De l’Écosse à la Catalogne

C’est le défi démocratique du droit à décider qui a gagné

Par Mis en ligne le 24 octobre 2014

Le Non à l’indépendance a gagné, de jus­tesse et par le recours au chan­tage à la peur du futur (la cam­pagne du Better toge­ther en est venue à s’appeler « le projet de la peur »), mais le résul­tat obtenu par le Oui montre clai­re­ment que si le Royaume-Uni veut sur­vivre, il ne pourra plus exis­ter comme aupa­ra­vant. L’option que David Cameron a refusé d’inclure dans la ques­tion du réfé­ren­dum (la Devo-Max) et qu’il a dû récu­pé­rer dans l’étape finale de la cam­pagne pour pou­voir mettre en échec le Oui est main­te­nant sur la table, pour autant que cela ne se passe pas comme au Canada où les pro­messes faites ont vite été oubliées…

Ce qui est le plus impor­tant, c’est que nous assis­te­rons pro­ba­ble­ment à une pro­gres­sion de l’activisme de base écos­sais au sein de la société bri­tan­nique grâce au pro­ces­sus d’auto-organisation qui s’est pro­duit avec des ini­tia­tives telles que la Radical Independence Campaign (RIC), Women for Independence et autres orga­ni­sa­tions en faveur du Oui. Et cela en tant qu’expression de ce qu’un jour­na­liste a qua­li­fié d’« insou­mis­sion popu­liste » non seule­ment contre l’« unio­nisme », mais aussi contre les poli­tiques néo­li­bé­rales de David Cameron. Parce que, comme l’a écrit Owen Jones [du quo­ti­dien The Independent], dans toute la pro­pa­gande en faveur du Oui, on pou­vait lire éga­le­ment qu’on ne vou­lait « plus jamais vivre sous un gou­ver­ne­ment Tory ».

Mais ce qu’il y a de plus essen­tiel, c’est que le pos­sible dénoue­ment favo­rable de toute cette affaire a fait trem­bler jusqu’aux der­nières heures tout l’esta­blish­ment occi­den­tal et sur­tout les élites de l’Union euro­péenne (UE) et que l’organisation d’un réfé­ren­dum sur la ques­tion d’une séces­sion sur une partie du ter­ri­toire de l’un des États le plus vieux du monde a consti­tué un fait inédit depuis 1945. Et tout cela a pu se pro­duire de manière négo­ciée et légale. Ainsi tombe à l’eau, après des pré­cé­dents comme celui du Québec, la pré­su­mée « théo­rie de l’eau salée » [réfé­rence aux théo­ries « natu­ra­listes » de René Quinton] qui insis­tait sur le fait que le droit à l’autodétermination était quelque chose qui ne pou­vait être réclamé que par des peuples colo­ni­sés, « théo­rie », soit dit en pas­sant, qui ne s’appliquait ni aux Palestiniens ni aux Sahraouis…

Avec la célé­bra­tion de ce réfé­ren­dum, c’est éga­le­ment l’existence d’un demos [« peuple » en grec] dif­fé­ren­cié à l’intérieur d’un État qui a été recon­nue, demos ayant le droit non seule­ment à l’autodétermination en géné­ral, mais aussi celui de déci­der de se sépa­rer ou non de cet État. Il s’agit de quelque chose qui conti­nue à être un tabou dans la majo­rité des États ayant des réa­li­tés plu­ri­na­tio­nales, arc-boutés qu’ils sont sur la thèse selon laquelle il exis­te­rait en leur sein un demos unique, cette thèse devant occul­ter la pré­do­mi­nance d’une nation sur les autres. C’est le cas de l’État espa­gnol et du natio­na­lisme réac­tif per­ma­nent qu’il pra­tique face aux reven­di­ca­tions telles que celle qu’avance actuel­le­ment le demos cata­lan en exi­geant son droit à une consul­ta­tion non juri­di­que­ment contrai­gnante.

Ce serait une grave erreur de la part de Mariano Rajoy (PP), Pedro Sanchez (nou­veau secré­taire du PSOE) et com­pa­gnie que de se sentir trop heu­reux du résul­tat de ce réfé­ren­dum. Parce que là-bas, en Écosse, c’est la logique démo­cra­tique qui s’est impo­sée, faci­li­tée sans doute par la non-exis­tence d’une Constitution écrite, et rien n’a empê­ché l’exercice du droit à déci­der de la séces­sion ou non de l’État bri­tan­nique, alors qu’ici, en Espagne, on insiste sur une lec­ture fon­da­men­ta­liste de la Constitution, et en par­ti­cu­lier de la pre­mière partie de son article 2, pour refu­ser ce droit, quand on ne réclame pas tout bon­ne­ment l’application de l’article 155 pour mena­cer de sus­pendre l’autonomie cata­lane.

C’est pour cela que nous devrions prendre note de ce pré­cé­dent vécu le 18 sep­tembre et recon­naître le droit du par­le­ment cata­lan, avec la loi ayant trait aux consul­ta­tions popu­laires qu’il approu­vera aujourd’hui, de célé­brer la consul­ta­tion annon­cée pour le 9 novembre pro­chain. Le Tribunal consti­tu­tion­nel devrait en faire de même en s’appuyant aussi sur l’appel au dia­logue qu’il a lancé dans sa sen­tence du 25 mars de cette année pour abor­der les pro­blèmes « déri­vés de la volonté d’une partie de l’État d’altérer son statut juri­dique », en recon­nais­sant que le droit de déci­der « exprime une aspi­ra­tion sus­cep­tible d’être défen­due dans le cadre de la Constitution ».

On ne peut ainsi conti­nuer à refu­ser de recon­naître une reven­di­ca­tion qui, comme nous venons de le consta­ter ce 11 sep­tembre, est récla­mée par un mou­ve­ment ample et plu­riel qui peut comp­ter sur l’appui de la majo­rité de la société cata­lane. Ainsi, au cas où ni le gou­ver­ne­ment ni les juges ne devaient répondre affir­ma­ti­ve­ment à cette reven­di­ca­tion, le Parlement cata­lan aurait toute la légi­ti­mité – appuyée d’ailleurs sur sa propre léga­lité – pour déso­béir à l’interdiction et convo­quer la consul­ta­tion.

Viento Sur, le 19 sep­tembre 2014 (Traduction : À l’Encontre

Jaime Pastor est uni­ver­si­taire, pro­fes­seur de Science poli­tique auprès de l’UNED, édi­teur de la revue Viento Sur, membre de Izquierda Anticapitalista et de Podemos. Il a publié récem­ment Los nacio­na­lis­mos, El Estado espa­nol, y la izs­quierda (2e édi­tion révi­sée, 2014), Ed. Los Libros de Viento Sur et La Oveja Roja.

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