doute trop vite, en pro­cé­dant à la « réin­gé­nie­rie » du Moyen-Orient et de l’Asie, au car­re­four de l’Eurasie et de ses res­sources éner­gé­tiques. Cela s’est retourné contre Washington, on le sait main­te­nant. Mais aujourd’hui les domi­nants états-uniens veulent répa­rer les dégâts et enga­ger leur pro­ces­sus hégé­mo­nique sur des voies plus solides. Ce qui implique de miser davan­tage sur des réseaux d’alliances, l’appui de l’Europe, la mise en place de forces mili­taires et poli­tiques inféo­dées, etc. En fin de compte, les domi­nants états-uniens n’ont pas beau­coup le choix : leur hégé­mo­nie dépend en bonne partie de leur rôle de gen­darme du monde, sur­tout dans des régions stra­té­giques comme l’Eurasie, proie de toutes les convoi­tises de la part des rivaux poten­tiels que sont l’Union euro­péenne, la Chine, la Russie. Il y a donc autour du projet de domi­na­tion une sorte de consen­sus stra­té­gique qui peut accep­ter de modi­fier les formes, mais pas le fond. À moyen terme aussi, il ne fau­drait pas être sur­pris de la relance de la guerre, comme on le voit actuel­le­ment en Afghanistan et au Pakistan, ce qui pour­rait relan­cer la balle contre l’Iran. À plus long terme, les États-Unis vont devoir réduire le pou­voir et l’influence des grands joueurs, comme la Chine et la Russie, ce qui n’est pas facile pour mille et une rai­sons, entre autres parce que ces pays ont d’importantes capa­ci­tés mili­taires (y com­pris nucléaires).

La perspective des dominés

À plu­sieurs reprises dans le passé récent, les domi­nés en Amérique du Nord se sont orga­ni­sés et ont confronté les domi­nants. Il ne faut pas oublier que le grand « com­pro­mis » key­né­sien n’a pas été un « cadeau » des domi­nants ni le résul­tat des tra­vaux de Keynes, mais en fin de compte l’aboutissement des grandes luttes popu­laires et ouvrières des années 1920 et 1930. Une même vague de contes­ta­tions sociales a été relan­cée dans les années 1960 et 1970, notam­ment avec les mou­ve­ments d’émancipation des mino­ri­tés afri­caines-amé­ri­caines, Chicanos, qué­bé­coises, etc. Aujourd’hui un mou­ve­ment mul­ti­forme prend sa place autour des réseaux de résis­tance qui s’expriment dans toutes les sphères de la société. À un pre­mier niveau, une grande mobi­li­sa­tion sur­vient autour des enjeux éco­lo­giques, dans un mil­lion de petites et de grandes batailles locales qui sont en fin de compte « glo­cales », car elles sont à l’intersection d’enjeux locaux, natio­naux, voire inter­na­tio­naux. En effet, les com­mu­nau­tés qui luttent pour pré­ser­ver les res­sources natu­relles appro­priées par les entre­prises sont les mêmes qui savent que l’adoption du pro­to­cole de Kyoto, aussi modeste qu’il soit, est indis­pen­sable. Fait à noter, cet éco­lo­gisme mili­tant est sur­tout le fait des jeunes. Parallèlement, le mou­ve­ment social en Amérique du Nord s’internationalise ou au moins, se conti­nen­ta­lise pour faire obs­tacle au pro­ces­sus d’intégration capi­ta­liste. La mobi­li­sa­tion d’abord amor­cée aux États-Unis, au Canada et au Québec, de même qu’au Mexique, s’est éten­due à l’hémisphère tout entier, d’abord pour faire échec au projet de la Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA), ensuite pour pro­mou­voir des soli­da­ri­tés actives au niveau des migrants, des tra­vailleurs, des com­mu­nau­tés autoch­tones, des femmes, etc.

Tout est possible

Certes, les mou­ve­ments sociaux d’Amérique du Nord, contrai­re­ment à ceux d’Amérique du Sud, n’ont pas atteint le niveau de matu­rité qui permet la mise en place d’alternatives poli­tiques, du moins à une grande échelle. Le mou­ve­ment pour Obama aux États-Unis a été bien enca­dré par une frac­tion des domi­nants, bien que les domi­nés n’ont pas été dupes de l’opération, qui a eu le mérite de créer une frac­ture sym­bo­lique impor­tante dans le sys­tème de domi­na­tion le plus puis­sant au monde. Les cli­vages demeurent forts entre les domi­nés, aussi bien sur une base natio­nale et raciale que sur une base de classes, notam­ment entre ceux qui ont le « pri­vi­lège » de vendre leur force de tra­vail, et ceux qui sont condam­nés à la pré­ca­rité et la mar­gi­na­lité sociale (les « wor­king poor», les immi­grants, les ex ouvriers indus­triels, etc.). Cette réa­lité, au lieu de débou­cher sur des luttes encore plus fortes contre les domi­nants, abou­tit trop sou­vent à des luttes de « tout le monde contre tout le monde », pauvres contre pauvres, dans une dérive qui est ali­men­tée par les idéo­lo­gies d’extrême droite, racistes, proto-fas­cistes. Le défi est donc immense. Pour autant, des sec­teurs parmi les domi­nés relancent les mou­ve­ments, dans le sens évoqué plus haut, via de vastes coa­li­tions arc-en-ciel comme le Forum social des États-Unis et le Forum social du Québec. De réelles avan­cées sont à noter dans l’approfondissement des réseaux et dans le réveil d’une partie des intel­lec­tuels, trop long­temps endor­mis et « char­més » par les idéo­lo­gies de la fin de l’histoire qui ont dominé dans les années 1990, mais qui aujourd’hui redy­na­misent leurs tra­vaux en lien et en phase avec le mou­ve­ment popu­laire. En atten­dant donc, tout est pos­sible. Une aggra­va­tion de la crise et une accen­tua­tion des réponses sécu­ri­taires et mili­taires à cette crise est à l’ordre du jour du côté des domi­nants états-uniens qui, à l’image d’un ours blessé, peuvent deve­nir plus vio­lentes et agres­sives. Certes, éviter ce scé­na­rio du pire doit être à l’ordre du jour, non seule­ment en Amérique du Nord, mais aussi dans le reste du monde.


Au-delà de la crise

Entretien avec Michael Brie

Parmi les par­ti­ci­pants se trou­vaient nombre de mili­tants-cher­cheurs alle­mands qui sont actifs dans les mou­ve­ments sociaux et la gauche poli­tique main­te­nant regrou­pée dans un grand parti, Die Linke, qui a connu un succès reten­tis­sant lors des récentes élec­tions fédé­rales (12% du vote). Parmi les par­ti­ci­pants alle­mands, Michael Brie, pro­fes­seur de phi­lo­so­phie sociale et direc­teur de l’Institut d’analyse sociale cri­tique de la Fondation Rosa Luxembourg, pro­pose des ana­lyses assez inno­va­trices et qui reflètent la pro­fon­deur et la matu­rité du mou­ve­ment social alle­mand.

Pourquoi dire de la crise qu’elle est une « opportunité » pour la gauche ?

Il faut admettre que les domi­nants ont tem­po­rai­re­ment resta­bi­lisé le sys­tème par leurs énormes injec­tions de fonds publics. Le pou­voir du capi­ta­lisme est sécu­risé. Mais en même temps, les coûts que cela repré­sente vont encore plus contraindre, à plus ou moins long terme, le néo­li­bé­ra­lisme. De plus, la crise a exposé le mythe du néo­li­bé­ra­lisme. Une société ne peut exis­ter si on la consi­dère comme un « marché ». Les gens ne sont pas d’abord et avant tout des « entre­pre­neurs » de leur propre tra­vail. Par ailleurs, une révo­lu­tion éco­lo­gique est indis­pen­sable. Bref, le monde doit chan­ger, mais atten­tion, il faut se sou­ve­nir de ce que Berthold Brecht nous disait avec son humour caus­tique : « le com­mu­nisme, c’est très simple, mais c’est quasi impos­sible à réa­li­ser » !

Quels sont les principaux acteurs dans cette confrontation en Allemagne ?

Il faut dire d’abord que les résis­tances très vives contre le néo­li­bé­ra­lisme et la mani­pu­la­tion de la crise par les domi­nants sont sur­tout défen­sives. Il n’y a pas encore, du moins à une grande échelle, de projet contre-hégé­mo­nique. Les classes dites moyennes, au moins 45 % de la popu­la­tion en Allemagne, sont divi­sées : celles qui sont actives dans le sec­teur privé res­tent fer­me­ment ancrées sur le projet néo­li­bé­ral. Celles qui sont dans le vaste sec­teur public sont beau­coup plus ambi­va­lentes. Comme une grande partie des domi­nés, ces classes dites moyennes dépendent d’un État fort, redis­tri­bu­teur. Le grand tra­vail idéo­lo­gique des domi­nants actuel­le­ment est de divi­ser ces classes moyennes et popu­laires, de les affai­blir, en bran­dis­sant la « menace » que repré­sente leur « chute » poten­tielle. Ils jouent aussi évi­dem­ment le « danger » de la « com­pé­ti­tion » des subal­ternes, sur­tout des immi­grants et des réfu­giés.

La social-démocratie allemande, pourtant si forte, semble en péril …

Le SPD a été le grand per­dant de l’élection, non seule­ment en voyant son pour­cen­tage du vote des­cendre à des niveaux his­to­riques, mais aussi en per­dant ses bas­tions dans les sec­teurs ouvriers, notam­ment. En fin de compte, la social-démo­cra­tie, dans la lignée de Tony Blair et de Bill Clinton, a laissé tomber ses fon­de­ments his­to­riques, en s’« ouvrant » au marché, à la pri­va­ti­sa­tion. Ils ont perdu la batailles des idées, et ce pour long­temps …

Ce qui ouvre la porte à la gauche …

Oui et non. Il ne faut pas s’illusionner et regar­der la réa­lité en pleine face. Le peuple, les peuples, votent à droite en Europe en ce moment. Il y a les droites lou­foques comme Berlusconi et Sarkozy, qui drainent beau­coup d’appuis popu­laires. Et il y a les droites plus sophis­ti­quées comme celle qui domine en Allemagne. Il faut oublier une idée bien ancrée à gauche qui est celle de penser que dans la crise, les classes popu­laires vont vers la gauche.

Quels sont vos projets donc ?

Il faut mener une mil­lion de batailles concrètes, et c’est ce que nous essayons de faire, et qui explique notre popu­la­rité crois­sante. C’est dans la lignée de la pro­po­si­tion mar­xienne de la praxis, qui veut dire l’unité de la lutte pour le chan­ge­ment et de l’auto-transformation. À court et terme et pour lutter contre la crise, nous pro­po­sons trois choses. En pre­mier lieu, l’expansion du trans­port public sous la forme d’un ser­vice public gra­tuit, ce qui com­bine plu­sieurs objec­tifs : réduc­tion de la pol­lu­tion par l’automobile, déve­lop­pe­ment d’emplois verts, élar­gis­se­ment des droits sociaux. Deuxièmement, nous allons résis­ter à la pri­va­ti­sa­tion du sys­tème de sécu­rité sociale dans la santé, l’éducation, les pen­sions pour les retrai­tés, etc. Tous ces sec­teurs sont la cible du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral qui y voit des niches poten­tielles de pro­fits, ce qui trans­for­me­rait la struc­ture de toute la société. Troisièmement, nous vou­lons rena­tio­na­li­ser tous les biens essen­tiels, que ce soit les médi­ca­ments, l’énergie, l’éducation, l’eau, etc. Ces ser­vices doivent rester publics et tendre vers la gra­tuité pour les caté­go­ries les plus dému­nies de la popu­la­tion.


La crise vue de la Chine

Entretien avec Wen Tiejun

Parmi les par­ti­ci­pants à la ren­contre de Bruxelles se trou­vaieent plu­sieurs cher­cheurs chi­nois qui col­la­borent depuis quelques années avec le Forum mon­dial des alter­na­tives. Parmi cette « nou­velle gauche » chi­noise se trouve l’économiste Wen Tiejun, pro­fes­seur à l’Université popu­laire de Beijing et doyen de la faculté d’agriculture et de déve­lop­pe­ment rural.

La Chine semble bien s’en tirer de cette crise …

Assez tôt dans le déve­lop­pe­ment de la crise, le gou­ver­ne­ment a agi, en injec­tant des cen­taines de mil­lions dans l’économie, uti­li­sant les énormes sur­plus en dol­lars accu­mu­lés depuis des années par l’expansion des expor­ta­tions.

Bref, c’est la bonne vieille recette keynésienne …

Il y a un peu plus que cela. Le grand défi de la Chine demeure de sur­mon­ter l’écart entre le monde urbain et le monde rural et ce fai­sant, s’assurer à la Chine la sécu­rité ali­men­taire. Il ne faut jamais oublier que nous abri­tons 22 % de la popu­la­tion mon­diale, mais que nous n’avons moins que 7 % des terres arables et 6 % des réserves d’eau potable. Nourrir 1,3 mil­liard de gens demeure le défi qui a été relevé par la révo­lu­tion depuis 1948, mais qui se repose autre­ment aujourd’hui.

Qu’est ce qui se fait donc maintenant ?

Les inves­tis­se­ments du gou­ver­ne­ment chi­nois, d’une façon judi­cieuse selon moi, sont main­te­nant diri­gés vers les infra­struc­tures du monde rural qui est capable d’absorber, jusqu’à un cer­tain point, les vic­times de la crise, qui sont immé­dia­te­ment les tra­vailleurs de l’industrie de fabri­ca­tion liée à l’exportation. On parle de 20 mil­lions de tra­vailleurs, en grande partie des migrants internes qui ont afflué vers les villes depuis 20 ans (plus de 200m de per­sonnes), qui ont perdu leur emploi durant la der­nière année. Ce n’est pas rien, mais il y a en Chine un monde rural assez déve­loppé, regroupé autour d’une agri­cul­ture fami­liale qui reste forte, la Chine post­ré­vo­lu­tion­naire ayant échappé au piège d’une « moder­ni­sa­tion » de l’agriculture comme on l’a vu en Union Soviétique, et qui avait expro­prié les petits pro­duc­teurs au béné­fice d’un vaste sec­teur éta­tisé. En Chine le monde rural est pauvre, mais il n’est pas dans la misère et dans la famine. Avec 1,3 mil­liard d’habitants, nous comp­tons moins de crève-faim que le Brésil (180 mil­lions d’ha.). Seulement 60 % de la pro­duc­tion agri­cole est com­mer­cia­li­sée, ce qui veut dire en clair que les pay­sans consomment plus de 40 % de leur propre pro­duc­tion, ce qui n’est pas négli­geable (450 kilos de grains par paysan, en moyenne). Aujourd’hui, une grande partie des chô­meurs et licen­ciés retournent vers les trois mil­lions de vil­lages, où il y a du poten­tiel au niveau de l’emploi et d’une sécu­rité ali­men­taire de base, sur­tout si le gou­ver­ne­ment amé­liore les routes, les ser­vices de santé, d’éducation, l’économie locale, etc.

Existe-il un consensus sur cette réorientation au sein du Parti communiste et de l’État ?

Le gou­ver­ne­ment est assez informé pour savoir qu’il faut adap­ter les poli­tiques éco­no­miques pour éviter le chaos. Ce qui ne veut pas dire que tous sont d’accord. Mais on ne peut igno­rer 60 % de la popu­la­tion (qui est encore rurale). Il fau­drait cepen­dant aller plus loin car les aspects sys­té­miques de la crise ali­men­taire mon­diale vont s’aggraver, restrei­gnant la capa­cité d’un pays comme la Chine, qui reste pauvre, d’importer des biens ali­men­taires. Entre autres, il fau­drait mettre de côté des réserves de céréales et au moins ralen­tir la des­truc­tion des terres agri­coles, qui s’est accen­tuée ces der­nières années avec le déve­lop­pe­ment des villes et de l’industrie.


Projet écologiste ou capitalisme « vert » ?

Samir Amin

De plu­sieurs manières, la dis­cus­sion sur la thé­ma­tique de l’environnement et de l’écologie est au cœur du débat. Voici une contri­bu­tion à ce débat de Samir Amin, dans le style pro­vo­ca­teur qu’on lui connaît.

À l’échelle de l’humanité la bio-capa­cité de notre pla­nète est de 2,1 hag par tête (soit pour 6,3 mil­liards d’habitants de 13,2 mil­liards hag). Par contre la moyenne mon­diale de la consom­ma­tion de ces capa­ci­tés était déjà – au milieu des années 1990- de 2,7 hag. Cette « moyenne » masque une dis­per­sion gigan­tesque, la moyenne pour les pays de la triade ayant déjà atteint un mul­tiple (de l’ordre de 4 fois) de la moyenne mon­diale. Une bonne partie de la bio-capa­cité des socié­tés du Sud est captée par et au béné­fice des centres. Autrement dit l’expansion du capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant est des­truc­teur de la Planète et de l’humanité et la pour­suite de la logique de cette expan­sion exige soit un véri­table géno­cide des peuples du Sud – « en trop » – soit au moins leur main­tien dans une pau­vreté appe­lée à s’aggraver sans cesse. Un cou­rant écolo-fas­ciste se des­sine qui donne légi­ti­mité à ce type de solu­tion du pro­blème.

Marx en son temps n’avait pas seule­ment soup­çonné l’existence du pro­blème en ques­tion. Il en avait déjà for­mulé l’expression de l’existence par la dis­tinc­tion rigou­reuse qu’il fai­sait entre la valeur et la richesse, confon­dues par l’économie vul­gaire. Marx dit expli­ci­te­ment que l’accumulation capi­ta­liste détruit les bases natu­relles sur les­quelles elle se fonde : l’homme (le tra­vailleur aliéné et exploité, dominé et opprimé) et la terre (sym­bole de la richesse natu­relle offerte à l’humanité). Et quelles que soient les limites de cette expres­sion, pri­son­nière comme tou­jours de celles de l’époque, elle n’en demeure pas moins la mani­fes­ta­tion d’une conscience lucide du pro­blème (au-delà de l’intuition) qui mérite d’être recon­nue.

Pour le capi­tal, les « coûts éco­lo­giques » sont assi­mi­lés à des éco­no­mies externes. La méthode vul­gaire du calcul coûts/​bénéfices propre à la mesure de la valeur d’échange (elle-même confon­due avec le prix du marché) est alors mobi­li­sée pour défi­nir un « prix juste » inté­grant les éco­no­mies et les dés éco­no­mies externes. Et le tour est joué.

Bien entendu les tra­vaux – for­te­ment mathé­ma­ti­sés – conduits dans le cadre de la méthode tra­di­tion­nelle de l’économie vul­gaire ne disent pas com­ment le « prix juste » cal­culé pour­rait deve­nir celui du marché réel­le­ment exis­tant. On ima­gine donc que des « inci­ta­tions », fis­cales et autres, pour­raient être suf­fi­sam­ment effi­caces pour pro­duire cette conver­gence. La preuve qu’il pour­rait en être ainsi est absente.

En fait, on le voit déjà, les oli­go­poles se sont empa­rés de l’écologisme pour jus­ti­fier l’ouverture de champs nou­veaux à leur expan­sion des­truc­trice. François Houtart en a donné une illus­tra­tion déci­sive dans son ouvrage sur les agro car­bu­rants. Le « capi­ta­lisme vert » est désor­mais l’objet des dis­cours obli­ga­toires des hommes/​femmes de pou­voirs dans la triade (de droite et de gauche) et des diri­geants des oli­go­poles. L’écologisme en ques­tion est bien entendu conforme à la vision dite de la « sou­te­na­bi­lité faible » -jargon d’usage – , c’est-à-dire de la mar­chan­di­sa­tion des « droits à l’accès aux res­sources de la pla­nète ». Tous les éco­no­mistes conven­tion­nels se ral­lient ouver­te­ment à cette posi­tion, en pro­po­sant « la mise aux enchères des res­sources mon­diales (pêche, permis de pol­luer …)». Une pro­po­si­tion qui revient tout sim­ple­ment à sou­te­nir les oli­go­poles dans leurs ambi­tions d’hypothéquer davan­tage l’avenir des peuples du Sud.

Cette cap­ture du dis­cours éco­lo­giste rend de beaux ser­vices à l’impérialisme. Car elle permet de mar­gi­na­li­ser, pour ne pas dire sim­ple­ment d’évacuer, la ques­tion du déve­lop­pe­ment. Comme on le sait la ques­tion du déve­lop­pe­ment n’a été à l’ordre du jour de l’agenda inter­na­tio­nal que lorsque les pays du Sud étaient en mesure de l’imposer par leurs ini­tia­tives propres, contrai­gnant les puis­sances de la triade à négo­cier et faire des conces­sions.

En contre­point l’expression des exi­gences de la contre culture du socia­lisme engage dans une voie dif­fi­cile. Car la culture du socia­lisme n’est pas là, devant nous. Elle est futur à inven­ter, projet de civi­li­sa­tion, ouverte à l’imaginaire inven­tif. Des for­mules (comme « la socia­li­sa­tion par la démo­cra­tie et non par le marché » ; « la domi­nance de la culture sub­sti­tuée à celle de l’économique et de la poli­tique à son ser­vice »), ne suf­fisent pas, en dépit de la puis­sance qu’elles ont pour amor­cer le pro­ces­sus his­to­rique de la trans­for­ma­tion. Car il s’agit d’un pro­ces­sus long, « sécu­laire », la recons­truc­tion des socié­tés sur d’autres prin­cipes que ceux du capi­ta­lisme tant au Nord qu’au Sud, ne pou­vant être ima­gi­née « rapide ». Mais la construc­tion de l’avenir, même loin­tain, com­mence aujourd’hui.


Un autre monde est-il possible … aux États-Unis ?

Entretien avec Jennifer Cox

À la ren­contre de Bruxelles, on y retrou­vait éga­le­ment plu­sieurs mili­tants et cher­cheurs états-uniens, ce qui est un peu nou­veau dans le pay­sage de l’altermondialisme et qu’on a remar­qué lors du der­nier Forum social qué­bé­cois au début d’octobre der­nier. Au sein de la délé­ga­tion états-unienne à Montréal, se retrou­vait Jennifer Cox, ani­ma­trice de la Poor People’s Economic Human Rights Campaign, dont le siège est à Philadelphie. Jennifer est aussi une des têtes pen­santes du Forum social USA, dont la pro­chaine édi­tion aura lieu à Détroit en juin pro­chain.

On a l’impression que la crise aux États-Unis est dévastatrice …

C’est un Katrina à la vitesse grand V. Des mil­lions de per­sonnes, Blancs, Noirs et bruns, se retrouvent dans la rue, sans tra­vail, sou­vent sans maison, sans accès aux ser­vices de santé. On a main­te­nant, en plein cœur des États-Unis, de véri­tables camps de réfu­giés, où les gens vivent dans leurs autos …

Les gens ont encore espoir dans Obama ?

De moins en moins. Les pro­grammes de sau­ve­tage ont été absor­bés par les riches et le sec­teur finan­cier, sur­tout. Les pauvres attendent tou­jours et ils sont lassés d’attendre. À Philadelphie où je demeure, mais on pour­rait dire la même chose d’un tas de grandes villes du pays, la prin­ci­pale acti­vité éco­no­mique est le crime, puisque la sécu­rité sociale est réduite à sa plus simple expres­sion. Dans cer­tains États, les pauvres ne peuvent avoir plus de trois ans d’aide sociale et alors qu’est-ce qui leur reste ? Pour les autres caté­go­ries de la popu­la­tion, ceux qui tra­vaillent encore, c’est de plus en plus la peur qui domine, la peur de perdre son emploi, sa maison, son assu­rance-mala­die. Des mil­liers de familles sont expul­sés de leurs mai­sons. Seulement à Détroit, la ville a coupé l’eau à 40 000 familles.

Qu’est ce qui se passe au niveau du mouvement populaire ?

C’est cer­tain, il y a une crois­sance des orga­ni­sa­tions popu­laires. Il y a des luttes dures, comme la réoc­cu­pa­tion des mai­sons dont les gens ont été expul­sés. Des tas de mani­fes­ta­tions à chaque jour pour récla­mer des aides d’urgences au gou­ver­ne­ment fédé­ral, muni­ci­pal, régio­nal. Des confé­rences, des marches, des ren­contres, des cara­vanes : on a l’impression qu’un « géant endormi » est en train de s’éveiller. Par contre, cela devient plus dan­ge­reux. La contes­ta­tion sociale devient cri­mi­na­li­sée. Et il y a les frac­tures internes, si pro­fondes, qui s’expriment entre Noirs et Blancs, sur­tout. Aujourd’hui, c’est la droite qui a repris l’initiative en orga­ni­sant un mou­ve­ment de masse contre Obama et le projet d’assurance-maladie. Il faut avouer qu’une majo­rité des classes popu­laires blanches a voté contre Obama et reste très influen­cée par le dis­cours réac­tion­naire des Républicains, des réseaux de droite bien orga­ni­sés et bien finan­cés, d’une cer­taine droite chré­tienne.

Le Forum social états-unien s’annonce …

Ce sera, en juin pro­chain, la deuxième édi­tion. À Atlanta en 2007, plus de 15 000 per­sonnes sont venues et c’était très bien même si, à mon avis, les ques­tions iden­ti­taires et raciales ont pris un peu trop de place. Certes, il est vrai que les Noirs sont en majo­rité pauvres et ori­gi­naires des classes popu­laires. Il n’en reste pas moins que la majo­rité des pauvres sont blancs et que c’est une société de classe qui les main­tient dans cette subor­di­na­tion. En 2010 à Détroit, dans l’épicentre de la crise, nous espé­rons sur­mon­ter, au moins en partie, ce cli­vage et faire avan­cer la grande coa­li­tion mul­ti­ra­ciale et popu­laire dont nous avons besoin.


Des alternatives syndicales à la crise

Entretien avec Hilary Wainwright

Hilary Wainwright, en plus d’être cher­cheure au Trans National Institute, pro­fes­seure à l’Université de Bradford et édi­ti­trice du men­suel de gauche Red Pepper, a outre toutes ses qua­li­tés un autre avan­tage : celle d’être loca­li­sée en Angleterre, le « ber­ceau », si on peut dire, du néo­li­bé­ra­lisme.

Est-ce que la crise force un réalignement politique dans ce pays qui a « inventé » le néolibéralisme ?

Le pou­voir public ren­voie le poids de la crise à la popu­la­tion et en par­ti­cu­lier au sec­teur public, menacé d’une nou­velle vague de pri­va­ti­sa­tion. Le gou­ver­ne­ment tra­vailliste s’efforce de sauver les banques, donc ce sec­teur finan­cier qui domine tel­le­ment notre pays, mais refuse de les natio­na­li­ser comme cela est demandé par plu­sieurs sec­teurs de la société. Devant cette évo­lu­tion, la droite, le Parti conser­va­teur, a le vent dans les voiles et pour­rait gagner les pro­chaines élec­tions. En réa­lité, c’est le pos­sible effon­dre­ment du vote tra­vailliste qui pour­rait per­mettre cette vic­toire de la droite, plutôt qu’une popu­la­rité plus grande de celle-ci.

Qu’est-ce qui arrive au mouvement syndical ?

Ce mou­ve­ment a beau­coup décliné durant les 20 der­nières années. Mais il garde encore des posi­tions fortes, notam­ment dans le sec­teur public. Il s’agit de faire deux choses en même temps, soit de résis­ter à la pri­va­ti­sa­tion et au déman­tè­le­ment, et d’imaginer de nou­veaux modèles de ges­tion du sec­teur public via sa démo­cra­ti­sa­tion. Ce débat est très impor­tant au sein du prin­ci­pal syn­di­cat du sec­teur public, UNISON. Dans la région de Newcastle, le syn­di­cat a réussi à empê­cher la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices muni­ci­paux. Parallèlement, le syn­di­cat s’est battu pour amé­lio­rer les ser­vices et réor­ga­ni­ser l’organisation du tra­vail davan­tage en fonc­tion des besoins des citoyens. Cela a impli­qué un niveau élevé de coopé­ra­tion avec les ges­tion­naires muni­ci­paux et éga­le­ment avec la popu­la­tion, dans le cadre de struc­tures de concer­ta­tion per­ma­nentes, un peu comme ce qui s’est passé à Porto Alegre, mais avec une par­ti­ci­pa­tion cen­trale des syn­di­cats.

Est-ce que l’alliance historique entre les syndicats et le Parti travailliste, et qui a marqué un siècle d’histoire sociale, arrive à sa fin ?

Le Parti tra­vailliste a aban­donné son rôle de repré­sen­ta­tion des inté­rêts ouvriers. Les syn­di­cats sont main­te­nant ouverts à col­la­bo­rer avec un vaste éven­tail de forces poli­tiques et sociales. On le voit par exemple sur des batailles éco­lo­giques. Les syn­di­cats se mettent avec les groupes éco­lo­gistes pour créer des emplois verts. Cela se fait à l’échelle locale, mais aussi à l’échelle inter­na­tio­nale, à tra­vers la construc­tion de réseaux comme le Forum social mon­dial.


Transformer la politique

Entretien avec Lau Kin Chi

La cher­cheure chi­noise Lau Kin Chi, basée à l’Université Lingnan de Honk Kong, pré­side le réseau ARENA (qui regroupe des cher­cheurs-mili­tants de plu­sieurs pays asia­tiques) et fait partie de ceux et celles qui tentent d’établir des pas­se­relles entre la dyna­mique chi­noise et le mou­ve­ment alter­mon­dia­liste mon­dial.

Est-ce que la Chine d’aujourd’hui a totalement liquidé l’héritage socialiste …

Après la mort de Mao effec­ti­ve­ment, des chan­ge­ments majeurs sont sur­ve­nus. Contrairement à une idée répan­due à l’Ouest cepen­dant, cette « ouver­ture » s’est pro­duite en res­tant en conti­nuité avec la construc­tion de l’État moderne en Chine. L’infrastructure bureau­cra­tique, éta­tique, auto­ri­taire, est demeu­rée au centre du déve­lop­pe­ment, et non en péri­phé­rie. Entre-temps, la popu­la­tion a senti la pos­si­bi­lité de lutter pour ce qu’elle consi­dé­rait comme des acquis de la révo­lu­tion, y com­pris dans un cer­tain espace de droits. Aujourd’hui dans le sillon de ces déve­lop­pe­ments appa­raissent de nou­veaux mou­ve­ments sociaux.

C’est possible dans l’ombre du pouvoir du Parti/​État ?

Des com­mu­nau­tés rurales se battent pour pro­té­ger la pro­priété com­mu­nale des terres et empê­cher la des­truc­tion des terres arables. Des ini­tia­tives éco­lo­gistes abondent dans les villes qui étouffent sous la pol­lu­tion et une crois­sance sans limite. Le gou­ver­ne­ment est par­fois obligé de négo­cier, voire de céder à ses reven­di­ca­tions. En partie parce que le pou­voir est lui-même soumis à la pres­sion exté­rieure occi­den­tale et qu’il est donc obligé de main­te­nir un cer­tain consen­sus social.

Est-ce que l’objectif de la démocratisation demeure valable ?

Cela dépend de ce qu’on entend par cela. Le plus impor­tant pour moi est de lutter pour des réformes consti­tu­tion­nelles et d’élargir l’autonomie des ini­tia­tives citoyennes. Des élec­tions libres sont un objec­tif valable, mais secon­daire à mes yeux. D’autant plus qu’elles sont faci­le­ment détour­nées vers des par­ti­san­ne­ries étroites. Le pro­blème avec la démo­cra­tie telle qu’elle existe dans le monde habi­tuel­le­ment est qu’elle est dis­so­ciée des impé­ra­tifs sociaux et éco­no­miques. Les mou­ve­ments doivent se concen­trer sur une lutte accu­mu­la­tive qui conso­lide le contrôle com­mu­nau­taire sur les biens com­muns. Cela implique éga­le­ment une lutte pour construire une nou­velle sub­jec­ti­vité, en-dehors de et au-delà de la défi­ni­tion occi­den­tale, trop liée au tra­vail mar­chan­disé et la consom­ma­tion, et qui va dans le sens des valeurs et d’une logique de la réci­pro­cité, du par­tage et du don.

Est-ce que les enjeux écologiques sont centraux pour la gauche en Chine ?

Je veux dire que notre vision éco­lo­gique est arti­cu­lée à notre vision de l’État et de la poli­tique. La nature, comme l’État que nous vou­lons, est poly­morphe, comme un arbre avec des racines, et non un seul pro­ces­sus cen­tra­lisé, auto­ri­taire. Dans la nature, les élé­ments consti­tu­tifs sont inter-reliés et auto­nomes en même temps. Pour reve­nir à l’écologie, il faut récon­ci­lier le court et le long terme. En même temps, la crise est immé­diate. Il faut sortir du pro­ces­sus actuel, sinon l’humanité va couler comme le Titanic sur l’iceberg.


Des alternatives pour l’Europe

Transform !, une revue publiée sous l’égide de réseaux de gauche euro­péens, a publié à cette occa­sion un ensemble de pro­po­si­tions pour « trans­for­mer la finance euro­péenne, atteindre le plein emploi et pro­mou­voir une nou­velle donne éco­lo­gique en Europe » dont voici des extraits. L’édition fran­çaise de Transform ! se trouve sur le site d’Espaces Marx : www​.Espaces​-Marx​.org.

Au cours de 2008, l’Union euro­péenne a subi la crise finan­cière la plus grande depuis la fin de la Seconde guerre mon­diale. Entre-temps on a assisté à la montée du chô­mage, de la pau­vreté, de la pré­ca­rité de l’emploi, à l’aggravation des inéga­li­tés, des pro­blèmes éner­gé­tiques et du chan­ge­ment cli­ma­tique. Or ces ques­tions ont été relé­guées au second plan de l’UE après les efforts déci­dés pour empê­cher l’effondrement du sys­tème finan­cier. Bien qu’accentuée par la crise finan­cière ini­tiée aux États-Unis, la crise est éga­le­ment le résul­tat des poli­tiques éco­no­miques néo­li­bé­rales sui­vies par les auto­ri­tés euro­péennes et une grande majo­rité de gou­ver­ne­ments dans les États membres. L’UE a besoin d’un véri­table chan­ge­ment et d’un nou­veau cadre pour son éco­no­mie. Nos reven­di­ca­tions sont :

  • La natio­na­li­sa­tion de la grande majo­rité des banques pour sécu­ri­ser les dépôts, les tran­sac­tions et la dis­tri­bu­tion des cré­dits.
  • L’interdiction des acti­vi­tés et mon­tages finan­ciers désta­bi­li­sants (titri­sa­tion, endet­te­ment exces­sif, fonds spé­cu­la­tifs, etc.).
  • Adopter au niveau euro­péen un plan d’investissement massif en faveur du déve­lop­pe­ment durable, de l’emploi et de la cohé­sion sociale.
  • Augmenter les impôts euro­péens notam­ment sur les tran­sac­tions finan­cières.
  • Mettre en place un paquet éner­gie-climat au niveau euro­péen, pour faire émer­ger des syner­gies nou­velles, par un usage rai­sonné des res­sources, des inves­tis­se­ments dans les éco­no­mies d’énergie et les éner­gies renou­ve­lables dans le but de réduire le chô­mage.

Sortir du paradigme

Entretien avec Elmar Altvater

Elmar Altvater est pro­fes­seur de socio­lo­gie à l’Université libre de Berlin et l’un des intel­lec­tuels les plus répu­tés dans le monde de l’intellect et des mou­ve­ments sociaux en Allemagne.

Parlons de la crise financière …

Évidemment, il faut parler des crises et non de la crise. La crise éco­no­mique résulte d’une crise finan­cière, elle-même résul­tat de l’ascendance de l’accumulation « fic­tive », finan­cière, qui n’est pas réel­le­ment fic­tive, puisqu’elle fait partie du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant ». En réa­lité, l’économie « fic­tive » et l’économie « réelle » font partie d’une même struc­ture. Il y a une ten­dance à long terme, que Marx avait iden­ti­fié, de la chute rela­tive des taux de pro­fits, inhé­rente au sys­tème, qui pro­duit et repro­duit la crise.

Que proposent les dominants ?

Les domi­nants disent que les gens doivent se serrer la cein­ture et aug­men­ter l’épargne. Ce sont les pauvres qui sont res­pon­sables, qui consomment trop. Il faut aug­men­ter tou­jours et tou­jours la pro­duc­tion et exploi­ter, peut-être de manière plus ration­nelle, les res­sources. C’est à la base de la nou­velle coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale en Allemagne, où l’objectif est défini comme la « crois­sance ». Mais la ques­tion est, est-ce que la crois­sance est réel­le­ment pos­sible sous le régime actuel ? Il y a plu­sieurs fac­teurs dont la décli­nante hégé­mo­nie des États-Unis et la montée des pays dits émer­gents.

Est-ce que le capitalisme est « condamné » ?

Selon les tra­vaux anté­rieurs de Kondratiev, l’accumulation peut être relan­cée si et seule­ment si de nou­veaux gise­ments de pro­duc­ti­vité sont exploi­tés et relan­cés. Il est vrai qu’on voit aux États-Unis une nou­velle pers­pec­tive dans le domaine de l’énergie où des inves­tis­se­ments nou­veaux sont pro­je­tés, mais en demeu­rant dans le para­digme éner­gi­vore actuel. Parallèlement appa­raît le thème de la bio­tech­no­lo­gie, éga­le­ment pro­posé comme porte de sortie à la crise. Je reste scep­tique face à cette « solu­tion ». En plus de l’aspect finan­cier et tech­nique, la pro­po­si­tion est en fait de mar­chan­di­ser davan­tage la vie.

Est-ce qu’il n’y a pas d’autres portes de sortie ? Que penser du « New Deal vert » ?

Les Verts disent par­tout qu’il faut un nou­veau « New Deal vert ». C’est un peu ambigu. Il y a déjà un new deal vert sous l’égide de l’État. Les inves­tis­se­ments verts sont en montée en Asie et en Europe. Il faut se sou­ve­nir que le pre­mier new deal n’a pas fonc­tionné jusqu’à ce que la Deuxième guerre mon­diale éclate, alors que l’économie a été presque natio­na­li­sée. Parallèlement, il y a une coa­li­tion sociale qui prend forme der­rière un new deal vert plus réfor­miste, qui veut aller plus loin. Ce n’est pas évident non plus que ce projet peut relan­cer l’accumulation et donc résoudre la crise. Au fond de la chose, la relance de l’accumulation ne peut être assu­rée que par un chan­ge­ment de rap­ports de forces, entre les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes sociaux.

Les mouvements sociaux ne sont pas seulement des victimes …

Bien sûr, il y a un autre new deal qui pour­rait venir d’en bas. Il doit à la fois com­battre les effets de la crise et remettre en ques­tion le capi­ta­lisme. Cela implique un nou­veau para­digme, dépas­ser l’ère fos­sile du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste et passer aux éner­gies renou­ve­lables (solaire entre autres). Cela implique aussi un pas­sage vers l’économie soli­daire, basée sur les formes coopé­ra­tives et de démo­cra­tie éco­no­mique. Il y a donc des sor­ties de crise qui seraient à l’avantage des peuples. Mais pour cela, il faut penser à des chan­ge­ments sys­té­miques.


La crise, l’environnement et la gauche en Amérique latine

Entretien avec Edgardo Lander

Edgardo Lander enseigne à l’Université natio­nale de Caracas. Il a été en 2006 un des prin­ci­paux ani­ma­teurs du Forum social mon­dial poly­cen­trique de Caracas.

Qu’est-ce qui est différent pour la gauche maintenant ?

Toute trans­for­ma­tion doit briser la rup­ture avec le projet pré­da­teur du capi­ta­lisme. Le capi­ta­lisme a besoin de s’expansionner de manière illi­mi­tée. Mais les limites de la vie ont main­te­nant dépassé cette utopie de la crois­sance pour la crois­sance. Le défi pour la gauche est donc dif­fé­rent de celui qui était devant la gauche au siècle der­nier. La société ne peut plus être pensée de manière sépa­rée de la nature.

Est-ce que les nouveaux gouvernements de gauche évoluent dans ce sens ?

Pendant long­temps, l’économie latino-amé­ri­caine a été basée sur l’exploitation et l’exportation de res­sources natu­relles. C’est encore le cas aujourd’hui. Plus encore, on ne voit pas que les gou­ver­ne­ments de gauche ont bifur­qué dans ce domaine et conti­nuent d’orienter l’économie vers le sec­teur pri­maire. C’est l’accumulation par la dépos­ses­sion, en gros, qui se per­pé­tue. Entre-temps, l’industrialisation se déplace vers l’Asie. Cela a pour effet d’augmenter les prix des res­sources latino-amé­ri­caines, d’où la per­pé­tua­tion du modèle. La seule dif­fé­rence est que ces res­sources sont main­te­nant diri­gées vers l’Asie. Les gou­ver­ne­ments de gauche n’ont pu chan­ger cette ten­dance. Les sur­plus sont réin­ves­tis dans le sec­teur pri­maire.

C’est une nouvelle expansion du secteur primaire …

On conti­nue d’exporter les mêmes pro­duits vers la Chine, qui les paie plus cher. Les mines à ciel ouvert se mul­ti­plient, atti­rant les capi­taux étran­gers, mais cau­sant des dom­mages et des conflits avec les com­mu­nau­tés pay­sannes et autoch­tones. Des méga mines sont en train d’être construites, notam­ment dans les Andes où on projet d’exploiter les res­sources à plus de 4000 mètres d’altitude, ce qui menace direc­te­ment les gla­ciers et les éco­sys­tèmes des pays andins, notam­ment l’Argentine et le Chili. Dans le sec­teur agri­cole, on assiste à une expan­sion des mono­cul­tures indus­trielles comme le soya et l’eucalyptus. L’Agrobusiness est en pleine expan­sion, notam­ment au Brésil, où l’utilisation des semences géné­ti­que­ment modi­fiées connaît éga­le­ment une grande expan­sion. 18 mil­lions d’hectares de céréales OGM sont en exploi­ta­tion en Argentine. Les mou­ve­ments sociaux sont répri­més, y com­pris par le gou­ver­ne­ment Lula, qui a changé la loi pour auto­ri­ser les OGM.

Une tendance émerge …

C’est le « modèle » Monsanto qui domine, contre l’agriculture pay­sanne. Cela n’est pas inévi­table comme on le dit sou­vent (la « loi » du marché). Ce sont des choix poli­tiques. En 2008, le MST estime que le gou­ver­ne­ment a conti­nué de favo­ri­ser les grandes exploi­ta­tions. Lula a signé avec le Président Bush un accord pour élar­gir la pro­duc­tion de bio­car­bu­rants. 6 mil­lions d’hectares sont déjà uti­li­sés pour cela, et on pro­jette que cela pour­rait monter à 24 mil­lions d’he. C’est peut-être la plus grande tra­gé­die du gou­ver­ne­ment Lula.

Qu’est ce qui se passe au Venezuela ?

Nous sommes tota­le­ment dépen­dants et liés au sec­teur éner­gé­tique. Ce n’est plus seule­ment un fac­teur éco­no­mique mais une réa­lité cultu­relle qui marque l’identité de notre peuple. Les poli­tiques d’Hugo Chavez de four­nir des res­sources et des moyens au peuple sont dépen­dantes de la pro­duc­tion du pétrole.

Le roi pétrole domine encore plus …

On en parle encore mais en réa­lité, la dépen­dance envers la pro­duc­tion pétro­lière s’est aggra­vée. 92 % des reve­nus d’exportation pro­viennent du sec­teur. Certes, l’État contrôle davan­tage le sec­teur éner­gé­tique et peut uti­li­ser les reve­nus. Parallèlement, les res­sources de l’État sont mises à élar­gir la pro­duc­tion dans de nou­velles régions dans l’ouest du pays et off-shore, notam­ment dans le sec­teur du gaz. Des inves­tis­seurs étran­gers se joignent à l’entreprise natio­nale PDVSA qui pré­voit aug­men­ter la pro­duc­tion de 72 % d’ici cinq ans. Une partie impor­tante du ter­ri­toire natio­nal sera ouverte à la pro­duc­tion éner­gé­tique. Entre-temps, la consom­ma­tion interne du pétrole reste lour­de­ment sub­ven­tion­née (le litre coûte moins de 0,5 cents !). Le Venezuela est en com­pé­ti­tion avec les États-Unis en tant que pays le plus éner­gi­vore du monde !

Les conflits se perpétuent …

Les com­mu­nau­tés autoch­tones sont visées dans l’ouest sur­tout. Et ce en dépit du dis­cours sur la redis­tri­bu­tion des terres, restée sur le papier depuis dix ans. On constate une confron­ta­tion de visions du monde. Pour les com­mu­nau­tés, il faut forcer la rup­ture avec non seule­ment le capi­ta­lisme, mais avec la concep­tion du monde où la nature est une res­source à exploi­ter. Pour les autoch­tones, le concept est de « bien vivir » (vivre bien). Dans cette vision, la nature détient des droits aussi, il faut récon­ci­lier ses droits avec ceux des humains. On voit cette concep­tion prendre forme au Venezuela, mais aussi en Bolivie et en Équateur.


Realpolitique révolutionnaire

Mario Candeias

Mario Candeias est cher­cheur avec la Commission du futur de la Fondation Rosa Luxembourg. La FRL est orga­ni­que­ment liée à Die Linke, le nou­veau « suc­cess story » de la gauche euro­péenne (près de 12 % du vote lors des der­nières élec­tions fédé­rales). Die Linke est une coa­li­tion arc-en ciel regrou­pant la gauche social-démo­crate qui est sortie du SPD, l’ancien Parti com­mu­niste au pou­voir dans la partie orien­tale du pays, et la gauche radi­cale (essen­tiel­le­ment ouest-alle­mande).

La crise est là pour rester …

Le bloc au pou­voir se décom­pose et se recom­pose. La crise est liée à ce pro­ces­sus, qui peut prendre une décen­nie peut-être avant d’aboutir sur un nou­veau projet hégé­mo­nique. Le néo­li­bé­ra­lisme se dis­loque, peu à peu. De cela émerge une sorte de capi­ta­lisme vert, encore bal­bu­tiant. Malheureusement, la gauche, du moins jusqu’à date, n’a pas su capi­ta­li­ser sur la crise et pro­po­ser des alter­na­tives. Essentiellement elle n’a pas été capable d’établir les liens entre les diverses com­po­santes de la crise, notam­ment la dimen­sion éco­no­mique et la dimen­sion éco­lo­gique.

Quelles sont les principales étapes pour entreprendre la redéfinition d’un programme de gauche ?

Il faut com­men­cer par défendre le sec­teur public, en lien avec l’échec des pri­va­ti­sa­tions en termes éco­no­miques et sociaux. Il faut se battre pour aug­men­ter les emplois dans le sec­teur public. Parallèlement, il faut « éco­lo­gi­ser » le mode de pro­duc­tion, en pro­té­geant le bien commun et en deman­dant la démar­chan­di­sa­tion de cer­tains ser­vices publics, le trans­port par exemple.

Est-ce qu’il n’y a pas un piège dans l’expansion du secteur public, qu’on pourrait peut-être appeler le piège de l’«étatisme » ?

L’expansion du sec­teur public doit se faire avec la démo­cra­ti­sa­tion des struc­tures de l’État. Nous ne vou­lons ni un État de bien-être for­diste, pater­na­liste et patriar­cal, ni un état socia­liste auto­ri­taire. Donc il faut démo­cra­ti­ser l’État. Les déci­sions sur les bud­gets doivent être démo­cra­ti­sées, comme on le voit, au moins par­tiel­le­ment, avec les expé­riences de budget par­ti­ci­pa­tif ici et là. Cette démo­cra­ti­sa­tion doit péné­trer les entre­prises, par ailleurs. Il faut deman­der que les conseils d’administration s’ouvrent aux repré­sen­tants des tra­vailleurs.

Tout cela peut sembler très réformiste …

Une Realpolitique de gauche doit repo­ser sur une vision à long terme. Elle doit abor­der les pro­blèmes de sa société dans son ensemble, et non seule­ment les inté­rêts de tel ou tel groupe. Le bloc hégé­mo­nique actuel est affai­bli, ses capa­ci­tés d’agir res­treintes. C’est une oppor­tu­nité pour nous et il faut inter­ve­nir en pro­po­sant des chan­ge­ments immé­diats réa­li­sables.


Les résistances préfigurent les issues de la crise

Gustave Massiah

Les défis du mouvement altermondialiste

Je par­ti­rai du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste qui se défi­nit comme un mou­ve­ment qui pro­longe et renou­velle les trois mou­ve­ments his­to­riques pré­cé­dents : celui de la déco­lo­ni­sa­tion, celui des luttes ouvrières et sociales, celui des luttes pour les liber­tés. La déco­lo­ni­sa­tion, les luttes sociales, l’impératif démo­cra­tique et les liber­tés consti­tuent la culture de réfé­rence his­to­rique du mou­ve­ment. L’enjeu est de défi­nir un nou­veau projet d’émancipation. Ce mou­ve­ment est por­teur d’un nouvel espoir né du refus de la fata­lité ; c’est le sens de l’affirmation « un autre monde est pos­sible ». La stra­té­gie du mou­ve­ment alter­mon­dia­liste s’organise autour de la conver­gence des mou­ve­ments sociaux et citoyens qui mettent en avant la soli­da­rité, les liber­tés et la paix. Ils construisent aussi une nou­velle culture poli­tique fondée sur la diver­sité, les acti­vi­tés auto­gé­rées, la mutua­li­sa­tion, « l’horizontalité » pré­fé­rée à la hié­rar­chie. Une orien­ta­tion stra­té­gique s’est déga­gée, celle de l’accès pour tous aux droits fon­da­men­taux. C’est la construc­tion d’une alter­na­tive à la logique domi­nante, à l’ajustement de chaque société au marché mon­dial à tra­vers la régu­la­tion par le marché mon­dial des capi­taux. Les débats en cours dans le mou­ve­ment mettent en avant la ques­tion stra­té­gique. Elle sou­lève la ques­tion du pou­voir qui ren­voie au débat sur l’État et recoupe celle des partis, et la ques­tion du modèle de trans­for­ma­tion sociale et de la nature du déve­lop­pe­ment.

L’urgence est de faire face aux dangers de la crise

La crise glo­bale est une crise de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste dans sa phase néo­li­bé­rale. Il s’agit d’une crise struc­tu­relle : éco­no­mique et sociale ; éco­lo­gique ; géo­po­li­tique ; poli­tique et idéo­lo­gique. La séquence actuelle crise finan­cière, moné­taire, immo­bi­lière, ali­men­taire, éco­no­mique en est une décli­nai­son en situa­tion. Tous ces aspects sont déter­mi­nants dans l’affrontement entre les mou­ve­ments sociaux et poli­tiques et les forces domi­nantes. Le pre­mier danger concerne la pau­vreté. Les sor­ties habi­tuelles consistent à faire payer la crise aux pauvres, et d’abord aux dis­cri­mi­nés et aux colo­ni­sés. Il s’agit aussi de rabo­ter les couches moyennes.

Le deuxième danger

Il concerne la res­tric­tion des liber­tés et de la démo­cra­tie. Des poli­tiques de sortie de crise fon­dées sur des orien­ta­tions anti­so­ciales s’appuient en géné­ral sur les mesures de répres­sion, de cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, de péna­li­sa­tion de la soli­da­rité, d’instrumentalisation du ter­ro­risme, d’idéologie sécu­ri­taire, de xéno­pho­bie, d’agitation raciste, isla­mo­phobe et natio­na­liste, d’exploitation des boucs émis­saires, des migrants et des roms. Cette évo­lu­tion peut aller dans cer­taines régions vers des régimes auto­ri­taires et répres­sifs et même vers des fas­cismes et des popu­lismes fas­ci­sants. Le troi­sième danger cible des pays qui seront mar­gi­na­li­sés et ruinés. Les risques de guerre sont aussi une issue clas­sique des grandes crises. N’oublions pas que le monde est déjà en guerre et que près d’un mil­liard de per­sonnes vivent dans des régions en guerre. Les conflits sont per­ma­nents et la désta­bi­li­sa­tion sys­té­ma­tique. Les formes de guerre ont changé avec la mili­ta­ri­sa­tion des socié­tés, l’apartheid global, la guerre des forts contre les faibles, la bana­li­sa­tion de la tor­ture. Pour lutter contre ces dan­gers il faudra ren­for­cer les résis­tances et élar­gir les alliances et les coa­li­tions pour les liber­tés, la démo­cra­tie et la paix. De ce point de vue, l’Europe inter­vient comme un des acteurs prin­ci­paux por­teurs de tous ces dan­gers, pour les autres régions du monde et pour les classes et les couches popu­laires euro­péennes.

Les issues à la crise ne sont pas prédéterminées

Retenons six oppor­tu­ni­tés ouvertes par la crise. D’abord, la défaite idéo­lo­gique du néo­li­bé­ra­lisme favo­rise la montée en puis­sance de la régu­la­tion publique. Ensuite, la redis­tri­bu­tion des richesses et le retour du marché inté­rieur redonnent une pos­si­bi­lité de sta­bi­li­sa­tion et de garan­tie des reve­nus et de la pro­tec­tion sociale, de redé­ploie­ment des ser­vices publics. De même, l’urgence éco­lo­gique néces­site une muta­tion du mode de déve­lop­pe­ment social. Dans le même sens, la crise du modèle poli­tique de repré­sen­ta­tion ren­force la néces­sité de la démo­cra­tie sociale et de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et une nou­velle réflexion sur les pou­voirs. De plus, le rééqui­li­brage ente le Nord et le Sud ouvre une nou­velle phase de la déco­lo­ni­sa­tion et une nou­velle géo­po­li­tique du monde. Sur tous ces aspects, des luttes popu­laires mettent en avant des pro­po­si­tions pas­sion­nantes qui sont mar­quées par une prise de conscience : l’amélioration des couches popu­laires ne doit pas passer par la réaf­fir­ma­tion des posi­tions domi­nantes de l’Europe. Aucune de ces oppor­tu­ni­tés ne s’imposera d’elle même ; elles ne pour­ront débou­cher vers des situa­tions meilleures que si les résis­tances s’amplifient et si les luttes sociales, éco­lo­giques, pour les liber­tés, contre les guerres s’intensifient. Deux inter­ro­ga­tions sont déjà posées. Comment éviter l’alliance, entre les forces néo­li­bé­rales et conser­va­trices avec les réfor­ma­teurs, fondée sur des réformes mini­males et des régimes verts et auto­ri­taires ? Comment radi­ca­li­ser un éven­tuel mou­ve­ment des réformes au profit des couches popu­laires ? Le mou­ve­ment ne néglige pas les amé­lio­ra­tions pos­sibles et n’hésite pas à s’engager pour éviter les situa­tions insup­por­tables. Il est aussi, pour sa plus grande part, concerné par une trans­for­ma­tion radi­cale et prend très au sérieux les pos­si­bi­li­tés, ouvertes par la crise, d’un dépas­se­ment du capi­ta­lisme. Ce dépas­se­ment s’inscrit dans le temps long et n’est pas pré­dé­ter­miné. Il existe déjà, dans la société actuelle, des rap­ports sociaux qui le pré­fi­gurent, comme des rap­ports sociaux capi­ta­listes ont émergé dans les socié­tés féo­dales. Le nou­veau monde né dans l’ancien se construit dès aujourd’hui et passe par des rup­tures. Il part des contra­dic­tions vécues et en construit des nou­velles. Un nou­veau projet d’émancipation col­lec­tive est à l’ordre du jour. Le capi­ta­lisme n’est pas éter­nel, la ques­tion de son dépas­se­ment est d’actualité. Et nous devons com­men­cer dès main­te­nant à reven­di­quer et à construire un autre monde pos­sible.



Les commentaires sont fermés.