La violence a-t-elle un sexe ?

Compte rendu de Coline Cardi et Geneviève Pruvost (dir.), 2012, Penser la violence des femmes, La Découverte

Par Mis en ligne le 09 novembre 2013

La vio­lence des femmes a long­temps été un point aveugle des recherches de sciences sociales sur les vio­lences, à quelques rares excep­tions près. Le lien entre « femmes » d’une part, et « vio­lence », d’autre part, reste majo­ri­tai­re­ment envi­sagé sous l’angle de la vic­ti­mi­sa­tion des femmes. Le double défi relevé par les coor­di­na­trices de l’ouvrage « Penser la vio­lence des femmes », Geneviève Pruvost et Coline Cardi, est de réunir un grand nombre de tra­vaux par­ti­cu­liers sur la vio­lence des femmes, au sein de champs et de dis­ci­plines variées, tout en pro­po­sant dans une longue intro­duc­tion un cadre théo­rique et ana­ly­tique pour penser la vio­lence des femmes. Les articles réunis dans la suite de l’ouvrage déclinent et illus­trent ces dif­fé­rentes mises en récit selon quatre grands axes : les vio­lences poli­tiques ; le privé et le poli­tique ; le trai­te­ment ins­ti­tu­tion­nel de la vio­lence des femmes ; les figu­ra­tions et défi­gu­ra­tions des femmes vio­lentes.

La vio­lence, ses récits et ses sources

Le véri­table point fort de cet ouvrage est en effet de ne pas se limi­ter à une col­lec­tion de tra­vaux divers concer­nant des espaces et des époques dif­fé­rentes, à partir de pers­pec­tives socio­lo­giques, his­to­riques, anthro­po­lo­giques ou lit­té­raires, mais de les inclure dans un cadre théo­rique solide et ori­gi­nal, créant de fait un objet de recherches inédit. Car penser la vio­lence des femmes, c’est à la fois penser son exis­tence, sa pos­si­bi­lité même, en dehors des sché­mas natu­ra­li­sants qui l’excluent d’emblée, mais aussi penser le pro­ces­sus de son invi­si­bi­li­sa­tion his­to­rique au sein des dif­fé­rentes recherches sur les vio­lences. Dès lors, pour « exhu­mer, déna­tu­ra­li­ser, contex­tua­li­ser, his­to­ri­ci­ser, repo­li­ti­ser la vio­lence des femmes », les auteures pro­posent une défi­ni­tion per­for­ma­tive de la vio­lence : celle-ci « n’est pas dis­so­ciable d’une opé­ra­tion de qua­li­fi­ca­tion ».

La pré­face pro­pose donc une clas­si­fi­ca­tion des « grands récits » de la vio­lence des femmes et des pro­ces­sus menant à leur invi­si­bi­li­sa­tion, à partir des tra­vaux exis­tants mais aussi des tra­vaux inexis­tants : des formes de vio­lences fémi­nines qui n’ont pas été étu­diées ou qui ont été niées, invi­si­bi­li­sées, telles les vio­lences poli­tiques per­pé­trées par des femmes. L’ouvrage com­porte ainsi plu­sieurs articles qui éta­blissent la par­ti­ci­pa­tion des femmes aux vio­lences poli­tiques, dans des contextes aussi variés que le Paris pré- et post-révo­lu­tion­naire (Clara Chevalier, Jean-Clément Martin) ; la Commune (Quentin Duelermoz) ; le Liban et la Palestine contem­po­raines (Sonia Dayan-Herzbrun) ; les luttes armées du Pérou et de l’Irlande du Nord (Camille Boutron, Maritza Felices-Luna) ; le géno­cide rwan­dais (Violaine Baraduc).

Ces vio­lences igno­rées sont qua­li­fiées, au sein d’un pre­mier « grand récit », de « hors cadre » : elles font l’objet d’un non-récit, d’un déni. Ce déni peut mener à leur oubli pur et simple, ou à un constat arti­fi­ciel de leur nou­veauté lorsqu’enfin le regard poli­tique et média­tique se porte sur ces vio­lences. C’est par exemple le cas de la par­ti­ci­pa­tion des femmes aux vio­lences urbaines et aux dif­fé­rentes formes de délin­quance, que cer­tains consi­dèrent comme étant un phé­no­mène récent. David Niget pro­pose ainsi une « généa­lo­gie » de la panique morale engen­drée par la pré­ten­due « appa­ri­tion » de la vio­lence des filles : il montre que, contrai­re­ment aux titres alar­mistes de la presse du XXIe siècle, la vio­lence des filles, notam­ment issues des quar­tiers popu­laires, est loin de consti­tuer une nou­veauté et qu’elle a régu­liè­re­ment fait l’objet de l’attention média­tique et scien­ti­fique depuis l’industrialisation au XIXe siècle et l’apparition de la notion de délin­quance juvé­nile.

La moindre pré­sence de la vio­lence des filles dans les archives relève selon lui du trai­te­ment dif­fé­ren­tiel des vio­lences com­mises par les filles et les gar­çons et en par­ti­cu­lier de l’absence de mai­sons de cor­rec­tion pour filles, celles-ci étant confiées au soin des ins­ti­tu­tions reli­gieuses. La vio­lence délin­quante des filles est aussi mise en évi­dence par Dominique Duprez qui pré­sente les résul­tats d’une enquête sur les filles impli­quées dans des acti­vi­tés cri­mi­nelles au Brésil : cette par­ti­ci­pa­tion des filles n’est presque jamais évo­quée par la lit­té­ra­ture spé­cia­li­sée alors que les filles repré­sentent près d’un sixième des mineur.e.s présenté.e.s à la jus­tice.

Pour repla­cer les vio­lences fémi­nines dans leur contexte his­to­rique et mon­trer leur réa­lité, Coline Cardi et Geneviève Pruvost pro­posent de réexa­mi­ner sys­té­ma­ti­que­ment les sources poli­cières et judi­caires d’enregistrement de ces vio­lences, et ce malgré le fait que les ins­tances d’enregistrement des vio­lences sont dépen­dantes du regard poli­tique porté sur elles : des vio­lences qui ne peuvent exis­ter ne feront pas l’objet d’un enre­gis­tre­ment, ce qui conduit à les consi­dé­rer a pos­te­riori comme inexis­tantes.

Le sexe est d’ailleurs l’un des prin­ci­paux fac­teurs de la per­cep­tion plus ou moins grande de la dan­ge­ro­sité d’une per­sonne et de la gra­vité de ses actes, ainsi que le montre Maxime Lelièvre et Thomas Léonard à propos des procès en com­pa­ru­tion immé­diate : les femmes y sont presque sys­té­ma­ti­que­ment moins condam­nées que les hommes, à situa­tion égale. L’inexistence sta­tis­tique de la vio­lence des femmes implique d’ailleurs sa non-prise en charge par les ins­tances de trai­te­ment de la vio­lence : c’est par exemple le cas, déve­loppé par Vanessa Watremez, des vio­lences conju­gales com­mises dans des couples les­biens, qui sont exclues des pro­to­coles de prise en charge des vio­lences conju­gales.

Dans leur intro­duc­tion, les direc­trices de l’ouvrage ne cachent pas le rôle qu’a pu avoir le mou­ve­ment fémi­niste dans cette invi­si­bi­li­sa­tion de la vio­lence des femmes puisque, « du point de vue poli­tique et juri­dique, il a paru plus impor­tant, pour ne pas dire plus urgent, de faire recon­naître les femmes, de par la vio­lence subie, comme vic­times de la domi­na­tion mas­cu­line. » L’inévitable hié­rar­chi­sa­tion des luttes qui s’en est ensui­vie a par­ti­cipé au retard des recherches sur la vio­lence des femmes, mais aussi à la mise en place de poli­tiques publiques de prise en charge de ces vio­lences.

Une vio­lence mino­rée et natu­ra­li­sée

La vio­lence des femmes ne peut pas tou­jours être passée sous silence, et un autre pro­ces­sus de mise en récit, pre­nant acte de son exis­tence, s’impose alors. Dans ce cas, la vio­lence des femmes est mino­rée, ou inté­grée à une lec­ture qui permet de la nor­ma­li­ser, de la réin­té­grer à un cadre théo­rique ras­su­rant. Les auteures sou­lignent deux formes anta­go­nistes de mise sous tutelle de la vio­lence des femmes : soit elle est inté­grée à une lec­ture natu­ra­li­sante du genre, et pensée comme le propre du fémi­nin qu’il convient de civi­li­ser ; soit elle est pensée comme subor­don­née à celle des hommes et comme ren­for­çant fina­le­ment la domi­na­tion mas­cu­line.

La natu­ra­li­sa­tion de la vio­lence des femmes se décline sous plu­sieurs formes : cultu­ra­liste ; bio­lo­gi­sante ; psy­cho­lo­gi­sante. Ces lec­tures ren­voient par exemple les femmes cri­mi­nelles à une forme d’hystérie qui induit un trai­te­ment sin­gu­lier de la vio­lence des femmes : la mise sous contrôle de leur corps et de leur sexua­lité, consi­dé­rés comme res­pon­sables de leurs déviances. De ce fait, c’est l’institution médico-psy­chia­trique qui est le plus sou­vent chargé du trai­te­ment de la vio­lence des femmes, lorsqu’elle est recon­nue, alors que les hommes sont soumis aux ins­tances de répres­sion « clas­siques » : police, jus­tice, prison.

Une autre façon de priver les femmes de la res­pon­sa­bi­lité de leurs actes de vio­lence consiste à les penser comme un contre­coup de la vio­lence des hommes et de la domi­na­tion mas­cu­line. Les femmes arabes kami­kazes étu­diées par Sonia Dayan-Herzbrun sont ainsi vues comme les ins­tru­ments – néces­sai­re­ment domi­nés – du fana­tisme des hommes alors que les femmes d’Action directe évo­quées par Fanny Bugnon sont des amou­reuses, vic­times de leurs sen­ti­ments… Sous un autre angle, les vio­lences com­mises par des femmes au sein du couple sont aussi sou­vent consi­dé­rées comme une consé­quence des vio­lences du conjoint.

Clothilde Lebas montre à propos des femmes algé­riennes en situa­tion de rup­ture fami­liale qu’elles ne sont pas que des vic­times de la vio­lence de leurs maris : elles sont par­fois aussi auteures de vio­lences, y com­pris phy­siques, contre ces mêmes maris, leurs enfants et retournent aussi sou­vent la vio­lence contre elles-mêmes. Cette (ré)appropriation de la vio­lence ne peut être envi­sa­gée uni­que­ment sous l’angle de la réac­tion, ce qui pri­ve­rait une fois de plus ces femmes de leur capa­cité d’agir. Clothilde Lebas nous sug­gère au contraire d’envisager ces accès de vio­lences, certes déme­su­rés et exces­sifs, comme une porte ouverte sur des « lieux du pos­sible » où le pou­voir peut être recon­quis. La vio­lence des femmes au sein de la famille est aussi l’objet de l’article de Nehara Feldman qui s’intéresse aux vio­lences quasi-quo­ti­diennes des mères contre leurs enfants au sein d’un vil­lage malien.

Un trouble dans l’ordre du genre ?

Une troi­sième forme de mise en récit ren­verse l’ordre des sexes et conduit selon les cas à la domi­na­tion des hommes par les femmes, sur le modèle mythi­fié des Amazones, ou à une indif­fé­ren­cia­tion des sexes. Cette troi­sième façon de trai­ter la vio­lence des femmes se trouve sou­vent dans les domaines artis­tiques et fic­tion­nels, puisque la réa­lité laisse rare­ment la place à une vio­lence sus­cep­tible de ren­ver­ser ou de sub­ver­tir les rap­ports de pou­voir entre les sexes. L’article d’Eric Fassin évoque par exemple les figures modernes d’Amazones pro­po­sées par le cinéma, du Scum mani­festo de Valérie Solanas au Baise-Moi de Virginie Despentes. Celui de Raphaëlle Guidée s’intéresse à la vio­lence poli­tique des femmes dans la lit­té­ra­ture et montre à quel point la pos­si­bi­lité même de cette vio­lence bou­le­verse les caté­go­ries de genre.

La vio­lence des femmes n’induit pas néces­sai­re­ment un ren­ver­se­ment de la domi­na­tion mais peut par­ti­ci­per d’un mou­ve­ment vers l’égalité, notam­ment par le biais de l’accès des femmes aux pro­fes­sions qui font usage de la vio­lence (police, armée, etc.). Aussi, l’accès à la vio­lence peut consti­tuer un pre­mier pas vers l’accès au pou­voir poli­tique, comme le montre Dominique Godineau à propos de l’insurrection de mai 1795.

L’introduction sou­ligne le para­doxe d’une reven­di­ca­tion fémi­niste d’accès à la vio­lence pour les femmes, à l’opposé d’un idéal de non-vio­lence sou­vent mis en avant par les mou­ve­ments fémi­nistes. Coline Cardi et Geneviève Pruvost montrent que penser la vio­lence des femmes consti­tue un enjeu dis­tinct de la reven­di­ca­tion de son exer­cice. Il est ainsi indis­pen­sable de recon­naître l’existence de cette vio­lence et de l’étudier afin de mettre fin à son invi­si­bi­li­sa­tion récur­rente qui par­ti­cipe à la construc­tion de la dif­fé­rence des sexes. Penser la vio­lence des femmes permet ainsi de remettre en cause les rap­ports de genre.

En conclu­sion de leur remar­quable intro­duc­tion, Geneviève Pruvost et Coline Cardi s’interrogent sur la per­ti­nence du genre comme outil d’analyse de la vio­lence. Elles en montrent la néces­sité pour repen­ser les fron­tières entre vio­lences légi­times et illé­gi­times, vio­lences visibles et igno­rées et fina­le­ment entre public et privé. Ainsi, l’ensemble de l’ouvrage consti­tue un outil essen­tiel pour penser le genre d’une part, et la vio­lence d’autre part, en pro­po­sant à la fois un cadre théo­rique à la vio­lence des femmes et un grand nombre d’exemples des recherches encore trop rares sur le sujet.

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