Un peu d’histoire autour de la négociation du secteur public

Le printemps 1972 : le moment ascendant et courageux d’une longue lutte

Par Mis en ligne le 15 décembre 2015

Avant la Révolution tran­quille, nos grands-mères tra­vaillaient pour des salaires de misère et devaient remer­cier le curé qui leur avait fait l’« hon­neur » de les embau­cher. Nos pépés qui étaient dans une fonc­tion publique rabou­grie devaient cacher la cor­rup­tion sys­té­mique des voyous qui géraient la belle pro­vince pour l’intérêt d’une poi­gnée de trusts canado-amé­ri­cains. Les tra­vailleurs des mines, de la construc­tion et des forêts ainsi que les ouvriers dans les manu­fac­tures se tuaient à l’ouvrage dans des condi­tions moyen­âgeuses.

Qu’est-ce qui fait bouger le Québec ?

C’est ce sys­tème pourri qui a craqué par la lutte, et cela, bien avant la révo­lu­tion pas-si-tran­quille, à Asbestos, à Murdochville, à Louiseville, à Valleyfield, avec les braves tra­vailleuses de Dupuis Frères à Montréal. Et aussi, après la défaite de l’Union natio­nale, au lieu d’attendre la semaine des quatre jeudis d’un gou­ver­ne­ment qui se disait moins réac­tion­naire, les mul­ti­tudes se mettent en mou­ve­ment. Des mou­ve­ments mas­sifs, comme l’arrêt de tra­vail dans le domaine de la santé en 1966, marquent le pas. En 1968, les mil­liers de jeunes de ma géné­ra­tion sortent dans la rue. Des « petites » grèves aujourd’hui oubliées (Seven-Up) secouent l’inertie un peu par­tout. Le fémi­nisme fait une irrup­tion ful­gu­rante pour miner le capi­ta­lisme patriar­cal. En 1970, l’épisode du FLQ impose une pause, tout en révé­lant la véna­lité d’un État répres­sif prêt à empri­son­ner des tas de gens « cou­pables » d’avoir orga­nisé des syn­di­cats et des grèves. À peine quelques mois plus tard en 1971, le mou­ve­ment popu­laire reprend son élan avec des grèves mas­sives à l’Université de Montréal et à l’UQAM, et sur­tout à La Presse. En paral­lèle, une ini­tia­tive de gauche s’érige au niveau muni­ci­pal avec le FRAP. Un peu par­tout, des comi­tés d’action sont mis en place dans les entre­prises et les quar­tiers. Une idée en appa­rence impen­sable sort de l’oubli : gagner !

La confron­ta­tion

Le monde poli­tique com­mence alors à se déli­ter. Les partis tra­di­tion­nels, à Québec comme à Ottawa, sont désem­pa­rés. Ils zig­zaguent entre une répres­sion qui fait de moins en moins peur et de fausses réformes, en conso­li­dant et en déve­lop­pant de nou­veaux outils coer­ci­tifs. Une véri­table crise de gou­ver­nance se déve­loppe pen­dant qu’une partie des élites qui ont encore un peu de cœur tentent leur coup avec la créa­tion du PQ. Et c’est ainsi que la table est mise. Au début de 1972, des dizaines de mil­liers de syn­di­qué-es de la fonc­tion publique se concertent, se mobi­lisent, se pré­parent. Certains diri­geants syn­di­caux, dont Marcel Pepin et Michel Chartrand (CSN), ainsi que Yvon Charbonneau et Raymond Laliberté (CEQ), savent l’affrontement immi­nent et ils estiment que le rap­port de force change en faveur du mou­ve­ment. Mais c’est sur­tout à la base que cela se passe alors que des syn­di­cats locaux et des mou­ve­ments de citoyens, n’attendant ni chefs ni mots d’ordre éta­blis, dyna­misent leurs mou­ve­ments et essaient, avec l’aide d’intellectuels déniai­sés, de décor­ti­quer ce sys­tème qui les confronte. De jeunes profs comme Jean-Guy Loranger, Gilles Bourque, Céline Saint-Pierre et tant d’autres, sortent de leurs tours d’ivoire pour tra­vailler à déve­lop­per une pers­pec­tive cri­tique qui permet de penser que « nous le monde ordi­naire », on peut y arri­ver. C’est cette for­mi­dable effer­ves­cence d’éducation popu­laire qui débouche sur la confron­ta­tion du prin­temps 1972.

La vic­toire

Au début, les syn­di­cats ne font que reven­di­quer leurs droits, y com­pris celui de faire la grève. Comme d’habitude, l’État appuyé à 200 % par les médias et les élites décident de brimer ce droit, d’où les actions dites « illé­gales » qui se mul­ti­plient. Finalement, les trois pré­si­dents des cen­trales syn­di­cales sont arrê­tés et condam­nés à la prison. C’est la goutte qui fait débor­der le vase. Rapidement, des mil­liers de per­sonnes, y com­pris et sur­tout dans le sec­teur privé, sortent spon­ta­né­ment. Personne n’a donné le « mot d’ordre » sinon tout le monde. On occupe des entre­prises, des écoles et des hôpi­taux, on force la porte des postes de radio, on bloque des routes. C’est un mou­ve­ment qui prend un envol extra­or­di­naire durant quelques jours et qui force le déblo­cage. En effet, en cou­lisse, le gou­ver­ne­ment négo­cie pour accé­der à cer­taines demandes clés des syn­di­cats, dont le fameux $100 par semaine, qui appa­raît alors comme la fron­tière à fran­chir pour se sortir de la pau­vreté. Le règle­ment négo­cié ne répond pas à toutes les attentes, loin de là, mais sym­bo­li­que­ment, c’est toute une vic­toire.

La lutte conti­nue

Peu de temps après, les grèves se mul­ti­plient alors que les syn­di­cats demandent des aug­men­ta­tions de salaire en consé­quence de la forte infla­tion qui sévit. Avec l’Italie, le Québec devient le cham­pion des luttes syn­di­cales dans le monde capi­ta­liste. Et der­rière ces grandes mobi­li­sa­tions se pour­suit le tra­vail de fourmi. Des orga­ni­sa­tions anky­lo­sées dans le « busi­ness unio­nism » sont remises à l’endroit par de nou­velles géné­ra­tions. En 1973, les cou­ra­geux tra­vailleurs de United Aircraft, main­tiennent une grève dure malgré l’assaut des scabs. Les asso­cia­tions de quar­tier deviennent reven­di­ca­tives et passent par-dessus leur rôle tra­di­tion­nel assis­tan­cia­liste. Une vaste gauche « sociale » est au centre de ces trans­for­ma­tions. Elle regarde la montée du PQ à la fois avec espoir et appré­hen­sion. L’espoir est quand même grand, car dans le sys­tème poli­tique mépri­sant et mépri­sable qui existe, ce parti draine plu­sieurs des grandes valeurs et reven­di­ca­tions pour chan­ger le Québec. Néanmoins, l’élection du PQ en 1976 appa­raît comme un énorme trem­ble­ment de terre. Bien que les chefs du PQ espèrent calmer le jeu et convaincre les élites canado-amé­ri­caines qu’ils ne veulent pas « casser le sys­tème », ces élites n’en croient pas un mot. Et pour cause. Car l’élection de 1976, ce n’est pas seule­ment René Lévesque, mais la consé­cra­tion des géné­ra­tions mili­tantes.

Ce qui arrive après, et bien cela, c’est une autre his­toire.

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