La première révolte de la multitude du travail métropolitain

Par Mis en ligne le 22 mars 2014

Des mani­fes­ta­tions mas­sives de mécon­ten­te­ment tant à l’égard de la poli­tique que de la poli­tique éco­no­mique se sont pro­duites au Moyen-Orient, en Espagne, à Wall Street. Elles touchent désor­mais le Brésil. Pour quelles rai­sons? Que repré­sentent ces mou­ve­ments sociaux actuels?

Giuseppe Cocco : Disons tout de suite que ce qui carac­té­rise ces mani­fes­ta­tions, c’est qu’elles ne repré­sentent jus­te­ment rien, alors que durant une période plus ou moins longue, elles ont exprimé et consti­tué tout. C’est là le pre­mier élé­ment. Leur dyna­mique est inat­ten­due ; elles échappent à tout modèle d’organisation poli­tique (pas seule­ment des vieux partis poli­tiques ou des syn­di­cats, mais aussi du tiers sec­teur, des ONG). Elles affirment une démo­cra­tie radi­cale entre les réseaux et la rue carac­té­ri­sée par l’auto-convocation à des évé­ne­ments et à des débats au sein des réseaux sociaux, par la par­ti­ci­pa­tion mas­sive à des mani­fes­ta­tions dans la rue, par la capa­cité et la déter­mi­na­tion d’affronter la répres­sion, voire de construire et d’autogérer des espaces urbains comme ce fut le cas place Tahrir, dans les cam­pe­ments espa­gnols ou les ten­ta­tives d’Occupy Wall Street et enfin la place Taksim à Istanbul en Turquie.

Dans chacun de ces sou­lè­ve­ments et de ce qui s’est appelé un « prin­temps », il y a eu une amorce spé­ci­fique, mais tous ont dis­posé d’une base sociale iden­tique (quelles que soient les dif­fé­rentes de tra­jec­toires socio-éco­no­miques de chacun des pays) et déve­loppé les mêmes pro­ces­sus de sub­jec­ti­va­tion. Dans le cas du Brésil, on sait que le déclen­cheur fut la pro­tes­ta­tion contre l’augmentation du prix des trans­ports publics. Comme cela arriva pour d’autres marches, la mani­fes­ta­tion de São Paulo fut vio­lem­ment répri­mée par la Police Militaire. Sauf que cette fois, l’étincelle ne vint pas s’éteindre dans une « marche pour la liberté », mais qu’elle mit le feu à São Paulo et à tout le pays.

En même temps, savoir que le déclen­cheur fut de ce type ne permet pas d’avancer dans l’analyse. Pourquoi main­te­nant ? Il est dif­fi­cile de répondre. Souvent la carac­té­ris­tique propre de ce genre de mou­ve­ment est que per­sonne n’est capable d’en pro­po­ser des rai­sons indis­cu­tables. Néanmoins nous pou­vons avan­cer trois expli­ca­tions : la pre­mière a revêtu la forme d’une seconde « amorce », à savoir la quasi-coïn­ci­dence de la répres­sion contre la marche pour les trans­ports gra­tuits (passe livre) à São Paulo avec un retour des prin­temps arabes et du 15 Mai Espagnol et des com­bats vio­lents de la mul­ti­tude turque place Taksim à Istanbul. Ce n’est pas un hasard si dans la seconde mani­fes­ta­tion à Rio, qui réunis­sait déjà 10 000 per­sonnes, l’un des slo­gans était : « Fini le confort, Rio va se trans­for­mer en Turquie ».

La seconde expli­ca­tion tient au fait que ce cycle de « révo­lu­tions 2.0 » qui com­mence à avoir une durée consis­tante (plus de trois ans) est entré dans l’imaginaire, dans le lan­gage de jeunes géné­ra­tions qui ne forment pas leur opi­nion dans la presse mais direc­te­ment dans les réseaux sociaux. La troi­sième expli­ca­tion, la plus solide et la plus impor­tante, tient au fait que ces jeunes géné­ra­tions dans le Brésil actuel n’ont jamais connu que le Brésil de Lula. Ce qui est incroyable, voire iro­nique, c’est que le Parti des Travailleurs (PT) n’ait rien vu venir et qu’il soit inca­pable aujourd’hui encore de voir clai­re­ment cette donnée fon­da­men­tale.

Quelles sont à peu près les dif­fé­rences que vous voyez entre les mani­fes­ta­tions bré­si­liennes et celles qui se pro­duisent dans les autres pays du monde?

G. C. : Comme nous le disions les proxi­mi­tés qui existent sont plus impor­tantes que les dif­fé­rences qui se bornent à mettre l’accent sur la nature spé­ci­fique de chaque évé­ne­ment. À un pre­mier niveau, il y a en commun une arti­cu­la­tion entre les réseaux et la rue pour abou­tir au pro­ces­sus d’auto-convocation des marches et des mani­fes­ta­tions que per­sonne, même pas les orga­ni­sa­tions qui se trou­vaient dans le noyau ini­tial de l’appel, n’arrive à repré­sen­ter : la ten­ta­tive de confé­rer une capa­cité de peser aux jeunes du Mouvement pour un titre de trans­port gra­tuit à São Paulo, en les fai­sant par­ti­ci­per offi­ciel­le­ment autour de table des négo­cia­tions avec la muni­ci­pa­lité et l’État, a démon­tré qu’ils ne contrôlent ni ne dirigent un mou­ve­ment qui s’auto-reproduit à la façon d’un rhi­zome : les mani­fes­ta­tions se pro­duisent en même temps sans res­pec­ter quelque trêve que ce soit.

À un second niveau, on observe le même épui­se­ment de la repré­sen­ta­tion poli­tique. Au Brésil, ce phé­no­mène fut tota­le­ment sous-estimé par la « gauche », sur­tout par le PT (Parti des Travailleurs), car ils ne l’ont pas com­pris et ne le com­prennent tou­jours pas. Au départ, ils pen­sèrent que c’était le pro­blème des régimes auto­ri­taires de l’Afrique du Nord (Tunisie, Égypte) ; après qu’il s’agissait de l’incapacité des socia­listes espa­gnols (du PSOE) de répondre de façon sou­ve­raine aux injonc­tions des agences inter­na­tio­nales de nota­tion ou de la Banque Centrale Européenne. Puis ils pen­sèrent que le mou­ve­ment du 15 Mai n’était pas par­venu à débou­cher sur une nou­velle dyna­mique élec­to­rale, comme ce que montra le parti de Beppe Grillo en Italie : un phé­no­mène élec­to­ral tota­le­ment nou­veau et ingou­ver­nable.

Ensuite, ils crurent que la situa­tion en Égypte et en Tunisie avait été nor­ma­li­sée dans les urnes par un isla­misme conser­va­teur, et voici un sou­lè­ve­ment en Turquie et un mou­ve­ment contre le gou­ver­ne­ment isla­mique à nou­veau en Égypte. Au Brésil, le PT et son gou­ver­ne­ment (avec sa coa­li­tion) pen­saient être blin­dés par leurs récents succès élec­to­raux (l’élection de Fernando Haddad à la Mairie de São Paulo, et la réélec­tion quasi plé­bis­ci­taire d’Edouardo Paes à la mairie de droite de Rio de Janeiro qui est allié du PT), par la situa­tion éco­no­mique favo­rable et pour avoir enfin trouvé le Saint Graal du « nou­veau modèle » éco­no­mique dans une réédi­tion du vieux déve­lop­pe­men­tisme natio­nal, rebap­tisé « nou­veau déve­lop­pe­ment ».

Ce que la gauche dans son ensemble et le PT n’ont pas com­pris au Brésil, c’est que la crise de la repré­sen­ta­tion est géné­rale (même si ses symp­tômes et ses mani­fes­ta­tions sont diverses) et que les sou­lè­ve­ments de la mul­ti­tude en Égypte, en Tunisie, en Espagne, en Turquie et main­te­nant au Brésil sont l’expression, entre autres choses, d’un rejet radi­cal de cette façon qu’ont les gou­ver­ne­ments et les partis poli­tiques de ne penser qu’en se réfé­rant à eux-mêmes.

En face de ces rap­pro­che­ments, les dif­fé­rences sont bien minimes, mêmes si elles existent, voire sont évi­dentes. Nous pou­vons appré­hen­der ces dif­fé­rences du point de vue des condi­tions objec­tives dans chacun des pays et du point de vue de la trans­for­ma­tion ou non de chacun de ces mou­ve­ments de leur carac­tère des­ti­tuant en un moment consti­tuant. Ainsi le mou­ve­ment du 15 mai espa­gnol se pré­sente comme l’expérience qui est par­ve­nue à durer le maxi­mum de temps, même s’il n’a pas réussi à retour­ner le cours des poli­tiques éco­no­miques d’austérité. Les révo­lu­tions arabes ont été nor­ma­li­sées par les vic­toires élec­to­rales des conser­va­teurs, mais les sou­lè­ve­ments y deviennent endé­miques.

En Turquie et désor­mais au Brésil, nous ne savons pas – au sens lit­té­ral du terme – ce qui va arri­ver. C’est sur le plan des condi­tions objec­tives que l’on ren­contre la dif­fé­rence la plus forte. En Espagne et dans le bassin médi­ter­ra­néen en géné­ral, les révo­lu­tions sont mar­quées par un pro­ces­sus de « déclas­se­ment » des classes moyennes. Au Brésil, c’est exac­te­ment le contraire : ces évé­ne­ments se pro­duisent dans le cadre et au moment de l’émergence d’une « nou­velle classe moyenne ». Seulement, cette nou­velle com­po­si­tion de classe cor­res­pond en réa­lité à la nou­velle com­po­si­tion des tra­vailleurs métro­po­li­tains qui luttent pour les parcs urbains et les trans­ports publics. Dans leur ascen­sion sociale, les pauvres bré­si­liens deviennent ce que les classes moyennes euro­péennes sont en train de deve­nir dans leur déclas­se­ment : la nou­velle com­po­si­tion tech­nique du tra­vail imma­té­riel des métro­poles.

Au-delà de l’augmentation du prix des trans­ports, quels sont les autres motifs qui ont déclen­ché les mani­fes­ta­tions au Brésil?

G. C. : Nous pou­vons avan­cer deux réponses. La pre­mière est la sui­vante : en y repen­sant bien, cette ques­tion trouve sa réponse sim­ple­ment en la refor­mu­lant : « Pourquoi dans les villes et les métro­poles bré­si­liennes il n’y a pas davan­tage de luttes et de sou­lè­ve­ments devant la foule de motifs qui les jus­ti­fie­raient ? » Au Brésil ce ne sont pas les rai­sons qui manquent ! Une fois qu’un mou­ve­ment « a pris », la liste est infi­nie. Donnons juste un exemple en racon­tant une anec­dote : j’ai été un jour assis­ter à un Forum de débat des Unités de Police Pacificatrices « sociales » (pro­gramme d’intégration urbaine sociale et éco­no­mique des fave­las mis en place par la Mairie de Rio qui n’existe plus aujourd’hui) dans des petites fave­las très pré­caires de la zone Nord.

Tout le ban et l’arrière-ban du gou­ver­ne­ment de l’État de Rio de Janeiro, toute la muni­ci­pa­lité s’étaient mobi­li­sés avec leurs voi­tures de fonc­tion, pour confé­rer tout son sens à cette paci­fi­ca­tion. Le peu d’habitants qui eurent la parole mirent sur la table deux pro­blèmes essen­tiels : tout d’abord, expli­quèrent-ils, nous vivons au milieu d’un égout ; ensuite, la police se conduit de façon vio­lente et arbi­traire. Les dizaines de res­pon­sables et autres fonc­tion­naires pré­sents ne par­vinrent pas à arti­cu­ler un mot sur le moyen de résoudre le pro­blème élé­men­taire de l’assainissement. En sor­tant de la petite favela, je croi­sai une cen­taine d’adolescents qui étaient là à ne rien faire et sur le chemin du retour chez moi, à cinq minutes de là, en plein centre de Rio, je passai devant un chan­tier gigan­tesque, pha­rao­nique, celui du nou­veau Maracanâ !

À la ques­tion que vous posez, on peut donner la même réponse que celle que fai­sait Keynes en 1919 : « les gens n’acceptent pas tou­jours de mourir en silence ». Il y avait déjà à Rio de Janeiro et au Brésil (il y a tou­jours) d’innombrables mou­ve­ments de pro­tes­ta­tion et de résis­tance, en par­ti­cu­lier en raison des deux grands évé­ne­ments (Coupe du Monde de Foot et Jeux Olympiques). Désormais ces mou­ve­ments opèrent leur jonc­tion avec le cours de la mul­ti­tude com­po­sée du tra­vail des métro­poles.

À Rio, les mani­fes­tants convergent pour adres­ser leurs lourdes invec­tives contre le gou­ver­neur de l’État, Sergio Cabral et contre le Maire, Edouardo Paes. Nous arri­vons ainsi à la seconde réponse à la ques­tion. Ce mou­ve­ment se déclen­cha pour une brou­tille : une aug­men­ta­tion de 20 cen­times du prix du ticket de trans­port. Sauf que cette « brou­tille » repré­sente en réa­lité « beau­coup ». Pourquoi ?

Parce que la ques­tion des trans­ports et des ser­vices en géné­ral est stra­té­gique pour le tra­vailleur des métro­poles. Les ouvriers de l’époque for­diste lut­taient pour des meilleurs salaires et moins d’heures de tra­vail. L’usine des tra­vailleurs de l’immatériel, c’est la métro­pole, aussi luttent-ils pour une meilleure qua­lité de vie dont dépen­dra leur inser­tion dans un tra­vail qui n’est plus un emploi, mais une « employa­bi­lité ».

Les ouvriers for­distes lut­taient pour réduire la part du temps qui était incor­po­rée comme du profit dans les voi­tures qu’ils pro­dui­saient ; les tra­vailleurs de l’immatériel détournent dans les métro­poles la vidéo publi­ci­taire du construc­teur Fiat (Vem Pra Rua = Viens dans la rue) pour sur­dé­ter­mi­ner la signi­fi­ca­tion des agen­ce­ments pro­duc­tifs qui s’opèrent dans la cir­cu­la­tion. Les ouvriers for­distes lut­taient contre le tra­vail. Les tra­vailleurs de l’immatériel luttent sur le ter­rain de la pro­duc­tion de la sub­jec­ti­vité. Et c’est dans la cir­cu­la­tion que la sub­jec­ti­vité se pro­duit et pro­duit la valeur éco­no­mique et la rente.

Les mani­fes­tants montrent clai­re­ment qu’ils sont sans parti, qu’ils ne veulent pas de vio­lence et qu’ils n’ont pas de chefs. Comment inter­pré­ter ce mes­sage? Comment penser un nou­veau modèle poli­tique à partir de telles carac­té­ris­tiques?

G. C. : Il est cer­tain que l’une des dimen­sions consti­tu­tives de la Révolution 2.0 est la crise de la repré­sen­ta­tion et qu’il s’agit là d’une ques­tion cen­trale. Souvenons-nous que les pré­mices de la révo­lu­tion 2.0 en tant que cri­tique radi­cale de la repré­sen­ta­tion sont sud-amé­ri­caines. Le « Que se vayan todos ! » (Qu’ils dégagent tous !) argen­tin devance de dix ans le « No nos repre­sen­tan ! » (Ils ne nous repré­sentent pas !) espa­gnol. La dif­fé­rence, c’est que les dimen­sions de la crise actuelle sont trai­tées à l’envers par le dis­cours offi­ciel — celui des partis. Cette inver­sion n’est pas le fruit du hasard. Les ultimes déve­lop­pe­ments du mou­ve­ment (les attaques contre les por­teurs de dra­peaux des partis de gauche dans les mani­fes­ta­tions du 20 juin) nous montrent bien com­ment fonc­tionne cette inver­sion.

Les partis (avant tout, ceux qui sont au gou­ver­ne­ment) pré­tendent que ces mou­ve­ments sont limi­tés parce qu’ils récusent les partis, qu’ils ne sont pas « orga­niques » parce qu’ils ont une « idéo­lo­gie » qui les refusent, et par consé­quent qu’ils sont poten­tiel­le­ment anti­dé­mo­cra­tiques. C’est vrai, natu­rel­le­ment. Sauf que cette affir­ma­tion « cor­recte » cache deux beaux men­songes. Le pre­mier est évident lui aussi : les « groupes » qui entonnent une cri­tique fon­da­men­ta­liste de la repré­sen­ta­tion ont peu de consis­tance sociale et aucune capa­cité de déter­mi­ner, ou d’influencer des mou­ve­ments de cette ampleur.

Le deuxième men­songe est une consé­quence du pre­mier : les partis attri­buent la crise de la repré­sen­ta­tion à un pro­ces­sus de cri­tique qui vien­drait de l’extérieur, alors que les prin­ci­paux et seuls res­pon­sables de cette crise, ce sont eux ! Et cette res­pon­sa­bi­lité tient au brouillage com­plet des cli­vages droite/​gauche : les gou­ver­ne­ments ont beau chan­ger, ils conti­nuent à faire les mêmes choses, y com­pris à recy­cler le même per­son­nel poli­tique. Ainsi le PSOE a attri­bué sa défaite élec­to­rale au Mouvement du 15 Mai, alors que le 15 Mai n’est que la consé­quence du fait que les socia­listes espa­gnols fai­saient la même poli­tique éco­no­mique que la droite.

C’est exac­te­ment ce qui a fini par se pro­duire dans le Brésil de Lula et sur­tout dans celui de Dilma. Le mou­ve­ment qui est né dans la lutte contre l’augmentation du prix des trans­ports refuse la dimen­sion auto­ri­taire et arro­gante des coa­li­tions et des consen­sus qui réunissent droite et gauche dans la recon­duc­tion des inté­rêts de tou­jours. Fernando Haddad, le maire (de gauche), devait repré­sen­ter le renou­veau à Sao Paolo et voilà qu’il se pré­sente en com­pa­gnie de Gerardo Alkimin, le gou­ver­neur (de droite) de l’État, pour racon­ter la même chose que ce der­nier : que la réduc­tion du tarif des trans­ports aura un coût (sic !).

C’est une coa­li­tion conser­va­trice qui gou­verne l’État et la Mairie de Rio de Janeiro, et le PT pro­gramme et exé­cute des expul­sions de pauvres au mépris de la Loi Organique des Municipalités (LOM). Ce sont les alliances fal­la­cieuses d’un ministre de gauche avec des partis ruraux. Cest la direc­tion auto­ri­taire de gigan­tesques tra­vaux et de méga-évé­ne­ments. C’est d’avoir livré la Commission des Droits de l’Homme de la Chambre des dépu­tés à un inté­griste qui, le len­de­main exac­te­ment du jour de la grande mani­fes­ta­tion du lundi 17 juin, a fait voter un projet de loi qui défi­nit l’homosexualité comme une mala­die.

L’extrême gauche et la gauche radi­cale se trompent en pen­sant « échap­per » à cette situa­tion. Les partis de gauche sont inca­pables de com­prendre que ce mou­ve­ment se forge dans le refus – confus, indé­cis, ambigu, voire même dan­ge­reux – d’une orga­ni­sa­tion, d’un parti, d’un dra­peau dis­tincts de ceux qui existent. La raison en est que ce refus est global, il ne fait pas de détail et il opère comme le rejet de pla­te­forme idéo­lo­gique pré­pa­rée et ins­pi­rée par des logiques d’appareils sépa­rés, comme s’il y avait le sen­ti­ment que l’un des pro­blèmes de la poli­tique, c’est la construc­tion d’appareils qui tendent avant tout à se repro­duire tout seuls.

L’agression par un groupe orga­nisé d’une série de ban­de­roles du PSTU (Parti Socialiste des Travailleurs Unifiés, une scis­sion de gauche Du PT), du PSOL (Parti Socialisme et Liberté, fondé en 2004) et du PCB (Parti Communiste Brésilien) dans la marche du jeudi 20 juin a mis fin à l’illusion que la crise ne serait que celle du PT et a effrayé tout le monde. De plus, on trouve dans cet épi­sode lamen­table un exemple de plus du fonc­tion­ne­ment per­vers de la logique de la repré­sen­ta­tion. Les groupes qui ont mené cette agres­sion étaient net­te­ment orga­ni­sés et ils avaient des buts d’autant plus clairs que leur façon de s’organiser res­semble aux mani­pu­la­tions les plus infectes. Toutes les ana­lyses et les dénon­cia­tions qui furent pro­duites immé­dia­te­ment iden­ti­fièrent ces groupes (qui agis­saient clai­re­ment avec le mandat de pro­vo­quer cet inci­dent) à la mani­fes­ta­tion en géné­ral. En réa­lité, le mot d’ordre « sans parti » n’a aucune signi­fi­ca­tion « fas­ciste ».

Paradoxalement, le refus des partis, y com­pris des partis radi­caux et de leurs dra­peaux, tra­duit le refus, clair, mais pour­tant confus et contra­dic­toire, d’une confu­sion de la droite avec la gauche et la demande d’une « véri­table gauche ». Cette exi­gence n’est pas idéa­liste et ne peut pas être muse­lée par des mots d’ordre et des sym­boles désuets (comme les dra­peaux rouges). Pour recons­truire les dra­peaux rouges, il faudra les lais­ser à la maison pour un bon moment. Le dra­peau rouge devra perdre sa dimen­sion idéale ou trans­cen­dante (ou vide) et rede­ve­nir interne (imma­nente) au lan­gage des luttes telles qu’elles sont. C’est sur ce ter­rain qu’il est pos­sible et néces­saire de construire une autre repré­sen­ta­tion et avant tout de ren­for­cer la démo­cra­tie.

Vous avez twitté récem­ment que « les luttes de la mul­ti­tude à São Paulo et à Rio sont le meilleur bilan des gou­ver­ne­ments Lula. Si bon que per­sonne dans le PT n’a été capable de les pré­voir». Pouvez-vous nous expli­quer cette idée? S’agit-il d’un échec de la poli­tique?

G. C. : Commençons par la fin de votre ques­tion : nous ne nous trou­vons pas devant un « échec de la poli­tique ». Au contraire, il s’agit de la per­sis­tance de la poli­tique ! Face à tout ce que font les partis de gauche pour four­nir des muni­tions au vieux dis­cours anti­dé­mo­cra­tique et mora­liste des élites, ces mou­ve­ments montrent que la poli­tique n’est pas morte, malgré les Marco Feliciano (député fédé­ral de l’État de São Paulo, pas­teur et homo­phobe promu à la pré­si­dence de la com­mis­sion des droits de l’homme et des mino­ri­tés de la Chambre) et les Aldos, tech­no­crates du nou­veau déve­lop­pe­ment et de la cor­rup­tion. Être contre le mora­lisme de droite ne signi­fie pas être amusé par les com­por­te­ments immo­raux de la gauche au pou­voir. Il s’agit juste de ne pas tomber dans les pièges de la droite, mais en s’efforçant de conju­guer une éthique de la fin et des moyens.

Ce mou­ve­ment, quel que soit son dénoue­ment, est le mou­ve­ment de la mul­ti­tude du tra­vail des métro­poles, le plus pur pro­duit d’une décen­nie de gou­ver­ne­ment du PT. Clarifions et appro­fon­dis­sons cette idée en deux points. Le pre­mier, c’est qu’il s’agit ainsi d’évaluer posi­ti­ve­ment les gou­ver­ne­ments Lula et Dilma. Non parce qu’ils auraient été de « gauche » ou socia­listes, mais parce qu’ils se sont lais­sés péné­trer, sans le vou­loir, par une série de lignes de trans­for­ma­tion : poli­tique de l’accès, quotas pour les per­sonnes de cou­leur, poli­tiques sociales, créa­tion d’emplois, valo­ri­sa­tion du salaire mini­mum, déve­lop­pe­ment du crédit. La gauche radi­cale jugeait ces poli­tiques exac­te­ment de la même façon que ce qu’elle-même, et dans ce cas jusqu’aux PT et au gou­ver­ne­ment, fait à propos des dra­peaux dans les mani­fes­ta­tions : en res­tant sur le plan des idées. « Lula est-il en train de suivre un autre modèle de société, de société socia­liste ? »

Personne ne met en œuvre de modèle alter­na­tif, même quand il est au gou­ver­ne­ment. Tout juste peut-on avoir la sen­si­bi­lité de com­prendre les dyna­miques réelles qui, dans la société, pour­ront se déve­lop­per et pro­duire quelque chose de nou­veau. Les gou­ver­ne­ments de Lula et Dilma auront asso­cié la ges­tion des inter­dé­pen­dances dans la mon­dia­li­sa­tion à la pro­duc­tion, timide mais réelle, d’une nou­velle géné­ra­tion de droits et d’inclusion pro­duc­tive. Dans la sta­tis­tique, cela s’est tra­duit par la mobi­lité ascen­dante en termes de reve­nus de 50 mil­lions de Brésiliens et par l’entrée de nou­velles géné­ra­tions dans les écoles tech­niques et dans les uni­ver­si­tés. Lula ne vou­lait rien savoir des dra­peaux des uns et des autres et il est même allé jusqu’à décla­rer « qu’il n’avait jamais été socia­liste ». Il demeura au sein de la société, tra­ver­sant les lan­gages, les sym­boles et les poli­tiques qu’il com­pre­nait.

Dans le tour­nant de 2010, ce pro­ces­sus se cris­tal­lisa en deux phé­no­mènes de pre­mière impor­tance : le pre­mier, de nature élec­to­rale a pris le nom de « lul­lisme », à savoir la capa­cité qu’avait Lula de gagner ou de faire gagner les élec­tions à la majo­rité : à com­men­cer par la pré­si­dente Dilma, pour finir par le Maire de São Paulo, Haddad. Le second est le régime dis­cur­sif d’émergence d’une « nou­velle classe moyenne », ainsi que l’assoient les tra­vaux de l’économiste Marcelo Neri.

Avec la crise du capi­ta­lisme global (2007-2008) et l’arrivée de Dilma au pou­voir, le dis­cours sur la « Nouvelle Classe Moyenne » est allé au-delà des pré­oc­cu­pa­tions de mar­ke­ting élec­to­ral, pour deve­nir la base sociale d’un virage qui voit dans le rôle de l’État et des grandes entre­prises l’alpha et l’oméga d’un nou­veau modèle de déve­lop­pe­ment (le nou­veau déve­lop­pe­men­tisme). L’objectif socio­lo­gique du nou­veau déve­lop­pe­men­tisme est de trans­for­mer les pauvres en « classe moyenne », et pour cela, il faut sur le plan éco­no­mique, un Brésil Plus Grand (Brasil Maior), capable de se réin­dus­tria­li­ser. Le gou­ver­ne­ment de Dilma Roussef est par­venu à bais­ser les taux d’intérêt et a mul­ti­plié les aides aux indus­tries pro­duc­trices de biens de consom­ma­tion durable, en par­ti­cu­lier l’industrie auto­mo­bile, ainsi qu’au BTP.

Ce que le mou­ve­ment a affirmé et démon­tré, c’est le carac­tère illu­soire de ce pré­tendu modèle. Cela ne signi­fie pas que ce modèle ne sera pas mis en œuvre, il aura sim­ple­ment perdu son vernis consen­suel, qui le légi­ti­mait, et il devra assu­mer de plus en plus un carac­tère auto­ri­taire. Sur le plan macroé­co­no­mique, ce tour­nant tech­no­cra­tique n’a pas fonc­tionné cor­rec­te­ment, car la ten­ta­tive d’intervenir sur les taux d’intérêt a eu pour résul­tat de relan­cer l’inflation par les prix (ce qui est à la base de la révolte). La hausse des taux d’intérêt et celle des prix tra­duisent les deux aspects de la réap­pa­ri­tion de l’impasse que seule une mobi­li­sa­tion pro­duc­tive (dont on ne voit nul signe) pour­rait résoudre.

Sur le plan socio­lo­gique, il n’existe pas de « nou­velle classe moyenne », car ce qui s’est formé, c’est une nou­velle com­po­si­tion sociale dont les carac­té­ris­tiques tech­niques sont qu’elle tra­vaille direc­te­ment dans les réseaux de cir­cu­la­tion et de ser­vice des métro­poles. L’aspect éco­no­mique de cette pré­ten­due « classe moyenne » (four­nie par le revenu moyen de cette couche) cache son contenu socio­lo­gique, c’est-à-dire une inclu­sion pro­duc­tive qui ne passe plus, comme aupa­ra­vant, par l’immersion dans la rela­tion sala­riale.

Ce tra­vail des inclus pour autant qu’ils sont exclus consti­tue un tra­vail de nature dif­fé­rente : il est pré­ca­risé dans la rela­tion d’emploi ; il est imma­té­riel du point de vue de sa dépen­dance de la recom­po­si­tion sub­jec­tive et com­mu­ni­ca­tion­nelle du tra­vail manuel et intel­lec­tuel ; il est de type ter­tiaire du point de vue de la chaîne pro­duc­tive qui est celle des ser­vices. La qua­lité de l’insertion pro­duc­tive de ce tra­vail dépend direc­te­ment des droits préa­lables aux­quels il a accès et qu’en même temps il pro­duit : par exemple le droit de cir­cu­ler dans la métro­pole ! C’est exac­te­ment cette com­po­si­tion tech­nique et sociale du tra­vail métro­po­li­tain qui consti­tue l’autre face de la « nou­velle classe moyenne » qui est appa­rue au cours de la période Lula.

De la même façon qu’elle a consti­tué la base élec­to­rale des défaites suc­ces­sives du néo­li­bé­ra­lisme, elle se dresse aujourd’hui, dans sa recom­po­si­tion poli­tique, contre le nou­veau déve­lop­pe­men­tisme : pour elle, la ques­tion de la mobi­lité urbaine revêt la même dimen­sion que ce que repré­sen­tait le salaire pour les ouvriers, désor­mais dans son sec­teur stra­té­gique, celui des ser­vices. Ce sont les villes et les métro­poles bré­si­liennes qui consti­tuent le véri­table goulot d’étranglement, aussi bien social et poli­tique qu’économique, et non pas la ré-indus­tria­li­sa­tion. L’idéologie et la coa­li­tion d’intérêt cris­tal­li­sées autour de Dilma n’ont pas montré à ce jour la moindre capa­cité de s’en aper­ce­voir. Il y a plus, cette nou­velle com­po­si­tion du tra­vail imma­té­riel et métro­po­li­tain à partir de ses formes de vie est en train d’en pro­duire d’autres formes.

C’est la raison pour laquelle le mou­ve­ment pour un titre de trans­port gra­tuit, tout comme celui d’Istanbul qui défen­dait un parc urbain, a été rejoint par tous les foyers de résis­tance qui existent dans les métro­poles pour s’éparpiller, comme il est en train de le faire actuel­le­ment, de façon dra­ma­tique et ter­rible, dans les ban­lieues où jamais ne s’était pro­duite aucune mani­fes­ta­tion de masse. Ce que ce « sou­lè­ve­ment » de la mul­ti­tude du tra­vail imma­té­riel nous montre, c’est que l’on se dis­pute « l’héritage » de la décen­nie Lula et que la posi­tion la plus inté­res­sante consiste à demeu­rer au sein de ces mou­ve­ments alter­na­tifs au lieu de cher­cher à se placer der­rière l’un ou l’autre cali­cot.

La poli­tique et les mou­ve­ments sont dedans et contre. Pensons par exemple aux très grands évé­ne­ments à venir, les Coupes de foot­ball et les Jeux Olympiques. Bien des foyers de résis­tance dans les métro­poles sont des mou­ve­ments qui cri­tiquent le gâchis de dépenses dans la construc­tion des dépla­ce­ments, etc. En même temps, s’il a été pos­sible à ce mou­ve­ment d’exister sans une répres­sion bru­tale, c’est bien à la Confédération Cup qu’il le doit. Encore une fois, le conflit se situe dedans et contre.

Quel scé­na­rio poli­tique peut-on envi­sa­ger à partir de ces mani­fes­ta­tions?

G. C. : Je crois que l’événement est si puis­sant et si imprévu que per­sonne n’a de réponse à cette ques­tion. Surtout main­te­nant (fin juin) : chaque jour et par­fois chaque heure, cer­taines don­nées fon­da­men­tales se modi­fient. Ce que l’on peut dire, c’est que le scé­na­rio élec­to­ral sem­blait plié de 2014 à 2018 et que les variables à envi­sa­ger étaient celle de la macroé­co­no­mie. Le mou­ve­ment s’est invité dans la dis­cus­sion. Seulement, per­sonne ne peut s’asseoir à cette éven­tuelle table ronde en expli­quant ce qu’il repré­sente. La terre a trem­blé et conti­nue de trem­bler, mais la pous­sière qui s’élève ne nous permet pas de voir quels sont les bâti­ments qui sont tombés et quels sont ceux qui vont rester debout.

Dans ce scé­na­rio, nous pou­vons avan­cer deux pos­si­bi­li­tés. Dans la pre­mière, la pré­si­dente Dilma réus­sit à opérer une ouver­ture à gauche, par exemple en pro­cé­dant à un rema­nie­ment minis­té­riel qui pla­ce­rait des per­sonnes qua­li­fiées et très pro­gres­sistes à des minis­tères-clés comme la Justice, la Ville et les trans­ports, la Culture et l’éducation, et en invi­tant la société à se consti­tuer en assem­blées par­ti­ci­pa­tives pour dis­cu­ter des ques­tions d’urgence dans les métro­poles.

La seconde pos­si­bi­lité (qui me paraît être celle annon­cée dans l’allocution du 21 juin), c’est que la pré­si­dente se limite à recon­naître l’existence d’une autre com­po­si­tion sociale dans ce mou­ve­ment et annonce la construc­tion d’un grand accord sur les ser­vices publics, mais elle qui n’annonce rien de nou­veau sinon cer­tains objec­tifs de long terme comme l’affectation à l’éducation de 100 % des royal­ties des res­sources tirées de l’extraction du pétrole, la répres­sion des « vio­lents », le res­pect des méga-évé­ne­ments spor­tifs, c’est-à-dire plus de répres­sion. Et ceci après les inci­dents sinistres de jeudi 20 juin (appa­ri­tion de ces groupes sti­pen­diés pour agres­ser les partis et à Rio, la répres­sion géné­rale de la mani­fes­ta­tion qui a traqué des cen­taines de mil­liers de par­ti­ci­pants durant toute la dis­per­sion).

Le scé­na­rio que j’entrevois est pes­si­miste : il me semble qu’une bonne partie des mili­tants de gauche est en train de tomber dans le piège des « dra­peaux », et que cela finira par livrer réel­le­ment le mou­ve­ment à la droite et que pour cou­ron­ner le tout, il y aura de la répres­sion, même des opi­nions. Dans ce scé­na­rio, très pro­bable, les bureau­cra­ties et autres patho­lo­gies enfer­mées dans les dif­fé­rents gou­ver­ne­ments de coa­li­tion, pour sur­vivre et éviter une réno­va­tion glo­bale, se mettent à détruire les pos­si­bi­li­tés d’un grand renou­veau de la gauche et conduisent tout le monde dans le désastre élec­to­ral de 2014. Je vou­drais vrai­ment me trom­per. S’il s’avérait que je me trompe, ce sera grâce aux luttes des mul­ti­tudes, et le scé­na­rio qu’elles auront à affron­ter et à écrire sera très, très com­plexe.

22 juin 2013

Traduit du bré­si­lien par Yann Moulier Boutang

Giuseppe Cocco

Militant poli­tique de « l’autonomie », socio­logue et éco­no­miste, coor­di­na­teur du Laboratoire Territoires et Communication à l’université fédé­rale de Rio de Janeiro, ani­ma­teur des revues Lugar Comun et Global.

Les commentaires sont fermés.