La lutte du Front commun et la lutte contre l’austérité

Par Mis en ligne le 14 décembre 2015

Il semble pos­sible que le Front commun du sec­teur public ainsi que d’autres syn­di­cats concer­nés soient à la veille de par­ve­nir à un règle­ment. Ces der­niers jours, le gou­ver­ne­ment a reculé sur plu­sieurs ques­tions impor­tantes concer­nant les condi­tions de tra­vail. Il est encore tôt pour éva­luer ce que sera le résul­tat au bout de la ligne. Évidemment, le gou­ver­ne­ment vou­drait bien chan­ger quatre trente sous pour une piasse : chan­ger le rythme et la forme des ajus­te­ments sala­riaux, et rien de plus ! Les meilleurs négo­cia­teurs disent, « on ne par­vient jamais à obte­nir par la négo­cia­tion davan­tage que ce que le rap­port de force impose sur le ter­rain ».

Dans notre société capi­ta­liste, cette ques­tion des salaires reste fon­da­men­tale. La poli­tique d’austérité, l’autre nom du néo­li­bé­ra­lisme, veut relan­cer l’accumulation sur l’aplatissement des couches moyennes et popu­laires, bref, aggra­ver les écarts. Le capi­ta­lisme contem­po­rain, contrai­re­ment à celui du passé, ne peut pas conso­li­der le sys­tème en redis­tri­buant et en aug­men­tant la capa­cité de consom­mer, ce qui était à la base des poli­tiques key­né­siennes.

Il est alors tout à fait mal­hon­nête de consta­ter que les médias et des intel­lec­tuels de ser­vice attaquent tou­jours les reven­di­ca­tions sala­riales en les trai­tant de « cor­po­ra­tistes » et d’égoïstes. Les com­men­ta­teurs-mer­ce­naires du réseau Quebecor disent tou­jours la même chose, à savoir que les salaires doivent s’« ajus­ter » vers le bas. C’est le « modèle » états-unien que veut impo­ser l’Institut éco­no­mique de Montréal et ses amis du PLQ.

Cela prend tout un rap­port de force pour gagner une bataille qui implique plus de 500 000 per­sonnes. L’idée d’un Front commun entre les diverses unités syn­di­cales qui sont concer­nées a été et reste, à mon avis, excel­lente. Elle brise, en partie au moins, la frag­men­ta­tion dont rêvent les élites et les gou­ver­ne­ments. Pour autant, mobi­li­ser et s’entendre avec 500 000 per­sonnes n’est pas néces­sai­re­ment évident. Les condi­tions et les réa­li­tés sont très variables, entre hommes et femmes, entre per­son­nel de sou­tien et pro­fes­sion­nels, entre géné­ra­tions. Il y a dans ce pro­ces­sus un élé­ment de gigan­tesque qui échappe, jusqu’à un cer­tain point, à l’autonomie des syn­di­cats locaux. Malgré ces embûches et pro­blèmes, il est pré­fé­rable de s’unir, de faire conver­ger.

Dans le moment pré­sent au Québec, il y a non seule­ment une conver­gence syn­di­cale, mais une conver­gence des conver­gences, dans une lutte mul­ti­forme et mul­ti­sec­to­rielle contre l’austérité. Cette conver­gence ne veut pas dire que tous les sec­teurs peuvent s’entendre sur tout. Comme tou­jours, la conver­gence est tem­po­raire, elle doit être constam­ment rené­go­ciée.

C’est une réa­lité qu’un cer­tain syn­di­ca­lisme d’affaires, au Québec et ailleurs, a tou­jours de la dif­fi­culté à accep­ter. Comme si la négo­cia­tion d’une conven­tion était sim­ple­ment une ques­tion tech­nique, jusqu’à tant que l’on trouve un accom­mo­de­ment rai­son­nable. En réa­lité, les contrats de tra­vail sont soumis à des pres­sions, des dyna­miques qui relèvent de contextes plus vastes. Quand les syn­di­cats gagnent, c’est qu’en géné­ral la société veut des chan­ge­ments. Et le contraire est éga­le­ment vrai. Quand les domi­nants ren­contrent peu d’opposition et que l’ensemble des mou­ve­ments popu­laires est dans une phase de confu­sion, les défaites s’accumulent. C’est en gros ce que la majo­rité des syn­di­cats qué­bé­cois ont com­pris depuis la Révolution tran­quille jusqu’au syn­di­ca­lisme de combat des années 1970 et aux pra­tiques inno­va­trices des der­nières années, notam­ment à tra­vers les grandes coa­li­tions impli­quant, en dehors du péri­mètre syn­di­cal, les mou­ve­ments étu­diants, fémi­nistes, éco­lo­gistes, etc.

Si le syn­di­ca­lisme devient social, cela ne veut pas dire qu’il peut oublier sa raison d’être ori­gi­nelle, c’est-à-dire, la défense des membres des syn­di­cats qui veulent de meilleures condi­tions de tra­vail. C’est une réa­lité qui com­porte à la fois force et fai­blesse. Les syn­di­cats ont un ancrage que peu de mou­ve­ments popu­laires ont. D’autre part, cela implique des com­pro­mis face à une réa­lité où les objec­tifs sont d’améliorer la situa­tion actuelle. Le syn­di­ca­lisme dans ce contexte a tou­jours eu et garde encore deux volets ou deux dimen­sions, ce qui est sou­vent dif­fi­cile à récon­ci­lier. Le syn­di­ca­lisme est social et poli­tique, car il confronte un sys­tème anti­no­mique avec les droits des tra­vailleurs et des tra­vailleuses. Le syn­di­ca­lisme est en même temps une ins­tance de négo­cia­tion où on doit, et par­fois où on peut, amé­lio­rer les condi­tions de tra­vail à court terme. De toute évi­dence, les syn­di­cats, pas plus que d’autres sec­tions du mou­ve­ment popu­laire, ne peuvent, à eux seuls, porter toutes les batailles. Ceux qui ne com­prennent pas cette contrainte ne com­prennent pas que la lutte « glo­bale » est com­po­sée d’une myriade de luttes « locales ».

D’autre part, par­tout et tou­jours, la lutte n’est jamais ter­mi­née. Il y a des avan­cées, il y a des reculs. Le capi­ta­lisme n’est pas un gou­ver­ne­ment, ce n’est pas un patron, mais un sys­tème com­plexe, ancré dans le poli­tique, le social, l’économique et même le cultu­rel. Il n’y a pas une bataille déci­sive, mais une guerre de longue durée, sur plu­sieurs fronts à la fois.

D’ici quelques mois, quel que soit le résul­tat de la lutte du Front commun, les syn­di­cats seront confron­tés à une autre offen­sive patro­nale de grande enver­gure pour les déman­te­ler et les frag­men­ter. Cela va se passer sur­tout dans le domaine de la santé et des ser­vices sociaux, où Couillard, Barrette et com­pa­gnie tentent de décons­truire le sec­teur public. Au lieu de se battre les uns contre les autres pour élar­gir leur mem­ber­ship, plu­sieurs syn­di­cats veulent déjouer l’État et refu­ser la foire d’empoigne qui s’appelle le marau­dage. C’est à espé­rer que tout le monde adopte ce point de vue, quitte à ne pas viser la crois­sance de ses effec­tifs. C’est une ques­tion de stra­té­gie. Les syn­di­cats qui auront « gagné » seront les per­dants d’un rap­port de force qui sera encore plus favo­rable aux patrons. Par ailleurs, à l’échelle plus glo­bale, quelle sera la capa­cité d’un mou­ve­ment syn­di­cal frag­menté et divisé ?

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