Revue de littérature

Après le capitalisme, le bien vivre

Adieux au capitalisme: Autonomie,société du bien vivre et multiplicité des mondes

Par Mis en ligne le 24 mars 2014

Résumé : Jérôme Bachet s’attaque à deux fétiches : l’Etat et le capi­ta­lisme. Il pro­pose des pistes pour passer d’une société de la quan­ti­fi­ca­tion mar­chande, à des socié­tés du bien-vivre.

Avec Adieux au capi­ta­lisme1, l’historien Jérôme Bachet, déjà auteur d’un des livres de réfé­rence sur le mou­ve­ment du Chiapas, La Rebellion zapa­tiste2, se donne pour ambi­tion, non seule­ment de penser une cri­tique du capi­ta­lisme, mais éga­le­ment comme le titre l’indique, sa fin. Il ne s’agit pas en effet de se conten­ter d’aménager ce sys­tème – posi­tion qu’il dénonce sous le terme de capi­tu­lisme -, mais de penser au-delà de cette hégé­mo­nie éco­no­mique, un « bien- vivre ».

Jérôme Bachet com­mence par pro­po­ser une ana­lyse de ce qu’il lui semble consti­tuer les aspects mar­quant du capi­ta­lisme depuis la crise des sub­primes de 2007. Sans pour autant consti­tuer selon lui la phase ter­mi­nale du capi­ta­lisme, elle indique une atteinte pro­fonde de ce sys­tème. Néanmoins la solu­tion ne sau­rait se situer dans une régu­la­tion néo-key­ne­sienne par l’Etat.

En his­to­rien, l’auteur estime que l’analyse de la situa­tion sup­pose de prendre en compte la longue durée. La grande par­ti­cu­la­rité, c’est qu’avec le capi­ta­lisme pour « la pre­mière fois dans l’Histoire, la

société fait de l’intérêt per­son­nel sa valeur car­di­nale »3. Néanmoins, la phase néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme cor­res­pond à une inflexion qui indique le pas­sage d’une société dis­ci­pli­naire struc­tu­rée par les Etats- nations à un capi­ta­lisme sécu­ri­taire mon­dia­lisé dont l’Etat mana­gé­rial est l’auxiliaire. Cette expan­sion du capi­ta­lisme s’appuie sur la consti­tu­tion d’un grand marché mon­dial. Néanmoins, dans le cadre d’un tel sys­tème, la cri­tique ne doit pas se donner pour objec­tif de libé­rer le tra­vail, mais de libé­rer l’activité humaine de la forme tra­vail. Car celle-ci n’est qu’un aspect de la sou­mis­sion des sub­jec­ti­vi­tés aux normes de la concur­rence éco­no­mique. C’est en par­ti­cu­lier dans notre rap­port au temps et à l’urgence que cela appa­raît le plus marqué. On assiste donc à une domi­na­tion de la ratio­na­lité mar­chande, à un deve­nir-mar­chan­dise du monde.

Néanmoins, depuis les années 1990, et en par­ti­cu­lier l’insurrection zapa­tiste de 1994, le néo­li­bé­ra­lisme est ébré­ché. L’auteur revient sur l’histoire de ce mou­ve­ment de rebel­lion et en par­ti­cu­lier, il effec­tue une pré­sen­ta­tion tout en nuance des ins­ti­tu­tions mises en place au Chiapas. Contre la forme du gou­ver­ne­ment éta­tique, les com­mu­nau­tés indi­gènes ont ins­ti­tué l’autonomie avec les « Conseils de bon gou­ver­ne­ment ». Sur un ter­ri­toire grand comme la Belgique, les déci­sions sont prises après d’amples consul­ta­tions. Certes le sys­tème est lent, mais il l’est d’autant plus que nous sommes pri­son­niers de la tyran­nie de l’urgence. La démo­cra­tie zapa­tiste – son « auto­gou­ver­ne­ment » – n’est pas pure hori­zon­ta­lité, mais arti­cu­la­tion entre hori­zon­ta­lité et ver­ti­ca­lité comme l’indique leur slogan « com­man­der en obéis­sant ». Il faut admettre une fonc­tion, non pas seule­ment de coor­di­na­tion des conseils, mais éga­le­ment d’animation et d’impulsion des ini­tia­tives. Le sys­tème mis en place par les zapa­tistes n’est pas fixe, il est en conti­nuel renou­vel­le­ment par le biais d’une forme de tâton­ne­ment expé­ri­men­tal. Néanmoins, Jérôme Bachet prend soin dans son ana­lyse de dis­tin­guer plu­sieurs formes d’autonomie. Celle des zapa­tistes ne se donne pas pour hori­zon un repli iden­ti­taire sur une essence indienne, mais s’inscrit dans un inter­na­tio­na­lisme qui reste à construire avec des méca­nismes d’organisation supra­lo­caux.

En pen­sant une société post­ca­pi­ta­liste, l’auteur entend réha­bi­li­ter la place de l’imaginaire uto­pique. Mais plutôt que de penser au sin­gu­lier, sous la forme de l’Un, il s’agit de s’ouvrir à la plu­ra­lité des mondes pos­sibles, au « plu­ni­ver­sa­lisme ».

Il s’agit néan­moins tout d’abord de s’atteler à une sortie de l’économie, c’est à dire à la fin d’une société dans laquelle l’économie a été desen­cas­trée du social, en recons­trui­sant des modes des­pe­cia­li­sés du pro­duire, ainsi qu’une consom­ma­tion qui rompe avec le gas­pillage de masse. La dés­lié­na­tion du temps sup­pose le pas­sage d’une éco­no­mie du tra­vail à un âge du faire. Cette forme sociale implique ainsi une rup­ture avec l’individualisme libé­ral, une concep­tion qui consi­dère l’individu comme un atome social égoïste. Il s’agit de penser une indi­vi­dua­lité rela­tion­nelle carac­té­ri­sée par l’entraide et la coopé­ra­tion.

L’auteur accorde un rôle cen­tral dans sa réflexion à la notion de « bien-vivre ». En effet, cette notion, qui trouve son ori­gine dans les mou­ve­ment indi­gé­nistes, doit être inter­prété selon lui comme le pas­sage d’une société qui accorde le primat à la quan­ti­fi­ca­tion mar­chande à une société de la qua­lité de vie. Il s’agit en défi­ni­tive de rompre fon­da­men­ta­le­ment avec une vision du monde qui s’est construite à l’époque moderne en Occident : le pro­grès, la rup­ture nature/​culture, une nature humaine indi­vi­dua­liste et uti­li­ta­riste…

Mais ce que déve­loppe Jérôme Bachet ne se situe pas pour lui dans la pure utopie car la domi­na­tion du sys­tème capi­ta­liste n’est pas totale. C’est pour­quoi il s’agit de créer et de faire croître autant que pos­sible des espaces libé­rés. Néanmoins, il ne s’agit pas selon lui d’en rester à une simple poli­tique de la résis­tance. En effet, il existe une contra­dic­tion radi­cale auquel s’affronte tous les espaces auto­nomes : les res­sources et les moyens de pro­duc­tion sont « dans leurs mains à EUX et non dans les nôtres » (p.168). Il n’est donc pas pos­sible de faire l’impasse sur la ques­tion de la réap­pro­pria­tion. En défi­ni­tif, c’est dans la conjonc­tion de trois fac­teurs que l’auteur per­çoit la pos­si­bi­lité d’une trans­for­ma­tion radi­cale : a) exten­sion des espaces libé­rés b) aggra­va­tion de la crise struc­tu­relle du capi­ta­lisme c) réac­tion-insur­rec­tion de la Terre Mère face au pro­duc­ti­visme. En défi­ni­tive, cette trans­for­ma­tion ne peut être le fait uni­que­ment que des exploi­tés, elle implique d’être menée au nom de « l’humanité et de sa réa­li­sa­tion effec­tive » (p.182).

L’auteur plaide fina­le­ment pour la lutte contre un double féti­chisme, non seule­ment celui de la mar­chan­dise, mais éga­le­ment de l’Etat. L’ouvrage de Jérôme Bachet syn­thé­tise de manière claire un cer­tain nombre d’analyses et de pro­po­si­tions. Le cœur de son propos se situe dans la conti­nuité de la théo­rie cri­tique de l’école de Francfort. On y note une proxi­mité avec le cou­rant de la cri­tique de la valeur (Moiché Postone ou Anselm Jappe) ou avec la cri­tique de l’aliénation tem­po­relle décrite par Hartmut Rosa. C’est sans éton­ne­ment que l’on croise parmi ses réfé­rences un autre fin connais­seur du mou­ve­ment zapa­tiste, John Holloway, dont Crack capi­ta­lism a été publié en 2012 en France. Les réflexions de l’école de Francfort sur la domi­na­tion de la raison ins­tru­men­tale se pro­longent, chez Jérôme Bachet, par une cri­tique de l’anthropologie occi­den­tale de l’homo éco­no­mi­cus (thé­ma­tique par­ti­cu­liè­re­ment explo­rée par Christian Laval qui co-dirige, avec Laurent Jeanpierre, la col­lec­tion dans laquelle est publié l’ouvrage). De même, la cri­tique du tra­vail, et donc du pro­duc­ti­visme, trouve un pro­lon­ge­ment logique chez l’auteur vers des réfé­rences liées à l’écologie poli­tique : Ivan Illich, Serge Latouche… Le titre de l’ouvrage n’est d’ailleurs pas sans évo­quer L’adieu au pro­lé­ta­riat d’André Gorz.

On peut néan­moins regret­ter, même si ce n’est pas la pers­pec­tive de l’ouvrage, que celui-ci n’accorde pas une place plus grande à des dis­cus­sions atten­dues au vu de ses posi­tions. Par exemple, lorsque Jérôme Bachet évoque le « eux » qui détient les moyens de pro­duc­tion, se trouve alors ouverte la ques­tion des rap­ports sociaux de classe. On aurait alors sou­haité en savoir davan­tage sur la manière dont l’approche clas­siste peut s’articuler avec une théo­rie cen­trée sur la domi­na­tion d’un sys­tème carac­té­risé par une ratio­na­lité abs­traite qui semble alié­ner toutes les couches de la société. On aurait pu éga­le­ment attendre une dis­cus­sion sur la portée cri­tique ou non de la caté­go­rie tra­vail dans la mesure où celle-ci est uti­li­sée comme outils de dénon­cia­tion par les théo­ries fémi­nistes maté­ria­listes ou encore les tra­vaux sur les psy­cho­pa­tho­lo­gies du tra­vail. Enfin, l’ouvrage aurait pu ouvrir sans doute éga­le­ment une dis­cus­sion fruc­tueuse avec les tra­di­tions anar­chistes quant à la cri­tique de l’Etat et à la réflexion sur les ins­ti­tu­tions poli­tiques alter­na­tives qui peuvent lui être oppo­sées.

Notes 

1 – La Découverte, 2014.

2 – Champs-Flammarion, 2005. 3 – p. 29.

Titre du livre : Adieux au capi­ta­lisme. Autonomie, société du bien vivre et mul­ti­pli­cité des mondes Auteur : Jérôme Bachet Éditeur : La Découverte Collection : L’horizon des pos­sibles

Date de publi­ca­tion : 30/01/14 N° ISBN : 2707177237

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