Élections Législatives au Venezuela

Le creux de vague se concrétise

Paru d'abord sur le site Alternatives

Par Mis en ligne le 27 décembre 2015

Depuis quelques mois, la thèse de l’épuisement de la vague de gauche en Amérique latine agite la toile. La récente défaite des cha­vistes aux élec­tions légis­la­tives véné­zué­liennes semble confir­mer ce ressac. Ils n’avaient perdu qu’un seul vote de la ving­taine d’élections et de réfé­ren­dums tenus depuis la vic­toire ini­tiale de Chávez en 1998.

Au len­de­main des élec­tions, les prin­ci­paux diri­geants per­dants du cha­viste PSUV (Parti Socialiste unifié du Venezuela) autant que les gagnants de la prin­ci­pale coa­li­tion d’opposition MUD (Table de l’unité démo­cra­tique) célé­braient la démo­cra­tie. En mau­di­ront-ils les résul­tats dans l’année à venir alors que les ten­sions poli­tiques s’installeront au cœur même de l’État, entre le légis­la­tif et l’exécutif ? Car malgré une vic­toire écra­sante de la MUD aux légis­la­tives, l’exécutif est tou­jours dirigé par le suc­ces­seur de Chávez, Nicolas Maduro.

L’ampleur de la défaite

La vic­toire de l’opposition est très sérieuse. L’important taux de par­ti­ci­pa­tion de 74,25 % éloigne les doutes, alors que 7,7 mil­lions d’électeurs et élec­trices ont appuyé les can­di­dats de la MUD contre 5,6 mil­lions pour les cha­vistes. Outre l’important appui pré­servé après 16 ans de pou­voir, ce résul­tat aura comme point posi­tif pour les cha­vistes de démon­trer que les fraudes et mani­pu­la­tions dénon­cées avant le vote par l’opposition ont eu peu d’effet. Atilio Boron, socio­logue argen­tin par­ti­san du cha­visme, rap­pelle que le prin­ci­pal inci­dent de la jour­née élec­to­rale s’est pro­duit lorsque d’ex-présidents latino-amé­ri­cains de droite ont fait des décla­ra­tions tapa­geuses alors que le scru­tin n’était pas ter­miné. Les obser­va­teurs inter­na­tio­naux de l’UNASUR ont féli­cité la trans­pa­rence et la soli­dité de l’exercice démo­cra­tique. Les repré­sen­tants du PSUV, ont immé­dia­te­ment reconnu leur défaite , ce qui contraste avec l’opposition qui pei­nait à faire de même lors de l’élection pré­cé­dente.

Élue en 2010, la pré­cé­dente Assemblée natio­nale était com­po­sée de 98 dépu­tés du PSUV. La nou­velle assem­blée, qui entrera en fonc­tion en jan­vier, n’en comp­tera plus qu’une cin­quan­taine sur 167. La coa­li­tion MUD passe de 65 dépu­tés à près des deux tiers des sièges. Avec les trois élus autoch­tones, La MUD pour­rait bien avoir les pou­voirs asso­ciés aux trois niveaux de majo­rité prévus aux pro­cé­dures de l’Assemblée.

La majo­rité de 50 % (84 député-e-s) permet entre autres d’adopter des lois régu­lières, d’accepter le budget, et de pro­po­ser des réfé­ren­dums. Une majo­rité des trois cin­quièmes (101 député-e-s), garan­tie à la MUD, permet en plus de révo­quer des ministres ou le vice-pré­sident, et les indi­vi­dus ainsi accu­sés ne peuvent plus ensuite assu­mer de fonc­tions exé­cu­tives. La MUD est donc en mesure d’entraver sérieu­se­ment le pou­voir exé­cu­tif. Avec une majo­rité des deux tiers (112 député-e-s), dont pour­rait jouir l’opposition en comp­tant sur l’appui des dépu­tés autoch­tones, l’Assemblée natio­nale peut en plus chan­ger des lois orga­niques (plus impor­tantes dans la hié­rar­chie juri­dique, elles encadrent les lois nor­males), pro­po­ser des amen­de­ments consti­tu­tion­nels pour réfé­ren­dum, convo­quer une assem­blée consti­tuante, révo­quer les juges du plus haut tri­bu­nal du pays (TSJ) et nommer les membres du Conseil natio­nal élec­to­ral.

Les tensions à venir

Avec ces résul­tats, le pré­si­den­tia­lisme repro­ché à la consti­tu­tion sera mis à l’épreuve pour la pre­mière fois puisque les cha­vistes avaient tou­jours main­tenu une majo­rité à l’Assemblée natio­nale. La forte divi­sion poli­tique se mani­fes­tait sur­tout dans l’arène élec­to­rale et média­tique. Elle sera main­te­nant au cœur de l’appareil de gou­ver­ne­ment, qui pour­rait ainsi deve­nir para­lysé par les conflits. Il pour­rait éga­le­ment deve­nir le lieu d’un nouvel espace de com­pro­mis, ce qui deman­de­rait une grande cohé­sion de la MUD.

Or la MUD réunit près d’une tren­taine de for­ma­tions poli­tiques dif­fé­rentes, qui ont sou­vent entre­tenu des rela­tions ten­dues entre elles. En 2014, des visions contras­tées avaient mené une partie de l’opposition à pro­mou­voir une stra­té­gie de confron­ta­tion dans la rue qui avait causé des mani­fes­ta­tions bel­li­queuses pen­dant plu­sieurs semaines alors qu’une autre fac­tion, notam­ment repré­sen­tée par Henrique Capriles Radonski, cher­chait des moyens d’entamer des négo­cia­tions avec le pou­voir.

La récente cam­pagne élec­to­rale démontre un regain d’unité de la MUD. Toutefois, le diri­geant de la MUD, Jesús Torrealba , sou­li­gnait « qu’il n’est pas la même chose de s’unir pour s’opposer et de s’unir pour diri­ger ». La divi­sion pour­rait avoir été amoin­drie puisque cer­tains des oppo­sants les plus radi­caux sont aujourd’hui empri­son­nés pour leur sou­tien à des actions vio­lentes. Leur libé­ra­tion était tou­te­fois l’une des pre­mières demandes de la MUD au len­de­main de la vic­toire. Le contexte de divi­sion pola­ri­sée entre cha­vistes et oppo­sants que connaît le Venezuela depuis plu­sieurs années ne favo­rise pas les posi­tions de com­pro­mis. L’absence de com­pro­mis pour­rait mener à un réfé­ren­dum révo­ca­toire contre le pré­sident Maduro qui attein­dra la mi-mandat en 2016.

Les causes du chavirement

Les causes du revi­re­ment élec­toral sont connues tant des cha­vistes que des oppo­sants. Le modèle éco­no­mique qui repose sur la redis­tri­bu­tion de la rente pétro­lière connaît des dif­fi­cul­tés depuis que les prix du baril ont chuté. Inflation et rareté ont fait croître les files d’attente et l’impatience. Les alter­na­tives éco­no­miques pro­po­sées sous l’égide du socia­lisme du 21e siècle tardent à pro­duire les résul­tats escomp­tés alors que l’économie est demeu­rée fon­ciè­re­ment arti­cu­lée par les règles du marché.

Les diri­geants cha­vistes sou­tiennent d’ailleurs que ce n’est pas la cam­pagne poli­tique de l’opposition qui lui a valu la vic­toire, mais bien la guerre éco­no­mique et le capi­ta­lisme sau­vage pra­ti­qué par les pos­sé­dants. Le terme décrit en fait les pra­tiques de vente au plus offrant qui ont sub­sisté malgré la régu­la­tion des prix et les ten­ta­tives de contrôle poli­cier et mili­taire des flux de biens. Les ini­tia­tives gou­ver­ne­men­tales de redis­tri­bu­tion et de sub­ven­tions aux biens de consom­ma­tion sont sou­vent minées par l’accaparement, la cor­rup­tion ou la petite contre­bande. Parallèlement, les pos­sé­dants du pays qui mettent leurs pro­fits à l’abri en devise étran­gère font une pres­sion à la baisse sur la valeur de la mon­naie, contri­buant ainsi à ali­men­ter l’inflation dont l’impact est tou­jours plus grand sur les plus pauvres.

En dénon­çant la guerre éco­no­mique, les cha­vistes nomment du fait même les dif­fi­cul­tés qu’ils ont à implan­ter un modèle éco­no­mique réel­le­ment alter­na­tif, ou comme le sug­gère l’ancien ministre Victor Álvarez, à bâtir le socia­lisme plutôt qu’à le décré­ter.

La MUD à l’Assemblée natio­nale sera confron­tée à ce même pro­blème d’une éco­no­mie à mi-chemin entre le capi­ta­lisme et une ébauche socia­liste. Les solu­tions qui reposent sur la dyna­mique de marché pour­raient se heur­ter rapi­de­ment tant à la révolte des moins nantis, qui seront les pre­miers à pâtir d’une dimi­nu­tion de l’appui éta­tique, qu’au manque d’enthousiasme des inves­tis­seurs. Ceux-ci se sont d’ailleurs empres­sés de rap­pe­ler que les élec­tions n’ont affecté qu’un seul des pou­voirs de l’État.
Voir en ligne : Note 1 : sur Rebelion​.org

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