Numéro 21, janvier 2016

Les nouvelles des NCS

Mis en ligne le 08 janvier 2016

Les NCS en 2016

Le numéro 15 des NCS, qui paraî­tra pro­chai­ne­ment, mar­quera la 8e année de la revue. Le col­lec­tif, quant à lui, entre dans sa 10e année. Comparaison n’est pas raison, mais cela nous dit quelque chose de savoir que notre revue a « dépassé », au moins sur la lon­gé­vité, nos « ancêtres » tels les Cahiers du socia­lisme, Parti pris, Mobilisation… Outre l’effort et la qua­lité des auteurs-es et de ceux et celles qui font le tra­vail (dans l’ombre), il y aussi la réa­lité d’un mou­ve­ment social qui per­siste et signe au Québec. Depuis la Marche des femmes contre la pau­vreté et la vio­lence (Marche du pain et des roses, 1995), la dyna­mique popu­laire s’est ins­pi­rée des conver­gences éco­lo­gistes, étu­diantes, com­mu­nau­taires, fémi­nistes, alter­mon­dia­listes, syn­di­ca­listes. L’année 2015 n’a pas dérogé à cette « règle ». Aussi, les nom­breux exer­cices de bilans et pers­pec­tives que plu­sieurs mou­ve­ments popu­laires font en cette période font res­sor­tir de grands défis. Au-delà de l’esprit de résis­tance qui nous anime, le dis­po­si­tif du pou­voir reste puis­sant, pas­sant de la coer­ci­tion (répres­sion aigui­sée par toutes sortes de lois et règle­ments liber­ti­cides) à l’hégémonie (qui dis­tille dans nos consciences l’idéologie du tout-le-monde-contre-tout-le-monde).

Pour conti­nuer dans ce qui est un véri­table mara­thon, il ne faut pas avoir peur de sortir des sen­tiers battus et de se poser des ques­tions (par­fois embar­ras­santes). Dans tout cela, le devoir des « jeunes de cœur », comme on peut les appe­ler, est d’aider, modes­te­ment, les autres à prendre leur place. Ce n’est pas seule­ment pour être poli­ti­que­ment cor­rect. Notre « géné­ra­tion 1968 » est montée « au ciel », selon l’expression consa­crée. Elle a fait bas­cu­ler la révo­lu­tion pas-si-tran­quille vers des avan­cées impor­tantes. En même temps, elle s’est enli­sée dans les méandres d’un socia­lisme encore ancré dans le passé, en repro­dui­sant des sché­mas dog­ma­tiques et des pra­tiques auto­ri­taires. Aujourd’hui heu­reu­se­ment, le je-sais-tout-isme n’a plus la cote : les jeunes (de cœur) ne vont pas faire la même erreur. Quant aux jeunes d’âge, ils sont trop malins pour répé­ter les mêmes erreurs. Le grand défi des NCS est donc d’assurer que cette « ren­contre des géné­ra­tions », qui est une grande tran­si­tion, soit encore plus créa­tive et cou­ra­geuse.

Pierre Beaudet

Réfugiés : le drame occulté

Le flux des réfu­giés à la fin de l’année atteint plus de 20 mil­lions de per­sonnes selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfu­giés (HCR), ce à quoi il faut ajou­ter 60 mil­lions de dépla­cés (qui ne par­viennent pas à fran­chir une fron­tière). Contrairement au mythe entre­tenu par les médias, la grande majo­rité de ces mal­heu­reux et de ces mal­heu­reuses ne par­vient jamais en Europe ou en Amérique du Nord. Ainsi, on feint d’ignorer que le Liban accueille davan­tage de réfu­giés que tout autre pays au monde par rap­port à la taille de sa popu­la­tion. Tout cela ne contre­dit nul­le­ment les efforts des com­mu­nau­tés et des popu­la­tions, en Allemagne entre autres, qui ont le mérite d’avoir un réflexe soli­daire devant tant d’horreurs, comme l’illustre cette photo prise à Alep (Syrie) il y a quelques semaines.

Syrie_bulletin_NCS

D’autres héca­tombes se pro­duisent chaque jour au Soudan, en République démo­cra­tique du Congo, au Yémen, en Birmanie. De pseudo-négo­cia­tions, de pseudo-confé­rences de paix, de pseudo-opé­ra­tions huma­ni­taires occupent quelques heures de man­chettes, et puis on oublie. Derrière cela, une immense repo­la­ri­sa­tion du monde entre les puis­sances « décli­nantes » (qui res­tent très fortes) et les « émer­gents » (Russie et Chine) qui se font des guerres « par pro­cu­ra­tion ». Depuis quelques mois, ces émer­gents avec leurs alliés (l’Iran et le régime d’El-Assad) « avancent », si ce mot a du sens devant l’effondrement. Entre-temps, il n’y a plus de pilote dans l’avion à Washington. Le sys­tème de l’ONU est para­lysé. Cela sent mau­vais, comme au tour­nant du début du ving­tième siècle.

« People-isa­tion » et mas­ca­rade

Après les années Harper, le Canada est passé au registre « people » : belles photos, belles pro­messes. Ottawa est en extase : quelques mil­liers de Syriens ont gagné une sorte de lote­rie de la détresse, et bien sûr, c’est tant mieux. Et c’est tant pis pour les mil­lions qui res­tent sous les bombes et dans les camps de réfu­giés. Plus encore, l’accueil vient des indi­vi­dus, avec quelques sub­ven­tions sym­bo­liques de l’État. Selon la Table de concer­ta­tion des orga­nismes au ser­vice des per­sonnes réfu­giées et immi­grantes (TCRI), le minis­tère de l’Immigration du Québec annonce des cou­pures à 19 orga­nismes qui tra­vaillent à l’accueil.

Que faire ?

Autre pro­blème, la ges­tion actuelle cache des dis­cri­mi­na­tions com­mu­nau­taires, eth­niques et reli­gieuses défa­vo­ri­sant des pans entiers des popu­la­tions affec­tées. Pour dire cru­ment les choses, les grands per­dants sont les popu­la­tions ara­bo­phones sun­nites. L’islamophobie, en réa­lité, n’est plus l’apanage de Donald Trump. Il faudra consa­crer beau­coup de temps à confron­ter Trudeau et ses ten­ta­tives de détour­ne­ment. Il faudra appuyer les braves qui résistent encore en Syrie, en Irak, en Palestine. Il faudra confron­ter l’islamophobie et le racisme ram­pant qui accom­pagne la stra­té­gie mili­ta­riste. Cela fait plu­sieurs « il faudra ». On se sou­haite bonne chance…


Lutte du Front commun et lutte contre l’austérité : quelles sont les perspectives ?

Une entente de prin­cipe est sur­ve­nue juste avant les vacances entre les cen­trales syn­di­cales CSN, CSQ, FTQ, ainsi que plu­sieurs syn­di­cats indé­pen­dants (FIQ, SFPQ, APTS) et le gou­ver­ne­ment du Québec concer­nant les condi­tions de tra­vail et les salaires des tra­vailleurs et tra­vailleuses du sec­teur public.

Le projet d’entente

Selon Jacques Létourneau (CSN), le Front commun a réussi à stop­per l’appauvrissement des sala­rié-es du sec­teur public et à mettre fin au retard sala­rial avec les autres tra­vailleurs qué­bé­cois : « Globalement, on parle d’une enve­loppe de 10,25 % en 5 ans, ce n’est pas rien ! Nous avons bien sûr fait des com­pro­mis, mais nous avons sur­tout forcé le gou­ver­ne­ment à sortir de son cadre finan­cier ini­tial. C’est l’ensemble des tra­vailleuses et des tra­vailleurs du sec­teur public qui en sortent gagnants ! ». Pour Daniel Boyer (FTQ), les syn­di­cats ont confronté un gou­ver­ne­ment qui vou­lait trai­ter les employé-es du sec­teur public « comme des pions inter­chan­geables, sans aucun res­pect de leur auto­no­mie pro­fes­sion­nelle. La mobi­li­sa­tion his­to­rique des membres du Front commun, dans toutes les régions du Québec, a réussi à blo­quer cette ten­ta­tive de des­truc­tion de nos ser­vices publics » conclut-il. Pour Louise Chabot (CSQ), c’est une « bonne entente, même s’il y a des espoirs déçus ». Elle pré­cise que les syn­di­cats doivent conti­nuer leur lutte contre l’austérité, d’autant plus que le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois vise à « étran­gler finan­ciè­re­ment les ser­vices publics pour lancer une véri­table révo­lu­tion du rôle de l’État au profit du sec­teur privé ».

Des désac­cords

La Fédération de la santé et des ser­vices sociaux de la CSN (110 000 membres) recom­mande cepen­dant à ses membres de reje­ter l’accord ; la déci­sion fut prise par plus des deux tiers des quelque 600 délé­gués-es au conseil fédé­ral. La FNEEQ a pour sa part majo­ri­tai­re­ment approuvé l’accord, mais il y a plu­sieurs syn­di­cats qui sont d’un autre avis, dont le Syndicat des pro­fes­seurs du cégep Lionel-Groulx, qui affirme que, même si la mobi­li­sa­tion exem­plaire des der­niers mois a forcé le recul du gou­ver­ne­ment sur plu­sieurs aspects, « il est faux de dire que tous béné­fi­cie­ront de la pro­tec­tion de leur pou­voir d’achat ; cer­tains s’appauvriront encore d’ici 2020, ce qui s’avère inac­cep­table » (23 décembre 2015). D’autres orga­ni­sa­tions syn­di­cales, notam­ment la Fédération auto­nome de l’enseignement (FAE), pensent que la résis­tance est non seule­ment néces­saire, mais pos­sible.

Questions de stra­té­gie

De nom­breux débats se tien­dront donc lors des assem­blées des syn­di­cats locaux appe­lés à rati­fier ou à refu­ser l’accord. Parallèlement, d’autres dis­cus­sions sont pré­vi­sibles. Les syn­di­cats se pré­parent déjà en vue de la période de marau­dage qui découle de l’amalgamation de plu­sieurs unités de tra­vail dans le domaine de la santé et qui se conclura par des votes d’allégeance dans les pro­chains mois, dans le sillon des fusions impo­sées d’établissements et de la consti­tu­tion de méga-ins­ti­tu­tions. Il est pos­sible que cer­tains syn­di­cats fassent des « gains », par exemple, la FIQ, bien placée pour aug­men­ter son nombre de membres parmi les infir­mières et les infir­miers. Il y aura sans doute des « gagnants » et des « per­dants », ce qui va créer encore plus de dés­union et de confu­sion au moment où les syn­di­cats du sec­teur public devraient nor­ma­le­ment batailler ferme. Que peuvent faire les syn­di­cats pour s’opposer à cette divi­sion ? Autre enjeu : la force syn­di­cale dépend de la « bataille des idées » où la cause des employé-es du sec­teur public doit res­sor­tir comme une lutte pour tout le monde, qui dépasse les condi­tions des pre­miers concer­nés. Les syn­di­cats avaient durant les der­niers mois, dans une cer­taine mesure, bien mené cette bataille, en met­tant à profit des alliances avec d’autres sec­teurs (« Touche pas à mon école », « Touche pas à ma région », parents, groupes com­mu­nau­taires et étu­diants, etc.) et dans le cadre du col­lec­tif Refusons l’austérité et de la coa­li­tion Main rouge. Or, en ce moment, cette conver­gence est fra­gi­li­sée. La négo­cia­tion de la conven­tion col­lec­tive, qui est un enjeu syn­di­cal, risque de se déta­cher de la lutte plus glo­bale contre l’austérité. Que peuvent faire les syn­di­ca­listes pour main­te­nir et élar­gir les conver­gences popu­laires ? Les cama­rades syn­di­ca­listes devront démê­ler tout cela et peser le pour et le contre dans un contexte où le gou­ver­ne­ment ten­tera d’aggraver les désac­cords. Il dis­pose pour ce faire de plu­sieurs atouts. Il est homo­gène, mené par un lea­der­ship indis­cuté. Il a l’appui una­nime de toutes les frac­tions des élites. Il est en face d’une oppo­si­tion par­le­men­taire frag­men­tée, dont un PQ dis­lo­qué.

Une primeur des NCS : qui est le sous-commandant Marcos ?

Notre envoyé spé­cial revient du Mexique où le sous-com­man­dant lui-même est sorti de sa retraite pour nous confir­mer qui il était. Au Mexique, dans le silence assour­dis­sant des médias-mer­ce­naires cana­diens, états-uniens et mexi­cains, une lutte opi­niâtre conti­nue. En vision­nant le clip, vous com­pren­drez pour­quoi…

(https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​Q​-​A​5​5​K​tlTMU)

Espace de Réflexion

Transformer l’imaginaire

Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes ont été expro­priées de leur loge­ment après la crise finan­cière en Espagne. Dans la foulée du mou­ve­ment des Indignés, une Plateforme des vic­times des hypo­thèques (PAH) s’est déve­lop­pée.

Jusqu’en 2007, l’État et les banques pous­saient les gens à s’endetter, exer­çant ainsi une forme de contrôle social : un peuple endetté n’a plus le temps de s’organiser, de penser à faire la révo­lu­tion ou de défendre ses droits. Avant que la bulle immo­bi­lière n’explose en 2008, des gens pro­ve­nant des mou­ve­ments sociaux sur le loge­ment ou lut­tant pour les droits élé­men­taires ont pensé que les luttes sur le loge­ment pou­vaient consti­tuer un sujet poli­tique pour les années à venir. De là est née la PAH en 2009, avec la volonté de regrou­per les gens qui en étaient vic­times en vue d’actions col­lec­tives, sur des bases auto­ges­tion­naires et d’entraide.

Aujourd’hui, il y a 240 groupes PAH dans l’ensemble de l’État espa­gnol. Chaque entité est auto­nome, avec des déci­sions prises au consen­sus et des groupes de média­tion en cas de conflit. Une autre force de la PAH, c’est de ras­sem­bler des gens dif­fé­rents : ceux qui sont issus du mou­ve­ment squat avec leur savoir-faire pour l’ouverture de bâti­ments, des anar­chistes de tou­jours et d’autres issus de mou­ve­ments citoyens, sans comp­ter toutes les per­sonnes pour qui c’est la pre­mière forme d’engagement de leur vie. Nous avons « récu­péré » col­lec­ti­ve­ment des loge­ments vides appar­te­nant aux banques ou au gou­ver­ne­ment, et milité pour l’accès à un loyer social. La popu­la­tion com­prend ces occu­pa­tions, ce qui nous pro­tège un peu de la répres­sion, et grâce à ce sou­tien popu­laire, les gens qui par­ti­cipent à la PAH gagnent en puis­sance, car ils oublient leurs peurs.

Depuis son élec­tion à la mairie de Barcelone, Ada Colau (ex-porte-parole du PAH) a imposé une table de négo­cia­tion avec les banques et les asso­cia­tions de lutte, ce qui n’est pas rien, car le dia­logue était rompu depuis un an. Entre-temps, nous fai­sons pres­sion sur la nou­velle mairie pour réa­li­ser un recen­se­ment précis des loge­ments vides dans la ville, car selon nos esti­ma­tions, au moins 80 000 loge­ments vides ont été recen­sés. Ce qu’on demande est que, si un loge­ment est vide depuis trois ans, le pro­prié­taire puisse soit rece­voir une amende de 500 000 €, soit être expro­prié, et son bien trans­formé en loge­ment social.

Tout cela est comme un engre­nage, et le seul acteur-clé, c’est la société civile orga­ni­sée. Si la rue n’exerce ni pres­sion ni contrôle, la mairie ne pourra rien faire, même avec la meilleure volonté. On est prêts à créer des pro­blèmes à Ada Colau et son équipe si elles oublient la rue. Il est cepen­dant vrai que la popu­la­tion est moins mobi­li­sée ; nous vivons un moment d’accalmie dans les cycles de lutte. Face cachée de l’iceberg, les expul­sions liées aux loyers sont ins­crites dans un dis­po­si­tif plus géné­ral de pré­ca­ri­sa­tion et de crise, ce qui fait que les gens ont du mal à tenir dans la durée.

Que veut dire « faire la révo­lu­tion » ? Si cela signi­fie tout chan­ger du jour au len­de­main, ce n’est pas ce que nous sommes en train de faire. Des pro­lé­taires côtoient cepen­dant des gens de la classe moyenne ou des immi­grés, réunis autour des mêmes enjeux. Des gens qui ne se seraient jamais parlé sans la PAH s’entraident dans des situa­tions concrètes d’expulsions ou de démarches admi­nis­tra­tives – le tout avec beau­coup de femmes très actives. Ce dia­logue trans­forme l’imaginaire et les aprio­ris de chacun. Or jus­te­ment, trans­for­mer l’imaginaire col­lec­tif, c’est déjà un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire.

Carlos Macías, porte-parole de la PAH.

Extrait d’un dos­sier pro­duit par le CQFD n° 137 : « Au-delà de Podemos, le pari muni­ci­pa­liste »,

paru en novembre 2015.

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