La révolte a raison

Par Mis en ligne le 20 avril 2012

Pour que s’achève le mou­ve­ment qui conduit à une connais­sance juste, il faut sou­vent maintes répé­ti­tions du pro­ces­sus consis­tant à passer […] de la pra­tique à la connais­sance, puis de la connais­sance à la pra­tique. Telle est la théo­rie mar­xiste de la connais­sance, la théo­rie maté­ria­liste dia­lec­tique de la connais­sance.
— Mao

Le mou­ve­ment de la connais­sance, c’est le pas­sage pra­tique-connais­sance-pra­tique. La pra­tique est inté­rieure au mou­ve­ment ration­nel de la vérité. Dans son oppo­si­tion à la théo­rie, elle fait partie de la connais­sance. C’est cette intui­tion qui enthou­siasme Lénine dans la concep­tion hégé­lienne de l’Idée abso­lue, au point qu’il fait de Marx le simple conti­nua­teur de Hegel. La phrase de Mao Tsé-toung donne sa pré­ci­sion à l’enthousiasme de Lénine. Elle est le contenu his­to­rique géné­ral de l’énoncé dia­lec­tique de Hegel. Ce n’est pas n’importe quelle pra­tique qui est l’ancrage interne de la théo­rie, c’est la révolte contre les réac­tion­naires. Et la théo­rie, en retour, ne légi­fère pas exté­rieu­re­ment sur la pra­tique, sur la révolte : elle s’y incor­pore par le déga­ge­ment média­teur de sa raison.

La sagesse de la révolte

On a raison de se révol­ter contre les réac­tion­naires, cela veut dire, non pas d’abord : il faut se révol­ter contre les réac­tion­naires, mais : on se révolte contre les réac­tion­naires, c’est un fait, ce fait est raison. La phrase dit : primat de la pra­tique. La révolte n’attend pas sa raison, la révolte est ce qui est tou­jours déjà là, pour n’importe quelle raison pos­sible. Le mar­xisme dit seule­ment : la révolte est raison, la révolte est sujet. Le mar­xisme, c’est le réca­pi­tu­la­tif de la sagesse de la révolte. Pourquoi écrire Le Capital, des cen­taines de pages de scru­pules minu­tieux, d’intelligence labo­rieuse, des volumes de dia­lec­tique aux lisières par­fois de l’intelligible ? Parce que cela seul est à la mesure de la pro­fonde sagesse de la révolte. L’épaisseur his­to­rique et l’opiniâtreté de la révolte pré­cèdent le mar­xisme, cumulent les condi­tions, et la néces­sité, de son appa­ri­tion, parce qu’elles enra­cinent la convic­tion qu’au-delà des causes par­ti­cu­lières qui pro­voquent la levée pro­lé­taire, existe une pro­fonde et indé­ra­ci­nable raison. Le Capital, de Marx, est la sys­té­ma­ti­sa­tion, en termes de raison géné­rale, de ce qui se donne dans la som­ma­tion his­to­rique des causes.

La révolte, c’est la vic­toire

« On a raison de se révol­ter contre les réac­tion­naires » veut dire aussi : la révolte aura raison. Les réac­tion­naires ren­dront raison au tri­bu­nal de l’histoire de tous les for­faits de l’exploitation et de l’oppression. L’obstination de la révolte pro­lé­taire, c’est certes, pre­mier sens du mot raison, le carac­tère objec­tif, irré­duc­tible, de la contra­dic­tion qui oppose ouvriers et bour­geois, mais c’est aussi la cer­ti­tude pra­tique de la vic­toire finale, c’est la cri­tique spon­ta­née, sans cesse renais­sante, du défai­tisme ouvrier. Que l’état des choses soit inac­cep­table et divisé, telle est la pre­mière raison de la révolte contre les réac­tion­naires. La révolte est sagesse parce qu’elle est juste, parce qu’elle est fondée en raison, mais aussi parce que c’est elle qui légi­fère sur l’avenir. Mais « raison » signi­fie encore autre chose, autre chose qui est la fusion scin­dée de ses deux pre­miers sens. La révolte peut se ren­for­cer de la conscience de sa propre raison. L’énoncé lui-même « on a raison de se révol­ter contre les réac­tion­naires » est à la fois le déve­lop­pe­ment de noyaux de connais­sance internes à la révolte elle-même, et le retour dans la révolte de ce déve­lop­pe­ment. La révolte, qui a raison, trouve dans le mar­xisme de quoi déve­lop­per cette raison, de quoi assu­rer sa raison vic­to­rieuse. Ce qui fait que la légi­ti­mité de la révolte (pre­mier sens du mot raison) s’articule à sa vic­toire (deuxième sens du mot raison), c’est une fusion de type nou­veau entre la révolte comme pra­tique tou­jours là et la forme déve­lop­pée de sa raison.

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