Laïcité et liberté de religion

Par , Mis en ligne le 08 novembre 2013

Le débat sur le projet de laï­cité de l’État, mal­en­con­treu­se­ment appelé charte des valeurs qué­bé­coises, a donné lieu à plu­sieurs dérives déma­go­giques, dont celle vou­lant que le projet pré­senté par le ministre Bernard Drainville viole la liberté de reli­gion. Voici des contre-argu­ments ‑ trop peu enten­dus ‑ aux pré­ten­tions vou­lant qu’on ne peut légi­ti­ment refu­ser à des employéEs de l’État le pri­vi­lège d’afficher osten­si­ble­ment leurs croyances et valeurs reli­gieuses au tra­vail.

1. Ce sont les ins­ti­tu­tions qui doivent être laïques, pas les indi­vi­dus. Ne pas porter de signes reli­gieux osten­ta­toires n’a pas pour effet de « laï­ci­ser » l’individu ni de faire de lui un mécréant ou un apos­tat : il demeure ce qu’il est. Mais toute entre­prise est légi­ti­mée d’exiger un code ves­ti­men­taire. Parfois, ce code va jusqu’au port d’un cos­tume des­tiné à sou­te­nir l’image de marque que veut pro­je­ter l’entreprise. L’image que veut affi­cher l’État laïque est celui de la neu­tra­lité reli­gieuse. Cette neu­tra­lité com­mande de pros­crire les signes d’appartenance reli­gieuse des employéEs.

Le vête­ment reli­gieux est un dis­cours qu’on ne peut igno­rer : il nous dit que la per­sonne est croyante, qu’elle appar­tient à telle reli­gion, qu’elle en pra­tique le rituel, qu’elle place sa foi au-dessus de toute autre consi­dé­ra­tion et qu’elle adhère aux valeurs morales véhi­cu­lées par cette reli­gion. La contra­dic­tion d’un État sup­po­sé­ment laïque qui accep­te­rait un tel éta­lage reli­gieux est du même ordre que celle d’un éta­blis­se­ment non fumeur qui accep­te­rait que ses employéEs fument au tra­vail.

Pour bien com­prendre le sens et la portée de la pros­crip­tion des signes reli­gieux dans les ser­vices publics, ima­gi­nons l’inverse : ima­gi­nons un ser­vice muni­ci­pal, gou­ver­ne­men­tal ou sco­laire, où tous les employéEs affi­che­raient leur convic­tion en matière de reli­gion, y com­pris les chré­tiens et les athées. L’acceptation de signes osten­ta­toires pour cer­taines reli­gions conduira à une sur­en­chère où tous et toutes vou­dront en faire autant ; sinon, il y aura inéga­lité de trai­te­ment puisqu’on accor­dera un pri­vi­lège aux reli­gions en mode pro­sé­lyte. L’addition de toutes les reli­gions ne se tra­duit pas au bout du compte par neu­tra­lité, mais par mul­ti­con­fes­sion­na­lité. Ce n’est pas qu’aux reli­gions non osten­ta­toires et aux athées d’assumer la laï­cité de l’État, mais à tous les employéEs quelles que soient leurs convic­tions.

2. L’interdiction de porter des signes reli­gieux brime la liberté de reli­gion. Cet argu­ment est un déra­page déma­go­gique qui laisse croire que le projet de laï­cité va inter­dire la pra­tique de cer­taines reli­gions. Il n’est ques­tion que d’interdire les signes osten­ta­toires pour les employéEs des ser­vices publics et para­pu­blics. Aucune reli­gion n’oblige le port de signes ou de vête­ments reli­gieux. Que ce soit chez les chré­tiens, les juifs, les sikhs ou les musul­mans, la très vaste majo­rité des croyants pra­ti­quants ne porte pas de signes dis­tinc­tifs. Ceux et celles qui en portent affirment d’ailleurs le faire par libre choix ; si c’est un libre choix, ce n’est pas une obli­ga­tion.

Selon Gérard Bouchard, seule­ment 10 à 20 % des musul­manes au Québec por­te­raient le hidjab (L’interculturalisme, 2012, p. 216). C’est donc dire que 80 à 90 % des musul­manes ne portent pas de signes reli­gieux. Chez les hommes, le taux de ceux qui n’en portent pas est de 100 %; s’ils en portent, c’est pour aller à la mos­quée et non pour aller au tra­vail.

Les obli­ga­tions d’un musul­man sont la pro­fes­sion de foi, la prière quo­ti­dienne, le jeûne du rama­dan, l’aumône et, dans la mesure du pos­sible, le pèle­ri­nage à La Mecque. Si on consi­dère le port du hidjab comme une obli­ga­tion, il faudra être logique et accep­ter les prières sur les lieux de tra­vail, donc les salles de prière.

Chez les sikhs, seuls ceux qui choi­sissent le bap­tême et la « vie pure » choi­sissent de porter le turban et le kirpan. Ce choix de vie est volon­taire. Au Québec, 85 à 90 % des sikhs optent pour ce mode de vie. Même au Pendjab, dans le nord de l’Inde, seule­ment 30 % des sikhs choi­sissent le bap­tême et ses contraintes.

Du côté des juifs, si on exclut les has­si­dim et les lou­ba­vitch, près de 100 % des croyants pra­ti­quants ne portent aucun signe reli­gieux sauf pour accom­plir les rituels.

Les por­teurs de signes reli­gieux allèguent, selon les cir­cons­tances, que cela fait partie de leurs pra­tiques reli­gieuses. Dans ce cas, consi­dé­rons le comme une pra­tique reli­gieuse : la pra­tique de rituels reli­gieux n’a pas sa place dans les ser­vices publics.

3. L’interdiction du port de signes reli­gieux viole le droit inter­na­tio­nal et la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme. Faux. Tous les cas d’interdiction de signes reli­gieux dans les ins­ti­tu­tions publiques qui ont été soumis à la Cour euro­péenne des droits de l’homme ont été consi­dé­rés comme légi­times et jus­ti­fiés par la laï­cité de l’État ou de l’institution concer­née. De tels inter­dits ont cours en France, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis, au Kosovo et res­pectent les exi­gences de la liberté de reli­gion telles que pres­crites par la Déclaration uni­ver­selle. La loi turque qui, avant le virage isla­miste actuel, inter­di­sait le hidjab dans les uni­ver­si­tés et la fonc­tion publique, avait été jugée conforme à ces exi­gences.

Au Canada, pas une seule ligne de la juris­pru­dence ne porte sur un tel inter­dit qui n’a jamais été soumis à la Cour suprême, pas même le port du turban sikh dans la GRC contrai­re­ment à la croyance popu­laire.

Dans les cas où la liberté de reli­gion d’unE employéE d’un ser­vice public entre en conflit avec le droit du public à un ser­vice neutre, c’est le droit du public qui doit primer sur le droit de l’employéE à expo­ser son appar­te­nance reli­gieuse au tra­vail. Dans une école, c’est le droit des parents à une édu­ca­tion sans contenu reli­gieux pour leur enfant qui prime sur le droit de l’enseignant ou de l’enseignante à expo­ser ses croyances reli­gieuses en classe.

4. L’interdiction des signes reli­gieux ira à l’encontre de la Charte cana­dienne des droits et liber­tés. C’est pos­sible et la clause déro­ga­toire est là pour assu­rer un cer­tain équi­libre entre le pou­voir poli­tique et celui des tri­bu­naux. Il n’y a pas de honte à l’utiliser. Même Jean Chrétien a vanté les mérites de cette dis­po­si­tion. On ne peut pas lais­ser cinq à neuf juges de la Cour suprême du Canada, tout phi­lo­sophes soient-il, le soin de déci­der d’un projet de société pour l’ensemble du Québec.

5. L’interdiction du port de signes reli­gieux ferme la porte aux emplois dans la fonc­tion publique. Ceux et celles qui choi­sissent de porter des signes ou vête­ments reli­gieux contrai­gnants s’excluent eux-mêmes de nom­breux emplois où le port d’un cos­tume ou celui d’un casque est néces­saire et la barbe non per­mise. Un sikh qui décide de ne plus se raser ne pourra pas être chi­rur­gien ni pom­pier. Même autoex­clu­sion des sports où le port d’un casque ou la coupe de che­veux est néces­saire (hockey, nata­tion, ski, etc.).

Travailler pour l’État n’est pas un droit et cela com­porte des exi­gences comme pour tout autre emploi.

Dans le sec­teur privé, les demandes d’accommodements reli­gieux ont entrainé de la méfiance à l’égard de cer­taines com­mu­nau­tés. Ces deman­deurs, dont les por­teurs de signes reli­gieux, ont ainsi porté pré­ju­dice aux autres membres de leur com­mu­nauté qui ne portent pas de tels signes. Plusieurs études effec­tuées en France et en Allemagne montrent que l’identité reli­gieuse osten­si­ble­ment affi­chée s’avère être un plus grand obs­tacle à l’embauche que ne l’est l’appartenance eth­nique.

6. L’État doit reflé­ter la société sur le plan reli­gieux. C’est une bien étrange théo­rie de l’État. Cela vou­drait dire que l’État devrait éta­blir des quotas d’embauche en fonc­tion du taux de catho­liques, de musul­mans, d’athées, etc., dans la popu­la­tion. Parmi les musul­mans, juifs et sikhs, un deuxième quota devrait tenir compte du nombre de ces croyants qui portent des signes reli­gieux. Une fois le quota atteint, on leur ferme la porte. Une telle méca­nique serait dis­cri­mi­na­toire et le résul­tat serait pro­ba­ble­ment une pré­sence moindre de musul­manes voi­lées dans les ins­ti­tu­tions publiques. L’État n’a pas à tenir compte de l’appartenance reli­gieuse dans l’embauche.

7. L’interdiction ne devrait viser que les per­sonnes en auto­rité comme les poli­ciers et les gar­diens de prison. C’est la posi­tion du rap­port Bouchard-Taylor et des trois « belles-mères ». Cet argu­ment réduit la laï­cité à un prin­cipe d’autorité poli­cière alors qu’il s’agit d’un mode de ges­tion de l’État. Restreindre l’interdiction aux seules per­sonnes en auto­rité ou aux seules per­sonnes en contact avec le public crée des inéga­li­tés de trai­te­ment selon les postes.

Par ailleurs, l’argument de l’autorité vaut aussi pour les ensei­gnants et les ensei­gnantes ainsi que pour les édu­ca­trices en CPE qui non seule­ment ont un ascen­dant et une auto­rité morale sur l’enfant, mais repré­sentent pour lui un modèle. Si les écoles ont été décon­fes­sion­na­li­sées, ce n’est pas pour les recon­fes­sion­na­li­ser par des atti­tudes et des dis­cours ves­ti­men­taires de la part des ensei­gnants et des ensei­gnantes. Le pro­sé­ly­tisme est par ailleurs déjà inter­dit dans les CPE par une direc­tive gou­ver­ne­men­tale et le signe reli­gieux osten­ta­toire per­ma­nent peut être assi­milé à une forme de pro­sé­ly­tisme. De tels signes ne viennent jamais seuls et sont accom­pa­gnés d’un mode de vie et de valeurs conformes aux croyances affi­chées.

8. Interdire les signes reli­gieux freine l’intégration des nou­veaux arri­vants. C’est une affir­ma­tion gra­tuite qui n’est étayée par aucune étude. La logique nous dicte plutôt le contraire. Ceux et celles qui choi­sissent une vie inten­si­ve­ment reli­gieuse en pla­çant la reli­gion au-dessus de tout choi­sissent de se mar­gi­na­li­ser dans de nom­breux domaines de la vie sociale : loi­sirs, sports, rela­tions ami­cales et fami­liales, car­rière, etc. L’intégration est plus que l’emploi ; on peut avoir un très bon emploi et ne pas être socia­le­ment inté­gré. Le mal­heu­reux cas des Shafia en témoigne.

Les signes reli­gieux osten­ta­toires créent une fron­tière entre ceux qui les portent et le reste de la société. Chez les jeunes musul­manes, le port du voile a pour fonc­tion de dire aux non-musul­mans « cette fillette n’est pas pour vous » ; c’est une fron­tière déli­bé­ré­ment dres­sée pour contrer le métis­sage.

9. Le port de signes reli­gieux fait partie de l’identité pro­fonde. C’est l’un des argu­ments pré­fé­rés de Charles Taylor. Mais l’identité construite sur des réfé­rences reli­gieuses n’est pas plus pro­fonde, ni plus authen­tique, ni plus sin­cère que l’identité sans réfé­rence reli­gieuse et n’a pas à être plus fon­da­men­tale en droit. Le contraire serait indé­fen­dable phi­lo­so­phi­que­ment et psy­cho­lo­gi­que­ment. Ceux et celles qui disent ne pou­voir se défaire de leurs vête­ments reli­gieux sans se faire vio­lence jouent la vic­ti­mi­sa­tion et nous prennent pour des imbé­ciles. Ont-ils une double iden­tité, une en public et l’autre en privé ? Nous fai­sons tous des choix de vie et de car­rière en fonc­tion de notre iden­tité et le choix que ces per­sonnes ont à faire n’est pas plus déchi­rant que les déci­sions que chacun à pendre dans la vie, quel qu’en soit le motif.

Accepter le port de signes reli­gieux au nom de l’identité pro­fonde, c’est accep­ter le repli iden­ti­taire comme mode de rela­tions sociales.

10. Qu’est-ce que ça peut bien faire qu’une employée de la SAAQ porte un hidjab ou qu’un méde­cin porte une kippa ? Ce n’est pas la bonne ques­tion à poser. La bonne ques­tion est : en quoi cela est-il néces­saire à son tra­vail ? Cet argu­ment est le même que celui tenu par ceux qui veulent main­te­nir les prières muni­ci­pales : en quoi est-ce que ça dérange ? Ça dérange en ceci que l’usager ou l’usagère n’a pas à se faire servir un dis­cours reli­gieux ou à se retrou­ver dans un envi­ron­ne­ment confes­sion­na­lisé par des vête­ments ou autres signes lorsqu’il se rend à un ser­vice de l’État. Une prière dans une assem­blée muni­ci­pale, ce n’est pas très conforme à l’obligation de la neu­tra­lité reli­gieuse des muni­ci­pa­li­tés, quoi qu’en ait dit la Cour d’appel. Même chose dans une école ou dans un hôpi­tal.

11. Le projet du gou­ver­ne­ment ne couvre pas tous les aspects de la laï­cité ; c’est de la catho-laï­cité. C’est en partie vrai, mais devrait-on refu­ser ce qui est sur la table sous pré­texte que ce n’est pas un repas com­plet ? Plusieurs aspects, et non les moindres, sont lais­sés en plan par l’actuel projet. Qu’on pense aux prières dans les assem­blées muni­ci­pales, au finan­ce­ment des écoles pri­vées, aux abat­toirs reli­gieux ou encore au main­tien du cru­ci­fix à l’Assemblée natio­nale. La laï­cité est un projet d’envergure qui ne peut tout prendre en consi­dé­ra­tion dans une seule et même opé­ra­tion. Mais le pilier de base, qui est l’affirmation de la laï­cité dans une loi, doit être adopté à tout prix. Sinon, on peut « faire une croix » sur tout le reste.

12. Il n’y a pas de crise ! Donc conti­nuons comme l’a fait le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest et ne fai­sons rien. La laï­cité n’est pas une solu­tion d’urgence à une crise : c’est un projet struc­tu­rant pour l’avenir immé­diat et à long terme. Même si le projet actuel ne vise pas à blo­quer l’intégrisme qui tra­verse plu­sieurs reli­gions, il a le mérite de tracer une ligne claire à ne pas fran­chir dans les affaires de l’État. Le mes­sage a des réper­cus­sions qui vont au-delà du seul sec­teur public et para­pu­blic.

Si nous avons vécu au Québec une paix inter­re­li­gieuse, c’est parce que le tissu social accepte la sépa­ra­tion du reli­gieux et du poli­tique. De nou­veaux joueurs s’amènent avec une approche qui non seule­ment ne com­porte pas ce prin­cipe, mais lui est hos­tile. Il importe alors de mettre les règles claires. Imaginons ce que serait le Québec aujourd’hui s’il n’y avait pas eu le cou­rant de laï­ci­sa­tion et de moder­ni­sa­tion de la Révolution tran­quille ! Imaginons ce que sera notre société dans 50 ans si nous n’osons pas aujourd’hui affir­mer le carac­tère laïque de l’État…

(Texte adpté de l’article Petit argu­men­taire à servir aux « anti-laï­cité » et autres char­to­phobes, publié sur le blogue Raison et laï­cité de Voir​.ca)

Les commentaires sont fermés.