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L’antiféminisme comme conservatisme

CONJONCTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 33 - Hiver 2025

Dans une époque où l’on voit la résurgence du mâle alpha et la montée en popularité des « épouses traditionnelles » (trad wives), il est important de se questionner sur la signification politique et sociale de la montée de l’antiféminisme pour mieux le combattre.

Il importe, d’entrée de jeu, de préciser le sens de certains termes qui sont partie prenante de la nébuleuse antiféministe. Le premier terme est misogynie, qui désigne la haine ou le mépris des femmes. Elle se retrouve dans les comportements individuels mais elle s’appuie sur un substrat social et elle a pour effet de cantonner les femmes à des positions subalternes dans la société. Elle peut parfois devenir systémique, comme en Afghanistan où l’on essaie d’effacer toute visibilité des femmes. Le sexisme est le deuxième terme. Il est un système social, à l’instar du capitalisme ou du racisme, et repose sur un triple processus de catégorisation-altérisation (distinction entre hommes et femmes), d’essentialisation (attribution de caractéristiques spécifiques que l’on rattache souvent à des traits physiques) et de hiérarchisation (supériorité du masculin sur le féminin). Il y a aussi une variante du sexisme qui est l’hétérosexisme qui soutient qu’il n’y a que deux sexes, que ceux-ci sont complémentaires dans le processus de procréation et que, par conséquent, l’hétérosexualité est la seule forme de sexualité acceptable. Enfin, il y a le masculinisme qui avance que, désormais, les femmes constituent le groupe sexué dominant, lequel exerce une forme de matriarcat qui placerait les hommes en posture subalterne.

L’antiféminisme s’appuie évidemment sur le sexisme comme système social et sur la misogynie comme dévalorisation des personnes de sexe féminin, mais il s’en distingue en ce qu’il constitue une opposition spécifique au féminisme comme mouvement social qui veut transformer les rapports sociaux de sexe, et aux féministes qui portent ce mouvement. Le masculinisme peut être considéré comme une forme radicale d’antiféminisme. Cette nébuleuse a des contours flous mais ses manifestations sont tangibles.

Dans le Québec contemporain, le coup de semonce de l’antiféminisme a certainement été l’attentat de l’École polytechnique, le 6 décembre 1989, où un jeune homme sépare les étudiants des étudiantes dans une salle de cours, tue 14 femmes et en blesse plusieurs, sous prétexte qu’elles seraient des féministes puisqu’elles étudiaient dans un domaine traditionnellement défini comme masculin.

Sur le coup, on a essayé de minimiser la dimension antiféministe de l’attentat. On a parlé de « tueur fou » pour décrire l’assassin. On a demandé aux féministes d’avoir la pudeur de se taire et de ne pas dénoncer cet acte comme antiféministe. Les commentateurs s’en sont donné à cœur joie dans la description des « exagérations » du féminisme qui pouvaient expliquer de tels gestes. Pourtant, le tueur avait été on ne peut plus clair dans la lettre décrivant ses motivations.

Durant les années qui ont suivi, on s’en est pris aux moyens, les armes à feu, plutôt que de dénoncer l’antiféminisme – je suis tout à fait en faveur des revendications de PolySeSouvient[1] en ce qui concerne l’interdiction de la plupart des armes. Il a fallu attendre 30 ans pour que la plaque commémorative de la Ville de Montréal sur la Place du 6-décembre-1989 parle d’attentat antiféministe.

Il est possible d’analyser l’antiféminisme comme une réaction, un backlash : ainsi, à chaque avancée du féminisme, il y aurait un ressac antiféministe. Cependant, comme le souligne Faludi[2], c’est, à maints égards, un backlash préventif : il s’agit d’empêcher coûte que coûte les femmes de parvenir à la liberté et à l’égalité, c.-à-d. de mettre fin au sexisme comme système d’oppression et d’exploitation sociale. Je préfère pour ma part le situer dans la foulée du conservatisme.

Quelques traits du conservatisme comme idéologie politique

Le conservatisme est l’une des trois grandes idéologies politiques qui ont façonné la modernité occidentale, avec le libéralisme et le socialisme. Comme les deux autres idéologies, il s’est transformé au fil du temps et comporte plusieurs courants, mais il est possible d’en repérer certains traits.

Il y a d’abord la valorisation de l’autorité, ce qui réfère à une conception hiérarchique de l’organisation sociale. Dans tous les domaines de l’existence, il y a des élites et celles-ci doivent jouer un rôle prééminent dans la société. Dieu est au-dessus des humains, le père de famille au-dessus des autres membres de la famille, le patron au-dessus des ouvriers, les notables au-dessus des citoyennes et citoyens. L’autorité constitue un facteur qui garantit l’ordre social entendu comme le respect des hiérarchies naturelles, et les divers domaines de la société ne doivent pas interférer les uns sur les autres.

Deuxièmement, puisqu’il y a de l’autorité, la liberté n’est pas infinie. Elle ne peut se développer qu’encadrée par les institutions. La liberté individuelle, contrairement à ce qu’énonce la pensée libérale, est limitée par les convenances morales et non pas par la liberté des autres. D’ailleurs, la liberté revêt plus une dimension collective (autonomie des régions, des ordres professionnels, des entreprises) qu’individuelle et les courants conservateurs ont tendance à en parler au pluriel.

En troisième lieu, on retrouve la critique de l’individualisme libéral, lequel est susceptible de « dissoudre la longue chaîne des relations sociales, laissant chacun à son statut de maillon individuel » pour paraphraser Tocqueville. Les individus sont toujours insérés dans le social : ils naissent dans une famille, dans un lieu précis, à une époque précise, dans un milieu social. Tous ces liens contribuent à la construction des individus. Ceux-ci et celles-ci ne peuvent être pensés en faisant abstraction de ces liens sociaux constitutifs.

Quatrièmement, il y a la tradition et celle-ci est invoquée de trois façons. D’abord, c’est pour souligner les dangers qu’il y a à faire des changements brusques : ceux-ci sont dérangeants et stressants, et leurs conséquences sont multiples et imprévisibles. L’expérience moderne des révolutions sur le modèle « du passé faisons table rase » s’est révélée désastreuse, celles-ci débouchant sur la terreur et le goulag. On invoque aussi la tradition en raison d’un certain scepticisme quant aux possibilités de l’humanité de changer le monde en mieux, d’où une insistance sur la prudence et sur les limites de la raison humaine. Finalement, la tradition nous ancre dans une histoire particulière : l’humanité n’existe guère dans son abstraction mais uniquement dans ses singularités nationales faites d’une continuité historique.

Un cinquième trait du conservatisme renvoie à la valorisation du rôle pacificateur, sur le plan social, de la religion, dans une espèce de trilogie « religion, autorité, tradition ». La religion fixe des bornes à l’ambition humaine en instaurant une autorité (Dieu) qui lui est extérieure et à laquelle il importe de se soumettre. La religion insère également l’individu dans une communauté liée par la foi, ce qui limite l’individualisme excessif et permet de corriger les comportements déviants.

Finalement, on retrouve la propriété et sa double fonction d’ancrage et de moralisation. Elle nous inscrit quelque part sur la terre, nous incite à la prudence et assure notre indépendance économique. Elle constitue, comme dans le libéralisme, une manifestation de notre sens moral. La propriété est également à la base du nationalisme ou de la défense du territoire ou d’un particularisme national.

Au XXe siècle, ce conservatisme a souvent traduit le nationalisme dans un sens chauvin, impérialiste et raciste. En France et en Allemagne, le conservatisme de l’entre-deux-guerres sera également marqué par un fort antisémitisme. Pour les conservateurs, les Juifs incarneraient l’ensemble des traits négatifs de la société moderne : individualisme, déracinement, argent. Toutefois, à l’époque de la guerre froide, ce sont moins les Juifs que les communistes qui en viennent à représenter la quintessence des malheurs de la modernité. Cela est très présent aux États-Unis, mais aussi dans les pays d’Europe occidentale.

Le conservatisme qui se développe dans les années 1980 – les années Reagan et Thatcher – aussi appelé néoconservatisme, opère une synthèse entre trois courants conservateurs : le conservatisme classique, le néoconservatisme et la droite religieuse[3]. Le conservatisme traditionnel, au cours des années 1950 et 1960, investit le Parti républicain étatsunien en opposition au New Deal et aux lois antidiscriminatoires adoptées dans la foulée du mouvement des droits civiques. Ce courant est très actif sur le plan des valeurs morales : en faveur de la peine de mort, de la prière dans les écoles, contre la permissivité sexuelle. Ces conservateurs sont également mus par un anti-intellectualisme populiste et une valorisation du « gros bon sens ».

Quant à lui, le néoconservatisme est identifié à une radicalisation idéologique du conservatisme. Plutôt que de se lamenter sur le bon vieux temps, il est nécessaire d’adopter une attitude proactive et de faire la promotion de ses idées, soit le travail, la famille, la patrie. Sans rejeter totalement les acquis du New Deal, les néoconservateurs s’inquiètent des programmes d’aide sociale qui inciteraient à la paresse ainsi que de l’avènement de la société des loisirs et de ce que cela implique comme renonciation à l’effort. Ils sont également méfiants des mouvements étudiants des années 1960 et de leurs liens avec la contreculture (sex, drugs and rock’n’roll). Ils critiquent la domination des intellectuel·le·s de gauche dans les universités de même que des nouvelles disciplines comme les études féministes (women’s studies) ou les théories critiques de la race (critical race theories).

La troisième composante, la droite religieuse, arrive mal à faire la jonction avec le conservatisme traditionnel, mais elle le fait plus facilement avec le néoconservatisme. Ces conservateurs se rejoignent dans la croisade contre les effets moralement corrupteurs de l’aide sociale (welfare), dans la défense de la famille traditionnelle – mise à mal par l’émancipation des femmes et les mouvances LGBTQ+ – et des communautés comme lieu de contrôle social.

Si ce néoconservatisme est surtout associé aux pays anglo-saxons, il n’en reste pas moins qu’une variante s’est développée au Québec depuis les années 1990 autour de ce que l’on pourrait qualifier de nationalisme identitaire. La composante religieuse en est moins importante, mais il importe d’assurer la continuité historique du groupe canadien-français, non pas en voulant faire pays mais en préservant la nation vis-à-vis d’éléments qui en minent la cohésion.

L’antiféminisme conservateur

L’antiféminisme conservateur peut s’analyser à partir de trois cadres complémentaires : le cadre conservateur traditionnel, celui de l’incertitude identitaire des hommes hétérosexuels qui perdraient leurs privilèges, et finalement celui d’une politique du ressentiment.

L’argument conservateur traditionnel peut se résumer de la façon suivante. Il y avait certes nécessité de changer certains aspects de la situation des femmes, mais les mouvements féministes sont allés trop loin. Ils ont inversé l’ancien ordre sexué pour placer désormais les hommes en position dominée, ce qui a créé un mouvement non nécessaire puisque l’évolution naturelle de la société québécoise nous aurait conduits à une plus grande égalité entre les femmes et les hommes. Cela a aussi rendu difficile d’avoir des rapports harmonieux entre les sexes en fomentant une « guerre des sexes »[4]. À partir du milieu des années 1990, un tel discours a pris les apparences du postféminisme. Les discriminations que dénonçaient les féministes dans les années 1970 et 1980 auraient disparu et les mesures d’action positive en faveur des femmes sont devenues de la discrimination à l’encontre des hommes. Dans cette optique, le mouvement féministe n’a plus lieu d’être et fait figure de « dinosaure » politique, n’ayant pas pris la mesure des changements sociaux déjà effectifs. On retrouve ce postféminisme aujourd’hui dans le discours de « l’égalité entre les femmes et les hommes comme valeur fondamentale de la société québécoise », ce qui dispense de travailler à la réaliser.

Le discours sur l’incertitude identitaire, qui n’est pas sans présenter certaines analogies avec celui d’un Henri Bourassa dénonçant la virilisation des femmes comme effet pervers du féminisme, insiste sur la crise de la masculinité comme conséquence inévitable du féminisme[5]. Cette perspective revêt également une forte composante lesbophobe et transphobe. Ce discours sur la crise de la masculinité est largement utilisé par les mouvements masculinistes – dont le seul référent de la masculinité reste le mâle alpha – qui invoquent le décrochage scolaire des garçons, la prévalence du suicide chez les jeunes hommes ou le refus des tribunaux d’accorder la garde des enfants au père en cas de divorce comme autant d’illustrations de cette crise de la masculinité.

Enfin, le prisme du ressentiment[6], également très présent dans le mouvement masculiniste, fait du féminisme le principal responsable des problèmes que vivent certains hommes, en remettant en cause les hiérarchies sexuelles antérieures. Les hommes seraient ainsi devenus les victimes d’une organisation sociale où leur nature – agressive – est constamment brimée, que ce soit à l’école qui valorise les comportements féminins, dans les couples où la violence sexuelle est susceptible de sanctions pénales ou d’opprobre social, ou encore dans les relations sexuelles qui devraient désormais être consensuelles.

La défense de la famille traditionnelle

L’argument le plus prégnant de l’antiféminisme conservateur est la défense de la famille traditionnelle, où l’homme est le pourvoyeur, la femme reste à la maison pour s’occuper des enfants qu’elle élève dans le respect des différences de sexe. Cette défense de la famille traditionnelle se fait sentir autant dans le discours de l’Église catholique ou dans celui des évangélistes – et de l’ensemble des religions monothéistes dans les conférences de l’ONU sur la population – que dans le discours d’opposition politique au féminisme que l’on retrouve dans certains groupes de femmes de droite.

La défense de la famille hétérosexuelle traditionnelle s’accompagne d’une critique du féminisme qui serait à la source d’une « guerre des sexes » assortie d’une humiliation des hommes. Cette critique rend le féminisme responsable de toute une série de maux sociaux : la pauvreté des femmes, les épuisements professionnels, la malbouffe et la délinquance juvénile pour n’en nommer que quelques-uns.

La défense de la famille traditionnelle revêt également d’importantes dimensions homophobes et transphobes. Comme le Vatican, elle s’oppose à l’éducation sexuelle dans les écoles (puisqu’on y placerait sur un pied d’égalité l’hétérosexualité, l’homosexualité et la bisexualité) qui pourrait faire l’apologie de la pédophilie et de la bestialité.

Le discours de l’Église catholique

Il importe de se pencher sur le discours anti-genre développé par l’Église catholique[7]. Depuis le pontificat de Jean-Paul II, durant lequel le futur pape Benoît XVI jouait le rôle de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, c.-à-d. de gardien en chef de l’orthodoxie, l’Église catholique s’est largement préoccupée de la question des femmes et a souvent fait front lors des conférences internationales sur les femmes ou sur la population avec les courants les plus intégristes à l’intérieur des autres religions monothéistes pour s’opposer à certains droits des femmes, principalement la liberté dans le domaine de la procréation. Cette position s’est nuancée mais elle n’a pas disparu depuis l’accession de François à la papauté : si on ne condamne plus nécessairement les individu·e·s, on condamne toujours les comportements.

D’abord, l’Église affirme l’égalité en dignité des femmes. C’est une reprise de ses positions traditionnelles de l’épître de Paul – pas le plus grand féministe qui soit – affirmant que pour l’Église, « il n’y a ni juif, ni gentil, ni homme libre, ni esclave, ni homme, ni femme », mais que tous sont égaux au regard de Dieu, ce qui, à l’époque, n’a pas empêché l’Église de pratiquer l’antisémitisme, de s’accommoder de l’esclavage, d’endosser la structure familiale patriarcale et, aujourd’hui, d’interdire la prêtrise aux femmes et de leur réserver un rôle subalterne dans l’Église. Bref, cette égale dignité est loin des droits égaux.

Ensuite l’Église érige les femmes dans une posture d’altérité. Le sujet humain est masculin, les femmes n’étant que l’autre de l’homme. Prenant appui sur la notion de « valence différentielle des sexes » élaborée par Françoise Héritier pour documenter et dénoncer les inégalités sexuées, l’Église catholique insiste sur le fait que la femme est l’auxiliaire du vrai sujet, l’homme. En même temps, l’Église insiste sur la complémentarité, non seulement dans la procréation, mais sur le plan ontologique, des deux sexes.

Enfin, l’Église catholique insiste sur le fait que le féminisme tend à détourner les femmes de leur véritable rôle social qui est celui d’être mères et épouses. Il exalte le « génie féminin » dans la mesure où il ne se mesure pas au masculin et n’aspire pas à une indifférenciation sexuelle qui serait le produit de « l’égoïsme, de l’individualisme et de l’hédonisme ».

Ce discours intellectuel de l’Église catholique contre ce qu’elle appelle la « théorie du genre » a des implications réelles : opposition à l’avortement et à la contraception mécanique ou chimique; opposition au mariage entre personnes de même sexe, opposition à l’homosexualité et aux droits des personnes homosexuelles ou trans. Il trouve des équivalents et des relais dans d’autres religions, mais aussi dans des mouvements féminins conservateurs[8].

Fondements de l’antiféminisme conservateur

Si l’on cherche les fondements de telles positions, il me semble qu’il faut regarder dans deux directions. La première est celle de l’attachement des antiféministes à la famille patriarcale. La deuxième est l’inscription de cette structure sociale dans un ordre naturel transcendant la volonté humaine, ce qui nous ramène aux traits du conservatisme.

Dans ce domaine, les antiféministes contemporains puisent à l’argumentaire classique de la famille comme organisation naturelle sur laquelle devrait se fonder l’ensemble de l’organisation sociale. En fait, le discours insiste sur trois grands piliers : la famille comme rempart contre l’étatisme, son rôle dans la cohésion sociale et son statut d’institution de base de la société.

La famille comme rempart contre l’étatisme est une vieille formule rhétorique conservatrice qui nous est désormais servie à la sauce néolibérale. L’argument se déploie en deux temps : le premier est que l’on doit cultiver l’indépendance économique des individus, quelles que soient leurs conditions d’existence : ils n’ont pas à dépendre de quelque aide publique ou autre mécanisme redistributif pour subvenir à leurs besoins. Le deuxième est d’ordre aristotélicien : la famille est nécessaire à un individu qui n’est pas entièrement autonome et dont l’existence dépend des autres.

À cet égard, les antiféministes conservateurs s’en prennent à la fois aux résultats de l’action féministe et aux programmes sociaux de soutien aux personnes. Pour eux, le féminisme a largement contribué à autonomiser les femmes et à mettre en place une série de programmes publics qui viennent suppléer partiellement au travail gratuit fourni par les femmes au sein de la famille, au nom de l’Amour. Ce que nous féministes analysons comme des avancées des femmes – comme la facilitation des procédures de séparation et de divorce, les pensions alimentaires pour les jeunes enfants, les garderies, le système de santé public, des systèmes publics pour s’occuper des personnes âgées, la reconnaissance de la contribution des femmes collaboratrices dans l’entreprise familiale, l’équité salariale ou des mesures de conciliation travail-famille – est perçu par les antiféministes comme des mesures visant à rendre obsolète l’institution familiale et à sortir les femmes, et plus particulièrement les mères de jeunes enfants, de leur dépendance par rapport à un pourvoyeur.

C’est là que l’argument aristotélicien entre en ligne de compte. Dans le Livre I des Politiques[9], Aristote soutient qu’il y a deux formes de socialité naturelle, la famille pour la procréation et l’entretien du vivant et la tribu pour les échanges économiques, et une forme créée (artificielle), la polis. Mais ces trois formes de socialité sont basées sur la prémisse de l’incomplétude de chaque être humain, ce qui fonde en retour sa thèse sur la sociabilité naturelle des êtres humains. Le développement de l’État providence, notamment les développements qui sont le produit des revendications féministes, sont donc vus comme constituant l’introduction d’une solidarité artificielle, volontariste et non naturelle dans ce qui devrait rester dans le domaine de la nature. L’individualisme libéral dont serait porteur le féminisme serait donc antifamilial et contre nature.

Pour les antiféministes, il importe donc de considérer la famille à la fois comme un domaine relevant de la nature et comme un rempart contre la mainmise étatique qui aurait une dimension à la fois intrusive et contre nature parce que relevant du volontarisme. En voulant refaire de l’institution familiale patriarcale la base de la solidarité sociale, ce qui est en congruence autant avec la pensée néolibérale de démantèlement des institutions de protection sociale qu’avec le conservatisme moral des fondamentalistes religieux qui veulent protéger leur progéniture de tout ce qui pourrait semer le doute par rapport aux croyances véhiculées dans la cellule familiale, ces antiféministes développent une nostalgie du « bon vieux temps » où les femmes étaient à la maison pour s’occuper des jeunes enfants, des malades ou des personnes âgées et pour cuisiner ces bons petits plats qui nous protègent de ces fléaux modernes que sont la malbouffe et son corollaire l’obésité, tout en passant sous silence l’inégalité dans laquelle une telle institution place inévitablement les femmes dans une société capitaliste qui requiert un accès à l’argent comme médiateur social généralisé.

Cette cellule familiale est évidemment hétérosexuelle et « naturelle », la procréation ne pouvant relever que de la copulation entre un homme et une femme. Ainsi, on voit se reproduire un discours bien connu. Un enfant est le produit de l’union d’un père et d’une mère; seule cette union est susceptible de produire un enfant. Il faut donc favoriser le mariage hétérosexuel et la prolongation du temps consacré par les femmes aux soins aux personnes. C’est d’ailleurs le discours qu’on a entendu en France dans les manifestations contre le « mariage pour tous ».

Cette famille est aussi marquée par une forte hiérarchisation entre les sexes et entre les générations. C’est dans la famille que l’on fait le premier apprentissage du principe d’autorité et des inégalités sociales, et ces inégalités trouvent ensuite leur équivalent dans toutes les autres sphères de la vie sociale. En fait, il y a établissement d’un lien logique entre autorité paternelle, autorité des élites sociales et autorité divine. Il y a donc un rapport causal qui s’instaure entre divorce des femmes, perte de l’autorité sur les enfants et délinquance juvénile.

Plus encore, la famille hétérosexuelle est vue comme la condition de la reproduction de la nation. On retrouve ce lien entre famille et nation, dans un certain discours conservateur québécois, se présentant souvent avec des nostalgies de la devise pétainiste « travail, famille, patrie » qui semble si chère à un Lucien Bouchard et à ses amis lucides[10] et à la mise en scène du premier ministre François Legault en « papa a raison[11] » qui agit pour votre bien pendant la pandémie. On le retrouve également dans le discours nationaliste d’un Mathieu Bock-Côté.

Il ne faut pas s’étonner, dans les circonstances, que les principales cibles des antiféministes soient les unions entre personnes de même sexe, les trans ou l’homoparentalité, réunis dans la lutte contre le wokisme. C’est aussi ce qui pointe derrière le comité de « sages » mis en place par le gouvernement Legault en décembre 2023 pour étudier la question trans. Car en dénaturalisant la famille, les féministes et les personnes LGTBQ+ en dévoilent la dimension de construction sociale.

À entendre les antiféministes, c’est la possibilité même de relations amoureuses harmonieuses entre hommes et femmes qui serait menacée. En outre, l’école, en se faisant le relais des valeurs féminines de la famille matrifocale, contribue à émasculer les jeunes garçons. Plus encore, l’autorité paternelle est minée. Bref, contrairement à ce que soutiennent les féministes, c’est l’anatomie qui dicte l’organisation sociale, alors que nous avons démontré depuis belle lurette que c’est la procréation qui complémentarise les sexes et fabrique le sexe et le genre.

Par Diane Lamoureux, professeure émérite de science politique de l’Université Laval


  1. PolySeSouvient est un collectif d’étudiantes, d’étudiants et de diplômé·e·s de Polytechnique et de familles de victimes qui réclament une série de mesures de contrôle des armes.
  2. Susan Faludi, Backlash. The Undeclared War Against American Women, New York, Crown Publishers, 1991. Version française, Backlash. La guerre froide contre les femmes, Paris, Éd. des femmes, 1993.
  3. Voir Irving Kristol, Neo-conservatism, Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield, 1999.
  4. C’est, entre autres, la thèse défendue par la chroniqueuse Denise Bombardier dans La déroute des sexes, Paris, Seuil, 1993.
  5. Voir Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité, Montréal, Remue-ménage, 2018.
  6. Voir Wendy Brown, States of Injury. Power and Freedom in Late Modernity, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1995.
  7. Voir Sara Garbagnoli et Massimo Prearo, La croisade « anti-genre ». Du Vatican aux manifs pour tous, Paris, Textuel, 2017.
  8. Voir Andrea Dworkin, Right-Wing Women, New Yok, Perigee Books, 1983. Traduction française : Les femmes de droite, Montréal, Remue-ménage, 2012.
  9. Aristote, La politique, Livre I, entre 335 et 323 av. J.-C..
  10. NDLR. En 2005, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard et d’autres personnalités ont signé un manifeste Pour un Québec lucide. Selon ce document, le Québec vivait au-dessus de ses moyens et il appelait à l’austérité.
  11. NDLR. Papa a raison a été une série télévisuelle très suivie des années 1960.

 

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