Entretiens

La crise des crises

En complément au numéro 2 des Nouveaux Cahiers du socialisme

En complément au numéro 2 des Nouveaux Cahiers du socialisme, nous publions ici une série d'entretiens et contributions dans le cadre d'une rencontre tenue à Bruxelles et qui a réuni  plus d'une centaine d'intellectuels liés à divers réseaux internationaux de recherche altermondialiste, notamment la Fondation Rosa Luxembourg (Berlin), le Trans National Institute (Amsterdam) , le Forum mondial des alternatives (Dakar), ainsi que plusieurs autres organismes et instituts européens, asiatiques, latino-américains, africains, états-uniens et québécois (en l’occurrence le Collectif d'analyse politique/Nouveaux Cahiers du socialisme). Les entretiens ont été recueillis par Pierre Beaudet, membre du CAP et du comité de rédaction des Nouveaux Cahiers du socialisme.
Par Mis en ligne le 31 octobre 2009

Délégitimer le capitalisme

Entretien avec François Houtart

François Houtart est un personnage comme il n’y en a pas beaucoup dans le monde. Prêtre, sociologue, professeur émérite à l’Université Louvain-la-neuve, fondateur du Centre tricontinental[1], il a roulé sa bosse partout dans le monde, au confluent des luttes sociales et de la recherche engagée au Brésil, en Inde, au Vietnam, en Inde et dans plusieurs autres pays.

François Houtart, quelle est la nature de la crise actuelle ?

C’est effectivement une crise globale, dont la crise financière est un symptôme, le symptôme le plus visible il va s’en dire. C’est une crise de système, en l’occurrence du système capitaliste. Son originalité, si on peut dire, c’est que cette crise est globale, elle affecte l’ensemble du monde et tout ce qui est important dans nos sociétés.

Parlons davantage de la crise alimentaire qui semble affecter davantage le tiers-monde …

La crise alimentaire a commencé avant la crise financière, au tournant de 2007. Les prix des denrées de base, qui stagnaient et même déclinaient depuis des années, ont rapidement augmenté. À mon avis, il y a plusieurs raisons à cela. La première est de nature conjoncturelle : le capital financier, toujours à la recherche d’«occasions» s’est mis à spéculer sur les céréales et autres denrées. D’où une « bulle » comme on en a vu dans d’autres secteurs (la technologie par exemple). La deuxième raison est de nature structurelle. L’agriculture est devenue une des principales cibles des oligopoles qui opèrent via de vastes multinationales de l’agro-business et qui visent à concentrer davantage leurs intérêts agraires, toujours dans la même logique d’accumulation rapide de profits et d’« externalisation » des coûts, au détriment de l’environnement et des populations bien sûr. Enfin, il faut noter la croissance de la production des biocarburants, qui non seulement accapare de plus en plus de terres, mais qui est encore plus fortement monopolisée par les multinationales qui tout en exploitant cette « nouvelle » ressource profite également de l’autre crise, la crise énergétique…

Est-ce que cette crise énergétique est conjoncturelle ou structurelle ?

D’ici 50 ans, l’humanité aura épuisé les ressources énergétiques traditionnelles (gaz, pétrole, charbon), du moins celles qui sont exploitables à des coûts abordables. C’est une immense transition qui signifie deux choses : d’abord la contraction de la demande et de la consommation, et deuxièmement des investissements énormes dans de nouvelles ressources et de nouvelles technologies. D’où l’importance justement pour le capital de s’accaparer des terres pour la production des biocarburants, ce qui signifie l’expropriation, à plus ou moins terme, d’au moins soixante millions de petits paysans.

Parlons maintenant de la crise climatique …

On connaît le débat en cours actuellement. Les « optimistes » parlent d’un réchauffement d’au moins un degré, dont les conséquences, déjà prévisibles, sont la destruction d’une quantité invraisemblable de terres cultivables. On parle notamment du Bangladesh dont le tiers de la superficie sera inondé. Les « pessimistes » vont encore plus loin et parlent de 150 à 200 millions « réfugiés climatiques » qui devront fuir l’avancée des eaux, les inondations et les sécheresses qui résulteront des changements climatiques, notamment en Afrique de l’est, en Amérique centrale et dans les Caraïbes, dans l’est de l’Asie et ailleurs.

L’ampleur des catastrophes actuelles et à venir force le changement …

Bien sûr que l’humanité ne peut plus se fermer les yeux. Par contre, au niveau des élites, on pense encore s’en tirer avec des changements de formes. Une faction minoritaire de celles-ci, par contre, veut revenir à de plus strictes régulations, dont une bonne partie avait été éliminée lors de la montée du néolibéralisme dans les années 1980. Ce secteur réformiste, proche de la social-démocratie européenne, continue cependant de croire aux vertus du marché et du capitalisme. Leur projet est assez bien représenté par le rapport soumis à l’ONU par une commission d’experts qu’a présidé Joseph Stiglitz,  En face de ces deus options, il y a celle, plus radicale, de construire des alternatives post-capitalistes.

Quels sont les contours de cette proposition post-capitaliste ?

Elle vient surtout des mouvements sociaux du sud et quelque fois du nord, et qui cherchent, avec de grandes difficultés, de nouveaux paramètres. Toutefois, il ne s’agit pas de produire une théorie toute faite, un nouveau dogme, mais de travailler, dans une grande variété d’options, à dégager des projets qui sont en fon de compte une construction permanente. Parmi les paramètres, il faut accepter que les humains doivent vivre avec la nature, et non contre elle. Il faut laisser tomber les visions antérieures, y compris à gauche : la nature doit être respectée et non exploitée. Encore moins et à l’encontre du dogme capitaliste, les ressources vivantes qui meublent notre planète ne sont pas des marchandises.

C’est une rupture fondamentale …

Le capitalisme mène le monde à sa perte en transformant tout en marchandise et en privilégiant la valeur d’échange des biens sur leur valeur d’usage. L’eau, les aliments, les vêtements et tout le reste ne sont valables parce qu’ils permettent l’accumulation du capital, et non parce qu’ils répondent à des besoins. C’est cette idée qu’il faut délégitimer. À la place, il faut une nouvelle éthique, une nouvelle vision du monde. Celle-ci doit être basée sur la multiculturalité : tous les humains, tous les peuples, toutes les cultures ont quelque chose à contribuer pour le bien-être de tous.

[1] Le CETRI publie la revue Alternatives-sud, qui sert de plateforme aux intellectuels du sud. On trouve également sur le site du CETRI (cetri.be) nombre de documents pertinents.


L’impuissance de l’économie vulgaire

Entretien avec Samir Amin

Nul besoin d’introduire Samir Amin, économiste et altermondialiste avant la lettre originaire d’Égypte, fondateur du Forum mondial des alternatives, auteur de plus de soixante-dix ouvrages !!!

Les économistes conventionnels et les médias acceptent maintenant de parler de la crise. Est-ce un signe des temps ?

Récemment, le journal Le Monde posait à cet effet une question méchante : « comment se fait-il que les « cracs » de Harvard n’avaient pas prévu la crise… ? ». Sont-ils donc simplement des imbéciles ? En réalité bien sûr, tel n’est pas le cas. Ces cracs déploient toute leur intelligence sur les seules pistes retenues par l’économie vulgaire et de la fausse théorie du « capitalisme imaginaire des marchés généralisés ».  On le sait si on sort de cet étroit canal et si on a pris la peine de lire Marx, les cycles de surinvestissement sont suivis de cycles de dévalorisation du capital.  L’histoire à répétition des bulles financières dont les raisons et les mécanismes ont été parfaitement analysés encore une fois par Marx restera toujours hors du champ de la réflexion de nos économistes conventionnels. Les économistes, en général, ne sont pas des penseurs critiques. Ils sont, au mieux, des « technocrates ». J’aime mieux utiliser à leur endroit le vocable anglo-saxon – celui « d’executive » (agent d’exécution, ici aux ordres du capital, aujourd’hui des oligopoles). Telle est la raison pour laquelle les « critiques » qu’ils peuvent adresser au système sont toujours marginales et les propositions de réformes qu’ils pensent « réalistes » sont en réalité parfaitement irréalistes pour l’essentiel.

Que dire de ces économistes conventionnels qui prônent des réformes importantes ? On pense notamment à Joseph Stiglitz …

Stiglitz a « découvert » en 2002 que le consensus de Washington n’était pas bon. Dans son travail, Stiglitz ignore la financiarisation, dont il ne dit presque rien, qu’il juge inoffensive et même utile … Évidemment Stiglitz a été surpris par l’effondrement financier de 2008.  Lors de la publication du « le rapport Stiglitz », c’est-à-dire celui de la Commission désignée par le Président en exercice de l’Assemblée Générale des Nations Unies –Miguel D’Escoto –Stiglitz, encore une fois, ne sort pas du cadre de l’orthodoxie conventionnelle réactionnaire. Son objectif est de restaurer le système de la mondialisation libérale financiarisée, considéré comme ayant été globalement sain, dès lors que des mesures correctives sont adoptées permettant d’éviter à l’avenir les dérapages qui auraient été à l’origine de l’effondrement de 2008, et guère plus.

Quelles sont les propositions de Stiglitz sur le Sud ?

Aucune perspective de décision autonome pour les pays du Sud n’est prise en considération. L’idée même de cette autonomie est parfaitement étrangère au concept orthodoxe libéral de la « mondialisation ». L’argument avancé pour faire accepter l’idée qu’un consensus global serait incontournable est simpliste : la crise est globale, donc sa solution doit l’être! On passe sous silence le fait que derrière ce consensus d’apparence le Nord s’emploie à imposer ses vues unilatérales. En réalité la reconstruction d’une mondialisation utile aux peuples passe par la déconstruction préalable de la mondialisation des oligopoles.

Ce projet de réforme du système a-t-il des chances de « passer » ?

Ce projet est tout à fait irréaliste. Il l’est d’abord parce que l’idée même que le système restauré dans ce qu’il a d’essentiel atténuera le conflit Nord-Sud reste sans fondement. Cette idée est déjà démentie dans les faits. Il l’est aussi parce que les propositions qu’on suggère d’adopter ne peuvent être mises en œuvre que si les oligopoles le veulent bien. L’inverse est plus probable. Je crois cette volonté de proclamer possible la « sortie par le haut » n’est pas seulement irréaliste, mais de surcroît dangereuse par les illusions qu’elle inspire.

Dans quelle direction faut-il chercher les alternatives alors ?

Il faut lire l’excellent ouvrage rédigé par Jean Marie Harribey et Dominique Plihou pour ATTAC – Sortir de la Crise Globale (La Découverte 2009). Il permet de mesurer l’ampleur du désastre que représente le point de vue réactionnaire  du G7 tant  au plan social qu’à celui du type de relations internationales qu’il implique.. Ces auteurs écrivent: « La financiarisation n’est pas un facteur autonome, elle apparaît comme la contrepartie logique de la baisse de la part salariale et de la raréfaction des occasions d’investissement suffisamment rentables. C’est pourquoi la montée des inégalités sociales (à l’intérieur de chaque pays et entre zones de l’économie mondiale) est un trait constitutif du fonctionnement du capitalisme contemporain ». L’économie est toujours politique. Et la politique est toujours nationale et internationale.


Une perspective nord-américaine

Voici ma contribution à ce débat.

Pierre Beaudet

Destruction et opportunités

Les crises comme on le sait sont toujours des moments de bifurcation, de transformation où s’articulent diverses potentialités, pour le meilleur (renaissance) ou pour le pire (destruction). Sous le capitalisme, les crises sont partie prenante de l’accumulation du capital, qui construit, déconstruit et reconstruit les activités productives de l’humanité comme autant de marchandises à vendre et à acheter, à commencer par la première « marchandise » intéressant le capital, le travail humain. Cette réalité construit une contradiction fondamentale au cœur du système, qui s’exprime à la fois entre le Capital et le travail (comme rapports sociaux de base), et entre le Capital et le Capital, structuré autour de pôles en constante compétition les uns contre les autres.

Au-delà de la crise : la perspective des dominants

En Amérique du Nord, les dominants s’activent à détruire le grand compromis de classe qui a leur a été imposé il y a 50 ans et qu’on a appelé le keynésianisme. Cette destruction programmée a été amorcée dans les années 1970, accélérée dans les années 1980 et relancée dans les années 1990 sous la forme de la financiarisation et des « bulles » créées pour diminuer les effets d’une crise latente qu’à peu près tout le monde (de sérieux) prévoyait l’implosion, jusqu’à temps que celle-ci ne survienne en 2008. C’est clair maintenant, la dite crise des sub primes n’a été que le résultat d’une série d’implosions. Or la crise actuelle est à la fois dangereuse et intéressante pour les dominants. Certes elle peut déstabiliser le système, surtout si les dominés s’organisent. Mais elle représente aussi un potentiel pour accélérer et aggraver les « réformes » néolibérales. En pratique, la crise est une excellente occasion pour « liquider » non seulement les acquis sociaux hérités du compromis keynésien, mais aussi pour détruire les classes moyennes et populaires qui avaient profité de l’expansion de l’économie capitaliste durant les trente « glorieuses ». L’annihilation de pans entiers de l’industrie (et leur relocalisation vers les zones à bas salaires) peut se faire encore plus brutalement et rapidement dans le sillon de la crise. La dislocation sociale, le chômage massif (plus de 15% aux États-Unis si on prend en compte les vrais chiffres, pas ceux qui viennent du monde financier), représentent la version la plus brutale de cette offensive des dominants. Il est probable que la « reprise », tant annoncée par les économistes, soit une croissance sans emploi (jobless growth) et se concentre sur les segments les plus « rentables », du moins à court terme, comme la finance et la haute technologie.

La guerre sans fin

Durant l’administration Bush, le monde est arrivé à deux cheveux d’une confrontation nucléaire. Aujourd’hui sous Obama, plusieurs pensent que la guerre sans fin décrétée par les États-Unis en 2001 sera mise de côté. Or il se pourrait que tel ne soit pas le cas. Il faut se souvenir d’ailleurs que cela n’a pas commencé avec Bush (fils), mais avec les administrations antérieures, y compris celle du démocrate Bill Clinton qui a planifié la destruction de la Yougoslavie au cœur de l’Europe. Par la suite, les néoconservateurs ont voulu aller encore plus loin et sans doute trop vite, en procédant à la «réingénierie » du Moyen-Orient et de l’Asie, au carrefour de l’Eurasie et de ses ressources énergétiques. Cela s’est retourné contre Washington, on le sait maintenant. Mais aujourd’hui les dominants états-uniens veulent réparer les dégâts et engager leur processus hégémonique sur des voies plus solides. Ce qui implique de miser davantage sur des réseaux d’alliances, l’appui de l’Europe, la mise en place de forces militaires et politiques inféodées, etc. En fin de compte, les dominants états-uniens n’ont pas beaucoup le choix : leur hégémonie dépend en bonne partie de leur rôle de gendarme du monde, surtout dans des régions stratégiques comme l’Eurasie, proie de toutes les convoitises de la part des rivaux potentiels que sont l’Union européenne, la Chine, la Russie. Il y a donc autour du projet de domination une sorte de consensus stratégique qui peut accepter de modifier les formes, mais pas le fond. À moyen terme aussi, il ne faudrait pas être surpris de la relance de la guerre, comme on le voit actuellement en Afghanistan et au Pakistan, ce qui pourrait relancer la balle contre l’Iran. À plus long terme, les États-Unis vont devoir réduire le pouvoir et l’influence des grands joueurs, comme la Chine et la Russie, ce qui n’est pas facile pour mille et une raisons, entre autres parce que ces pays ont d’importantes capacités militaires (y compris nucléaires).

La perspective des dominés

À plusieurs reprises dans le passé récent, les dominés en Amérique du Nord se sont organisés et ont confronté les dominants. Il ne faut pas oublier que le grand « compromis » keynésien n’a pas été un « cadeau » des dominants ni le résultat des travaux de Keynes, mais en fin de compte l’aboutissement des grandes luttes populaires et ouvrières des années 1920 et 1930. Une même vague de contestations sociales a été relancée dans les années 1960 et 1970, notamment avec les mouvements d’émancipation des minorités africaines-américaines, Chicanos, québécoises, etc. Aujourd’hui un mouvement multiforme prend sa place autour des réseaux de résistance qui s’expriment dans toutes les sphères de la société. À un premier niveau, une grande mobilisation survient autour des enjeux écologiques, dans un million de petites et de grandes batailles locales qui sont en fin de compte « glocales », car elles sont à l’intersection d’enjeux locaux, nationaux, voire internationaux. En effet, les communautés qui luttent pour préserver les ressources naturelles appropriées par les entreprises sont les mêmes qui savent que l’adoption du protocole de Kyoto, aussi modeste qu’il soit, est indispensable. Fait à noter, cet écologisme militant est surtout le fait des jeunes. Parallèlement, le mouvement social en Amérique du Nord s’internationalise ou au moins, se continentalise pour faire obstacle au processus d’intégration capitaliste. La mobilisation d’abord amorcée aux États-Unis, au Canada et au Québec, de même qu’au Mexique, s’est étendue à l’hémisphère tout entier, d’abord pour faire échec au projet de la Zone de libre échange des Amériques (ZLÉA), ensuite pour promouvoir des solidarités actives au niveau des migrants, des travailleurs, des communautés autochtones, des femmes, etc.

Tout est possible

Certes, les mouvements sociaux d’Amérique du Nord, contrairement à ceux d’Amérique du Sud, n’ont pas atteint le niveau de maturité qui permet la mise en place d’alternatives politiques, du moins à une grande échelle. Le mouvement pour Obama aux États-Unis a été bien encadré par une fraction des dominants, bien que les dominés n’ont pas été dupes de l’opération, qui a eu le mérite de créer une fracture symbolique importante dans le système de domination le plus puissant au monde. Les clivages demeurent forts entre les dominés, aussi bien sur une base nationale et raciale que sur une base de classes, notamment entre ceux qui ont le « privilège » de vendre leur force de travail, et ceux qui sont condamnés à la précarité et la marginalité sociale (les « working poor», les immigrants, les ex ouvriers industriels, etc.). Cette réalité, au lieu de déboucher sur des luttes encore plus fortes contre les dominants, aboutit trop souvent à des luttes de « tout le monde contre tout le monde », pauvres contre pauvres, dans une dérive qui est alimentée par les idéologies d’extrême droite, racistes, proto-fascistes. Le défi est donc immense. Pour autant, des secteurs parmi les dominés relancent les mouvements, dans le sens évoqué plus haut, via de vastes coalitions arc-en-ciel comme le Forum social des États-Unis et le Forum social du Québec. De réelles avancées sont à noter dans l’approfondissement des réseaux et dans le réveil d’une partie des intellectuels, trop longtemps endormis et « charmés » par les idéologies de la fin de l’histoire qui ont dominé dans les années 1990, mais qui aujourd’hui redynamisent leurs travaux en lien et en phase avec le mouvement populaire. En attendant donc, tout est possible. Une aggravation de la crise et une accentuation des réponses sécuritaires et militaires à cette crise est à l’ordre du jour du côté des dominants états-uniens qui, à l’image d’un ours blessé, peuvent devenir plus violentes et agressives. Certes, éviter ce scénario du pire doit être à l’ordre du jour, non seulement en Amérique du Nord, mais aussi dans le reste du monde.


Au-delà de la crise

Entretien avec Michael Brie

Parmi les participants se trouvaient nombre de militants-chercheurs allemands qui sont actifs dans les mouvements sociaux et la gauche politique maintenant regroupée dans un grand parti, Die Linke, qui a connu un succès retentissant lors des récentes élections fédérales (12% du vote). Parmi les participants allemands, Michael Brie, professeur de philosophie sociale et directeur de l’Institut d’analyse sociale critique de la Fondation Rosa Luxembourg, propose des analyses assez innovatrices et qui reflètent la profondeur et la maturité du mouvement social allemand.

Pourquoi dire de la crise qu’elle est une « opportunité » pour la gauche ?

Il faut admettre que les dominants ont temporairement restabilisé le système par leurs énormes injections de fonds publics. Le pouvoir du capitalisme est sécurisé. Mais en même temps, les coûts que cela représente vont encore plus contraindre, à plus ou moins long terme, le néolibéralisme. De plus, la crise a exposé le mythe du néolibéralisme. Une société ne peut exister si on la considère comme un « marché ». Les gens ne sont pas d’abord et avant tout des « entrepreneurs » de leur propre travail. Par ailleurs, une révolution écologique est indispensable. Bref, le monde doit changer, mais attention, il faut se souvenir de ce que Berthold Brecht nous disait avec son humour caustique : « le communisme, c’est très simple, mais c’est quasi impossible à réaliser » !

Quels sont les principaux acteurs dans cette confrontation en Allemagne ?

Il faut dire d’abord que les résistances très vives contre le néolibéralisme et la manipulation de la crise par les dominants sont surtout défensives. Il n’y a pas encore, du moins à une grande échelle, de projet contre-hégémonique. Les classes dites moyennes, au moins 45 % de la population en Allemagne, sont divisées : celles qui sont actives dans le secteur privé restent fermement ancrées sur le projet néolibéral. Celles qui sont dans le vaste secteur public sont beaucoup plus ambivalentes. Comme une grande partie des dominés, ces classes dites moyennes dépendent d’un État fort, redistributeur. Le grand travail idéologique des dominants actuellement est de diviser ces classes moyennes et populaires, de les affaiblir, en brandissant la « menace » que représente leur « chute » potentielle. Ils jouent aussi évidemment le « danger » de la « compétition » des subalternes, surtout des immigrants et des réfugiés.

La social-démocratie allemande, pourtant si forte, semble en péril …

Le SPD a été le grand perdant de l’élection, non seulement en voyant son pourcentage du vote descendre à des niveaux historiques, mais aussi en perdant ses bastions dans les secteurs ouvriers, notamment. En fin de compte, la social-démocratie, dans la lignée de Tony Blair et de Bill Clinton, a laissé tomber ses fondements historiques, en s’« ouvrant » au marché, à la privatisation. Ils ont perdu la batailles des idées, et ce pour longtemps …

Ce qui ouvre la porte à la gauche …

Oui et non. Il ne faut pas s’illusionner et regarder la réalité en pleine face. Le peuple, les peuples, votent à droite en Europe en ce moment. Il y a les droites loufoques comme Berlusconi et Sarkozy, qui drainent beaucoup d’appuis populaires. Et il y a les droites plus sophistiquées comme celle qui domine en Allemagne. Il faut oublier une idée bien ancrée à gauche qui est celle de penser que dans la crise, les classes populaires vont vers la gauche.

Quels sont vos projets donc ?

Il faut mener une million de batailles concrètes, et c’est ce que nous essayons de faire, et qui explique notre popularité croissante. C’est dans la lignée de la proposition marxienne de la praxis, qui veut dire l’unité de la lutte pour le changement et de l’auto-transformation. À court et terme et pour lutter contre la crise, nous proposons trois choses. En premier lieu, l’expansion du transport public sous la forme d’un service public gratuit, ce qui combine plusieurs objectifs : réduction de la pollution par l’automobile, développement d’emplois verts, élargissement des droits sociaux. Deuxièmement, nous allons résister à la privatisation du système de sécurité sociale dans la santé, l’éducation, les pensions pour les retraités, etc. Tous ces secteurs sont la cible du capitalisme néolibéral qui y voit des niches potentielles de profits, ce qui transformerait la structure de toute la société. Troisièmement, nous voulons renationaliser tous les biens essentiels, que ce soit les médicaments, l’énergie, l’éducation, l’eau, etc. Ces services doivent rester publics et tendre vers la gratuité pour les catégories les plus démunies de la population.


La crise vue de la Chine

Entretien avec Wen Tiejun

Parmi les participants à la rencontre de Bruxelles se trouvaieent plusieurs chercheurs chinois qui collaborent depuis quelques années avec le Forum mondial des alternatives. Parmi cette « nouvelle gauche » chinoise se trouve l’économiste Wen Tiejun, professeur à l’Université populaire de Beijing et doyen de la faculté d’agriculture et de développement rural.

La Chine semble bien s’en tirer de cette crise …

Assez tôt dans le développement de la crise, le gouvernement a agi, en injectant des centaines de millions dans l’économie, utilisant les énormes surplus en dollars accumulés depuis des années par l’expansion des exportations.

Bref, c’est la bonne vieille recette keynésienne …

Il y a un peu plus que cela. Le grand défi de la Chine demeure de surmonter l’écart entre le monde urbain et le monde rural et ce faisant, s’assurer à la Chine la sécurité alimentaire. Il ne faut jamais oublier que nous abritons 22 % de la population mondiale, mais que nous n’avons moins que 7 % des terres arables et 6 % des réserves d’eau potable. Nourrir 1,3 milliard de gens demeure le défi qui a été relevé par la révolution depuis 1948, mais qui se repose autrement aujourd’hui.

Qu’est ce qui se fait donc maintenant ?

Les investissements du gouvernement chinois, d’une façon judicieuse selon moi, sont maintenant dirigés vers les infrastructures du monde rural qui est capable d’absorber, jusqu’à un certain point, les victimes de la crise, qui sont immédiatement les travailleurs de l’industrie de fabrication liée à l’exportation. On parle de 20 millions de travailleurs, en grande partie des migrants internes qui ont afflué vers les villes depuis 20 ans (plus de 200m de personnes), qui ont perdu leur emploi durant la dernière année. Ce n’est pas rien, mais il y a en Chine un monde rural assez développé, regroupé autour d’une agriculture familiale qui reste forte, la Chine postrévolutionnaire ayant échappé au piège d’une « modernisation » de l’agriculture comme on l’a vu en Union Soviétique, et qui avait exproprié les petits producteurs au bénéfice d’un vaste secteur étatisé. En Chine le monde rural est pauvre, mais il n’est pas dans la misère et dans la famine. Avec 1,3 milliard d’habitants, nous comptons moins de crève-faim que le Brésil (180 millions d’ha.). Seulement 60 % de la production agricole est commercialisée, ce qui veut dire en clair que les paysans consomment plus de 40 % de leur propre production, ce qui n’est pas négligeable (450 kilos de grains par paysan, en moyenne). Aujourd’hui, une grande partie des chômeurs et licenciés retournent vers les trois millions de villages, où il y a du potentiel au niveau de l’emploi et d’une sécurité alimentaire de base, surtout si le gouvernement améliore les routes, les services de santé, d’éducation, l’économie locale, etc.

Existe-il un consensus sur cette réorientation au sein du Parti communiste et de l’État ?

Le gouvernement est assez informé pour savoir qu’il faut adapter les politiques économiques pour éviter le chaos. Ce qui ne veut pas dire que tous sont d’accord. Mais on ne peut ignorer 60 % de la population (qui est encore rurale). Il faudrait cependant aller plus loin car les aspects systémiques de la crise alimentaire mondiale vont s’aggraver, restreignant la capacité d’un pays comme la Chine, qui reste pauvre, d’importer des biens alimentaires. Entre autres, il faudrait mettre de côté des réserves de céréales et au moins ralentir la destruction des terres agricoles, qui s’est accentuée ces dernières années avec le développement des villes et de l’industrie.


Projet écologiste ou capitalisme « vert » ?

Samir Amin

De plusieurs manières, la discussion sur la thématique de l’environnement et de l’écologie est au cœur du débat. Voici une contribution à ce débat de Samir Amin, dans le style provocateur qu’on lui connaît.

À l’échelle de l’humanité la bio-capacité de notre planète est de 2,1 hag par tête (soit pour 6,3 milliards d’habitants de 13,2 milliards hag). Par contre la moyenne mondiale de la consommation de ces capacités était déjà – au milieu des années 1990-  de 2,7 hag. Cette « moyenne » masque une dispersion gigantesque, la moyenne pour les pays de la triade ayant déjà atteint un multiple (de l’ordre de 4 fois) de la moyenne mondiale. Une bonne partie de la bio-capacité des sociétés du Sud est captée par et au bénéfice des centres. Autrement dit l’expansion du capitalisme réellement existant est destructeur de la Planète et de l’humanité et la poursuite de la logique de cette expansion exige soit un véritable génocide des peuples du Sud – « en trop » – soit au moins leur maintien dans une pauvreté appelée à s’aggraver sans cesse. Un courant écolo-fasciste se dessine qui donne légitimité à ce  type de solution du problème.

Marx en son temps n’avait pas seulement soupçonné l’existence du problème en question. Il en avait déjà formulé l’expression de l’existence par la distinction rigoureuse qu’il faisait entre la valeur et la richesse, confondues par l’économie vulgaire. Marx dit explicitement que l’accumulation capitaliste détruit les bases naturelles sur lesquelles elle se fonde : l’homme (le travailleur aliéné et exploité, dominé et opprimé) et la terre (symbole de la richesse naturelle offerte à l’humanité). Et quelles que soient les limites de cette expression, prisonnière comme toujours de celles de l’époque, elle n’en demeure pas moins la manifestation d’une conscience lucide du problème (au-delà de l’intuition) qui mérite d’être reconnue.

Pour le capital, les « coûts écologiques » sont assimilés à des économies externes. La méthode vulgaire du calcul coûts/bénéfices propre à la mesure de la valeur d’échange (elle-même confondue avec le prix du marché) est alors mobilisée pour définir un « prix juste » intégrant les économies et les dés économies externes. Et le tour est joué.

Bien entendu les travaux – fortement mathématisés – conduits dans le cadre de la méthode traditionnelle de l’économie vulgaire ne disent pas comment le « prix juste » calculé pourrait devenir celui du marché réellement existant. On imagine donc que des « incitations », fiscales et autres, pourraient être suffisamment efficaces pour produire cette convergence. La preuve qu’il pourrait en être ainsi est absente.

En fait, on le voit déjà, les oligopoles se sont emparés de l’écologisme pour justifier l’ouverture de champs nouveaux à leur expansion destructrice. François Houtart en a donné une illustration décisive dans son ouvrage sur les agro carburants. Le « capitalisme vert » est désormais l’objet des discours obligatoires des hommes/femmes de pouvoirs dans la triade (de droite et de gauche) et des dirigeants des oligopoles. L’écologisme en question est bien entendu conforme à la vision dite de la « soutenabilité faible » -jargon d’usage – , c’est-à-dire de la marchandisation des « droits à l’accès aux ressources de la planète ». Tous les économistes conventionnels se rallient ouvertement à cette position, en proposant « la mise aux enchères des ressources mondiales (pêche, permis de polluer …)». Une proposition qui revient tout simplement à soutenir les oligopoles dans leurs ambitions d’hypothéquer davantage l’avenir des peuples du Sud.

Cette capture du discours écologiste rend de beaux services à l’impérialisme. Car elle permet de marginaliser, pour ne pas dire simplement d’évacuer, la question du développement. Comme on le sait la question du développement n’a été à l’ordre du jour de l’agenda international que lorsque les pays du Sud étaient en mesure de l’imposer par leurs initiatives propres, contraignant les puissances de la triade à négocier et faire des concessions.

En contrepoint l’expression des exigences de la contre culture du socialisme engage dans une voie difficile. Car la culture du socialisme n’est pas là, devant nous. Elle est futur à inventer, projet de civilisation, ouverte à l’imaginaire inventif. Des formules (comme « la socialisation par la démocratie et non par le marché » ; « la dominance de la culture substituée à celle de l’économique et de la politique à son service »), ne suffisent pas, en dépit de la puissance qu’elles ont pour amorcer le processus historique de la transformation. Car il s’agit d’un processus long, « séculaire », la reconstruction des sociétés sur d’autres principes que ceux du capitalisme tant au Nord qu’au Sud, ne pouvant être imaginée « rapide ». Mais la construction de l’avenir, même lointain, commence aujourd’hui.


Un autre monde est-il possible … aux États-Unis ?

Entretien avec Jennifer Cox

À la rencontre de Bruxelles, on y retrouvait également plusieurs militants et chercheurs états-uniens, ce qui est un peu nouveau dans le paysage de l’altermondialisme et qu’on a remarqué lors du dernier Forum social québécois au début d’octobre dernier. Au sein de la délégation états-unienne à Montréal, se retrouvait Jennifer Cox, animatrice de la Poor People’s Economic Human Rights Campaign, dont le siège est à Philadelphie. Jennifer est aussi une des têtes pensantes du Forum social USA, dont la prochaine édition aura lieu à Détroit en juin prochain.

On a l’impression que la crise aux États-Unis est dévastatrice …

C’est un Katrina à la vitesse grand V. Des millions de personnes, Blancs, Noirs et bruns, se retrouvent dans la rue, sans travail, souvent sans maison, sans accès aux services de santé. On a maintenant, en plein cœur des États-Unis, de véritables camps de réfugiés, où les gens vivent dans leurs autos …

Les gens ont encore espoir dans Obama ?

De moins en moins. Les programmes de sauvetage ont été absorbés par les riches et le secteur financier, surtout. Les pauvres attendent toujours et ils sont lassés d’attendre. À Philadelphie où je demeure, mais on pourrait dire la même chose d’un tas de grandes villes du pays, la principale activité économique est le crime, puisque la sécurité sociale est réduite à sa plus simple expression. Dans certains États, les pauvres ne peuvent avoir plus de trois ans d’aide sociale et alors qu’est-ce qui leur reste ? Pour les autres catégories de la population, ceux qui travaillent encore, c’est de plus en plus la peur qui domine, la peur de perdre son emploi, sa maison, son assurance-maladie. Des milliers de familles sont expulsés de leurs maisons. Seulement à Détroit, la ville a coupé l’eau à 40 000 familles.

Qu’est ce qui se passe au niveau du mouvement populaire ?

C’est certain, il y a une croissance des organisations populaires. Il y a des luttes dures, comme la réoccupation des maisons dont les gens ont été expulsés. Des tas de manifestations à chaque jour pour réclamer des aides d’urgences au gouvernement fédéral, municipal, régional. Des conférences, des marches, des rencontres, des caravanes : on a l’impression qu’un « géant endormi » est en train de s’éveiller. Par contre, cela devient plus dangereux. La contestation sociale devient criminalisée. Et il y a les fractures internes, si profondes, qui s’expriment entre Noirs et Blancs, surtout. Aujourd’hui, c’est la droite qui a repris l’initiative en organisant un mouvement de masse contre Obama et le projet d’assurance-maladie. Il faut avouer qu’une majorité des classes populaires blanches a voté contre Obama et reste très influencée par le discours réactionnaire des Républicains, des réseaux de droite bien organisés et bien financés, d’une certaine droite chrétienne.

Le Forum social états-unien s’annonce …

Ce sera, en juin prochain, la deuxième édition. À Atlanta en 2007, plus de 15 000 personnes sont venues et c’était très bien même si, à mon avis, les questions identitaires et raciales ont pris un peu trop de place. Certes, il est vrai que les Noirs sont en majorité pauvres et originaires des classes populaires. Il n’en reste pas moins que la majorité des pauvres sont blancs et que c’est une société de classe qui les maintient dans cette subordination. En 2010 à Détroit, dans l’épicentre de la crise, nous espérons surmonter, au moins en partie, ce clivage et faire avancer la grande coalition multiraciale et populaire dont nous avons besoin.


Des alternatives syndicales à la crise

Entretien avec Hilary Wainwright

Hilary Wainwright, en plus d’être chercheure au Trans National Institute, professeure à l’Université de Bradford et édititrice du mensuel de gauche Red Pepper, a outre toutes ses qualités un autre avantage : celle d’être localisée en Angleterre, le « berceau », si on peut dire, du néolibéralisme.

Est-ce que la crise force un réalignement politique dans ce pays qui a « inventé » le néolibéralisme ?

Le pouvoir public renvoie le poids de la crise à la population et en particulier au secteur public, menacé d’une nouvelle vague de privatisation. Le gouvernement travailliste s’efforce de sauver les banques, donc ce secteur financier qui domine tellement notre pays, mais refuse de les nationaliser comme cela est demandé par plusieurs secteurs de la société. Devant cette évolution, la droite, le Parti conservateur, a le vent dans les voiles et pourrait gagner les prochaines élections. En réalité, c’est le possible effondrement du vote travailliste qui pourrait permettre cette victoire de la droite, plutôt qu’une popularité plus grande de celle-ci.

Qu’est-ce qui arrive au mouvement syndical ?

Ce mouvement a beaucoup décliné durant les 20 dernières années. Mais il garde encore des positions fortes, notamment dans le secteur public. Il s’agit de faire deux choses en même temps, soit de résister à la privatisation et au démantèlement, et d’imaginer de nouveaux modèles de gestion du secteur public via sa démocratisation. Ce débat est très important au sein du principal syndicat du secteur public, UNISON. Dans la région de Newcastle, le syndicat a réussi à empêcher la privatisation des services municipaux. Parallèlement, le syndicat s’est battu pour améliorer les services et réorganiser l’organisation du travail davantage en fonction des besoins des citoyens. Cela a impliqué un niveau élevé de coopération avec les gestionnaires municipaux et également avec la population, dans le cadre de structures de concertation permanentes, un peu comme ce qui s’est passé à Porto Alegre, mais avec une participation centrale des syndicats.

Est-ce que l’alliance historique entre les syndicats et le Parti travailliste, et qui a marqué un siècle d’histoire sociale, arrive à sa fin ?

Le Parti travailliste a abandonné son rôle de représentation des intérêts ouvriers. Les syndicats sont maintenant ouverts à collaborer avec un vaste éventail de forces politiques et sociales. On le voit par exemple sur des batailles écologiques. Les syndicats se mettent avec les groupes écologistes pour créer des emplois verts. Cela se fait à l’échelle locale, mais aussi à l’échelle internationale, à travers la construction de réseaux comme le Forum social mondial.


Transformer la politique

Entretien avec Lau Kin Chi

La chercheure chinoise Lau Kin Chi, basée à l’Université Lingnan de Honk Kong, préside le réseau ARENA (qui regroupe des chercheurs-militants de plusieurs pays asiatiques) et fait partie de ceux et celles qui tentent d’établir des passerelles entre la dynamique chinoise et le mouvement altermondialiste mondial.

Est-ce que la Chine d’aujourd’hui a totalement liquidé l’héritage socialiste …

Après la mort de Mao effectivement, des changements majeurs sont survenus. Contrairement à une idée répandue à l’Ouest cependant, cette « ouverture » s’est produite en restant en continuité avec la construction de l’État moderne en Chine. L’infrastructure bureaucratique, étatique, autoritaire, est demeurée au centre du développement, et non en périphérie. Entre-temps, la population a senti la possibilité de lutter pour ce qu’elle considérait comme des acquis de la révolution, y compris dans un certain espace de droits. Aujourd’hui dans le sillon de ces développements apparaissent de nouveaux mouvements sociaux.

C’est possible dans l’ombre du pouvoir du Parti/État ?

Des communautés rurales se battent pour protéger la propriété communale des terres et empêcher la destruction des terres arables. Des initiatives écologistes abondent dans les villes qui étouffent sous la pollution et une croissance sans limite. Le gouvernement est parfois obligé de négocier, voire de céder à ses revendications. En partie parce que le pouvoir est lui-même soumis à la pression extérieure occidentale et qu’il est donc obligé de maintenir un certain consensus social.

Est-ce que l’objectif de la démocratisation demeure valable ?

Cela dépend de ce qu’on entend par cela. Le plus important pour moi est de lutter pour des réformes constitutionnelles et d’élargir l’autonomie des initiatives citoyennes. Des élections libres sont un objectif valable, mais secondaire à mes yeux. D’autant plus qu’elles sont facilement détournées vers des partisanneries étroites. Le problème avec la démocratie telle qu’elle existe dans le monde habituellement est qu’elle est dissociée des impératifs sociaux et économiques. Les mouvements doivent se concentrer sur une lutte accumulative qui consolide le contrôle communautaire sur les biens communs. Cela implique également une lutte pour construire une nouvelle subjectivité, en-dehors de et au-delà de la définition occidentale, trop liée au travail marchandisé et la consommation, et qui va dans le sens des valeurs et d’une logique de la réciprocité, du partage et du don.

Est-ce que les enjeux écologiques sont centraux pour la gauche en Chine ?

Je veux dire que notre vision écologique est articulée à notre vision de l’État et de la politique. La nature, comme l’État que nous voulons, est polymorphe, comme un arbre avec des racines, et non un seul processus centralisé, autoritaire. Dans la nature, les éléments constitutifs sont inter-reliés et autonomes en même temps. Pour revenir à l’écologie, il faut réconcilier le court et le long terme. En même temps, la crise est immédiate. Il faut sortir du processus actuel, sinon l’humanité va couler comme le Titanic sur l’iceberg.


Des alternatives pour l’Europe

Transform !, une revue publiée sous l’égide de réseaux de gauche européens, a publié à cette occasion un ensemble de propositions pour « transformer la finance européenne, atteindre le plein emploi et promouvoir une nouvelle donne écologique en Europe » dont voici des extraits. L’édition française de Transform ! se trouve sur le site d’Espaces Marx : www.Espaces-Marx.org.

Au cours de 2008, l’Union européenne a subi la crise financière la plus grande depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Entre-temps on a assisté à la montée du chômage, de la pauvreté, de la précarité de l’emploi, à l’aggravation des inégalités, des problèmes énergétiques et du changement climatique. Or ces questions ont été reléguées au second plan de l’UE après les efforts décidés pour empêcher l’effondrement du système financier. Bien qu’accentuée par la crise financière initiée aux États-Unis, la crise est également le résultat des politiques économiques néolibérales suivies par les autorités européennes et une grande majorité de gouvernements dans les États membres. L’UE a besoin d’un véritable changement et d’un nouveau cadre pour son économie. Nos revendications sont :

  • La nationalisation de la grande majorité des banques pour sécuriser les dépôts, les transactions et la distribution des crédits.
  • L’interdiction des activités et montages financiers déstabilisants (titrisation, endettement excessif, fonds spéculatifs, etc.).
  • Adopter au niveau européen un plan d’investissement massif en faveur du développement durable, de l’emploi et de la cohésion sociale.
  • Augmenter les impôts européens notamment sur les transactions financières.
  • Mettre en place un paquet énergie-climat au niveau européen, pour faire émerger des synergies nouvelles, par un usage raisonné des ressources, des investissements dans les économies d’énergie et les énergies renouvelables dans le but de réduire le chômage.

Sortir du paradigme

Entretien avec Elmar Altvater

Elmar Altvater est professeur de sociologie à l’Université libre de Berlin et l’un des intellectuels les plus réputés dans le monde de l’intellect et des mouvements sociaux en Allemagne.

Parlons de la crise financière …

Évidemment, il faut parler des crises et non de la crise. La crise économique résulte d’une crise financière, elle-même résultat de l’ascendance de l’accumulation « fictive », financière, qui n’est pas réellement fictive, puisqu’elle fait partie du capitalisme « réellement existant ». En réalité, l’économie « fictive » et l’économie « réelle » font partie d’une même structure. Il y a une tendance à long terme, que Marx avait identifié, de la chute relative des taux de profits, inhérente au système, qui produit et reproduit la crise.

Que proposent les dominants ?

Les dominants disent que les gens doivent se serrer la ceinture et augmenter l’épargne. Ce sont les pauvres qui sont responsables, qui consomment trop. Il faut augmenter toujours et toujours la production et exploiter, peut-être de manière plus rationnelle, les ressources. C’est à la base de la nouvelle coalition gouvernementale en Allemagne, où l’objectif est défini comme la « croissance ». Mais la question est, est-ce que la croissance est réellement possible sous le régime actuel ? Il y a plusieurs facteurs dont la déclinante hégémonie des États-Unis et la montée des pays dits émergents.

Est-ce que le capitalisme est « condamné » ?

Selon les travaux antérieurs de Kondratiev, l’accumulation peut être relancée si et seulement si de nouveaux gisements de productivité sont exploités et relancés. Il est vrai qu’on voit aux États-Unis une nouvelle perspective dans le domaine de l’énergie où des investissements nouveaux sont projetés, mais en demeurant dans le paradigme énergivore actuel. Parallèlement apparaît le thème de la biotechnologie, également proposé comme porte de sortie à la crise. Je reste sceptique face à cette « solution ». En plus de l’aspect financier et technique, la proposition est en fait de marchandiser davantage la vie.

Est-ce qu’il n’y a pas d’autres portes de sortie ? Que penser du « New Deal vert » ?

Les Verts disent partout qu’il faut un nouveau « New Deal vert ». C’est un peu ambigu. Il y a déjà un new deal vert sous l’égide de l’État. Les investissements verts sont en montée en Asie et en Europe. Il faut se souvenir que le premier new deal n’a pas fonctionné jusqu’à ce que la Deuxième guerre mondiale éclate, alors que l’économie a été presque nationalisée. Parallèlement, il y a une coalition sociale qui prend forme derrière un new deal vert plus réformiste, qui veut aller plus loin. Ce n’est pas évident non plus que ce projet peut relancer l’accumulation et donc résoudre la crise. Au fond de la chose, la relance de l’accumulation ne peut être assurée que par un changement de rapports de forces, entre les principaux protagonistes sociaux.

Les mouvements sociaux ne sont pas seulement des victimes …

Bien sûr, il y a un autre new deal qui pourrait venir d’en bas. Il doit à la fois combattre les effets de la crise et remettre en question le capitalisme. Cela implique un nouveau paradigme, dépasser l’ère fossile du développement capitaliste et passer aux énergies renouvelables (solaire entre autres). Cela implique aussi un passage vers l’économie solidaire, basée sur les formes coopératives et de démocratie économique. Il y a donc des sorties de crise qui seraient à l’avantage des peuples. Mais pour cela, il faut penser à des changements systémiques.


La crise, l’environnement et la gauche en Amérique latine

Entretien avec Edgardo Lander

Edgardo Lander enseigne à l’Université nationale de Caracas. Il a été en 2006 un des principaux animateurs du Forum social mondial polycentrique de Caracas.

Qu’est-ce qui est différent pour la gauche maintenant ?

Toute transformation doit briser la rupture avec le projet prédateur du capitalisme. Le capitalisme a besoin de s’expansionner de manière illimitée. Mais les limites de la vie ont maintenant dépassé cette utopie de la croissance pour la croissance. Le défi pour la gauche est donc différent de celui qui était devant la gauche au siècle dernier. La société ne peut plus être pensée de manière séparée de la nature.

Est-ce que les nouveaux gouvernements de gauche évoluent dans ce sens ?

Pendant longtemps, l’économie latino-américaine a été basée sur l’exploitation et l’exportation de ressources naturelles. C’est encore le cas aujourd’hui. Plus encore, on ne voit pas que les gouvernements de gauche ont bifurqué dans ce domaine et continuent d’orienter l’économie vers le secteur primaire. C’est l’accumulation par la dépossession, en gros, qui se perpétue. Entre-temps, l’industrialisation se déplace vers l’Asie. Cela a pour effet d’augmenter les prix des ressources latino-américaines, d’où la perpétuation du modèle. La seule différence est que ces ressources sont maintenant dirigées vers l’Asie. Les gouvernements de gauche n’ont pu changer cette tendance. Les surplus sont réinvestis dans le secteur primaire.

C’est une nouvelle expansion du secteur primaire …

On continue d’exporter les mêmes produits vers la Chine, qui les paie plus cher. Les mines à ciel ouvert se multiplient, attirant les capitaux étrangers, mais causant des dommages et des conflits avec les communautés paysannes et autochtones. Des méga mines sont en train d’être construites, notamment dans les Andes où on projet d’exploiter les ressources à plus de 4000 mètres d’altitude, ce qui menace directement les glaciers et les écosystèmes des pays andins, notamment l’Argentine et le Chili. Dans le secteur agricole, on assiste à une expansion des monocultures industrielles comme le soya et l’eucalyptus. L’Agrobusiness est en pleine expansion, notamment au Brésil, où l’utilisation des semences génétiquement modifiées connaît également une grande expansion. 18 millions d’hectares de céréales OGM sont en exploitation en Argentine. Les mouvements sociaux sont réprimés, y compris par le gouvernement Lula, qui a changé la loi pour autoriser les OGM.

Une tendance émerge …

C’est le « modèle » Monsanto qui domine, contre l’agriculture paysanne. Cela n’est pas inévitable comme on le dit souvent (la « loi » du marché). Ce sont des choix politiques. En 2008, le MST estime que le gouvernement a continué de favoriser les grandes exploitations. Lula a signé avec le Président Bush un accord pour élargir la production de biocarburants. 6 millions d’hectares sont déjà utilisés pour cela, et on projette que cela pourrait monter à 24 millions d’he. C’est peut-être la plus grande tragédie du gouvernement Lula.

Qu’est ce qui se passe au Venezuela ?

Nous sommes totalement dépendants et liés au secteur énergétique. Ce n’est plus seulement un facteur économique mais une réalité culturelle qui marque l’identité de notre peuple. Les politiques d’Hugo Chavez de fournir des ressources et des moyens au peuple sont dépendantes de la production du pétrole.

Le roi pétrole domine encore plus …

On en parle encore mais en réalité, la dépendance envers la production pétrolière s’est aggravée. 92 % des revenus d’exportation proviennent du secteur. Certes, l’État contrôle davantage le secteur énergétique et peut utiliser les revenus. Parallèlement, les ressources de l’État sont mises à élargir la production dans de nouvelles régions dans l’ouest du pays et off-shore, notamment dans le secteur du gaz. Des investisseurs étrangers se joignent à l’entreprise nationale PDVSA qui prévoit augmenter la production de 72 % d’ici cinq ans. Une partie importante du territoire national sera ouverte à la production énergétique. Entre-temps, la consommation interne du pétrole reste lourdement subventionnée (le litre coûte moins de 0,5 cents !). Le Venezuela est en compétition avec les États-Unis en tant que pays le plus énergivore du monde !

Les conflits se perpétuent …

Les communautés autochtones sont visées dans l’ouest surtout. Et ce en dépit du discours sur la redistribution des terres, restée sur le papier depuis dix ans. On constate une confrontation de visions du monde. Pour les communautés, il faut forcer la rupture avec non seulement le capitalisme, mais avec la conception du monde où la nature est une ressource à exploiter. Pour les autochtones, le concept est de « bien vivir » (vivre bien). Dans cette vision, la nature détient des droits aussi, il faut réconcilier ses droits avec ceux des humains. On voit cette conception prendre forme au Venezuela, mais aussi en Bolivie et en Équateur.


Realpolitique révolutionnaire

Mario Candeias

Mario Candeias est chercheur avec la Commission du futur de la Fondation Rosa Luxembourg. La FRL est organiquement liée à Die Linke, le nouveau « success story » de la gauche européenne (près de 12 % du vote lors des dernières élections fédérales). Die Linke est une coalition arc-en ciel regroupant la gauche social-démocrate qui est sortie du SPD, l’ancien Parti communiste au pouvoir dans la partie orientale du pays, et la gauche radicale (essentiellement ouest-allemande).

La crise est là pour rester …

Le bloc au pouvoir se décompose et se recompose. La crise est liée à ce processus, qui peut prendre une décennie peut-être avant d’aboutir sur un nouveau projet hégémonique. Le néolibéralisme se disloque, peu à peu. De cela émerge une sorte de capitalisme vert, encore balbutiant. Malheureusement, la gauche, du moins jusqu’à date, n’a pas su capitaliser sur la crise et proposer des alternatives. Essentiellement elle n’a pas été capable d’établir les liens entre les diverses composantes de la crise, notamment la dimension économique et la dimension écologique.

Quelles sont les principales étapes pour entreprendre la redéfinition d’un programme de gauche ?

Il faut commencer par défendre le secteur public, en lien avec l’échec des privatisations en termes économiques et sociaux. Il faut se battre pour augmenter les emplois dans le secteur public. Parallèlement, il faut « écologiser » le mode de production, en protégeant le bien commun et en demandant la démarchandisation de certains services publics, le transport par exemple.

Est-ce qu’il n’y a pas un piège dans l’expansion du secteur public, qu’on pourrait peut-être appeler le piège de l’«étatisme» ?

L’expansion du secteur public doit se faire avec la démocratisation des structures de l’État. Nous ne voulons ni un État de bien-être fordiste, paternaliste et patriarcal, ni un état socialiste autoritaire. Donc il faut démocratiser l’État. Les décisions sur les budgets doivent être démocratisées, comme on le voit, au moins partiellement, avec les expériences de budget participatif ici et là. Cette démocratisation doit pénétrer les entreprises, par ailleurs. Il faut demander que les conseils d’administration s’ouvrent aux représentants des travailleurs.

Tout cela peut sembler très réformiste …

Une Realpolitique de gauche doit reposer sur une vision à long terme. Elle doit aborder les problèmes de sa société dans son ensemble, et non seulement les intérêts de tel ou tel groupe. Le bloc hégémonique actuel est affaibli, ses capacités d’agir restreintes. C’est une opportunité pour nous et il faut intervenir en proposant des changements immédiats réalisables.


Les résistances préfigurent les issues de la crise

Gustave Massiah

Les défis du mouvement altermondialiste

Je partirai du mouvement altermondialiste qui se définit comme un mouvement qui prolonge et renouvelle les trois mouvements historiques précédents : celui de la décolonisation, celui des luttes ouvrières et sociales, celui des luttes pour les libertés. La décolonisation, les luttes sociales, l’impératif démocratique et les libertés constituent la culture de référence historique du mouvement. L’enjeu est de définir un nouveau projet d’émancipation. Ce mouvement est porteur d’un nouvel espoir né du refus de la fatalité ; c’est le sens de l’affirmation « un autre monde est possible ». La stratégie du mouvement altermondialiste s’organise autour de la convergence des mouvements sociaux et citoyens qui mettent en avant la solidarité, les libertés et la paix. Ils construisent aussi une nouvelle culture politique fondée sur la diversité, les activités autogérées, la mutualisation, « l’horizontalité » préférée à la hiérarchie. Une orientation stratégique s’est dégagée, celle de l’accès pour tous aux droits fondamentaux. C’est la construction d’une alternative à la logique dominante, à l’ajustement de chaque société au marché mondial à travers la régulation par le marché mondial des capitaux. Les débats en cours dans le mouvement mettent en avant la question stratégique. Elle soulève la question du pouvoir qui renvoie au débat sur l’État et recoupe celle des partis, et la question du modèle de transformation sociale et de la nature du développement.

L’urgence est de faire face aux dangers de la crise

La crise globale est une crise de la mondialisation capitaliste dans sa phase néolibérale. Il s’agit d’une crise structurelle : économique et sociale ; écologique ; géopolitique ; politique et idéologique. La séquence actuelle crise financière, monétaire, immobilière, alimentaire, économique en est une déclinaison en situation. Tous ces aspects sont déterminants dans l’affrontement entre les mouvements sociaux et politiques et les forces dominantes. Le premier danger concerne la pauvreté. Les sorties habituelles consistent à faire payer la crise aux pauvres, et d’abord aux discriminés et aux colonisés. Il s’agit aussi de raboter les couches moyennes.

Le deuxième danger

Il concerne la restriction des libertés et de la démocratie. Des politiques de sortie de crise fondées sur des orientations antisociales s’appuient en général sur les mesures de répression, de criminalisation des mouvements sociaux, de pénalisation de la solidarité, d’instrumentalisation du terrorisme, d’idéologie sécuritaire, de xénophobie, d’agitation raciste, islamophobe et nationaliste, d’exploitation des boucs émissaires, des migrants et des roms. Cette évolution peut aller dans certaines régions vers des régimes autoritaires et répressifs et même vers des fascismes et des populismes fascisants. Le troisième danger cible des pays qui seront marginalisés et ruinés. Les risques de guerre sont aussi une issue classique des grandes crises. N’oublions pas que le monde est déjà en guerre et que près d’un milliard de personnes vivent dans des régions en guerre. Les conflits sont permanents et la déstabilisation systématique. Les formes de guerre ont changé avec la militarisation des sociétés, l’apartheid global, la guerre des forts contre les faibles, la banalisation de la torture. Pour lutter contre ces dangers il faudra renforcer les résistances et élargir les alliances et les coalitions pour les libertés, la démocratie et la paix. De ce point de vue, l’Europe intervient comme un des acteurs principaux porteurs de tous ces dangers, pour les autres régions du monde et pour les classes et les couches populaires européennes.

Les issues à la crise ne sont pas prédéterminées

Retenons six opportunités ouvertes par la crise. D’abord, la défaite idéologique du néolibéralisme  favorise la montée en puissance de la régulation publique. Ensuite, la redistribution des richesses et le retour du marché intérieur redonnent une possibilité de stabilisation et de garantie des revenus et de la protection sociale, de redéploiement des services publics. De même, l’urgence écologique nécessite une mutation du mode de développement social. Dans le même sens, la crise du modèle politique de représentation renforce la nécessité de la démocratie sociale et de la démocratie participative et une nouvelle réflexion sur les pouvoirs. De plus, le rééquilibrage ente le Nord et le Sud ouvre une nouvelle phase de la décolonisation et une nouvelle géopolitique du monde. Sur tous ces aspects, des luttes populaires mettent en avant des propositions passionnantes qui sont marquées par une prise de conscience : l’amélioration des couches populaires ne doit pas passer par la réaffirmation des positions dominantes de l’Europe. Aucune de ces opportunités ne s’imposera d’elle même ; elles ne pourront déboucher vers des situations meilleures que si les résistances s’amplifient et si les luttes sociales, écologiques, pour les libertés, contre les guerres s’intensifient. Deux interrogations sont déjà posées. Comment éviter l’alliance, entre les forces néolibérales et conservatrices avec les réformateurs, fondée sur des réformes minimales et des régimes verts et autoritaires ? Comment radicaliser un éventuel mouvement des réformes au profit des couches populaires ? Le mouvement ne néglige pas les améliorations possibles et n’hésite pas à s’engager pour éviter les situations insupportables. Il est aussi, pour sa plus grande part, concerné par une transformation radicale et prend très au sérieux les possibilités, ouvertes par la crise, d’un dépassement du capitalisme. Ce dépassement s’inscrit dans le temps long et n’est pas prédéterminé. Il existe déjà, dans la société actuelle, des rapports sociaux qui le préfigurent, comme des rapports sociaux capitalistes ont émergé dans les sociétés féodales. Le nouveau monde né dans l’ancien se construit dès aujourd’hui et passe par des ruptures. Il part des contradictions vécues et en construit des nouvelles. Un nouveau projet d’émancipation collective est à l’ordre du jour. Le capitalisme n’est pas éternel, la question de son dépassement est d’actualité. Et nous devons commencer dès maintenant à revendiquer et à construire un autre monde possible.



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