Notes de lecture (Hiver 2025)

NOTES DE LECTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 33 - Hiver 2025

Couverture du livre Écrire à contre-courant

Patrick Moreau, Écrire à contre-courant, Montréal, Somme Toute/Le Devoir, 2024

Patrick Moreau veut argumenter, mais avec qui ?

Le chroniqueur au Devoir et figure familière de l’antiwokisme québécois, Patrick Moreau, propose un recueil de textes déjà publiés, accompagné de courtes introductions et agrémenté de quelques inédits. Le titre, Écrire à contre-courant, en indique le ton et situe d’emblée l’auteur dans la position de celui qui se bat courageusement contre la pensée hégémonique, l’intellectuel singulier et libre face à la masse homogène hypnotisée.

En avant-propos (p. 9 à 15), il pose les termes de la joute polémique. Son adversaire n’est pas clairement identifié, mais on le devine aisément. Voici la liste complète d’exemples de sujets de débat : mot en N, écriture inclusive, censure, diversité sexuelle, pronoms, orthographe non genrée, lançage de soupe; le woke, en somme, même s’il n’emploie pas le terme. Sa longue description de la bête n’est qu’une suite d’épithètes sans originalité aucune. C’est un « chœur de ventriloques » lançant des « procès d’intention », ceux-là s’imaginant tout savoir et qui « abusent sans vergogne des amalgames les plus tordus ». Le woke « confond toute nouveauté, même la plus insensée, avec un progrès supposé ». Il fait preuve d’un « simplisme idéologique », clame « une vérité décrétée une fois pour toutes, et sans discussion possible », vit dans « un moralisme de l’urgence, souvent irréfléchi, [qui tient] plus du signalement vertueux et du lynchage que d’une authentique quête de vérité et de justice ». Les membres de sa bande ne cessent de mettre de l’avant « leurs sentiments ou leur “ressenti” comme critère unique de la vérité ». Moreau, « au risque de passer pour réactionnaire », entend répliquer aux « groupes militants bruyants dont les prises de parole répétées essaient d’imposer un faux sentiment d’évidence et d’unanimité ». Envers autrui, il suggèrera « des arguments qui ne s’adressent pas à sa sensibilité, mais à son intelligence ».

Les trois premières parties de ce recueil de chroniques portent sur la censure, en particulier ce qu’il nomme la « néocensure “progressiste” » (p. 21). Moreau s’intéresse aux wokes et moins à la droite pour deux raisons : la droite est moins présente au Québec, et la censure de nature religieuse/traditionnelle est « plus attendue », donc moins intéressante (p. 21). Les anecdotes les plus populaires se succèdent : SLAV, Lieutenant-Duval, Tintins brûlés, La Petite Vie, François Blais, etc. Il s’attarde également à la réécriture de l’Histoire, mentionnant entre autres la statue de J.A. Macdonald et l’avenue Christophe-Colomb. Il a des mots durs et hyperboliques envers celles et ceux qui jugent le passé selon les valeurs de notre époque : « Cet anachronisme cache un présentisme, non exempt de narcissisme, qui nous fait juger le passé comme si nous étions infiniment supérieurs à nos prédécesseurs » (p. 117, je souligne). Dans la quatrième partie, Moreau s’intéresse à l’influence des écrans et d’Internet sur nos jeunes. Il y dénonce la « scandalite », la réaction épidermique aux événements, le déchainement contre des personnes ou des institutions sans réfléchir (p. 151). C’est la portion de l’ouvrage de loin la plus intelligente, notamment pour ses réflexions sur l’enseignement en ligne.

L’écriture inclusive est le « Moby-Dick » de Moreau depuis des années, et c’est le sujet de la cinquième partie. Les couteaux y volent bas. Il relève la contradiction entre rendre les femmes plus visibles, et les « invisibiliser » par des formules non genrées (p. 189). Il afflige les « inclusivistes » de plusieurs erreurs (p. 190-192) : la croyance que changer les mots va changer le monde est évidemment fausse; celle que la domination du masculin est sexiste est une « lecture paranoïaque des faits de langue »; celle qui fait de la langue une « simple construction sociale » est une « vision extrêmement réductrice », voire une « idée dangereuse » qui permet à des groupes d’imposer leurs « préférences idéologiques ». Pour Moreau, les institutions qui adoptent les règles inclusives font de l’« abus de pouvoir », et agissent comme les régimes autoritaires du passé : « Il faut donc refuser cette novlangue au nom de la démocratie » (p. 194). Dans ses chroniques, il attaque entre autres un texte d’Antonin Rossier-Bisaillon, doctorant en orthophonie à l’Université de Montréal, qui résume trois études scientifiques démontrant un effet de « biais masculin » sur le cerveau à travers l’emploi de la langue. C’est une hypothèse complètement fausse selon Moreau. Il soupçonne les chercheurs et chercheuses d’élaborer « des expériences qui ont pour unique but de valider leur hypothèse de départ » (p. 204). Il déclare « fausse » une conclusion qu’il attribue à Rossier-Bisaillon, mais qui provient en fait d’une étude universitaire. La fausseté lui apparait évidente, il ne s’appuie sur rien d’autre que sa raison. Ailleurs, il s’en prend à la professeure de traduction de l’Université de Moncton, Ariane Des Rochers, qui, dans Le Devoir, défendait les pronoms alternatifs. Peu impressionné, il déclare que celle-ci a « une conception bien à elle de l’histoire des langues », et que toute cette histoire de « iel » n’est qu’une « babelisation narcissique » (p. 208-210).

La dernière partie s’intéresse à l’Histoire, de manière plus éclectique que les parties précédentes. Il y traite entre autres des Jeux olympiques de Sotchi et du décès de la Reine Élizabeth. Un passage en particulier démontre le style Moreau, lorsqu’il affirme que l’on peut s’opposer à la loi 21, Loi sur la laïcité de l’État, mais « prétendre que la laïcité […] est liberticide et antidémocratique […] semble le fait d’esprits imbus d’eux-mêmes, ethnocentriques, intolérants et obtus » (p. 235-236). Il ne cite aucun exemple, mais on aimerait savoir qui, à gauche, rejette « la laïcité » au complet plutôt que l’interprétation très particulière de celle-ci dans la loi 21. Ailleurs, il traite de l’oubli de l’Holocauste, non pas pour dénoncer l’extrême droite (dont il admet au moins l’existence, c’est déjà ça), mais plutôt pour s’en prendre à celles et ceux qui emploient le mot « génocide » à tout vent, pour des choses comme le colonialisme et les Autochtones, ce qui constitue pour lui un « révisionnisme plus insidieux » encore (p. 251).

Pour rappel, Moreau nous offre une chronique sur l’éthique de l’argumentation, où il stipule que « [p]rendre le temps de s’opposer à l’opinion de quelqu’un, à la condition de le faire honnêtement, sans déformer ses dires ni déroger aux règles minimales du savoir-vivre, cela revient à l’entrainer avec soi dans le cercle de la raison ». Ceux qui nous contredisent, « [n]ous préférons les ignorer, les ridiculiser, les insulter, attitudes qui ne respirent que le sectarisme et le mépris » (p. 185). En entrevue au Devoir pour la parution de son ouvrage, le bon polémiste se définit de gauche « traditionnelle » et « humaniste », et s’en prend aux « gens qui, en défendant strictement et uniquement les minorités, se croient progressistes » (je souligne); il déplore également « l’absence de pensée » dans le débat public québécois[1]. De toute évidence, et cela suinte de tout son ouvrage, Moreau n’a aucun respect pour les gens de gauche qui ne pensent pas comme lui.

Par Learry Gagné, philosophe et chercheur indépendant

Couverture du livre Capital et race : histoire d'une hydre moderne

Sylvie Laurent, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, Paris, Seuil, 2024

Qu’ont en commun Karl Marx et Martin Luther King ? Voilà la question qui traverse de part en part ce livre, et à laquelle l’autrice tente de répondre en se référant à diverses écoles de pensée « critique », à commencer par le marxisme orthodoxe jusqu’aux approches plus contemporaines, en passant par l’École de Francfort, W.E.B. Du Bois, Frantz Fanon, etc. De ce fait, ce tour d’horizon constitue l’intérêt principal de l’ouvrage dans la mesure où, de prime abord, il faut passer par une rectification de l’explication marxiste traditionnelle quant aux causes des inégalités socioéconomiques générées par le capitalisme, en y ajoutant une dimension « culturelle » par l’entremise d’une analyse historique de la notion de « race », dont les prémisses conceptuelles (qui deviendront très vite opérationnelles) remontent aussi loin qu’en 1492, lors de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb.

Comme le souligne le titre, Capital et race. Histoire d’une hydre moderne, l’idée centrale de l’ouvrage est que le concept de « race » – que l’on entend aujourd’hui non pas comme un fait biologique mais comme un fait social et culturel – est consubstantiel à l’émergence du capitalisme au début de la Renaissance. Au paradigme critique et théorique de la « lutte des classes », doit s’ajouter, si on peut dire, celui de la « lutte des races », chacun évoluant de façon parallèle ou transversale l’un par rapport à l’autre. En témoigne, entre autres, la montée du syndicalisme dans les années 1930 aux États-Unis, période pendant laquelle les travailleurs afro-américains doivent affronter à la fois les assauts du capital avec ses conséquences dramatiques (krach boursier de 1929) et le racisme des grands syndicats américains, comme l’American Federation of Labor (AFL), qui refusent leur adhésion dans leurs rangs et les excluent du mouvement ouvrier organisé « par » et « pour » les Blancs[2].

« Un problème avec le marxisme » (p. 19), tel est l’intitulé d’une partie de l’introduction de l’ouvrage qui, précisons-le, n’est pas un ouvrage « théorique » qui cherche à confronter l’idéologie marxiste, mais il se veut plutôt une réinterprétation de l’histoire du capitalisme à l’aune d’une dimension occultée, négligée, ignorée par la critique d’inspiration socialiste du libéralisme bourgeois depuis la seconde moitié du XIXe siècle jusqu’au milieu du vingtième. En approfondissant la genèse du capitalisme, ses origines, ses nombreuses tentatives de justification idéologique au fil des époques, son articulation toujours renouvelée pour finalement s’associer à une philosophie politique de type libéral, la notion de « classe » ne suffit plus à expliquer le phénomène dans sa globalité; elle est inapte à rendre compte de certains aspects, autant sinon plus essentiels à comprendre afin de cerner et caractériser cette dynamique de prédation organisée et généralisée qu’est le système capitaliste.

Que ce soit par l’entremise d’une désignation comme celle du « sauvage », du « barbare », de l’« indigène », les colonisateurs européens classifient les groupements humains selon une logique d’appropriation des territoires étrangers, aux Amériques en particulier, d’exploitation d’une main-d’œuvre servile, autant africaine qu’amérindienne, et d’accumulation du capital. De toutes ces constructions prétendument scientifiques ou relevant même des « Lumières » de la Raison, celle de « race » se trouve être la plus emblématique.

Mais, au fait, qu’est-ce que la « race » ? « Idée, principe, concept, […] la race est comme le capital de Marx, une relation sociale. » Et, conséquemment : « Le racisme est […] appréhendé comme un ensemble de représentations, discours et pratiques discriminatoires qui visent à nuire, dégrader et subordonner un groupe de femmes et d’hommes au nom d’une race supposée » (p. 13). Et le capital ? « Le capital est un ensemble de biens et de liens susceptibles de produire des revenus et le capitalisme […] s’entend […] comme “le principe de valorisation des richesses qui n’a d’autre fin qu’elle-même” ou […] un mode d’activité humaine visant à la production toujours plus grande de marchandises à des fins de profits[3]. »

Une fois définis ces deux termes, il reste à les articuler pour démontrer que le capitalisme n’est pas qu’une affaire d’« argent », que l’aliénation qu’il génère n’est pas que d’ordre « économique » mais aussi d’ordre « moral », au sens où des considérations qui n’ont, au départ, rien à voir avec les principes libéraux tels que défendus par les philosophes des Lumières (« écossaises » en particulier) deviennent indispensables pour la pérennité du système capitaliste. Ces considérations s’articulent autour de cette notion de « race » comme justification des pratiques coloniales et des processus de différenciation anthropologique et de discrimination ethnique.

En introduisant ainsi le « racialisme » comme idéologie dans l’analyse critique du capitalisme (concomitant au colonialisme et à l’impérialisme), Sylvie Laurent élargit d’autant les horizons philosophiques et anthropologiques à partir desquels le libéralisme, tel qu’il a été pensé par les « classiques », dévoile sa face cachée lorsqu’il passe l’épreuve de son application coloniale et impériale. L’idée du « doux commerce », par exemple, vient couronner ce mariage entre « convictions » (morales, philosophiques, scientifiques) et « intérêts » (mercantiles, économiques, financiers). Selon l’autrice, Voltaire fut le parfait prototype de cette double posture; reconnu pour ses idées avant-gardistes – il a rédigé un Traité sur la tolérance –, il n’a jamais renoncé pour autant à ses pratiques d’investisseur avisé dans les plantations sucrières des Antilles, nonobstant le fait que la marchandise produite, le sucre, a été le fruit d’un labeur inhumain assumé par des travailleurs extirpés de leur terre natale, l’Afrique, pour être vendus comme esclaves en Amérique, à mille lieues de leur terre d’origine.

À maints égards, l’autrice de Capital et race se prête à un exercice de démystification en règle de la culture occidentale qui, depuis les Lumières, se présente comme étant porteuse de rationalité, d’universalité, d’humanisme, alors que les progrès de la Raison, quoique réels, ont toujours été accompagnés de pratiques relevant peu du même idéal, se situant même à l’exact opposé : la traite négrière transatlantique, la colonisation « messianique » des Amériques, l’exploitation des territoires indigènes pour alimenter un marché européen avide de produits exotiques (café, cacao, sucre), l’enrichissement inédit des métropoles grâce à la servitude généralisée des peuples « inférieurs », à la mainmise des multinationales aux visées monopolistiques, à la connivence entre l’État et les entreprises privées spécialisées dans l’extraction (des matières premières), la transformation (des produits de la terre), la marchandisation (des biens ainsi transformés).

Que ce soit dans la philosophie politique ou économique de Locke, Hume, Voltaire, Kant, Hegel, le capitalisme s’avère pouvoir receler de vertus émancipatrices, non seulement pour les Européens et Européennes qui en assurent la destinée mondiale, mais aussi pour le reste de l’humanité qui n’a pas encore atteint le même degré de « civilisation » que les nations converties à l’économie de marché. Peu importe la condition précaire dans laquelle se retrouvent ces peuples « non civilisés » une fois qu’ils ont été réduits à l’esclavage, spoliés de leurs terres ancestrales, que leur économie locale ait été saccagée, l’esprit du libéralisme va faire son chemin et les convaincre du bien-fondé du nouveau mode de vie qui s’offre à eux. Encore faut-il qu’ils soient reconnaissants d’avoir été colonisés par une culture supérieure à la leur qu’ils finiront bien par intégrer en acceptant de renoncer à leur barbarie naturelle et primitive. Ainsi le veut la Raison qui parcourt l’Histoire de l’Homme, tendue vers un Idéal « universaliste » à l’image de la culture européenne…

Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières

Couverture du livre Classe

Étienne Penissat, Classe, Paris, Édition Anamosa, 2023

Dès le début de l’ouvrage, l’auteur précise son objectif : « Redonner à la classe son tranchant comme concept et comme outil de combat » (p. 7). Un objectif pour le moins essentiel si l’on considère que la notion de classe, surtout aujourd’hui, est galvaudée et instrumentalisée par les courants d’extrême droite et néofascistes qui revendiquent « avec quelques succès électoraux, la défense des classes populaires blanches et natives » (p. 6). Il s’agit donc de comprendre, comme le propose l’auteur, comment le « langage de classe » qui historiquement a servi d’outil idéologique des classes exploitées « ne cristallise [plus] les oppositions politiques et sociales alors même que la domination capitaliste se radicalise depuis quarante ans » (p. 6). Pour saisir ce changement ou la transformation même de la notion de « classe », Penissat entreprend une analyse historique de cette notion qui se précise dès la seconde moitié du XVIIIsiècle comme étant « une construction intellectuelle pour penser les divisions économiques et les dynamiques de la production des richesses » (p 8).

La classe devient ainsi, surtout après la Révolution française, un « moyen de représenter les inégalités et conflits entre groupes sociaux » (p.10). Chez Marx, « la classe ne se réduit pas à des divisions économiques, elle s’ancre dans les formes de pensée et d’action des individus » (p. 11). Cette perception rend possible dans le « langage de classe » l’émergence de la « conscience de classe », étape essentielle dans la lutte de la classe ouvrière. Ainsi « [l]a classe devient un mot d’ordre des ouvriers et ouvrières en légitimant leur rôle dans la société, la défense de leurs intérêts et, au-delà, le projet politique de réappropriation du travail et de la production » (p. 20).

Toutefois, si la classe comporte, à ce stade, un projet politique de transformation sociale, elle n’en demeure pas moins un phénomène historique qui renferme certaines particularités dont, pour le sociologue, il faut tenir compte. La classe n’est pas en soi « unificatrice », c’est-à-dire, dans le cas de la classe ouvrière, qu’elle représenterait les intérêts non seulement de cette classe, mais de tous les groupes sociaux exploités et dominés par le capital. Elle comporte également des « frontières », car « [s]i le langage des classes s’impose comme représentation des groupes et des antagonismes sociaux, la définition de leurs frontières, de celles et ceux qu’elles incluent ou excluent devient un enjeu de luttes » (p. 23).

Ici survient une question fondamentale dont la compréhension reste essentielle dans l’histoire des luttes sociales : comment intégrer les groupes marginalisés et exclus du processus même de formation de la classe ouvrière dans les luttes politiques pour l’émancipation sociale ? L’exemple le plus frappant, particulièrement en Occident, est celui des « femmes […] marginalisées et assignées à une position dominée » à l’intérieur de la classe ouvrière où « les ouvrières de l’industrie textile […] sont précarisées, invisibilisées et subordonnées à leur mari » (p. 23). Comme le montre Penissat, les femmes ne sont pas les seules à être marginalisées et invisibilisées dans les luttes sociales; le nationalisme chauvin marquant les périodes de guerre, particulièrement celle de 1914, constitue l’un des grands obstacles « du projet d’universalisation des solidarités ouvrières » (p. 27). Mais ce qui va constituer, sans doute, le plus important facteur de division au sein des groupes dominés et exploités est celui basé sur la notion de « race », ce que le grand sociologue américain W.E.B Du Bois appelle la ligne de couleur qui « n’est pas un simple reflet des antagonismes de classe puisqu’elle traverse la classe : les groupes racialisés sont exploités en tant que travailleurs mais aussi opprimés en tant que peuples colonisés et infériorisés » (p. 28).

Aujourd’hui, « les reconfigurations du capitalisme » qui prennent différentes formes, la financiarisation, la précarité de l’emploi, la sous-traitance, la privatisation des services publics, etc., font obstacle au développement de la conscience de classe, donc de « l’expérience de la domination ». Par ailleurs, d’autres groupes, qui historiquement ont connu l’exclusion, la discrimination et l’oppression, qui ont été marginalisés dans les luttes sociales, revendiquent leur singularité : les homosexuel·le·s, les transgenres, les personnes queers, etc. Par conséquent, la question des luttes sociales est décentralisée et ne peut être considérée comme uniquement un phénomène de classe.

L’auteur conclut en mettant l’accent sur l’importance des études effectuées par certains auteurs, dont Pierre Bourdieu, pour mettre en lumière les différents rapports de domination, « d’autant plus structurants qu’ils sont produits et reproduits par l’action de l’État » (p. 50). Le grand défi actuel est de « repolitiser le langage de classe », c’est-à-dire « la mise en lumière des “inégalités sociales” qui concernent l’ensemble des dimensions de la vie (santé, logement, scolarité, loisirs, etc.) » (p. 75).

Par Alain Saint Victor, historien et militant

Couverture du livre Capitalisme et confédération : Aux sources du conflit Canada / Québec

Stanley B. Ryerson, Capitalisme et confédération, Montréal, M éditeur, 2024

Face à la résurgence récente du nationalisme québécois et de l’annexionnisme étatsunien, la lecture de Capitalisme et confédération s’impose pour quiconque souhaite remonter aux racines historiques des questions constitutionnelles canadienne et nord-américaine. Publiée en 1968 et traduite en français en 1972, cette étude de Stanley Bréhaut Ryerson est rapidement devenue un classique du marxisme canadien, mais elle n’a pas été rééditée depuis 1978. M éditeur et sa collection Recherches matérialistes nous offrent aujourd’hui l’occasion précieuse de renouer avec elle.

Couvrant la période de 1815 à 1873, l’ouvrage explique la genèse de l’État fédéral canadien suivant un matérialisme historique « souple » (p. 20), où cette genèse est rattachée autant à la naissance du capitalisme industriel et aux conflits de classe qui lui sont inhérents qu’à l’effectivité des facteurs « non économiques ». En résulte une « histoire du peuple » englobante, qui croise habilement les angles disciplinaires (histoire, politique, militaire, économique, sociale), les échelles d’analyse (locale, nationale, internationale) et les points de vue sociaux : les résistances populaires répondent systématiquement au jeu des intérêts des élites. Se retrouve au cœur du récit la centralité conjointe du phénomène « nationalitaire » et de la transition au capitalisme, retracée sous un angle matérialiste qui renvoie dos à dos les interprétations nationalistes et antinationalistes étroites de l’histoire du Canada (p. 20-21).

La structure du livre reflète les deux grands processus historiques menant à la création de l’État fédéral canadien. Premièrement, les chapitres 1 à 9 relatent les luttes des réformistes des deux Canadas pour l’obtention du gouvernement responsable (1815-1848). Par sa description parallèle des deux mouvements, Ryerson réussit à éclairer leur parenté. De part et d’autre, les réformistes sont divisés en une aile modérée, constituée par la bourgeoisie naissante, et une aile radicale/révolutionnaire, incarnée principalement par des cultivateurs et des ouvriers (p. 120). De part et d’autre, la lutte contre la domination des élites coloniales (la Clique du Château et le Family Compact) mène à des insurrections révolutionnaires qui font apparaitre l’aile radicale comme « le moteur » des protestations pré-1840 (p. 197).

Par ce récit, Ryerson s’oppose aux interprétations chauvinistes qui nient l’existence du « facteur démocratique » au sein des mouvements réformistes et qui font du mouvement des Patriotes un mouvement exclusivement « national » (p. 488). En éclairant les liens de solidarité entre les deux mouvements, il démontre que cette dimension nationale est loin d’effacer l’ancrage de leur lutte dans des revendications démocratiques partagées.

L’Acte d’Union répond à cette conjoncture subversive en noyant le Bas-Canada au sein d’une structure représentative à majorité anglaise, ce qui permet de faire d’une pierre deux coups. D’une part, les aspirations démocratiques au gouvernement responsable sont contournées par la compensation obtenue par le Haut-Canada (gains politiques et transfert de sa dette publique). D’autre part, on conjure du même coup « l’ascension politique de la race des vaincus » (p. 191). Cela n’empêche toutefois pas les ailes modérées des mouvements réformistes de s’allier pour obtenir, en 1848, un gouvernement responsable sous le leadership conjoint de Baldwin et de Lafontaine. Cela permet alors de maintenir les liens coloniaux, moyennant une concession supplémentaire : l’abrogation de l’interdiction du français et une certaine acceptation du facteur national au sein des structures politiques. Se cristallise alors une reconnaissance partielle de l’égalité entre les nations, dont le niveau est fixé par « les intérêts communs des milieux d’affaires canadiens-anglais, de l’Église du Bas-Canada et de la métropole impériale » (p. 225).

Deuxièmement, en partant de ces nouvelles bases politiques, les chapitres 10 à 20 relatent la façon dont l’essor du capitalisme industriel mène à la naissance d’un État fédéral bourgeois.

Ryerson situe l’envolée de l’industrialisation capitaliste au confluent d’une multiplicité de facteurs, tant endogènes qu’exogènes. D’un côté, il voit émerger les germes de l’industrialisation capitaliste dans le développement des manufactures locales et dans la formation d’une armée de réserve issue en partie des obstacles à la colonisation posés par les élites foncières. De l’autre côté, ces facteurs endogènes ne suffisent pas à expliquer la transition au capitalisme : la classe ouvrière naissante est largement alimentée par l’afflux massif d’immigrantes et immigrants irlandais, tandis que le développement manufacturier ne prend réellement son envol que dans le sillage d’un développement ferroviaire qui visait d’abord l’exportation de matières premières. Ce modèle de développement est d’ailleurs lui-même issu de la politique anglaise de libre-échange et de l’expansionnisme économique et politique américain. Au croisement de ces causes, les capitalistes des chemins de fer, sous l’hégémonie du « Grand Trunk » et de la Bank of Montreal, utilisent le gouvernement responsable pour s’affirmer comme la nouvelle classe dominante et développent progressivement un projet commun : l’abolition des douanes entre les provinces et l’établissement de tarifs protectionnistes afin « d’agrandir et d’unifier le marché interne de l’industrie canadienne » (p. 337). À ces intérêts nationaux en faveur de l’union des provinces s’ajoute « la stratégie impériale [britannique] qui exigeait l’unification non seulement pour empêcher les colonies d’être absorbées par les États-Unis, mais aussi pour renforcer les liens de l’Empire avec la zone du Pacifique et, de là, avec l’Asie » (p. 363).

Ryerson relate ensuite le jeu politique derrière la Confédération, montrant comment celle-ci a été imposée par le haut dans un esprit foncièrement antidémocratique. L’accent est alors placé sur le rôle crucial joué par Georges-Étienne Cartier pour intégrer le Québec au projet. Selon Ryerson, ce rôle démontre l’effectivité d’un certain pacte binational derrière la forme prise par l’union fédérale, bien que la reconnaissance de l’égalité nationale ait été d’emblée déformée et neutralisée par la réduction libérale de « la nation à un étroit particularisme religieux et linguistique » (p. 436).

Enfin, soucieux de décrire la tendance violemment néocoloniale de ce nouvel État face aux peuples autochtones, Ryerson se penche sur la lutte des Métis pour l’autodétermination, « seul exemple d’une intervention réelle des masses dans la question de la Confédération » (p. 442). À l’aune du reste de l’ouvrage, la répression et la reconnaissance déformée de cette lutte symbolisent l’essence même de la Confédération canadienne : le projet d’une élite capitaliste anglo-canadienne qui n’a pu réussir qu’en intégrant les revendications des minorités nationales de façon à en neutraliser la teneur démocratique et égalitaire.

En définitive, Capitalisme et confédération se démarque par une écriture précise et minutieuse qui demeure malgré tout accessible et didactique. Par une généreuse pratique de la citation (allant du plus petit pamphlet aux correspondances des élites coloniales), Ryerson nous fait plonger habilement dans l’esprit et les antagonismes politiques de l’époque, combinant avec brio l’accessibilité de l’histoire « des grands hommes » et les technicités de l’histoire politique et économique. Bien qu’abordée partiellement, la résistance des peuples autochtones à la domination coloniale fait tout de même partie intégrante du récit. Beaucoup plus regrettable est le silence complet de Ryerson sur l’effectivité historique des luttes féministes.

L’édition de 2024 a opté pour un format poche dépourvu des images qui parsemaient souvent inutilement l’édition de 1978, mais dont certaines (surtout des cartes) auraient tout de même pu être utiles. Cette perte est plus que compensée par la qualité des nouvelles préfaces et postface: très bien documentées; elles synthétisent efficacement le parcours et la pensée d’un historien que la gauche d’aujourd’hui aurait avantage à mieux connaitre.

Par Olivier Samson, Doctorant en sciences sociales appliquées à l’Université du Québec en Outaouais


  1. Voir Christian Desmeules, « Humaniste cherche polémique », Le Devoir, 1er octobre 2024.
  2. Le régime de plantation du Sud reposait aussi sur cette contradiction (qui met à mal une philosophie matérialiste de l’histoire) d’une classe laborieuse qui se retourne contre elle-même au nom d’une supposée supériorité « raciale » qui a pour effet de sublimer les rapports d’exploitation entre propriétaires terriens et non-propriétaires blancs : « Même exploité et incapable de posséder la terre, […] le “pauvre Blanc” reçoit pour “salaire” non monétaire la jouissance de sa valeur raciale, synonyme de préséance et d’une reconnaissance sociale inestimable » (p. 417).
  3. « Il s’organise pour ce faire en un système autonome fondé sur la propriété privée et le marché » (p. 12).

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