La trahison des jésuites

CONJONCTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 33 - Hiver 2025

Une mort annoncée

Le 9 janvier 2025, un communiqué officiel, signé par le président par intérim du conseil d’administration (CA) du Centre justice et foi (CJF) et vice-provincial des jésuites, annonçait la fermeture définitive du CJF, créé en 1983, et de la revue Relations, fondée en 1941. Cette annonce était l’aboutissement tragique de la mise à pied brutale et insensée de toute l’équipe, le 21 mars 2024, décidée par le CA avec l’aval des autorités jésuites. Cette mise à pied avait été annoncée aux concerné·e·s trois jours plus tôt sans autre préavis : toutes et tous, salarié·e·s, chercheuses et chercheurs associés, devaient quitter leur bureau à cette date, et l’accès à leur courriel leur devenait interdit. Durant ces trois jours, le personnel, abasourdi, s’est évertué à convaincre les responsables du CA de revenir sur leur décision qui risquait d’être fatale pour l’avenir du Centre et de la revue, leur offrant même de travailler encore un mois, avec un salaire réduit de moitié, afin de permettre au moins de boucler convenablement les activités en cours et d’achever le dernier numéro de Relations sur le point de paraitre. Une acceptation aurait changé toute la dynamique. Mais rien n’y fit. Plus encore, ils ont même eu l’odieux d’écrire dans leur communiqué que cette mise à pied s’était passée « sans heurt pour les employés ». Ce fut plutôt un véritable traumatisme dont certaines et certains ont eu du mal à émerger.

Précisons que ce ne sont pas des jésuites pris individuellement dont je parle, car plusieurs nous ont manifesté leur profonde solidarité. Je pense en particulier à Jean-Marc Biron, ex-supérieur des jésuites de la « province jésuite du Canada français » maintenant dissoute, et à d’autres que je ne peux nommer pour ne pas les exposer à des représailles de la part de leurs confrères en autorité. Je parle des Jésuites du Canada compris comme institution.

La méthode employée, digne du capitalisme sauvage, a été une véritable trahison des valeurs et principes les plus profonds sur lesquels était fondée la mission du Centre et de la revue. Les jésuites se portaient pourtant jusque-là garants de cette mission. En agissant de la sorte, ce sont ces deux institutions, dans ce qu’elles ont de plus précieux et fondamental, qui étaient atteintes. Le lien de confiance unissant ces institutions aux jésuites était trahi et rompu. J’ai essayé de traduire cette blessure dans un poème, lu le dimanche 2 mars 2025, lors d’une rencontre réunissant un grand nombre de collaborateurs et collaboratrices du Centre et de la revue pour souligner l’exceptionnel travail accompli par l’équipe aujourd’hui dispersée. En voici le début :

Il est des temps grisâtres qui écrasent le souffle comme un pied dans la gorge,

des temps d’humiliation où des êtres que l’on pensait amis ou compagnons de route

soudain apparaissent comme des maîtres qui aiment à faire sentir le poids de leur pouvoir.

Leurs mains, qui hier serraient les nôtres avec affection et reconnaissance,

en signe d’amitiés indéfectibles, pensait-on,

se saisissent d’une cravache et nous fouettent le visage,

attendant que nous pliions l’échine.

Nos yeux grands ouverts regardent, hagards, la dureté des leurs,

sans comprendre;

un monde s’écroule – était-il tout ce temps factice ?

tant leurs visages sont devenus difformes, leurs langues fourchues

et leurs paroles odieuses.

C’était comme si le sol était retiré violemment sous nos pieds

nous laissant suspendus dans le vide,

tombant, tombant sans rien à quoi se raccrocher,

– seul un cri sourd, peut-être, gonflant des ailes inespérées, ralentissant la chute,

un cri à l’intérieur duquel gît comme un corps sur le bord du chemin

une évidence déchirante :

nous étions tout ce temps d’hier, sous le couvert d’hommages, des condamnés en sursis

et promis au mépris.

Le simple fait que la revue Relations, l’une des plus anciennes du Québec, au rayonnement considérable, avec un nombre d’abonné·e·s parmi les plus élevés de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), soutenue par un système complexe de collaborations et d’artisans, ait été considérée comme un simple bulletin qu’on peut interrompre à sa guise, avait tout l’air d’un rejet camouflé ou d’un sabotage. Car le CA et les autorités jésuites n’ont jamais voulu prendre en considération les avis, pourtant unanimes, des proches collaboratrices, collaborateurs et artisans de la revue selon lesquels une telle interruption pouvait compromettre gravement son avenir. Il semble bien que cet avenir comme celui du Centre ne pesait pas lourd dans la décision du CA et des autorités jésuites. À la lettre publique des directions et rédactions précédentes de Relations ainsi que des membres actuels et anciens du comité de rédaction parue dans Le Devoir[1], et à la Déclaration d’appui au CJF et à la revue, signée par plus de 1300 personnes[2] – des milieux religieux, universitaire, artistique, communautaire, médiatique, littéraire, syndical et autres –, les jésuites ont opposé un silence total.

L’envers de l’odieux

De toute évidence, quelque chose d’autre se dissimulait derrière la raison avancée pour expliquer la fermeture, soit la crise financière, au sujet de laquelle les membres non jésuites du CA furent en grande partie instrumentalisés. Leurs démissions successives après le diktat du 22 mars en font foi. Le chat est sorti du sac, au printemps 2024, lors d’une rencontre avec des membres des communautés religieuses donatrices des œuvres jésuites, ébranlés par l’arrêt des activités, qui désiraient en connaitre les raisons. Gilles Mongeau, vice-provincial jésuite et président par intérim du CA, et Isabelle Lemelin, directrice du CJF depuis à peine un an, animaient la rencontre. Gilles Mongeau avança cette raison : l’équipe n’était pas en phase avec les priorités de la province jésuite ! Cela était pourtant faux. Tous les bilans annuels, le dernier ayant été publié trois mois avant les événements, soulignaient l’apport précieux du Centre à ces grandes orientations, tout en louant sa contribution au rayonnement de la province. Cet argument fallacieux révélait cependant ce que cachait la méthode bulldozer adoptée : ce n’était pas des raisons financières – un fonds de réserve considérable et un appui financier étant facilement accessibles –, mais bien une volonté d’en finir avec le Centre et la revue tels qu’ils étaient. Il faut savoir qu’ils étaient rattachés depuis 2018 à une nouvelle province jésuite, pancanadienne, unissant les provinces jésuites francophone et anglophone du Canada, dans laquelle les jésuites francophones étaient maintenant très minoritaires. Or, cette province recomposée ne se reconnaissait pas dans les deux institutions québécoises qu’étaient le Centre justice et foi et Relations, trop séculières et trop à gauche au goût des nouvelles autorités. Il apparait maintenant évident que les autorités ont voulu les mettre à leur main et à leur image, tournant ainsi le dos à une longue lignée de jésuites québécois pour qui la justice est une dimension inhérente de la foi : non pas mettre la foi en premier, comme condition de la justice, mais plutôt servir la justice, comme expression de la foi, en solidarité avec tous ceux et celles qui la servent sans partager cette foi. La voix d’un grand nombre d’entre eux a été portée dans la revue et le Centre. Je pense, entre autres, à Jean-d’Auteuil Richard et Jacques Cousineau, fondateurs de la revue, à Julien Harvey, fondateur du CJF, à Karl Lévêque et à Guy Paiement. S’alliant aux voix croyantes, non croyantes, ou autrement croyantes, selon le mot de Michel de Certeau, émanant de tout lieu – populaire, syndical, universitaire, culturel, artistique, citoyen – de la société civile québécoise, elles partageaient un même souci du bien commun, une même attention à tous ceux et celles qui sont exclus, marginalisés et invisibilisés par la société. C’était là la singularité exceptionnelle de ces deux institutions québécoises qu’étaient Relations et le Centre justice et foi, si nécessaires tant à la société qu’à l’Église québécoises. Cela ne veut pas dire que toutes les autorités jésuites précédentes, francophones, partageaient nécessairement leurs points de vue ou leurs orientations. Mais toutes y reconnaissaient un legs précieux, à préserver à tout prix, en témoignage de la contribution des jésuites au débat public autour des grands enjeux de société. Elles étaient aussi conscientes que le CJF et Relations représentaient un lieu pertinent, de plus en plus rare au Québec, où s’exprimaient une foi et une Église engagées dans le combat pour la justice sociale et solidaires des laissé·es -pour-compte.

La nouvelle province jésuite n’avait aucune attache envers cet héritage, aucun désir de préserver le CJF et la revue, indifférente à leur enracinement dans la société québécoise. Cléricale, elle les voulait plutôt au service de la foi – de « la découverte de la foi », comme le communiqué de fermeture du CJF l’énonce, montrant par là une totale mécompréhension à son égard – et en parfaite syntonie avec la hiérarchie ecclésiastique. Libérale et institutionnelle plutôt que laïque, critique et de gauche, elle les voyait comme une patate chaude dont elle ne savait quoi faire. Les autorités jésuites ont donc choisi, à leur plus grande honte, d’y mettre un terme, et de manière sournoise, se désolidarisant ainsi du legs de leurs confrères francophones et de l’ancrage d’une Église au service du monde. On peut également penser que le provincial jésuite, Erik Oland, dont le mandat se terminait en juillet 2024, a trouvé cette occasion propice pour faire le sale boulot.

Un autre facteur a peut-être précipité le processus de démantèlement : la prise de position du CJF, publiée en novembre 2023, en faveur de la population gazaouie, dans le conflit opposant le gouvernement israélien au Hamas, après le massacre perpétré par celui-ci en Israël le 7 octobre 2023. Le Centre a été l’un des tout premiers organismes québécois à dénoncer la visée génocidaire derrière les attaques qui avaient lieu à Gaza. Or, cette déclaration a suscité un malaise au sein de l’administration jésuite, qui n’avait émis qu’une position frileuse à cet égard, à mille lieues, par exemple, des positions courageuses des Jésuites d’Afrique du Sud, qui ont manifesté sans réserve leur solidarité avec la population gazaouie.

Interlude

Suite du texte-poème lu le 2 mars 2025 :

La tentation est grande de maudire, de mépriser à notre tour comme si ce que ces hommes nous ont montré d’eux-mêmes n’était pas de même nature que ce contre quoi nous donnions notre voix, livrions bataille, engagions notre vie, en misant sur la dignité, la bonté, la justice. La figure humaine, hideuse et vile, attachée à des miettes de privilèges et de pouvoir, avec ses airs de bonhomie et de générosité, était tout proche de nous, à notre insu. Elle nous a été dévoilée. Elle prête, certes, à vomir, en plus de nous priver d’un lieu où précisément nous osions dire le méprisable qui nous voisine, de sorte qu’en signalant les œuvres dans notre monde, nous ouvrions, au nom d’une image humaine et divine qui nous porte, des espaces et des chemins d’humanité. Gardons notre regard fixé sur eux. Non, sur le méprisable. Car notre combat est toujours aussi contre nous-mêmes. Ce qui nous est donné à voir, c’est cette part obscure, tapie en tout être, capable de s’avilir pour des faveurs infimes.

Il est des temps grisâtres, oui, mais aussi de mémoire qui redonnent le souffle vital et soutiennent les pas vers demain. Mémoires des œuvres, des paroles, des écrits dressés contre la fatalité et la laideur du monde; œuvres, paroles, écrits qui sont la trace indélébile de la dignité humaine, et semences d’avenir.

Nous sommes dispersés aujourd’hui. Mais témoins malgré tout d’un bonheur commun que nul ne peut ravir, celui d’avoir été une équipe fière et debout dans la tourmente.

Entreprise de démolition

Le rôle qu’a joué la nouvelle directrice du Centre dans l’entreprise de démolition n’est pas clair. Comment comprendre qu’elle n’ait jamais cherché à impliquer l’équipe du CJF dans la recherche de solutions conjointes en vue de sortir de l’impasse, alors que cette équipe possédait toute l’expérience, l’expertise et la capacité organisationnelle pour relever ce défi ? Si elle s’en est bien gardée, était-ce pour se débarrasser précisément de cette expertise encombrante, et pour entreprendre une refonte radicale en accord avec les autorités jésuites ? C’est d’ailleurs à elle qu’on a confié d’esquisser, durant la période de mise à pied, ce qui pourrait « renaitre » éventuellement des cendres du CJF et de Relations. Car c’est bien à des cendres qu’on allait aboutir. En effet, le président du CA, le jésuite Peter Bisson, qui avait orchestré la mise à pied, envoyait, peu de temps après, une lettre à celles et ceux dont l’abonnement à Relations arrivait à échéance, les incitant à ne pas se réabonner ! La nouvelle refonte, disait-il ingénument, mais scandaleusement, pourrait ne pas leur plaire ! En réalité, ce qui était en vue, ce n’était pas tant une refonte qu’une totale rupture. De fait, en novembre dernier, les quelques membres restants du CA ont invité les ex-employé·e·s – qui avaient signé quelques jours auparavant une entente de compensation financière pour fin d’emploi assortie d’une sévère clause de confidentialité les réduisant au silence –, les chercheuses et chercheurs associés du CJF ainsi que de proches collaboratrices et collaborateurs pour leur présenter le plan de relance concocté en vase clos. Or, du Centre avait été expurgée sa raison d’être : l’analyse sociale. Dorénavant, il n’allait s’intéresser qu’à la spiritualité qui nourrit l’engagement. La revue, quant à elle, devenait une sorte de bulletin du nouveau centre, sans comité de rédaction ni équipe éditoriale, publié uniquement en version numérique. Deux versions papier annuelles s’y ajouteraient, réduites à quelques pages, dans lesquelles seraient dupliqués des extraits choisis. À l’issue de ce simulacre de projet de « relance », il ne nous restait qu’à leur demander expressément de ne pas apposer les noms de Centre justice et foi et de Relations à ces nouvelles entités à la mission dénaturée. Ce projet mort au feuilleton, la seule option pour eux était de fermer le Centre et Relations.

Cet inconcevable gâchis appauvrit et fragilise la société québécoise en la privant d’espaces essentiels d’analyse et de réflexion qui permettaient un regard unique en son genre sur les grands enjeux de la société, sous des points de vue diversifiés et complémentaires – sociologiques, philosophiques, anthropologiques, théologiques, artistiques, littéraires, poétiques, militants. L’absence de tels lieux de réflexion se fait d’ailleurs amèrement sentir alors qu’un vent fasciste, au remugle nauséeux, souffle des États-Unis et d’Europe, et que l’Église est tentée par un repli identitaire et le confort douillet d’une spiritualité désincarnée.

De ce gâchis, les autorités actuelles en portent aussi l’odieux. Même si elles cherchent à prendre leurs distances en se contentant de ramasser les pots cassés et en continuant à répéter la ligne de communication officielle de laquelle elles n’ont jamais dérogé. La faute est jetée sur des problèmes financiers et organisationnels, alors qu’ils ne furent en aucun cas déterminants. Cette abjection subsistera aussi longtemps que les autorités ne reconnaitront pas le mal qui a été fait non seulement à l’équipe, mais aussi à tous ceux et celles qui trouvaient dans la revue et au Centre justice et foi un lieu où puiser force, souffle, dynamisme, nourriture et espérance dans leur combat pour la justice et la défense du bien commun. Les autorités jésuites ne peuvent balayer sous le tapis de l’histoire un tel mépris, une telle honte. Il leur faudra un jour en assumer courageusement et humblement la responsabilité en reconnaissant leurs torts, comme pour « l’affaire silicose », dossier de Relations publié en 1948, qui avait mis à jour cette grave maladie industrielle, causant la mort d’une quarantaine de travailleurs de la mine de silice à Saint-Rémi-d’Amherst dans les Laurentides[3]. Incriminé, l’un des propriétaires de la mine, grand donateur de l’Église catholique, menaça de retirer ses dons prévus. Il a obtenu que les autorités jésuites de l’époque remercient le directeur-fondateur de la revue, et que le nouveau nommé publie une rétractation, ce qui plongea la revue dans une dizaine d’années de conservatisme social et qui dénatura sa mission.

La voix du Centre justice et foi et de Relations est éteinte, après avoir été muselée. Elle l’a été par des jésuites sourds à l’histoire tragique du monde et aux combats menés aux côtés des dépossédé·e·s et des exclu·e·s, plus soucieux de leurs milieux douillets et « spirituels », à l’image d’un Dieu désincarné, trônant au-dessus de la mêlée.

Le silence des cendres est gros de voix urgentes en attente de naitre[4].

Par Jean-Claude Ravet. L’auteur a été rédacteur en chef de Relations (2005-2019) et chercheur associé du Centre justice et foi (2020-2024). Il a fait paraitre aux éditions Nota Bene de Montréal Le désert et l’oasis. Essais de résistance en 2016 et La nuit et l’aube. Résistances spirituelles à la destruction du monde en 2024. 


  1. Gilles Bibeau et Jean-Claude Ravet, « Réparer les pots cassés et sauver “Relations”», Le Devoir, 30 mars 2024.
  2.  Comité de soutien aux employé-es mis à pied du Centre justice et foi, « Près de 1300 signataires de la Déclaration d’appui au personnel mis à pied de la revue Relations et du Centre justice et foi », Presse-toi à gauche!, 21 mai 2024.
  3. Suzanne Clavette, « L’Affaire silicose, un dossier explosif », Relations, n° 747, mars 2011.
  4. Sur le site <https://soutenonslesemployesducjf.org/lettre-ouverte-des-employ-es-mis-es-a-pied-du-cjf/>, on trouve les lettres d’appui, les articles et les déclarations publiques émises en solidarité avec le CJF et Relations.

 

Articles récents sur le site

Menace fasciste, boucs émissaires et défense des personnes migrantes

Trump n’était pas encore élu, mais à l’été 2024, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau a pris une série de mesures rendant très difficile la...