La tornade sécuritaire mondiale. Néolibéralisme et châtiment à l’aube du XXIe siècle

Mis en ligne le 06 juin 2010

Par Loic Wacquant

A l’occasion des 10 ans de la paru­tion de son ouvrage Les Prisons de la misère, Loic Wacquant revient dans un exer­cice d’auto-sociologie sur la récep­tion intel­lec­tuelle et mili­tante du livre. Il revient éga­le­ment sur les ana­lyses livrées alors et revi­site le modèle d’articulation entre néo­li­bé­ra­lisme et État pénal à lumière des déve­lop­pe­ments récents.

A l’orée des années 1990, le nou­veau maire répu­bli­cain de New York, Rudolph Giuliani, a lancé une cam­pagne poli­cière de « tolé­rance zéro » visant à sup­pri­mer les désordres de rue en répri­mant assi­dû­ment les petits délin­quants, incar­nés par le per­son­nage inter­lope du squee­gee man* [1] . Très vite, New York est deve­nue la vitrine pla­né­taire d’une approche agres­sive du main­tien de l’ordre qui, malgré son coût exor­bi­tant et son absence de lien avéré avec la baisse de la cri­mi­na­lité, s’est vue admi­rée et imitée par d’autres grandes villes des États-Unis et de l’Europe de l’Ouest. Dans mon ouvrage Les Prisons de la misère, paru en 1999 chez Raisons d’agir Editions, je dis­sèque le pro­ces­sus d’incubation et d’internationalisation des slo­gans (« la prison, ça marche » [2]), des soi-disant théo­ries (la « vitre brisée ») et des mesures (telles que le recours accru à l’incarcération, les « peines plan­cher », les camps de redres­se­ment et les couvre-feu pour jeunes) qui com­posent ce nou­veau « sens commun » puni­tif, conçu pour endi­guer la montée de l’inégalité et de la mar­gi­na­lité dans la ville post­in­dus­trielle. Je montre com­ment un réseau de think tanks conser­va­teurs, éclos sous la pré­si­dence de Reagan et emme­nés par le Manhattan Institute, les a forgés comme autant d’armes dans leur croi­sade pour le déman­tè­le­ment de l’État-providence et la cri­mi­na­li­sa­tion de la pau­vreté, sur fond d’accroissement des dis­pa­ri­tés éco­no­miques et de dif­fu­sion de l’insécurité sociale. Je retrace leur « import-export » par le tru­che­ment des poli­ti­ciens conver­tis à la vision néo­li­bé­rale, des médias domi­nants et des ins­ti­tuts de conseil en poli­tique favo­rables au marché qui pro­li­fèrent alors à tra­vers l’Union Européenne, et notam­ment dans la Grande-Bretagne de Tony Blair. Et je montre com­ment, loca­le­ment, des uni­ver­si­taires ont contri­bué à intro­duire en contre­bande dans leurs pays res­pec­tifs les tech­niques éta­su­niennes de péna­li­sa­tion en les revê­tant d’un habillage savant. Ma thèse cen­trale éta­blit un lien entre restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale et châ­ti­ment : le « consen­sus de Washington » sur la déré­gu­la­tion éco­no­mique et la réduc­tion de la pro­tec­tion sociale a été élargi pour englo­ber le contrôle puni­tif de la cri­mi­na­lité parce que la « main invi­sible » du marché néces­site et appelle le « poing de fer » de l’État pénal.

Dans le pré­sent texte, je reviens sur la récep­tion inter­na­tio­nale des Prisons de la misère – l’ouvrage a été tra­duit dans vingt langues – comme révé­la­teur des évo­lu­tions pénales dans les socié­tés avan­cées au cours de la décen­nie passée. J’établis que la tor­nade sécu­ri­taire mon­diale ins­pi­rée par les États-Unis, que le livre détec­tait en 1999, a conti­nué de faire rage de toutes parts. De fait, elle s’est éten­due des pays du Premier monde à ceux du Second monde et elle a trans­formé les enjeux et les mesures poli­tiques du châ­ti­ment pénal à tra­vers la pla­nète de façons que nul n’aurait pu pré­dire ou même croire pos­sible il y a seule­ment quinze ans. J’élargis mon ana­lyse du rôle des think tanks dans la dif­fu­sion de la péna­lité « made in USA » à Amérique latine (ce que j’appelle l’« effet Giuliani »). Enfin, je revi­site et révise le modèle ini­tial du lien entre néo­li­bé­ra­lisme et péna­lité puni­tive, révi­sion qui débouche sur l’analyse de la refonte de l’État à l’ère de l’insécurité sociale éla­bo­rée dans mon livre Punishing the Poor.

Sur les traces de la tor­nade sécu­ri­taire autour du monde

Les Prisons de la misère emploie les outils des sciences sociales pour entrer et peser dans un débat public actuel de pre­mière impor­tance au sein des pays occi­den­taux. Le thème du débat est le rôle accu de la prison et le virage puni­tif de la poli­tique pénale per­cep­tible dans la plu­part des socié­tés avan­cées lors des deux der­nières décen­nies du XXe siècle et depuis. La cible d’origine était la France et ses voi­sins, en tant qu’importateurs avides des caté­go­ries, slo­gans, et mesures de lutte contre la cri­mi­na­lité éla­bo­rés dans les années 1990 aux États-Unis et vec­teurs du bas­cu­le­ment his­to­rique de ce pays de la ges­tion sociale vers la ges­tion pénale de la mar­gi­na­lité urbaine. L’objectif était de contour­ner le dis­cours poli­tique et média­tique domi­nant qui nour­ris­sait la dif­fu­sion de cette nou­velle doxa puni­tive et d’alerter les cher­cheurs, les diri­geants asso­cia­tifs et poli­tiques, et les citoyens concer­nés en Europe, des res­sorts dou­teux de cette dif­fu­sion, ainsi que des consé­quences sociales et des dan­gers poli­tiques de la crois­sance et de la glo­ri­fi­ca­tion de l’aile pénale de l’État. Lorsque j’ai écrit ce livre, je ne comp­tais pas m’aventurer plus avant dans ce qui était pour moi un domaine d’investigation nou­veau et peu fami­lier. J’avais fait entrer l’appareil de jus­tice pénale dans mon cadre ana­ly­tique en raison de sa crois­sance pro­di­gieuse et de son déploie­ment agres­sif au sein et au pour­tour du ghetto noir amé­ri­cain en phase d’implosion après le reflux du mou­ve­ment des droits civiques, et j’avais la ferme inten­tion de reve­nir aux ques­tions d’inégalité urbaine et de domi­na­tion eth­no­ra­ciale [3]. Mais, chemin fai­sant, deux déve­lop­pe­ments inat­ten­dus m’ont incité à creu­ser ce sillon de recherche et d’activisme intellectuel.

Le pre­mier est la récep­tion inha­bi­tuelle du livre, d’abord en France puis dans les pays qui l’ont rapi­de­ment tra­duit, tra­ver­sant les fron­tières qui séparent d’ordinaire la recherche, le mili­tan­tisme et l’élaboration des poli­tiques publiques. Le second est le fait que la double thèse qu’il avance – qu’un nou­veau « sens commun puni­tif » forgé aux États-Unis dans le cadre de l’offensive contre l’État-providence est en train de tra­ver­ser l’Atlantique et de se pro­pa­ger dans toute l’Europe occi­den­tale, et que cette dis­sé­mi­na­tion n’est pas une réponse interne à l’évolution du taux et du profil de la cri­mi­na­lité mais un pro­duit de l’expansion externe du projet néo­li­bé­ral – a reçu une vali­da­tion prima facie écla­tante lorsque Les Prisons de la misère a été publié dans une dou­zaine de langues dans les années qui ont suivi sa paru­tion. Cette réac­tion fer­vente à l’étranger m’a donné l’occasion de par­cou­rir trois conti­nents pour tester dans la pra­tique la per­ti­nence de ses argu­ments. Elle m’a permis de confir­mer que la popu­la­rité mon­diale du « modèle de New York » du main­tien de l’ordre, incarné par son ancien chef William Bratton et par le maire qui l’avait nommé (puis démis de ses fonc­tions), Rudolph Giuliani, est bien la partie visible de l’iceberg d’une réor­ga­ni­sa­tion plus large de l’autorité publique, un élé­ment dans un cou­rant plus large de trans­fert trans­na­tio­nal de poli­tiques publiques qui inclue la flexi­bi­li­sa­tion du marché du tra­vail déqua­li­fié et le rema­nie­ment res­tric­tif de la pro­tec­tion sociale en « work­fare »* sur le modèle offert par l’Amérique post-for­diste et post-key­né­sienne. Une réca­pi­tu­la­tion sélec­tive de la tra­jec­toire météo­rique de l’édition ori­gi­nale des Prisons de la misère à tra­vers les sphères de débat et les fron­tières natio­nales peut nous aider à mieux dis­cer­ner l’enjeu de la dis­cus­sion intel­lec­tuelle et des luttes poli­tiques qu’il joint, et qui ne concerne pas tant le crime et le châ­ti­ment que la réin­ven­tion de l’État visant à favo­ri­ser, puis à répondre, aux condi­tions éco­no­miques et socio-morales qui se cris­tal­lisent sous l’hégémonie néolibérale.

D’emblée le livre a tra­versé les fron­tières entre les sphères uni­ver­si­taire, jour­na­lis­tique, et civique. En France, Les Prisons de la misère a été lit­té­ra­le­ment lancé depuis le cœur de l’institution car­cé­rale : un après-midi gris et froid de novembre 1999, j’ai pré­senté les fruits de mon enquête en direct sur Canalweb et Télé La Santé, la sta­tion de télé­vi­sion interne tenue par les déte­nus de la maison d’arrêt de La Santé au cœur de Paris, pour ensuite en débattre à nou­veau jusqu’à une heure tar­dive de la nuit avec les per­son­nels et les recrues de l’Ecole natio­nale d’application péni­ten­tiaire, réunis dans la salle comble de leur cafe­te­ria située alors en lisière de la capi­tale. En quelques semaines, la dis­cus­sion s’est éten­due aux grands médias et à des lieux aca­dé­miques et mili­tants aussi divers que l’École nor­male supé­rieure de la rue d’Ulm et la fête annuelle de Lutte Ouvrière, la Maison des sciences de l’homme de Nantes et un « débat de bar » tenu par Les Verts à Lyon, le Centre natio­nal pour la recherche scien­ti­fique et l’École de la magis­tra­ture, et des réunions publiques dans tout le pays orga­ni­sées entre autres par les Amis du Monde Diplomatique, Amnesty International, Attac, la Ligue des droits de l’Homme, Raisons d’agir, le Genepi (une orga­ni­sa­tion étu­diante d’enseignement en prison), des uni­ver­si­tés et des asso­cia­tions de quar­tier dans diverses régions, plu­sieurs partis poli­tiques, et l’une des prin­ci­pales loges maçon­niques du pays. Une ren­contre publique d’une jour­née sur « La péna­li­sa­tion de la misère », orga­ni­sée à la Maison des syn­di­cats dans ma ville d’enfance de Montpellier en mai 2000, illustre bien cet esprit de débat catho­lique et dyna­mique, qui a réuni cher­cheurs en sciences sociales, avo­cats et magis­trats, mili­tants et repré­sen­tants syn­di­caux issus de nom­breux sec­teurs de l’État : édu­ca­tion, santé, pro­tec­tion sociale, pro­tec­tion judi­ciaire de la jeu­nesse, admi­nis­tra­tion péni­ten­tiaire [4]. Bientôt Les Prisons de la misère a été adapté pour le théâtre (et inter­prété sur scène aux Rencontres de la Cartoucherie en juin 2001), et ses argu­ments insé­rés dans des films docu­men­taires (tel La Raison du plus fort), et repro­duits dans des antho­lo­gies uni­ver­si­taires, des fan­zines liber­taires et des publi­ca­tions du gou­ver­ne­ment. Et j’ai été sol­li­cité par l’Organisation Internationale du Travail pour venir le pré­sen­ter au Forum 2000 des Nations Unies à Genève, où les repré­sen­tants de plu­sieurs pays m’ont pressé de me rendre chez eux pour y ouvrir le débat de poli­tique publique pro­posé par le livre.

Il m’était dif­fi­cile de décli­ner ces invi­ta­tions vu qu’en quelques mois, le livre était tra­duit et publié dans une demi-dou­zaines de pays, déclen­chant un déluge d’appels pro­ve­nant d’universités, de centres de défense des droits de l’homme, de gou­ver­ne­ments muni­ci­paux et régio­naux, et de toute la gamme des orga­ni­sa­tions pro­fes­sion­nelles et poli­tiques dési­reuses de dis­cu­ter de ses impli­ca­tions dans des nations aussi dis­tantes et diverses que l’Italie et l’Équateur, le Canada et la Hongrie, la Finlande et le Japon. Sur la pénin­sule ibé­rique, Les Prisons de la misère fut promp­te­ment tra­duit non seule­ment en espa­gnol mais encore en cata­lan, en gali­cien et en por­tu­gais. En Bulgarie, mon tra­duc­teur fut invité à pré­sen­ter ses argu­ments par la télé­vi­sion natio­nale puisque je ne pou­vais me rendre à Sofia pour le faire moi-même. Au Brésil, le lan­ce­ment de Prisões da mise­ria, sou­tenu par l’Instituto Carioca de Criminologia et le mas­tère de droit pénal de l’Universidade Candido Mendes, fut marqué par un débat avec le ministre de la Justice et un ancien gou­ver­neur de l’état de Rio de Janeiro, et cou­vert par les prin­ci­paux jour­naux natio­naux (sans doute intri­gués par le titre que j’avais donné à mon allo­cu­tion : « La bour­geoi­sie bré­si­lienne sou­haite-t-elle réta­blir une dic­ta­ture ? » – Wacquant, 2003 [5]) . En quelques semaines, la thèse du livre fut invo­quée par des jour­na­listes, des uni­ver­si­taires, et des avo­cats et même citée dans une déci­sion de la Cour suprême. En Grèce, la publi­ca­tion du livre a ancré un col­loque de deux jours co-orga­nisé par l’ambassade de France à Athènes sur « L’État pénal aux États-Unis, en France et en Grèce » qui a réuni cher­cheurs en sciences sociales, juristes, his­to­riens, fonc­tion­naires de la jus­tice et nombre de jour­na­listes. Au Danemark, une asso­cia­tion pro­gres­siste de tra­vailleurs sociaux a sub­ven­tionné la publi­ca­tion de De fat­tiges fæng­sel comme muni­tions scien­ti­fiques dans leur résis­tance à la dérive bureau­cra­tique vers la sur­veillance puni­tive des pauvres par leur pro­fes­sion. En Turquie, le livre a cir­culé par le tru­che­ment de l’école des chefs de police du pays dans une tra­duc­tion non auto­ri­sée pro­duite par un com­mis­saire qui l’avait lu alors qu’il fai­sait des études de socio­lo­gie en France, jusqu’à ce qu’il soit signé pour publi­ca­tion dans une édi­tion légale.

Mais c’est la visite que j’ai effec­tuée en Argentine en avril 2000 qui révèle le mieux à quel point le nerf socio­po­li­tique que le livre avait touché était à vif. C’était la pre­mière fois que je me ren­dais dans ce pays ; je n’avais aucune connais­sance préa­lable de ses ins­ti­tu­tions et tra­di­tions poli­cières, judi­ciaires et péni­ten­tiaires ; et pour­tant tout s’est passé comme si j’avais for­mulé un cadre ana­ly­tique conçu pour capter et éclai­rer les évé­ne­ments argen­tins du moment. Atterrissant à Buenos Aires dans la der­nière ligne droite d’une cam­pagne élec­to­rale muni­ci­pale et régio­nale tendue dans laquelle les can­di­dats de la gauche comme de la droite avaient fait de la lutte contre la cri­mi­na­lité grâce aux méthodes ins­pi­rées des États-Unis leur pre­mière prio­rité, un mois à peine après l’apôtre mon­dial de la « tole­ran­cia zero », William Bratton, venu prê­cher sa bonne parole poli­cière, je me suis trouvé pris dans l’œil d’un cyclone intel­lec­tuel, poli­tique et média­tique. En dix jours, j’ai donné vingt-neuf confé­rences devant des publics uni­ver­si­taires et mili­tants, par­ti­cipé à des réunions d’expertise avec des repré­sen­tants gou­ver­ne­men­taux et des juristes, et accordé des entre­tiens à toute la gamme des médias impri­més, télé­vi­sés et radio­dif­fu­sés. Une semaine à peine après mon arri­vée, des pas­sants m’arrêtaient dans les rues de Buenos Aires, bru­lant de me poser des ques­tions sup­plé­men­taires sur Las Cárceles de la miseria.

L’objet de cette réca­pi­tu­la­tion n’est cer­tai­ne­ment pas de sug­gé­rer que la récep­tion des Prisons de la misère à l’étranger donne une juste mesure de ses mérites ana­ly­tiques, mais de donner une idée de la large dif­fu­sion et de la fièvre ardente que le phé­no­mène dont il suit la trace pro­duit dans les champs poli­tiques, jour­na­lis­tiques et intel­lec­tuels des socié­tés du Premier et du Deuxième monde. Une tor­nade sécu­ri­taire fait bel et bien rage dans le monde entier, qui a trans­formé le débat et les poli­tiques publics sur le crime et le châ­ti­ment de manières qu’aucun obser­va­teur de la scène pénale n’aurait pu pré­voir une dou­zaine d’années aupa­ra­vant. La raison de l’engouement peu commun pour mon livre à l’échelle inter­na­tio­nale était la même qu’en France : dans tous ces pays, les slo­gans de la « tolé­rance zéro » et « la prison, ça marche », cano­ni­sés par les offi­ciels du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain et mis en vitrine par le duo Giuliani-Bratton comme la cause de la baisse mira­cu­leuse de la cri­mi­na­lité à New York, ont été salués par les auto­ri­tés du cru. Partout, les poli­ti­ciens de droite et – chose bien plus remar­quable – de gauche [6] , riva­li­saient pour impor­ter les méthodes amé­ri­caines de main­tien de l’ordre, pré­sen­tées comme la pana­cée pour guérir la vio­lence urbaine et les désordres qui lui sont asso­ciés, tandis que les scep­tiques et les cri­tiques de ces méthodes cher­chaient des argu­ments théo­riques, des don­nées empi­riques et des coupe-feux civiques à même de contra­rier l’adoption de la conten­tion puni­tive comme tech­nique géné­ra­li­sée de ges­tion d’une insé­cu­rité sociale endémique.

Le « consen­sus de Washington » englobe la lutte contre la criminalité

La dif­fu­sion inter­na­tio­nale rapide du livre s’est trans­for­mée en une expé­rience impromp­tue sur la poli­tique de la connais­sance en sciences sociales. Alors que j’avais en ligne de mire ana­ly­tique le noyau cen­tral de l’Union euro­péenne, elle a révélé que le modèle du lien entre néo­li­bé­ra­li­sa­tion et péna­lité puni­tive esquissé dans le livre était encore plus per­ti­nent dans la péri­phé­rie du Vieux monde prise dans les affres de la conver­sion post-sovié­tique, et dans les pays du Second monde carac­té­ri­sés par un lourd legs auto­ri­taire, une concep­tion hié­rar­chique de la citoyen­neté, et une pau­vreté de masse ados­sée à des inéga­li­tés pro­fondes et crois­santes, contextes dans les­quels la péna­li­sa­tion de la misère est garanti d’avoir des consé­quences cala­mi­teuses. Vues sous cet angle, les socié­tés d’Amérique latine qui s’étaient lan­cées dans des expé­riences pré­coces de déré­gu­la­tion éco­no­mique radi­cale (soit de re-régu­la­tion en faveur des entre­prises mul­ti­na­tio­nales), avant de tomber sous la tutelle des orga­nismes finan­cier inter­na­tio­naux impo­sant les dogmes moné­ta­ristes, offraient un ter­rain des plus pro­pices à l’adoption de ver­sions dures du popu­lisme pénal et à l’importation des stra­ta­gèmes amé­ri­cains de lutte contre la cri­mi­na­lité. Pour le dire en une for­mule : les élites diri­geantes des nations séduites – puis trans­for­mées – par les « Chicago Boys » de Milton Friedman dans les années 1970 étaient vouées à s’éprendre des « New York Boys » de Rudy Giuliani dans les années 1990, lorsque le temps fut venu de conte­nir les consé­quences rami­fiantes de la restruc­tu­ra­tion néo­li­bé­rale et de faire face à l’instabilité sociale endé­mique et aux troubles urbains bouillon­nants engen­drés par la « mar­chan­di­sa­tion » en bas de la struc­ture de classe dua­li­sée. Ce n’est pas par hasard si le Chili, qui fut le pre­mier à adop­ter les poli­tiques dic­tées par les « méde­cins de la mon­naie » de l’université de Chicago (Valdés, 1984) avant de deve­nir le pre­mier pays du conti­nent en termes d’incarcération, a vu son taux d’emprisonnement grim­per en flèche, de 155 déte­nus pour 100.000 habi­tants en 1992 à 240 pour 100.000 en 2004, tandis que le taux du Brésil bon­dis­sait de 74 à 183 et celui de l’Argentine de 63 à 140 (l’Uruguay, pris entre les deux, affi­chant une hausse de 97 à 220). Le conti­nent tout entier est non seule­ment tra­versé par la montée d’une peur aiguë de la cri­mi­na­lité urbaine galo­pante, qui s’est accru avec les dis­pa­ri­tés socioé­co­no­miques dans le sillage du retour à la démo­cra­tie élec­to­rale et du désen­ga­ge­ment social de l’État, et par une pré­oc­cu­pa­tion poli­tique intense pour la ges­tion des ter­ri­toires et des caté­go­ries à pro­blèmes. On constate éga­le­ment par­tout l’invocation d’un même jeu de solu­tions puni­tives – élar­gis­se­ment des pou­voirs et pré­ro­ga­tives de la police qui centre son action sur les délits de rue et les infrac­tions liées à la drogue ; accé­lé­ra­tion et dur­cis­se­ment des pro­cé­dures judi­ciaires ; expan­sion de la prison réduite à sa fonc­tion d’entrepôt humain, et nor­ma­li­sa­tion de la « péna­lité d’urgence » appli­quée de façon dif­fé­ren­tielle à tra­vers l’espace social et phy­sique (pour une illus­tra­tion colom­bienne, voir Iturralde, 2008) – ins­pi­rées ou légi­ti­mées par des « remèdes miracles » venus des États-Unis, du fait de l’action dili­gente des diplo­mates et des agences judi­ciaires amé­ri­caines à l’étranger, des acti­vi­tés ciblées des think tanks éta­su­niens et de leurs alliés locaux, et de l’appétit des diri­geants poli­tiques de ces pays pour les slo­gans et les mesures de main­tien de l’ordre enro­bés du mana de l’Amérique. Dans l’hémisphère sud comme en Europe occi­den­tale, les think tanks ont joué un rôle-clef dans la dif­fu­sion d’une péna­lité agres­sive « made in USA ». Dans les années 1990, le Manhattan Institute a été le fer de lance d’une cam­pagne trans­at­lan­tique qui a pro­fon­dé­ment altéré les para­mètres des poli­tiques publiques bri­tan­niques concer­nant la pau­vreté, la pro­tec­tion sociale et la cri­mi­na­lité. Une décen­nie plus tard, ce même ins­ti­tut a monté l’Inter-American Policy Exchange (IAPE) [7], un pro­gramme conçu pour expor­ter ses stra­té­gies favo­rites de lutte contre le crime de rue en Amérique latine comme élé­ment d’un paquet de mesures néo­li­bé­rales com­pre­nant les « zones d’aménagement éco­no­mique » (busi­ness impro­ve­ment dis­tricts*), la réforme du sys­tème d’enseignement par la dis­tri­bu­tion de « bons sco­laires » (school vou­chers*) et l’évaluation bureau­cra­tique, le down­si­zing des admi­nis­tra­tions publiques par la sup­pres­sion de postes de fonc­tion­naires, et les pri­va­ti­sa­tions. Ses prin­ci­paux émis­saires n’étaient autres que William Bratton lui-même, son ancien adjoint à la police de la ville de New York, William Andrews, et George Kelling, l’illustre co-inven­teur de la soi-disant théo­rie de la « vitre brisée ». Ces mis­sion­naires de « l’ordre sécu­ri­taire » ont voyagé au sud, pour ren­con­trer non seule­ment les chefs de police et les maires des grandes villes mais aussi des gou­ver­neurs, des ministres et des pré­si­dents. Appuyés par le bureau per­ma­nent de l’IAPE à Santiago du Chili, ils dif­fusent leur pro­pa­gande par l’intermédiaire des think tanks de la droite locale, des éta­blis­se­ments de la chambre de com­merce des États-Unis dans le pays concerné, des orga­ni­sa­tions patro­nales et de riches dona­teurs privés, offrant des confé­rences, des réunions d’expertise poli­tique, et par­ti­ci­pant même à des réunions publiques – Kelling est allé jusqu’à pro­non­cer un dis­cours remar­qué à Buenos Aires devant quelque dix mille Argentins ras­sem­blés à Luna Park pour pro­tes­ter contre la flam­bée du taux de cri­mi­na­lité [8]. Lorsque c’est néces­saire, l’IAPE contourne le niveau natio­nal et tra­vaille avec des oppo­sants régio­naux ou muni­ci­paux au gou­ver­ne­ment cen­tral pour pro­mou­voir leurs remèdes de marché et de police. C’est le cas au Venezuela, où le pré­sident de gauche Hugo Chávez sou­haite com­battre la cri­mi­na­lité en rédui­sant la pau­vreté et les inéga­li­tés, alors que ses adver­saires poli­tiques, dont le maire de Caracas, par­tagent le point de vue du Manhattan Institute selon lequel les cri­mi­nels sont seuls res­pon­sables de la cri­mi­na­lité et la mis­sion de les répri­mer revient exclu­si­ve­ment aux forces de l’ordre.

Le Manhattan Institute tra­duit en espa­gnol et en por­tu­gais ses rap­ports, ses dos­siers poli­tiques et les articles de presse sou­te­nant son point de vue, et il les dis­tri­bue aux « fai­seurs d’opinion » dans toute l’Amérique du sud. Il orga­nise aussi des dépla­ce­ments col­lec­tifs de repré­sen­tants des auto­ri­tés latino-amé­ri­caines à New York, avec visites sur le ter­rain, séances de for­ma­tion, et endoc­tri­ne­ment inten­sif aux vertus de la réduc­tion de l’État (social et éco­no­mique) et du main­tien de l’ordre intran­si­geant (pour la cri­mi­na­lité des classes popu­laires). Cette évan­gé­lisme en poli­tique poli­tique a « engen­dré toute une géné­ra­tion de diri­geants poli­tiques » latino-amé­ri­cains « pour les­quels le Manhattan Institute est l’équivalent d’un Vatican idéo­lo­gique » [9], et sa concep­tion bifur­quée du rôle de l’État, un dogme sacro­saint : « lais­sez-faire » et sou­tien en haut, intru­sion et entrave en bas. Ces res­pon­sables poli­tiques ont à cœur d’imposer un main­tien de l’ordre inflexible et une incar­cé­ra­tion accrue pour réta­blir la sécu­rité dans les rues et conte­nir les troubles qui secouent leurs villes, en dépit de la cor­rup­tion endé­mique dans la police, la ban­que­route des pro­cé­dures judi­ciaires, et la cruelle bru­ta­lité des mai­sons d’arrêt et des pri­sons de leurs pays, qui garan­tissent que les stra­té­gies de mano dura se tra­duisent sans coup férir par une esca­lade de la peur du crime, de la vio­lence, et des « déten­tions et peines extra-légales pour des délits mineurs, allant jusqu’à l’occupation quasi mili­taire et le châ­ti­ment col­lec­tif de quar­tiers entiers » (Dammert & Malone, 2006).

Fait remar­quable, la force d’attraction de la péna­lité ins­pi­rée des Etats-Unis et les pro­fits poli­tiques qu’elle promet sont tels que les diri­geants poli­tiques à tra­vers l’Amérique latine conti­nuent de pous­ser pour des réponses puni­tives à la cri­mi­na­lité de rue alors même que les partis de gauche ont accédé au pou­voir et ont fait de la région « l’épicentre de la dis­si­dence contre les idées néo­li­bé­rales et de la résis­tance à la domi­na­tion éco­no­mique et poli­tique des États-Unis » (Hershberg & Rosen, 2006, p. 432). Cette dis­jonc­tion est illus­trée par la signa­ture solen­nelle par Andrés Manuel López Obrador, le maire pro­gres­siste de la ville de Mexico, d’un contrat de 4,5 mil­lions de dol­lars (payé par un consor­tium de patrons du cru, avec à sa tête l’homme le plus riche d’Amérique latine, Carlos Slim Herú) avec le cabi­net de conseil Giuliani Partners pour appli­quer sa potion magique de la « tolé­rance zéro » à la capi­tale mexi­caine, en dépit de l’inadéquation fla­grante de ses mesures stan­dard sur le ter­rain (Lorpard, 2003) [10]. Un exemple : les opé­ra­tions visant à éli­mi­ner les ven­deurs de rues et les net­toyeurs de pare-brises (des enfants pour la plu­part) par des inter­ven­tions poli­cières répé­tées sont vouées à l’échec du simple fait de leur nombre (se comp­tant en dizaines de mil­liers) et de leur rôle cen­tral dans l’économie infor­melle de la ville, et par là dans la repro­duc­tion des ménages des classes popu­laires dont le sou­tien élec­to­ral est indis­pen­sable à Obrador. Sans comp­ter que les poli­ciers mexi­cains eux-mêmes sont lar­ge­ment impli­qués dans des échanges infor­mels de toutes sortes, légaux et illé­gaux, néces­saires pour com­plé­ter leurs salaires de misère. Mais qu’importe : à Mexico comme à Marseille ou à Milan, il s’agit moins d’adopter des stra­té­gies réa­listes pour réduire la cri­mi­na­lité que de mettre en scène la déter­mi­na­tion des auto­ri­tés à lancer une attaque fron­tale contre elle, de sorte à réaf­fir­mer rituel­le­ment la for­ti­tude du gouvernant.

La réac­tion inter­na­tio­nale aux Prisons de la misère et les évo­lu­tions de la jus­tice pénale au cours de la der­nière décen­nie dans des pays aussi divers que la Suède, la France, l’Espagne et le Mexique ont confirmé non seule­ment que la Brattonmania est deve­nue un phé­no­mène (presque) mon­dial, mais aussi que la dis­sé­mi­na­tion de la « tolé­rance zéro » par­ti­cipe d’une cir­cu­la­tion inter­na­tio­nale plus large de for­mules poli­tiques liant règne du marché, rétré­cis­se­ment de la cou­ver­ture sociale et déploie­ment du sys­tème pénal (Tham, 2001 ; Mucchielli, 2008 ; Medina-Ariza, 2006 ; Davis, 2007). Le « consen­sus de Washington » sur la déré­gu­la­tion éco­no­mique et la réduc­tion de la pro­tec­tion sociale a de fait été élargi pour englo­ber le contrôle puni­tif de la cri­mi­na­lité sur un mode por­no­gra­phique et mana­gé­rial, la « main invi­sible » du marché appe­lant le « poing de fer » de l’État pénal. La coïn­ci­dence géo­gra­phique et chro­no­lo­gique de leurs tra­jec­toires de pro­pa­ga­tion cor­ro­bore ma thèse cen­trale selon laquelle la montée en puis­sance et l’exaltation de la police, des tri­bu­naux et des pri­sons dans les socié­tés du Premier et du Second monde au cours des deux décen­nies pas­sées sont une com­po­sante à part entière de la révo­lu­tion néo­li­bé­rale. Dans les périodes et les régions où celle-ci pro­gresse sans entrave, la déré­gu­la­tion du marché du tra­vail à bas salaires néces­site la réor­ga­ni­sa­tion res­tric­tive de la pro­tec­tion sociale pour impo­ser l’emploi pré­caire au pro­lé­ta­riat post-indus­triel. Ces deux pro­ces­sus, à leur tour, déclenchent l’activation et le ren­for­ce­ment de l’aile pénale de l’État, d’abord pour réduire et conte­nir les dis­lo­ca­tions urbaines cau­sées par la dif­fu­sion de l’insécurité sociale au bas de la hié­rar­chie des classes et des places, et ensuite pour réta­blir la légi­ti­mité des diri­geants poli­tiques dis­cré­di­tés pour avoir orga­nisé ou acquiescé à l’impuissance du Léviathan sur les fronts social et éco­no­mique (Wacquant, 2008c). A contra­rio, là où la néo­li­bé­ra­li­sa­tion a été contra­riée sur les plans de l’emploi et de la pro­tec­tion sociale, l’élan vers la péna­li­sa­tion a été coupé ou détourné, comme l’indique par exemple la sur­dité tenace des pays nor­diques aux sirènes de la « tolé­rance zéro » (en dépit de leur zèle accru dans la répres­sion des infrac­tions liées à la drogue et de la conduite en état d’ébriété au cours de la der­nière décen­nie) et, par­tant, la stag­na­tion ou l’augmentation fort modé­rée de leurs popu­la­tions car­cé­rales alors même que la cri­mi­na­lité fait l’objet d’une atten­tion et d’inquiétude accrues dans ces sociétés.

Les leçons des péré­gri­na­tions et des labeurs de la péna­lité néolibérale

Par consé­quent, Les Prisons de la misère sug­gère qu’il est néces­saire de com­plé­ter, voire de sup­plan­ter, les modèles évo­lu­tion­nistes qui dominent les récents débats théo­riques sur le chan­ge­ment pénal dans les socié­tés avan­cées par une ana­lyse dis­con­ti­nuiste et dif­fu­sion­niste qui suive la cir­cu­la­tion des dis­cours, des normes et des dis­po­si­tifs puni­tifs éla­bo­rés aux États-Unis comme ingré­dients consti­tu­tifs du gou­ver­ne­ment néo­li­bé­ral de l’inégalité sociale et de la mar­gi­na­lité urbaine.

Dans la vision de la « société de l’exclusion » de Jock Young et dans l’analyse de la « culture du contrôle » chez David Garland, comme dans les plus récentes concep­tions elia­siennes, néo-dur­khei­miennes et néo-fou­cal­diennes de la péna­lité (Young, 1999 et 2007 ; Garland, 2001 ; Pratt, 2002 ; Boutellier, 2004 ; O’Malley, 1998 ; Simon, 2007), les dépla­ce­ments contem­po­rains de la recon­fi­gu­ra­tion poli­tique du crime et du châ­ti­ment résultent de l’avènement d’un stade socié­tal – la moder­nité tar­dive, la post-moder­nité, la société du risque – et elles émergent de façon endo­gène en réac­tion à la montée de l’insécurité cri­mi­nelle et à ses réper­cus­sions dans l’ensemble de l’espace social. Dans le modèle esquissé par Les Prisons de la misère (et révisé dans des publi­ca­tions ulté­rieures), le virage puni­tif de la poli­tique publique, qui concerne à la fois la pro­tec­tion sociale et la jus­tice pénale, par­ti­cipe d’un projet poli­tique qui répond à la montée de l’insécurité sociale et à ses effets désta­bi­li­sa­teurs dans les éche­lons infé­rieurs de l’ordre social et spa­tial. Ce projet implique la refonte et le redé­ploie­ment de l’État pour sou­te­nir les méca­nismes de type mar­chand et dis­ci­pli­ner le nou­veau pro­lé­ta­riat post­in­dus­triel tout en conte­nant les per­tur­ba­tions internes géné­rées par la frag­men­ta­tion du sala­riat, la rétrac­tion des sys­tèmes de pro­tec­tion sociale, et la réor­ga­ni­sa­tion cor­ré­la­tive de la hié­rar­chie eth­nique éta­blie (eth­no­ra­ciale aux États-Unis, eth­no­na­tio­nale en Europe occi­den­tale, et un mélange des deux en Amérique latine – Wacquant, 2010). Mais la fabri­ca­tion du nou­veau Léviathan incor­pore aussi les influences externes d’opérateurs poli­tiques et d’entrepreneurs intel­lec­tuels enga­gés dans une cam­pagne de mar­ke­ting idéo­lo­gique à plu­sieurs niveaux tra­ver­sant les fron­tières natio­nales, et por­tant sur le rap­port capital/​travail, la pro­tec­tion sociale, et le main­tien de l’ordre. S’il est vrai que le néo­li­bé­ra­lisme est, depuis son ori­gine, une for­ma­tion multi-loca­li­sée, poly­cen­trique et géo­gra­phi­que­ment inégale (Peck & Theodore, 2007), il reste qu’au tour­nant du siècle cette cam­pagne de remo­de­lage par le haut de la triade formée par l’État, le marché et la citoyen­neté avait bien un centre névral­gique situé aux États-Unis, un cercle rap­pro­ché de pays-col­la­bo­ra­teurs jouant le rôle de sta­tions-relais (tels l’Angleterre en Europe de l’Ouest et le Chili en Amérique du sud), et une péri­phé­rie de socié­tés-cibles visées par des pro­jets d’infiltration et de conquête.

Le contraste théo­rique entre la vision du chan­ge­ment pénal pré­sen­tée par les tenants de l’entrée dans la moder­nité tar­dive ou la post-moder­nité et le modèle esquissé dans Les Prisons de la misère peut être résumé dans le tableau ci-des­sous. Pour les pre­miers, la montée de la puni­ti­vité est une for­ma­tion cultu­relle expri­mant des dilemmes sociaux qui consti­tue une réplique aux ten­dances de la cri­mi­na­lité ; selon le second, la coïn­ci­dence entre la res­tric­tion de la pro­tec­tion sociale et l’expansion de la prison marque un dépla­ce­ment de la ges­tion assis­tan­tielle vers la ges­tion pénale de la mar­gi­na­lité urbaine. Il fait partie inté­grante de la refonte de l’État visant à pro­mou­voir la déré­gu­la­tion éco­no­mique et à conte­nir les consé­quences de la dif­fu­sion de l’insécurité sociale au bas des échelles de classe, eth­nique et spa­tiale. Il existe bien sûr des points d’accord et de che­vau­che­ment entre ces deux approches, parmi les­quels leur rejet commun des pers­pec­tives cri­mi­no­lo­giques étroi­te­ment foca­li­sées sur le couple « crime et châ­ti­ment », leur volonté de lier les per­mu­ta­tions des sanc­tions pénales aux pro­prié­tés les plus géné­rales des socié­tés contem­po­raines, et l’attention qu’elles portent à la dimen­sion cultu­relle de la péna­lité. Néanmoins, il est utile d’insister sur leur diver­gence, en par­ti­cu­lier pour ce qui concerne le rôle qu’elles accordent à la ques­tion de la pau­vreté et de la pré­ca­rité, à l’hégémonie inter­na­tio­nale, et aux opé­ra­teurs trans­na­tio­naux dans la réor­ga­ni­sa­tion du dis­cours et de l’action dans le domaine pénal au seuil du nou­veau siècle.

Modernité tardive/​postmodernité (Young, Garland, Pratt, Simon) Néolibéralisme (Wacquant)

Moteur stade socié­tal : moder­nité tar­dive, post-moder­nité, société du risque projet poli­tique : néo­li­bé­ra­lisme comme refonte de l’État

Origine endo­gène : évo­lu­tion mixte : évo­lu­tion et dif­fu­sion (opé­ra­teurs transnationaux)

Déclencheur insé­cu­rité cri­mi­nelle : taux et com­po­si­tion des infrac­tions insé­cu­rité sociale : frag­men­ta­tion du sala­riat et ses conséquences

Véhicules poli­tiques de lutte contre la cri­mi­na­lité et culture du main­tien de l’ordre Workfare* et pri­son­fare* combinés

Cibles dis­tri­buées dans l’ensemble de l’espace social éche­lons infé­rieurs des échelles de classe, eth­nique et spatiale

À de rares excep­tions près, les spé­cia­listes amé­ri­cains de la poli­tique pénale ont ignoré les rami­fi­ca­tions à l’étranger des sché­mas poli­ciers, judi­ciaires et car­cé­raux éla­bo­rés par les États-Unis en réac­tion au rejet du com­pro­mis for­diste-key­né­sien et à l’effondrement du ghetto noir – quand ils n’en nient pas car­ré­ment l’existence [11]. Pourtant, la prise en compte de cette dis­sé­mi­na­tion par-delà les fron­tières, qui a apporté jusqu’au cœur de l’Europe non seule­ment la police de tolé­rance zéro, mais aussi les couvre-feu et la sur­veillance élec­tro­nique, les camps de redres­se­ment pour jeunes et l’incarcération pré­ven­tive « de choc », le plai­der cou­pable et les peines plan­chers, les dis­po­si­tifs d’enregistrement des ex-délin­quants sexuels et la diver­sion des mineurs devant la jus­tice pour adultes, est indis­pen­sable à l’élucidation des enjeux ana­ly­tiques et poli­tiques de la péna­lité néo­li­bé­rale. Tout d’abord, elle révèle les liens directs entre la déré­gu­la­tion du marché du tra­vail, la réduc­tion de la pro­tec­tion sociale et l’expansion pénale en atti­rant l’attention sur leur dif­fu­sion conjointe et séquen­tielle d’un pays à l’autre. Il est révé­la­teur, par exemple, que le Royaume-Uni ait adopté en pre­mier lieu la poli­tique de flexi­bi­li­sa­tion du tra­vail, puis le schéma du work­fare obli­ga­toire innové par les États-Unis, avant d’importer les idiomes et les pro­grammes agres­sifs de lutte contre la cri­mi­na­lité déve­lop­pés outre-Atlantique afin de mettre en scène l’intransigeance morale et la sévé­rité pénales renais­santes des auto­ri­tés (King & Wickham-Jones, 1999 ; Peck & Theodor, 2001 ; Jones & Newburn, 2002).

Ensuite, suivre la cir­cu­la­tion inter­na­tio­nale des for­mules pénales « made in USA » permet d’éviter le piège concep­tuel de l’exceptionnalisme amé­ri­cain ainsi que les dis­ser­ta­tions vagues sur la « moder­nité tar­dive » en poin­tant les méca­nismes qui pro­pulsent la montée de l’État pénal – ou les obs­tacles ins­ti­tu­tion­nels et les vec­teurs de résis­tance qui la freinent, le cas échéant – dans un spectre de socié­tés sou­mises au même tro­pisme poli­tico-éco­no­mique. Cela nous conduit à conce­voir le gon­fle­ment du bras pénal aux États-Unis non comme un phé­no­mène idio­syn­cra­sique mais comme un cas par­ti­cu­liè­re­ment viru­lent, en raison d’une constel­la­tion de fac­teurs qui se com­binent pour faci­li­ter, accé­lé­rer et inten­si­fier la conten­tion puni­tive de l’insécurité sociale dans cette société : inter alia, la frag­men­ta­tion extrême du champ bureau­cra­tique, la force de l’individualisme moral sou­te­nant le prin­cipe man­trique de la « res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle », la dégra­da­tion géné­ra­li­sée du tra­vail, l’intensité inha­bi­tuel­le­ment élevée de la ségré­ga­tion eth­nique et de classe, et le carac­tère saillant et rigide de la divi­sion eth­no­ra­ciale qui fait des Noirs des classes popu­laires enfer­més dans l’hyperghetto en désa­gré­ga­tion des cibles toutes indi­quées pour les cam­pagnes conver­gentes de contrac­tion de la pro­tec­tion sociale et d’escalade pénale (Wacquant, 2008d et 2010).

Enfin, une rela­tion de cau­sa­lité rétro­ac­tive existe entre l’innovation et l’émulation en matière de poli­tique publique au niveau local (muni­ci­pal ou régio­nal), natio­nal et inter­na­tio­nal, de sorte que retra­cer la mon­dia­li­sa­tion de la « tolé­rance zéro » et du slogan « la prison, ça marche » ouvre une voie fruc­tueuse pour dis­sé­quer les pro­ces­sus de sélec­tion et de re-tra­duc­tion de notions et de mesures pénales à tra­vers les juri­dic­tions et les niveaux de gou­ver­ne­ment, pro­ces­sus qui passent géné­ra­le­ment inaper­çus ou échappent à l’analyse conduite à l’intérieur d’un pays donné. Cette approche trans­na­tio­nale offre des aper­çus inédits sur la fabri­ca­tion de la vul­gate néo­li­bé­rale qui règne aujourd’hui par­tout, et qui a par­tout trans­formé les débats poli­tiques par le biais de la dif­fu­sion pla­né­taire des concepts et pré­oc­cu­pa­tions indi­gènes des déci­deurs et des uni­ver­si­taires des États-Unis : en expor­tant ses théo­ries et ses poli­tiques pénales, l’Amérique s’est érigé en baro­mètre de la lutte contre le crime dans le monde entier et a de fait légi­timé sa concep­tion du main­tien de l’ordre en uni­ver­sa­li­sant ses par­ti­cu­la­rismes [12]. Suivre la dif­fu­sion des slo­gans et des mesures de la péna­lité fabri­quée aux États-Unis au tra­vers des fron­tières sou­lève éga­le­ment de façon aiguë la ques­tion des bases sociales et cultu­relles de la résis­tance poli­tique à la puni­ti­vité : com­ment l’Allemagne et la Scandinavie en Europe occi­den­tale, le Canada en Amérique du Nord et le Japon en Extrême-Orient sont-ils par­ve­nus à demeu­rer imper­méables ou réti­cents à l’appel à inten­si­fier les châ­ti­ments et à élar­gir l’emprisonnement ? Est-ce sim­ple­ment qu’ils se sont moins avan­cés sur la voie de la déré­gu­la­tion éco­no­mique, des dis­pa­ri­tés de classe et de la pau­pé­ri­sa­tion urbaine, ou sont-ils en retard dans la tran­si­tion de la super­vi­sion sociale à la super­vi­sion pénale de la pau­vreté ? Ou bien pré­sentent-t-ils des com­bi­nai­sons spé­ci­fiques de formes de contrôle social rap­pro­ché, de valeurs cultu­relles, d’organisation bureau­cra­tique, d’autorité des experts, et d’engagement civique en faveur de l’inclusion sociale qui leur permet de détour­ner les pres­sions à l’incarcération accrue, comme l’illustre la récente tra­jec­toire du Japon ? (Johnson, 2007)

En tant que pre­mière mono­gra­phie consa­crée à la dif­fu­sion trans­na­tio­nale du modèle éta­su­nien de péna­lité à la fin du siècle, Les Prisons de la misère annon­çait l’éclosion du champ d’étude des « trans­ferts de poli­tiques publiques » en matière poli­cière et judi­ciaire (voir en par­ti­cu­lier Newburn & Sparks, 2004 ; Jones & Newburn, 2006 ; Muncie & Goldson, 2006 ; Andreas & Nadelmann, 2006). En cela, le livre est une contri­bu­tion indi­recte aux recherches sur la mon­dia­li­sa­tion de la cri­mi­na­lité et de la jus­tice prise du point de vue du châ­ti­ment, mais une contri­bu­tion qui va à contre-cou­rant des études sur la « glo­ba­li­sa­tion » dans la mesure où elle affirme que ce qui prend des allures de glis­se­ment spon­tané et bénin vers une conver­gence pla­né­taire, sup­po­sé­ment engen­drée par l’unification tech­no­lo­gique et cultu­relle de la sphère poli­tique du monde, est en réa­lité un pro­ces­sus stra­ti­fié d’américanisation dif­fé­ren­ciée et dif­frac­tée, favo­ri­sée par les acti­vi­tés stra­té­giques de réseaux hié­rar­chi­sés de déci­deurs d’État, d’entrepreneurs idéo­lo­giques, et de mar­ke­teurs uni­ver­si­taires aux États-Unis et dans les pays de récep­tion. Elle appelle éga­le­ment les cher­cheurs qui tra­vaillent sur les migra­tions des poli­tiques publiques sur la scène mon­diale à faire entrer le domaine pénal dans leur champ d’investigation, aux côtés des poli­tiques éco­no­miques et sociales, et à prêter atten­tion au rôle moteur joué par les think tanks, ainsi que par les dis­ci­plines et les cher­cheurs hété­ro­nomes, dans les péré­gri­na­tions inter­na­tio­nales des for­mules d’action gou­ver­ne­men­tales [13] .

Le par­cours des Prisons de la misère à tra­vers les fron­tières natio­nales, comme le mou­ve­ment de la vague puni­tive qu’il suit, m’ont appris que la dif­fu­sion de la péna­lité néo­li­bé­rale est, non seule­ment plus avan­cée, mais aussi plus diver­si­fiée et plus com­plexe qu’elle n’est décrite dans le livre. De même qu’il existe des « varié­tés » de capi­ta­lisme, il existe des voies mul­tiples vers l’empire du marché, et donc autant de che­mins pos­sibles vers la péna­li­sa­tion de la pau­vreté. La péna­li­sa­tion elle-même prend une mul­ti­pli­cité de formes, qui ne se limitent pas à l’incarcération (en Europe, elle prend plutôt la forme de la « poli­cia­ri­sa­tion », comme en atteste le dou­ble­ment du nombre de gardes à vue en France depuis 2002). Elle pro­duit des effets variables en pas­sant par le filtre des dif­fé­rentes sub­di­vi­sions des appa­reils poli­cier, judi­ciaire et péni­ten­tiaire. Elle s’infiltre dans les divers domaines de la poli­tique éta­tique, s’immisçant dans la dis­tri­bu­tion d’autres biens et ser­vices publics tels que la santé, la pro­tec­tion infan­tile et le loge­ment social. Et elle sus­cite com­mu­né­ment des réti­cences, ren­contre sou­vent des résis­tances, et déclenche par­fois des contre-attaques vigou­reuses [14]. De plus, les com­po­santes maté­rielles et dis­cur­sives des poli­tiques pénales peuvent se « décou­pler » et voya­ger sépa­ré­ment, ce qui conduit à une accen­tua­tion hyper­bo­lique de la voca­tion sym­bo­lique du châ­ti­ment comme ins­tru­ment de caté­go­ri­sa­tion et de mar­quage des fron­tières. Autant de points qui néces­sitent d’amender et d’étoffer le modèle rudi­men­taire des inter­con­nexions entre néo­li­bé­ra­lisme et péna­lité puni­tive esquissé dans Les Prisons de la misère.

Telle est la tâche entre­prise dans Punishing the Poor : The Neoliberal Government of Social Insecurity (Wacquant, 2009). Ce livre rompt avec les para­mètres conven­tion­nels de l’économie poli­tique du châ­ti­ment en inté­grant les évo­lu­tions de la pro­tec­tion sociale et de la jus­tice pénale dans un même cadre théo­rique accor­dant une atten­tion égale aux moments ins­tru­men­tal et expres­sif de la poli­tique publique. Il adopte et adapte le concept de « champ bureau­cra­tique » de Pierre Bourdieu pour mon­trer que les trans­for­ma­tions des poli­tiques sociales et pénales dans les socié­tés avan­cées au cours du der­nier quart de siècle sont réci­pro­que­ment liées (Bourdieu, 1993) ; que le work­fare ava­ri­cieux et le pri­son­fare dis­pen­dieux tendent à former un seul et même dis­po­si­tif orga­ni­sa­tion­nel pour dis­ci­pli­ner et super­vi­ser les pauvres sous l’égide de la phi­lo­so­phie du beha­vio­risme moral ; et qu’un sys­tème pénal expan­sif et coû­teux n’est pas une simple consé­quence du néo­li­bé­ra­lisme – comme je l’avançais dans Les Prisons de la misère – mais bien une com­po­sante à part entière de l’État néo­li­bé­ral lui-même. Le déploie­ment d’une police zélée, d’une jus­tice intran­si­geante et d’une prison bouf­fie ne consti­tue pas une vio­la­tion, ni une dévia­tion, du néo­li­bé­ra­lisme –bien au contraire : elle en est l’indispensable vec­teur dans la mesure où l’État s’appuie sur la péna­li­sa­tion comme tech­nique de ges­tion de la pau­vreté urbaine et de la mar­gi­na­lité sociale galo­pantes qu’il génère dès lors qu’il déré­gule l’économie et racor­nit la pro­tec­tion sociale. Contre la concep­tion « fine », étroi­te­ment éco­no­mique du néo­li­bé­ra­lisme comme simple empire du marché, qui par­ti­cipe de l’idéologie néo­li­bé­rale, je pro­pose une carac­té­ri­sa­tion socio­lo­gique « épaisse » du néo­li­bé­ra­lisme réel qui arti­cule quatre logiques ins­ti­tu­tion­nelles : la mar­chan­di­sa­tion, la sur­veillance dis­ci­pli­naire par le biais du work­fare, un État pénal acti­viste et le trope cultu­rel de la « res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle ». Les labeurs contem­po­rains de la péna­lité s’avèrent rele­ver d’un pro­ces­sus plus large de remo­de­lage et de remas­cu­li­ni­sa­tion de l’Etat qui ont rendue obso­lète la sépa­ra­tion conven­tion­nelle, dans la recherche comme dans le débat de poli­tique publique, entre pro­tec­tion sociale et jus­tice pénale. Les ins­ti­tu­tions poli­cière, judi­ciaire et car­cé­rale ne sont pas de simples outils tech­niques avec les­quels les auto­ri­tés réagissent à la cri­mi­na­lité – comme le vou­drait la concep­tion de sens commun consa­crée par le droit et la cri­mi­no­lo­gie – mais des capa­ci­tés poli­tiques essen­tielles par le tru­che­ment des­quelles le Léviathan entend tout à la fois pro­duire et admi­nis­trer l’inégalité, la mar­gi­na­lité et les iden­ti­tés, mais aussi signi­fier sa sou­ve­rai­neté. Autant de mis­sions qui pointent la néces­sité de déve­lop­per une socio­lo­gie poli­tique du retour de l’État pénal sur le devant de la scène his­to­rique à l’aube du XXIe siècle, projet intel­lec­tuel auquel Punishing the Poor contri­bue et invite à la fois [15].

NB : Cet article s’appuie sur la post­face à l’édition éta­su­nienne (révi­sée et aug­men­tée) des Prisons de la misère, Prisons of Poverty (University of Minnesota Press, 2009). La tra­duc­tion de l’anglais est de Mathieu Bonzom. [revisé LW 14 mai 2010] 

Lexique

*Business impro­ve­ment dis­tricts : cette notion ren­voie à une poli­tique de zones de par­te­na­riats public-privé au béné­fice des entre­prises implan­tées dans les centres-villes des métro­poles des États-Unis. Elle permet à ces entre­prises de béné­fi­cier de ser­vices col­lec­tifs ren­for­cés (net­toyage, sécu­rité, mobi­lier urbain, mar­ke­ting, etc.) amé­lio­rant la « qua­lité de vie » envi­ron­nante en contre­par­tie de taxes spéciales.

*Prisonfare : construite par ana­lo­gie avec la notion expan­sive de “wel­fare” (pro­grammes d’aide sociale ciblés sur les pauvres dépen­dants, ten­dant à les stig­ma­ti­ser et les dis­ci­pli­ner), je désigne par “pri­son­fare” l’ensemble des dis­po­si­tifs par les­quels l’Etat donne une réponse pénale aux désordres maté­riels et moraux causés par la dif­fu­sion de l’insécurité sociale et de la mar­gi­na­lité urbaine, ainsi que l’imagerie col­lec­tive, les dis­cours et les savoirs experts qui se cris­tal­lisent autour du déploie­ment cor­ré­la­tif de la police, la jus­tice et la prison et leurs exten­sions. La péna­li­sa­tion, la socia­li­sa­tion et la médi­ca­lis­tion repré­sentent ici trois stra­té­gies alter­na­tives de « trai­te­ment » des popu­la­tions et ter­ri­toires à problèmes.

*School vou­chers : le terme désigne un sys­tème de crédit fiscal par lequel l’État rem­bourse aux familles qui ins­crivent leurs enfants dans les écoles pri­vées la part de leurs impôts alloué au sec­teur public, afin de s’approcher d’une logique de « marché sco­laire » met­tant en concur­rence les deux secteurs.

*Squeegee man : le terme désigne les « net­toyeurs de pare-brise » qui offraient spon­ta­né­ment leurs ser­vices contre menue mon­naie aux auto­mo­bi­listes rete­nus par la cir­cu­la­tion aux feux rouges de Manhattan au début de la décen­nie 1990. Le pro­cu­reur fédé­ral et can­di­dat à la mairie Giulani, pour­tant chantre de la libre entre­prise, promit d’éradiquer ces entre­pre­neurs infor­mels de la rue (qu’il qua­li­fiait ouver­te­ment de « ver­mine sociale ») au motif qu’ils fai­saient tache dans le pay­sage urbain et mena­çaient les citoyens honnêtes.

*Workfare : on désigne ici géné­ri­que­ment par le terme de « work­fare » les poli­tique d’aide sociale visant à pous­ser les réci­pien­daires sur le marché du tra­vail (par­fois dites poli­tiques d’ “acti­va­tion”, comme le dis­po­si­tif de Revenu de soli­da­rité active, RSA, récem­ment ins­tauré en France). Ces poli­tiques sub­sti­tuent à un dis­po­si­tif pro­tec­teur basé sur un droit caté­go­riel un rap­port de type contrac­tuel et condi­tion­nel par le tru­che­ment duquel le béné­fi­ciaire de pres­ta­tions se voit contraint d’accepter des emplois pré­caires. Le pen­dant de la notion de work­fare sur le ver­sant pénal de l’Etat est le concept de pri­son­fare expli­cité ci-dessus.

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Publié par Mouvements, le 5 juin 2010. http://​www​.mou​ve​ments​.info/​L​a​-​t​o​r​n​a​d​e​-​s​e​c​u​r​i​t​a​i​r​e​-​m​o​n​d​i​a​l​e​.html

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