Questions de méthode : sur la liberté d’expression

Par Mis en ligne le 13 décembre 2015

J’écris ces lignes en mon nom, comme cela est le cas habi­tuel­le­ment. Aux Nouveaux Cahiers du socia­lisme, on n’a pas un « comité cen­tral » qui décide ce que les membres pensent et écrivent. Et donc il y a, sur la plu­part des ques­tions, des opi­nions dif­fé­rentes qui s’expriment libre­ment, sur la base d’un accord géné­ral, de prin­cipes, qui nous carac­té­rise et qu’on assume, encore une fois, libre­ment (voir notre Déclaration de prin­cipes).

Et c’est tant mieux comme cela. D’une part, cela nous permet de penser en dehors du je-sais-tout-isme qui sévit depuis long­temps à gauche. D’autre part, cela contri­bue à notre rôle, ce qu’on peut appe­ler notre « niche », qui fait qu’on est jus­te­ment un espace de débat et non pas un gérant d’estrade quel­conque, comme il y en a sou­vent (trop) dans la mou­vance de gauche.

Il faut dire que, contrai­re­ment à ce qui pré­vaut dans le milieu aca­dé­mique, cette ouver­ture au débat n’est pas une excuse pour ne rien dire et sur­tout, ne rien conclure. Notre point de vue est clai­re­ment par­ti­san, mais c’est une par­ti­sa­ne­rie cri­tique, ouverte au débat. Il n’y a pas de « ni ceci », « ni cela » dans la trame tra­gique de l’histoire qui est régie d’abord et avant par la lutte sociale.

Cela me fait penser quand Danny Laferrière avait infligé une sévère leçon à François Legault qui se van­tait d’être « ni de gauche ni de droite ». Danny avait tel­le­ment raison en lui disant que ceux qui disent cela sont en réa­lité de droite. Il n’y a pas de « pure objec­ti­vité », ni de « pure vérité », mais cela ne nous empêche pas de réflé­chir, de com­prendre et de prendre posi­tion.

Pour être fidèles à ce rôle, les NCS acceptent des contraintes, pour ne pas dire des règles, que nous avons com­prises, col­lec­ti­ve­ment, pour que ça « marche ». Il faut évi­dem­ment un cer­tain niveau de tolé­rance, et accep­ter qu’il y a jus­te­ment des pers­pec­tives dif­fé­rentes. On évite de trai­ter des per­sonnes, qui sont par­fois des cama­rades, et qui n’ont pas notre point de vue, de « traîtres », de « cor­rom­pus », de « mafieux ». Il est fort pos­sible, voire néces­saire, de ne pas avoir le même point de vue. On peut s’exprimer avec pas­sion aussi, ce n’est pas un crime. Mais il faut peser ses mots. Trop sou­vent, le lan­gage hai­neux cache mal une inca­pa­cité de penser stra­té­gi­que­ment. C’est tou­jours la « faute des autres », du capi­ta­lisme, de la bour­geoi­sie, des méchants diri­geants, dans une spi­rale de conspi­ra­tions à n’en plus finir. C’est une défaillance de la pensée de gauche d’éviter ce qui est plus dif­fi­cile : se regar­der soi-même, voir les « points noirs » plus ou moins évi­dents qui sont encas­trés dans nos pen­sées, nos façons de faire, et qui expliquent, en partie au moins, pour­quoi « ils gagnent » et pour­quoi « on perd ».

Un autre impé­ra­tif qu’on tente de res­pec­ter aux NCS est d’éviter de dire les choses trop rapi­de­ment, sans rigueur, sans véri­fi­ca­tion. En réa­lité, le droit de parole exige de faire ses « devoirs », c’est requis pour élever le débat. On ne peut pas dire n’importe quoi. On ne peut pas citer hors contexte, on ne peut pas faire des amal­games, on ne peut pas igno­rer les faits, mêmes lorsqu’ils contre­disent nos hypo­thèses et nos théo­ries. Ces faits, la plu­part du temps, ne sont pas donnés tout sim­ple­ment. Il faut aller les cher­cher. Il faut enquê­ter. Je sais que cer­tains vont me trai­ter de nos­tal­gique, mais je conti­nue de penser que l’admonestation que Mao avait faite à ses cama­rades, en pen­sant qu’ils avaient le nez (trop) enfoncé dans leurs livres et leurs théo­ries, reste pro­fon­dé­ment juste et légi­time : « L’enquête est com­pa­rable à une longue ges­ta­tion, et la solu­tion d’un pro­blème au jour de la déli­vrance. Enquêter sur un pro­blème, c’est le résoudre ». Et il concluait avec sa fran­chise bru­tale habi­tuelle : « pas d’enquêtes, pas de droit de parole » . (Mao, Contre le culte du livre, 1930, < http://​www​.mao​ze​dong​.fr/​d​o​c​u​m​e​n​t​s​/​c​u​l​t​e.pdf)

Pour ter­mi­ner, les NCS essaient, sans tou­jours réus­sir, comme on l’a dit aupa­ra­vant, de pro­mou­voir une culture de débats. Cela veut dire non seule­ment écou­ter et « recon­naître » l’autre, mais aussi, de s’identifier. « J’ai quelque chose à dire, je dis pour­quoi, je dis d’où je viens ». En clair, ne pas signer ces textes est une mau­vaise idée. Être masqué dans une mani­fes­ta­tion, c’est aussi, géné­ra­le­ment, une autre mau­vaise idée. C’est peut-être déplai­sant à dire pour cer­tains, mais nous ne vivons pas dans la clan­des­ti­nité sous un régime fas­ciste. Il est impor­tant d’être à visage décou­vert, quitte à assu­mer les coûts, ce qui peut vou­loir dire se défendre contre ceux qui veulent nous cen­su­rer ou encore pire, nous mar­gi­na­li­ser.

Il serait abusif de deman­der ou d’espérer de tous ceux et celles qui se réclament d’un projet de trans­for­ma­tion une atti­tude aussi « stu­dieuse ». Cependant, qu’on soit dans un groupe de gauche ou dans un mou­ve­ment popu­laire, on devrait s’imposer des normes de rigueur. Ce qui implique de lutter sys­té­ma­ti­que­ment contre ce « syn­drome » pro­fon­dé­ment des­truc­tif du je-sais-tout-isme.

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