Le blogue de Pierre Beaudet

La victoire d’Evo

Par Mis en ligne le 26 octobre 2014
Pierre Beaudet

Pierre Beaudet

Comment un indien aymara pro­duc­teur de coca est-il devenu pré­sident de la répu­blique de Bolivie, ce pays le plus pauvre de l’hémisphère ?

Jusque dans les années 2000, la Bolivie res­tait le royaume des mil­lion­naires et des mili­taires, dans un pays d’apartheid excluant la majo­rité de la popu­la­tion autoch­tone et pay­sanne. Divers épi­sodes de lutte armée n’avaient rien donné sinon que des défaites pour les mou­ve­ments popu­laires. Les syn­di­cats dans les mines, le prin­ci­pal sec­teur éco­no­mique, ne par­ve­naient pas à blo­quer l’assaut du néo­li­bé­ra­lisme. Mais peu à peu, les chô­meurs et le petit peuple des bidon­villes se sont orga­ni­sés, comme dans l’immense ban­lieue de La Paz, El Alto, où s’entassent plus d’un mil­lion de per­sonnes. Les « coca­le­ros » (culti­va­teurs de coca) se sont révol­tés contre les exac­tions com­mises par les mili­taires et leurs sup­por­teurs amé­ri­cains de la DEA et de la CIA. Une grande ville, Cochabamba, s’est sou­le­vée contre la pri­va­ti­sa­tion de l’eau que ten­tait d’imposer le gou­ver­ne­ment avec la mul­ti­na­tio­nale amé­ri­caine Bechtel. Au début des années 2000, la Bolivie était le théâtre d’immenses mobi­li­sa­tions popu­laires.

De tout cela a émergé le Movimiento al Socialismo (MAS), une coa­li­tion de coa­li­tions, se pré­sen­tant comme l’expression des mou­ve­ments popu­laires. Richard Fidler, qui connaît bien cette situa­tion, explique que le succès du MAS a été de com­bi­ner les actions de masse avec une inter­ven­tion élec­to­rale, d’où la spec­ta­cu­laire élec­tion de 2005 où près de 60 % de la popu­la­tion a voté en faveur du chan­ge­ment. [Le 12 octobre 2014], Evo Morales a rem­porté une autre vic­toire triom­phale.

Le succès d’Evo et de son vice-pré­sident Alvaro Linera Garcia (un ex-gué­rillero) repose sur plu­sieurs fac­teurs. Les chan­ge­ments réa­li­sés ont eu un grand impact, sans penser que tous les pro­blèmes ont été éra­di­qués. D’abord, le gou­ver­ne­ment a pris le contrôle des res­sources éner­gé­tiques (plus de 80 % des pro­fits reviennent à l’État). Avec cette manne pétro­lière et gazière, l’État a sorti la majo­rité de la popu­la­tion de la pau­vreté. Le pays est main­te­nant libéré du ter­rible fléau qu’est l’analphabétisme. Des mil­lions de Boliviens ont été soi­gnés pour la pre­mière fois de leur vie par des méde­cins et des den­tistes.

Au-delà du pro­grès maté­riel, le pays s’est doté d’une nou­velle consti­tu­tion qui part du prin­cipe que la Bolivie est un État plu­ri­na­tio­nal, ce qui recon­naît les droits des nations autoch­tones. De nou­veaux dis­po­si­tifs légis­la­tifs ont été mis en place, ainsi que des pro­grammes d’action posi­tive pour ouvrir les portes des ins­ti­tu­tions et de l’université à la majo­rité autoch­tone.

Pour Alvaro Linera, ces chan­ge­ments radi­caux sont néces­saires. Cependant, l’objectif du socia­lisme n’est pas pour demain. C’est une impos­si­bi­lité selon le vice-pré­sident dans un pays qui dépend des reve­nus d’exportation du gaz et du pétrole et dont l’économie reste domi­née par de petits pro­duc­teurs ruraux et urbains. Il estime qu’il faut y aller à petits pas, et aider l’économie popu­laire à se déve­lop­per. Une partie sub­stan­tielle des reve­nus de l’État est ainsi rever­sée à un vaste tissu de petites et de très petites entre­prises d’où émerge une autre éco­no­mie basée sur la coopé­ra­tion et les réseaux d’entraide. Sans l’appui de l’État, cette éco­no­mie sociale et soli­daire est vouée à l’échec, mais dans le contexte poli­tique actuel, elle pour­rait faire bas­cu­ler les leviers vers la majo­rité de la popu­la­tion.

Ce réfor­misme « radi­cal » d’Evo Morales a éga­le­ment ses angles morts. La pro­duc­tion d’hydrocarbures repose sur un extrac­ti­visme très dom­ma­geable pour l’environnement. Au moins le gou­ver­ne­ment négo­cie avec les com­mu­nau­tés autoch­tones au lieu de les matra­quer, mais il n’en reste pas moins que la chose est pro­blé­ma­tique. Par ailleurs, Evo Morales joue le jeu du leader cha­ris­ma­tique, ce qui veut dire un sys­tème de pou­voir, d’influence et de patro­nage contrôlé par un petit cercle autour du pré­sident. Ce n’est pas la pre­mière fois qu’un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion se voit confronté à cette réa­lité où le pou­voir popu­laire est peu à peu acca­paré par une élite.

La Bolivie pré­sen­te­ment avance, de manière chao­tique et contra­dic­toire, comme plu­sieurs autres pays latino-amé­ri­cains, tels l’Équateur, le Brésil, le Venezuela. L’utopie d’une grande trans­for­ma­tion socia­liste reste pré­sente dans le cœur des mou­ve­ments popu­laires, sans déni­grer ou mini­mi­ser les efforts pour amé­lio­rer la vie des gens à court terme, de manière visible et pal­pable. Sans ces avan­cées, le dis­cours sur le socia­lisme devient une idée sans âme et sans appui. De l’autre côté, si on se contente de redis­tri­buer la richesse et non de trans­for­mer les condi­tions qui font en sorte que les pauvres res­tent exclus de l’économie et du pou­voir, on arrive éga­le­ment à des impasses. C’est le grand dilemme que confrontent les socia­listes du vingt-et-unième siècle.

Presse-toi à gauche, 14 octobre 2014

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