Maidan et la révolution ukrainienne

Interview réalisée le 6 mars 2014 auprès de Vasyl Cherepanin[1]

Par Mis en ligne le 20 mars 2014

Nicola Bullard et Christophe Aguiton : Tout d’abord que fai­sais-tu pen­dant le mou­ve­ment Maidan ?

Vasy Cherepanin :

Le centre de recherche Culture Visuelle a par­ti­cipé à Maidan depuis décembre 2013. Nous avons aidé à orga­ni­ser un pro­gramme d’éducation dans le cadre de l’université ouverte de Maidan pour ceux qui étaient sur la place appelé « Global Protests » qui a cher­ché à situer l’insurrection ukrai­nienne dans un contexte plus large, celui des insur­rec­tions du prin­temps arabe, des mou­ve­ments Occupy et Indignados et des dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux que le monde a connu en 2013. Nous avons par­ti­cipé éga­le­ment au réseau de pro­tec­tion des mili­tants bles­sés qui étaient dans les hôpi­taux et qui ris­quaient d’être enle­vés par la police. Les groupes de gauche et les acti­vistes ont été impli­qués dans beau­coup d’acitivités, en par­ti­cu­lier « SOS Maiden », une sorte de média alter­na­tif et d’aide juri­dique pour le mou­ve­ment Maidan.

Beaucoup de com­men­taires insis­taient sur le poids des fas­cistes et des néo-nazis sur la place Maiden et dans l’insurrection qui a mis fin au pou­voir de Viktor Ianoukovitch, qu’en penses-tu ?

VC : Je pense que c’est, en occi­dent, de l’aveuglement sur ce qu’est la réa­lité du mou­ve­ment en Ukraine. Bien sur l’extrême droite était dans la mobi­li­sa­tion, mais c’était une vraie révo­lu­tion et, dans une vraie révo­lu­tion toutes les forces d’opposition étaient pré­sentes. Tout le monde était là, sauf bien sur les oli­garques et la petite élite des super riches.

Pour contex­tua­li­ser le rôle de l’extrême droite, il est impor­tant de rap­pe­ler la séquence des évè­ne­ments. Ce que l’on a appelé « Euro-Maidan » a com­mencé le 24 novembre 2013. Le pré­texte à la mobi­li­sa­tion a été le refus du pré­sident de la répu­blique de signer l’accord com­mer­cial avec l’Union euro­péenne et dans les pre­miers jours le mou­ve­ment était formé de jour­na­listes et d’étudiants, ainsi que l’extrême droite qui les a rejoints dans un esprit de para­si­tisme. Le parti néo-nazi Svoboda a été le pre­mier parti par­le­men­taire à rejoindre le mou­ve­ment, ce qui leur a donné une cer­taine visi­bi­lité. Puis, le 29 novembre, il y eu l’intervention des forces de l’ordre sur la place. Cela a élargi le mou­ve­ment et à partir de là tous les sec­teurs sociaux et toutes les forces poli­tiques d’opposition ont été là. A partir de là l’Euro-Maidan est devenu Maidan et plus le mou­ve­ment gran­dis­sait plus le rôle et l’influence de l’extrême droite se rédui­saient.

Je sais que pour cer­tains, à gauche, il est impos­sible de par­ti­ci­per à un mou­ve­ment si l’extrême droite est éga­le­ment pré­sente. Mais la réa­lité n’est pas aussi pure que la théo­rie poli­tique et, à mon avis, le rôle de la gauche est de s’engager et de par­ti­ci­per au mou­ve­ment. Un der­nier détail à propos de l’extrême droite, il y a main­te­nant une lutte entre le parti Svoboda et le « Secteur de Droite », un nou­veau groupe poli­tique formé par des orga­ni­sa­tions natio­na­listes et une partie des hoo­li­gans du monde du foot­ball.

L’aspect le plus impor­tant est que le moteur de Maidan était le peuple et pas les partis ou les orga­ni­sa­tions poli­tiques : des gens ordi­naires qui sont venus sur la place et qui sont restés jusqu’à la vic­toire. Certains l’ont payé de leurs vies.

Une autre cri­tique venue de cer­taines orga­ni­sa­tions de gauche en Europe a été l’interdiction du Parti Communiste en Ukraine ?

VC : Le Parti Communiste n’a pas été inter­dit. Il y a eu une ini­tia­tive pour inter­dire à la fois le Parti des Régions, le parti de Viktor Yanoukovytch, et le Parti Communiste quand ils ont voté ensemble, le 16 jan­vier de cette année, la loi qui inter­di­sait les mani­fes­ta­tions et qui met­tait sous contrôle les ONGs et les médias indé­pen­dants. Cette ini­tia­tive n’a pas abouti, et, bien sûr, aucun parti n’a été inter­dit. Mais vous devez savoir que le Parti Communiste n’est com­mu­niste que de nom : son seul pro­gramme est la nos­tal­gie pour l’état pro­vi­dence de la période de l’Union Soviétique, il n’y rien de com­mu­niste dans cela !

Et quel a été le rôle des syn­di­cats ?

VC : La fédé­ra­tion syn­di­cale offi­cielle était du côté des auto­ri­tés, mais la fédé­ra­tion syn­di­cale indé­pen­dante était dans le mou­ve­ment. La direc­tion de la fédé­ra­tion syn­di­cale était dans le conseile de Maidan. Il y a eu un appel à la grève géné­rale, mais elle n’a pas eu lieu : les usines et les indus­tries sont dans les mains des oli­garques, et ils ont cassé toute ten­ta­tive pour orga­ni­ser des grèves. Il y en a cepen­dant eu quelques-unes à l’ouest et dans le centre de l’Ukraine, prin­ci­pa­le­ment dans le sec­teur des employés. Je pense que si nous avions réussi à orga­ni­ser une grève géné­rale, le mou­ve­ment aurait été encore plus massif et moins violent.

La situa­tion en Ukraine a été ana­ly­sée comme une divi­sion en deux du pays, les pro-euro­péens contre les pro-russes. Dans ce contexte les pro­po­si­tions de trans­for­mer le pays en fédé­ra­tion et la récente déci­sion du par­le­ment de ne pas recon­naître le russe comme langue offi­cielle ont donné l’impression d’un pays pro­fon­dé­ment divisé ?

VC : La déci­sion prise par le par­le­ment de faire du russe une langue offi­cielle était en fait incons­ti­tu­tion­nelle, la Constitution disant clai­re­ment que seul l’ukrainien est la langue offi­cielle. Cependant, même si la déci­sion de 2012 était anti­cons­ti­tu­tion­nelle, je pense que la récente déci­sion du par­le­ment a été une erreur, et celui-ci est d’ailleurs en train de reve­nir sur cette déci­sion. Il est impor­tant de rap­pe­ler que plus de 50% des par­ti­ci­pants à Maidan étaient rus­so­phones.

De façon plus géné­rale, le dis­cours sur les « deux Ukraines » était popu­laire dans les années 1990, juste après l’indépendance quand des intel­lec­tuels théo­ri­saient la divi­sion his­to­rique de l’Ukraine, l’ouest dans l’empire austro-hon­grois et l’est dans l’empire russe. Cependant, dès les années 2000, cette idée n’a pas passé le test de la réa­lité : l’Ukraine est resté unie et Maidan l’a prouvé.

Maidan a eu lieu dans tout le pays, pas seule­ment à Kiev, mais aussi à Odessa, Kharkov, Donest et même à Sébastopol, en Crimée. En jan­vier nous avons eu des actions pour se saisir des immeubles admi­nis­tra­tifs dans toute l’Ukraine. A l’est, où le parti de Yanukovych, le Parti des Régions, contrôle toutes les ins­ti­tu­tions éta­tiques, la répres­sion a été féroce : les mili­tants ont été atta­qués par les forces spé­ciales et il y a eu des kid­nap­pings, de la tor­ture, des fusillades.

Je pense que le régime a avancé l’idée de fédé­ra­tion quand il a perdu le contrôle de la situa­tion : cela a été une ten­ta­tive déses­pé­rée de garder le pou­voir. La réa­lité est que le peuple ukrai­nien est plus pré­oc­cupé par les ques­tions sociales et éco­no­miques que par les mythes cultu­rels qui ont été un ins­tru­ment de pro­pa­gande contre notre unité.

Et com­ment vois-tu la situa­tion actuelle en Crimée ?

VC : L’histoire de la Crimée est spé­ci­fique. La Crimée a un statut de répu­blique auto­nome dans l’Ukraine et elle repré­sente une valeur stra­té­gique immense pour la Russie. Pendant des années, la Russie a financé des orga­ni­sa­tions pro-russes, y com­pris cer­taines qui se pré­sentent comme d’extrême gauche et uti­lise un dis­cours radi­cal dans leur pro­pa­gande.

Mais sur un plan basique, l’occupation mili­taire de la Crimée est un putsch : une contre-révo­lu­tion contre le mou­ve­ment. Ce qui est arrivé en Ukraine est le pire des cau­che­mars pour Poutine : il a besoin d’utiliser tous les moyens – de la pro­pa­gande à l’intervention armée – pour dis­cré­di­ter l’alternative poli­tique en Ukraine, y com­pris l’alternative de gauche (et par exten­sion la dis­cré­di­ter en Russie elle-même). Mais la réa­lité est que la situa­tion en Ukraine est main­te­nant hors du contrôle de la Russie.

Qu’est-ce que la gauche, en Europe et au-delà, devrait faire main­te­nant ?

VC : Comme tou­jours l’Union euro­péenne et l’occident ont réagi trop tard. Nous avions besoin des sanc­tions en décembre, mais il vaut tard que jamais. Et la gauche a été éga­le­ment trop lente à réagir. Nous espé­rions des mani­fes­ta­tions inter­na­tio­nales pour sou­te­nir Maidan et pour mettre la pres­sion sur l’Union Européenne et les Etats-Unis pour qu’ils agissent de façon plus déter­mi­nés, mais cela na pas eu lieu. Il n’y a pas eu de soli­da­rité inter­na­tio­nale.

Mais nous pou­vons voir que Maidan a aussi inquiété l’Union euro­péenne. Maidan était pour une Europe alter­na­tive et nous avons trouvé la voie pour nous battre pour nos droits de façon radi­cale et démo­cra­tique. C’est peut être aussi pour cela que l’Union euro­péenne a été aussi lente à réagir. La gauche doit être mieux infor­mée et plus active.

La gauche ne doit pas répé­ter la pro­pa­gande de Poutine qui dit que les fas­cistes occupent Maidan. La gauche doit prêter plus d’attention au contexte et com­prendre que Maidan a été un vrai mou­ve­ment social et que l’Ukraine a fait une vraie révo­lu­tion.

Et pour la gauche en Ukraine ?

VC : Il y a main­te­nant un nouvel espace poli­tique dans lequel la gauche peut être plus visible et plus influente. Auparavant la vie poli­tique était mono­po­li­sée par les néo-nazis et les oli­garques. Cela a en partie changé. Maintenant la force active, c’est le peuple ukrai­nien. Maidan a été la preuve que les masses étaient le vrai moteur du pro­grès et de la révo­lu­tion. La gauche ne peut pas comme elle l’était : éli­tiste et sec­taire. Nous devons main­te­nant être plus inclu­sifs et tra­vailler avec les larges masses. Nous avons à ouvrir nos pers­pec­tives, de les main­te­nir dans la réa­lité et nous enga­ger dans toutes les ques­tions sociales pos­sibles. Plus que le contenu, la forme de notre acti­vité est vrai­ment impor­tante.

Bien sûr nous devons construire de nou­velles plates-formes comme des centres sociaux, et ins­ti­tu­tion­na­li­ser quelques ini­tia­tives issues de Maidan. Mais plus que tout, la gauche doit sortir et écou­ter le peuple. Toute défaite de la gauche serait une vic­toire pour l’extrême droite. Nous devons écou­ter ce que veut le peuple et ne pas seule­ment prêter atten­tion aux idoles du passé. L’absence de pra­tique poli­tique peut créer des hal­lu­ci­na­tions théo­riques…



[1] Vasyl Cherepanin dirige le centre de recher­ché « Culture Visuelle » de Kiev et est l’éditeur de la ver­sion ukrai­nienne du maga­zine « Krytika poli­ticzna » (Critiques Politiques). Il a été un des orga­ni­sa­teurs de la confé­rence orga­ni­sée par l’initiative « Post Globalization » à Kiev en juin 2013 en pré­pa­ra­tion du contre-G20 de St Petersburg et qui a par­ti­cipé le 2 mars 2014 aux débats avec les mili­tants « Indignados » de Madrid.

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