La lutte c’est classe… contre classe

Par Mis en ligne le 24 septembre 2012

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Contexte d’économie politique du conflit étudiant de 2012 et de la hausse des droits de scolarité au Québec

La grève étu­diante du prin­temps 2012 est fort pro­ba­ble­ment l’acte inau­gu­ral d’une nou­velle période de conflit social au Québec, ana­logue d’ailleurs aux luttes qui tra­versent les autres socié­tés prises dans le même épui­se­ment d’un régime d’économie poli­tique néo­li­bé­ral. Après trois décen­nies de rela­tive « paix civile » (1982 à 2012) et d’encadrement néo­li­bé­ral des conflits, le Québec pour­rait entrer dans une ère d’effervescence poli­tique et cultu­relle où, de nou­veau, il est permis d’espérer une trans­for­ma­tion fon­da­men­tale des rap­ports éco­no­miques et sociaux. De tels chan­ge­ments ne se font pas sans sou­le­ver de fortes résis­tances et les offen­sives sociales néces­saires pour les impul­ser doivent alors être d’autant plus com­ba­tives. C’est pré­ci­sé­ment à partir de telles ana­lyses que l’ASSÉ, puis la CLASSE, pré­para la grande grève de 2012. Dès le départ, il fal­lait lier la lutte contre la hausse à une remise en ques­tion plus glo­bale du modèle d’État néo­li­bé­ral, en par­ti­cu­lier la dite « révo­lu­tion cultu­relle » de la tari­fi­ca­tion des ser­vices publics, la mise en place d’un régime fiscal régres­sif et les poli­tiques de pri­va­ti­sa­tion du patri­moine commun des Québécois et des Québécoises ainsi que des peuples autoch­tones. Ce n’était pas, du moins aux yeux de la CLASSE, uni­que­ment une lutte contre la hausse. Un tel combat aurait cer­tai­ne­ment été dénoué rapi­de­ment en hausse négo­ciée. Il s’agit plutôt d’une lutte sociale pour la gra­tuité ainsi que pour une démar­chan­di­sa­tion du sys­tème uni­ver­si­taire.

La dite « radi­ca­lité » de la CLASSE pro­vien­drait, comme le veut l’adage, du fait que l’analyse qui cadrait son entrée en grève allait jusqu’à la racine du pro­blème et le sai­sis­sait dans toute sa glo­ba­lité : la hausse ainsi que les dérives mar­chandes et cor­po­ra­tives du sys­tème uni­ver­si­taire sont les effets d’une éco­no­mie poli­tique néo­li­bé­rale qui s’impose à tous les aspects de la société qué­bé­coise. Cette éco­no­mie poli­tique n’est pas l’invention des libé­raux de Jean Charest, ils ont sys­té­ma­tisé et adapté un modèle plus géné­ral appli­qué un peu par­tout en Amérique du Nord, dont cer­tains aspects clés avaient été mis en place par le PQ lors des som­mets socio-éco­no­miques post-réfé­ren­daires. L’ancien conser­va­teur devenu natio­na­liste (Lucien Bouchard) passa ainsi le flam­beau de l’austérité et de la déré­gle­men­ta­tion concur­ren­tielle à l’ancien conser­va­teur devenu libé­ral (Jean Charest) qui, dans un pre­mier temps, ne fit que déve­lop­per dans toute sa cohé­rence ce qui était déjà impli­qué dans la poli­tique de défi­cit zéro du pre­mier, pour ensuite accé­lé­rer et glo­ba­li­ser la mise en place du modèle néo­li­bé­ral au Québec. Ces déve­lop­pe­ments suc­cé­daient à une longue période – entre 1982 et 1995 – d’épuisement du modèle social mis en place dans les suites de la révo­lu­tion tran­quille. Le modèle qué­bé­cois du néo­li­bé­ra­lisme a aussi été pré­paré par la construc­tion au niveau fédé­ral de son cadre macro-éco­no­mique néo­li­bé­ral : traité de libre échange, trans­for­ma­tion de l’assurance chô­mage en assu­rance emploi, poli­tique moné­taire dés­in­fla­tion­niste, déré­gle­men­ta­tion finan­cière, baisses d’impôts et lutte contre le défi­cit qu’elles pro­voquent.

On peut dire que la crise de 2008 marqua la fin de cette période ascen­dante du néo­li­bé­ra­lisme, tant ici qu’ailleurs en Amérique du Nord et en Europe, car ce fut la crise du modèle éco­no­mique qu’il avait engen­dré. Depuis, nous sommes pris dans une trappe qui couple stag­na­tion éco­no­mique et aus­té­rité. Rien dans les poli­tiques qui répondent à cette crise a pour effet d’atténuer cette ten­dance à la stag­na­tion, l’élite aurait tourné le dos à la crois­sance sur laquelle, en théo­rie, repose la via­bi­lité du capi­ta­lisme avancé. Tel est le contexte d’économie poli­tique qui mar­quera les conflits sociaux à venir au Québec : une éco­no­mie qui croît de manière ané­mique, les reve­nus de la majo­rité qui stag­nent et un État pris dans l’étau d’une aus­té­rité qui engendre plus de stag­na­tion, à laquelle on répond par plus d’austérité. Ce contexte n’est pas propre au Québec et, de fait, l’essentiel des res­sorts éco­no­miques de cette trappe de stag­na­tion sont ailleurs, au États-Unis et en Europe, et à force d’ouvrir notre éco­no­mie nous nous sommes rendus dépen­dants de cycles éco­no­miques sur les­quels nous n’avons aucune emprise poli­tique. D’ailleurs le Plan Nord ne pourra qu’accentuer cette dépen­dance. Dans un tel contexte, com­ment penser les suites du mou­ve­ment social du prin­temps 2012 ?

Une façon de penser les trois der­nières décen­nies d’hégémonie néo­li­bé­rale est de les voir comme trente ans de “lutte de classe” uni­la­té­rale, et une façon de donner sens à ce qui com­mence depuis le prin­temps 2012 est de le com­prendre comme la fin de cette uni­la­té­ra­lité. La lutte de classe se fait main­te­nant à deux. Comment pou­vons-nous com­prendre le néo­li­bé­ra­lisme comme lutte de classe … uni­la­té­rale ? Pour com­prendre cela, il faut faire un petit détour par l’histoire. Pendant la plus grande partie du 20e siècle, le régime d’économie poli­tique fut marqué par un cer­tain com­pro­mis entre capi­tal et tra­vail, entre grandes cor­po­ra­tions et sala­riés. Les pro­fits des uns repo­sant sur la consom­ma­tion des autres, les entre­prises se voyaient contraintes de par­ta­ger leurs gains de pro­duc­ti­vité avec les sala­riés-es de manière à ce que ceux-ci puissent (sur)consommer mas­si­ve­ment ce qui était (sur)produit mas­si­ve­ment. C’était la grande leçon apprise pen­dant la crise de 1930, une crise de sur­pro­duc­tion, sous-consom­ma­tion et sous-inves­tis­se­ment. De 1939 à 1980 en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest, les salaires réels de la majo­rité pro­gres­saient d’année en année ; tandis que par­tout, la part de la richesse allant aux mieux nantis (les 1% hauts reve­nus) dimi­nuait d’année en année, du pla­fond de 1930 au plan­cher de 1980. Ce n’est pas par gen­tillesse ni néces­sai­re­ment par clair­voyance que les capi­ta­listes furent amenés à par­ta­ger les fruits de la crois­sance éco­no­mique. Au contraire, c’est essen­tiel­le­ment par la puis­sance du mou­ve­ment syn­di­cal, par la pres­sion faite sur l’État par les citoyens et citoyennes mobi­li­sés, par la pré­sence sur la scène poli­tique de partis de gauche et par le contre modèle que consti­tuaient les pays dits « com­mu­nistes » que se déve­loppa l’État pro­vi­dence et une forme de capi­ta­lisme par­tiel­le­ment socia­lisé. La révo­lu­tion tran­quille qué­bé­coise arrive vers la fin de cette période et consti­tue pour nous une sorte de rat­tra­page d’une tra­jec­toire his­to­rique qui fut beau­coup plus longue ailleurs. En quelques années, le Québec se dote d’un État social moderne et d’un droit du tra­vail pro­gres­siste, natio­na­lise des pans impor­tants de son éco­no­mie, crée la Caisse de Dépôt et Placement, les réseaux uni­ver­si­taire et col­lé­gial publics, le réseau de la santé, fait des condi­tions de tra­vail dans le sec­teur public un levier pour élever les condi­tions du sec­teur privé et, fina­le­ment, se donne les outils pour exploi­ter de manière sou­ve­raine ses res­sources natu­relles. Tout cela, com­biné à une fis­ca­lité pro­gres­siste qui prend plus au mieux nantis qu’à la majo­rité et qui ponc­tionne les pro­fits presqu’autant que les salaires, a pour effet de dimi­nuer pro­gres­si­ve­ment mais iné­luc­ta­ble­ment le pou­voir des élites d’affaires et des grandes entre­prises dans la société et l’économie. Les poli­tiques néo­li­bé­rales sont une lutte que mènent ces élites pour recon­qué­rir le pou­voir éco­no­mique et poli­tique perdu aux sala­riés-es, qu’elles ont réussi à frag­men­ter en une mul­ti­pli­cité de groupes, chacun pris sur la défen­sive, chacun ten­tant de pré­ser­ver un acquis garant de sa dignité.

Le grand secret du néo­li­bé­ra­lisme est que ce que nous com­pre­nons comme le déman­tè­le­ment de tel pan de l’État social, la pri­va­ti­sa­tion de tel ser­vice public, l’imposition de la concur­rence mar­chande dans tel sec­teur, la déré­gle­men­ta­tion ici et là, est, en fait, un vaste trans­fert de res­sources, de richesses et de pou­voir « du commun » vers les mains de l’élite et de ses grandes cor­po­ra­tions. Telle était la véri­table nature de la lutte de classe uni­la­té­rale que menait l’élite contre la société et ce, depuis trente ans. Tant que tenait la pro­messe que cela était la seule façon de garan­tir une crois­sance éco­no­mique qui per­met­trait éven­tuel­le­ment aux sala­riés d’augmenter leur niveau de vie, la lutte pou­vait se pour­suivre. Depuis la crise de 2008, la croyance dans la néces­sité de l’austérité aura permis d’étendre ce contexte de lutte uni­la­té­rale. Depuis le prin­temps 2012, le voile a été levé et l’élite appa­raît pour ce qu’elle est : une classe “d’appropriateurs” qui vivent et s’enrichissent en trans­for­mant notre patri­moine col­lec­tif en leur richesse indi­vi­duelle et en actifs pour les grandes cor­po­ra­tions. L’avenir des uni­ver­si­tés n’échappait pas à cette logique, et la hausse était un outil essen­tiel de cette stra­té­gie d’incorporation de l’université. En contes­tant la hausse au nom de la gra­tuité, le mou­ve­ment a changé la donne : la lutte se fait main­te­nant à deux. Il est pos­sible de penser à l’après « néo­li­bé­ra­lisme » et d’agir pour le construire. Par delà la pause élec­to­rale, une nou­velle ère de chan­ge­ment et de débat social s’ouvre devant nous.

Éric Pineault, Université du Québec à Montréal
 J’ai moi même par­ti­cipé à la lutte étu­diante pour le gel à la fin des années 1980 contre les libé­raux de Robert Bourassa et de Claude Ryan.

[Extrait du jour­nal des Profs contre la hausse, Ceci n’est pas LA MATRAQUE des profs contre la hausse, Automne 2012]

Une réponse à “La lutte c’est classe… contre classe”

  1. Danielle Favreau dit :

    Bon un grand dis­cours mais dans les faits…pourquoi ne pas remettre a l ordre du jour que les prets-étu­diants soient rem­bour­sa­blea au pro­rata des revenus…Parce que ca aide­rait du vrai monde peut-etre. On pour­rait aussi abolir les dettes de ceux et celles qui ne seront jamais en mesure de rem­bour­ser. La fausse gauche ne veut pas cela bien sur. Elle se délecte de la pro­li­fé­ra­tion des banques (!) alimentaires…et des HLM en gyproc. C est tel­le­ment plai­sant un petit peuple soumis qui se contente des miettes. L élite ne sera jamais au ser­vice du peuple.