Les résultats des élections québécoises de 2014

La nouvelle donne et les défis posés à la gauche sociale et politique

Par Mis en ligne le 07 mai 2014

Les résul­tats des élec­tions du 7 avril 2014 ouvrent une nou­velle période poli­tique mar­quée par le retour au pou­voir d’un vieux parti néo­li­bé­ral cor­rompu, par une défaite his­to­rique du Parti qué­bé­cois qui sera tra­versé par des crises à répé­ti­tion, par la mise en place d’un par­le­ment dominé par des partis de droite au ser­vice de l’oligarchie. Face à tout ça, une oppo­si­tion par­le­men­taire de gauche repré­sen­tée par les députéEs de Québec soli­daire aura des défis majeurs à rele­ver et aura bien besoin d’être relayée par une oppo­si­tion extra­par­le­men­taire active et mili­tante. Car, les partis de l’oligarchie ont déjà fait connaître leurs inten­tions poli­tiques : bra­dage des res­sources natu­relles, déve­lop­pe­ment des éner­gies fos­siles, pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics et res­tric­tions des droits démo­cra­tiques. La construc­tion des condi­tions d’une contre-attaque d’ensemble des classes subal­ternes contre les plans de la classe domi­nante éla­bo­rés par ces partis à l’Assemblée natio­nale est plus que jamais à l’ordre du jour.

Le retour du PLQ au pou­voir, le repré­sen­tant direct du 1% aux com­mandes de l’État

2014_Quebec_electionLes résul­tats élec­to­raux per­met­tront au Parti libé­ral du Québec de nous seri­ner à flot continu les dis­cours sur la légi­ti­mité de leurs poli­tiques. Il faudra lui rap­pe­ler, comme l’écrit le MDN [1], que la popu­la­tion du Québec a voté en majo­rité contre un gou­ver­ne­ment majo­ri­taire. Le prin­ci­pal parti de la classe domi­nante s’installe au pou­voir, car il a su ins­ti­guer des peurs : peur de la sou­ve­rai­neté et de la tenue d’un réfé­ren­dum qui ins­tal­le­rait l’instabilité et la dété­rio­ra­tion des condi­tions d’existence du plus grand nombre ; peur de la divi­sion de la société qué­bé­coise et des res­tric­tions des liber­tés démo­cra­tiques face à une Charte des valeurs qué­bé­coises qui vou­lait, elle, ras­sem­bler sur la peur des autres, eux, les immigrantEs musulmanEs. Le PLQ est par­venu à faire oublier les années du gou­ver­ne­ment Charest : sa cor­rup­tion, ses attaques contre la jeu­nesse, sa poli­tique répres­sive contre les mou­ve­ments sociaux, ses poli­tiques favo­ri­sant la concen­tra­tion de la richesse dans les mains des plus riches… Il a su reje­ter à l’arrière-plan les affaires de cor­rup­tion en défen­dant que tous les partis étaient éga­le­ment cor­rom­pus. Ces esquives ont été pos­sibles, car la cam­pagne élec­to­rale a su rester au niveau des images et du court terme. Elle a écarté toute réflexion sur les fon­de­ments des pro­blèmes essen­tiels que vit la majo­rité popu­laire. Cette der­nière dans sa volonté de se débar­ras­ser au plus vite de ce far­deau oppres­sif répond oui aux partis qui pré­tendent se poser comme des forces de chan­ge­ment dans la conti­nuité.

Malheureusement, les len­de­mains risquent d’être moins enchan­teurs. La com­mis­sion Charbonneau va démon­trer, tar­di­ve­ment, la pro­fon­deur de la cor­rup­tion de ce parti. Mais ici aussi, la théo­rie des pommes pour­ries sera uti­li­sée pour stig­ma­ti­ser et frap­per quelques-uns au profit de la rédemp­tion du parti lui-même.

Philippe Couillard en appelle à l’unité, à la col­la­bo­ra­tion et pré­tend être le gou­ver­ne­ment de tous les QuébécoisEs. Ce n’est que de la poudre aux yeux. Il a déjà exposé ses prio­ri­tés : la relance du pro­gramme des infra­struc­tures rou­tières, un plan PME pour favo­ri­ser la ren­ta­bi­li­sa­tion des entre­prises, la mise en place de cli­niques pri­vées 24/7 pour ren­for­cer la pri­va­ti­sa­tion de notre sys­tème de santé… Mais sur tous les dos­siers impor­tants : exploi­ta­tion des res­sources natu­relles, déve­lop­pe­ment des éner­gies fos­siles, accord du libre-échange avec l’Europe, atteinte du défi­cit zéro, ses inten­tions sont ouver­te­ment affir­mées. Sur ces ques­tions, il va rece­voir un appui de la CAQ qui par­tage en grande partie ses vues.

Une défaite his­to­rique du Parti qué­bé­cois

Après 18 mois au gou­ver­ne­ment, le Parti qué­bé­cois est chassé du pou­voir. Il perd 24 sièges et il se retrouve avec 30 députéEs et 25 % des voies. Une répé­ti­tion de 2007. Le seul affront qui lui est épar­gné : il ne rede­vien­dra pas la deuxième oppo­si­tion. Mais il est tout de même talonné par la Coalition Avenir Québec qui obtient 22 députéEs et 23 % des voix. Pauline Marois perd sa cir­cons­crip­tion. Elle démis­sionne comme chef.

Le Parti qué­bé­cois était un parti en crise stra­té­gique depuis la défaite du OUI au réfé­ren­dum de 1995. Son rap­port à la sou­ve­rai­neté est devenu de plus en plus ins­tru­men­tal, ser­vant prin­ci­pa­le­ment à main­te­nir son emprise sur les sou­ve­rai­nistes. Dans aucune des élec­tions depuis le réfé­ren­dum de 1995 (1998, 2003, 2007, 2008, 2012, 2014), le Parti qué­bé­cois n’a fait de la tenue d’un réfé­ren­dum et de l’objectif de la sou­ve­rai­neté un enjeu majeur.

On répète que le PQ a fait une cam­pagne élec­to­rale désas­treuse. Et qu’il paie pour ses propres tur­pi­tudes. Vrai. Mais, il faut com­prendre que sa crise stra­té­gique, son inca­pa­cité et son manque de volonté de faire du combat indé­pen­dan­tiste le centre de sa poli­tique démon­traient qu’il n’avait aucune solu­tion à pro­po­ser. Les ter­gi­ver­sa­tions de Pauline Marois sur la tenue d’un réfé­ren­dum découlent du fait que la mino­rité domi­nante dans ce parti, les minis­trables, réduit de plus en plus ouver­te­ment ses ambi­tions à celle d’administrer un gou­ver­ne­ment pro­vin­cial. C’est ce qu’illustre le mantra répété à de mul­tiples reprises par Pauline Marois comme quoi les élec­tions por­taient sur l’élection d’un bon gou­ver­ne­ment et non sur la sou­ve­rai­neté du Québec. Les indé­pen­dan­tistes, dénon­cés comme des purs et durs, étaient de moins en moins écou­tés dans ce parti. Le der­nier congrès du PQ en a été une illus­tra­tion par­faite. Le refus, encore une fois, de faire de la sou­ve­rai­neté un enjeu des élec­tions en était une lan­ci­nante confir­ma­tion. Tout cela a pro­vo­qué la démo­bi­li­sa­tion chez les sou­ve­rai­nistes… et le défai­tisme qui s’est peu à peu ins­tallé nour­ris­sant sans aucun doute l’abstentionnisme dans les rangs des par­ti­sans péquistes.

Pour mas­quer cette crise stra­té­gique, la cam­pagne du PQ a mul­ti­plié les manœuvres clien­té­listes allant dans tous les sens. Le PQ n’a pas craint avec sa Charte des valeurs qué­bé­coises de libé­rer les peurs des étran­gers comme étant les prin­ci­paux por­teurs d’une pos­sible régres­sion de la société qué­bé­coise. Il a ainsi libéré la parole xéno­phobe. Cela a contri­bué à brûler sa cré­di­bi­lité auprès des com­mu­nau­tés dési­gnées comme bouc émis­saire. Mais nombre de sou­ve­rai­nistes ont aussi été indignéEs que le Parti qué­bé­cois use de tels pro­cé­dés. Une semaine, il invi­tait Québec soli­daire à se joindre au Parti qué­bé­cois en appe­lant à l’unité des pro­gres­sistes. La semaine sui­vante, il recru­tait Pierre Karl Péladeau, un anti­syn­di­ca­liste notoire comme can­di­dat dans Saint-Jérôme. Ce recru­te­ment s’inscrivait dans la conti­nuité des poli­tiques visant à gagner les bases de la CAQ : reprise du défi­cit zéro, cou­pures dans les ser­vices sociaux, sou­tien à la pri­va­ti­sa­tion en édu­ca­tion et en santé, rape­tis­se­ment de l’État social….

C’est un parti déso­rienté, une véri­table girouette, sans bous­sole autre que la soif de pou­voir, qui s’est pré­senté devant les élec­teurs et élec­trices du Québec et qui doit main­te­nant se redé­fi­nir sur une série de ques­tions essen­tielles :

  • Assumer la gou­ver­nance sou­ve­rai­niste, un auto­no­misme de fait ou redé­fi­nir la sou­ve­rai­neté comme objec­tif essen­tiel du parti ?
  • Définir la sou­ve­rai­neté visée : un asso­cia­tion­nisme illus­tré par l’entente PQ-PLQ-Bloc, signé le 12 mai 1995 ou un indé­pen­dan­tisme clair ?
  • Élaborer une stra­té­gie pour par­ve­nir à l’objectif choisi ou conti­nuer à refu­ser d’assumer jusqu’au bout les consé­quences de son choix ?
  • Décider quel type de natio­na­lisme pri­vi­lé­gier : un natio­na­lisme iden­ti­taire et eth­nique ou un natio­na­lisme citoyen ?
  • Dessiner un profil marqué par la pro­tec­tion de l’État social ou confir­mer son ral­lie­ment au néo­li­bé­ra­lisme et, choi­sir ainsi les liens qu’il veut éta­blir avec le mou­ve­ment syn­di­cal, le mou­ve­ment des femmes et les autres mou­ve­ments sociaux ?
  • Choisir un chef, mais pour quelles poli­tiques ?
  • Sur toutes ces ques­tions les cli­vages risquent de se mul­ti­plier et les ten­sions risquent de s’exacerber. Ces dif­fé­rents débats sont por­teurs de défec­tions et d’éventuelles scis­sions. La frag­men­ta­tion du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste n’a pas fini de s’approfondir.

    La Coalition Avenir Québec ou la droite décom­plexée

    La CAQ s’est faite durant toute la cam­pagne élec­to­rale por­teuse d’un dis­cours de la droite décom­plexée : pro­messe d’attaques ouvertes contre les droits du mou­ve­ment syn­di­cal, sou­tien arro­gant à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, volonté affir­mée de rape­tis­se­ment de l’intervention de l’État, propos déma­go­giques contre les partis poli­tiques domi­nants, rejet de toute poli­tique de défense des droits natio­naux… Elle a su bâtir son appui sur ses pro­messes de chan­ge­ments et de bonne gou­ver­nance et sur la dis­tance (pro­cla­mée) avec les vieux partis qu’elle a su iden­ti­fier à la cor­rup­tion et à la suf­fi­sance de la classe poli­tique.

    Le défi de la direc­tion Legault, c’est de pro­fi­ter de la zone de tur­bu­lence dans laquelle risque de ren­trer le PLQ et de la crise du Parti qué­bé­cois pour s’imposer comme le Parti de l’alternance. Pour ce faire, il occu­pera le ter­rain d’une oppo­si­tion de droite au PLQ, le talon­nant pour qu’il aille plus loin encore dans l’application de ses poli­tiques néo­li­bé­rales. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Cela dépen­dra de la pro­fon­deur de la crise qui tra­ver­sera le Parti qué­bé­cois et de la capa­cité de la direc­tion Legault de construire une équipe réel­le­ment en lien avec les ténors de la classe d’affaires.

    Option natio­nale com­mence déjà à s’estomper du pay­sage poli­tique

    Avec 0,76 % du vote, les pers­pec­tives d’Option natio­nale comme parti sont pour le moins sombres. Des militantEs de ce parti ont déjà pro­posé de trans­for­mer Option natio­nale en un club poli­tique du Parti qué­bé­cois. D’autres sou­haitent une fusion avec Québec solidaire…Ce sont là des pers­pec­tives incom­pa­tibles qui risquent de déchi­rer ce qui reste de ce parti.

    Québec soli­daire face à des défis essen­tiels

    Québec soli­daire a fait élire une nou­velle dépu­tée, Manon Massé. C’est là un gain majeur. Il mani­feste que Québec soli­daire reste un parti sur la voie de son enra­ci­ne­ment. Ces élec­tions lui ont permis de s’affirmer comme un acteur incon­tour­nable dans le champ poli­tique. Mais sa pro­gres­sion d’à peine plus de 1 pour cent (de 6 % à 7,63 %) reflète la conjonc­ture dif­fi­cile dans laquelle il doit œuvrer alors que la classe domi­nante au Québec mène des attaques à plu­sieurs niveaux.

    Un parti poli­tique de gauche ne pourra se déve­lop­per rapi­de­ment dans une conjonc­ture mar­quée par une accu­mu­la­tion de défaites des milieux syn­di­caux, popu­laires, éco­lo­gistes, fémi­nistes et jeunes. La par­ti­ci­pa­tion active à l’organisation de la résis­tance et à la contre-attaque com­mune face aux poli­tiques du gou­ver­ne­ment Couillard doit consti­tuer, pour lui, un axe de tra­vail aussi essen­tiel que le tra­vail élec­to­ral dans lequel QS a déjà accu­mulé de riches expé­riences.

    Le projet de société de Québec soli­daire devien­dra cré­dible (et moins sus­cep­tible d’être taxé d’utopie gen­tille mais irréa­li­sable ) dans la mesure où son action s’incarnera dans des débats capables de cla­ri­fier les réponses à appor­ter aux attaques des partis de la classe domi­nante et dans des com­bats quo­ti­diens où Québec soli­daire saura mobi­li­ser ses membres dans ces batailles d’ensemble et contri­buer ainsi au ren­for­ce­ment du camp popu­laire.

    Québec soli­daire a un autre défi devant lui. C’est de par­ti­ci­per à la réor­ga­ni­sa­tion du camp sou­ve­rai­niste sur une nou­velle base, celle qui sait lier le projet d’indépendance natio­nale au projet de société éga­li­taire et à une démarche radi­ca­le­ment démo­cra­tique, tout en s’appuyant d’abord sur les forces vives de trans­for­ma­tion sociale que l’on retrouve dans les mou­ve­ments sociaux.

    [1] Cf. http://​www​.demo​cra​tie​-nou​velle​.qc​.ca/​r​e​a​c​t​i​o​n​-​d​u​-​m​d​n​-​a​u​x​-​e​l​e​c​t​i​o​n​s​-​d​u​-​7​-​a​v​r​i​l​-​2014/

    Presse-toi à gauche, 9 avril 2014

    Militant socia­liste depuis le début des années 70, Bernard Rioux a été impli­qué dans le pro­ces­sus d’unification de la gauche poli­tique. Il a par­ti­cipé à la fon­da­tion du Parti de la démo­cra­tie socia­liste et à celle de l’Union des Forces pro­gres­sistes. Militant de Québec soli­daire, il par­ti­cipe au col­lec­tif de Gauche socia­liste où il a été long­temps res­pon­sable de son site, lagauche​.com. Il est un membre fon­da­teur de Presse-toi à gauche.

Les commentaires sont fermés.