La guerre de position

Mis en ligne le 24 août 2007

Depuis quelques années, le mou­ve­ment social orga­nise régu­liè­re­ment de gigan­tesques mobi­li­sa­tions, sou­vent en fai­sant recu­ler les domi­nants. Pourtant ceux-ci semblent bien solides au poste. Comment expli­quer ce para­doxe ?

Par Pierre Beaudet

Le grain de sable

Dans plu­sieurs pays, le mou­ve­ment social a réussi à entra­ver le bull­do­zer néo­li­bé­ral. Nous avons bloqué des « réformes » dont l’objectif était de saper le grand com­pro­mis key­né­sien et de nous faire reve­nir 50 ans en arrière vers le capi­ta­lisme sau­vage. Nous avons éga­le­ment délé­gi­timé cette offen­sive gros­sière en dépit des mani­pu­la­tions média­tiques. Nous en avons démon­tré le carac­tère pro­fon­dé­ment anti-démo­cra­tique alors que les domi­nants, inca­pables de gou­ver­ner comme avant, trans­fèrent des grands pans de la gou­ver­nance vers les offi­cines opaques, éli­tistes, non-impu­tables qui s’appellent le G-8, l’OCDE, l’OMC, le FMI, l’ALÉNA. Nous avons dis­cré­dité tout cela. En même temps, nous avons quand même com­mencé à pro­po­ser une archi­tec­ture alter­na­tive à ce monde en dérive. Nos pro­po­si­tions pour la défense du sec­teur public, sur la néces­saire trans­pa­rence des ins­ti­tu­tions, sur la défense du bien commun ont com­mencé à péné­trer l’espace civil et à redon­ner du corps au concept de citoyen.

Le dépla­ce­ment des plaques tec­to­niques

Mais pen­dant que nous avons construit cette contre-hégé­mo­nie, les domi­nants ne sont pas restés assis sur leurs mains. Aux Etats-Unis, le projet néo­con­ser­va­teur mûri bien avant le 11 sep­tembre 2001 est arrivé sur la table pour pro­po­ser un recen­trage. Ce projet a réussi à col­ma­ter les frac­tures internes en pro­pul­sant la confron­ta­tion à l’échelle glo­bale, pla­né­taire. « Eux » (les bar­bares) et « nous » (les civi­li­sés, « civi­li­sa­tion contre civi­li­sa­tion», dans une lutte « sans fin», à mort, déci­sive. Plus encore, il a établi dans la conscience popu­laire le sen­ti­ment que l’ennemi n’est plus seule­ment « là-bas« quelque part entre Kandahar et Gaza, mais aussi et sur­tout « ici», dans les ban­lieues sor­dides, les ghet­tos, les zones obs­cures qui deviennent autant de ter­ri­toires cri­mi­na­li­sés, pro­fi­lés, ciblés. Dans une large mesure mais pas tota­le­ment, cette trans­for­ma­tion nous a échappé. De tout cela émerge la guerre sans fin qui n’est pas, mal­heu­reu­se­ment, une figure de style ni un projet d’une poi­gnée de déli­rants autour de Bush junior. C’est au contraire une pers­pec­tive struc­tu­rée et struc­tu­rante, de très longue durée, qui fait consen­sus (sur le fond) parmi les domi­nants et qui risque de per­du­rer bien au-delà des désac­cords sur la forme qui secouent (tem­po­rai­re­ment ?) l’establishment états-unien.

L’«identité » réin­ven­tée

Nous avons pensé à tort que les couches popu­laires et moyennes allaient voir la gro­tes­que­rie en ques­tion. Nous avons fait, à une autre échelle et dans un autre registre, la même erreur que nos ancêtres poli­tiques et sociaux durant la pre­mière moitié du ving­tième siècle. Nous avons sous-estimé cette sourde bataille des iden­ti­tés. Nous avons sous estimé la peur, l’insécurité, le sen­ti­ment de déper­di­tion qui afflue chez de grandes masses, mêmes celles qui ont tout inté­rêt à confron­ter les domi­nants. Nous avons ridi­cu­lisé sans la com­prendre la dérive auto­ri­taire, raciste, anti-immi­grante, anti-jeune qui dépasse de loin les pro­jets fermés de l’extrême-droite, et qui est dis­til­lée dans la conscience publique par d’innombrables et redou­tables médias « ber­lus­co­niens » qui ne cessent de lancer des appels au meurtre. Bref, tout en gagnant la bataille des idées sur le plan éco­no­mique (notre ter­rain tra­di­tion­nel), nous l’avons perdu, en grande partie, sur le plan poli­tique.

La catas­trophe et l’hégémonie

Notre mou­ve­ment social a beau­coup élargi son auto­no­mie dans les batailles des der­nières années. Il a pris l’initiative. Il a déplacé les grands débats à l’extérieur des véhi­cules qui le contrô­laient depuis long­temps. La mou­vance social-démo­crate deve­nue social-libé­rale a perdu son hégé­mo­nie. Mais il me semble rétro­ac­ti­ve­ment que le social-libé­ra­lisme a encore un assez grand avenir même si les domi­nants pensent par­fois pou­voir s’en passer. En vérité, le capi­ta­lisme néo­li­bé­ral actuel a un assez grand espace devant lui. Le pro­ces­sus d’accumulation a un bel avenir dans un « déve­lop­pe­ment » à la fois marqué par la finan­cia­ri­sa­tion et par l’ouverture de « nou­veaux mar­chés » vers l’est. Cela me fait penser à une mau­vaise blague. « Si le capi­ta­lisme est au bord du gouffre, c’est parce que nous sommes au fond du trou et qu’il nous regarde ». La « catas­trophe immi­nente » est celle qui nous guette nous, pas eux !

Des tran­chées aux insur­rec­tions

Plus sérieu­se­ment, nous savons par nos ancêtres que le « sys­tème de tran­chées » mis en place par les domi­nants est épais, sinueux, trom­peur. Quelquefois nous oublions cela dans l’enthousiasme de la der­nière mobi­li­sa­tion, de la der­nière grève, voire de la der­nière insur­rec­tion. Car des insur­rec­tions il y en a autour de nous, en Bolivie par exemple. Mais même là, il y a chez les gens un réa­lisme très dur. Je pense que les lea­ders boli­viens ont raison de dire, « atten­tion cama­rades, nous venons à peine d’entamer une grande marche. Le socia­lisme ne se décrète pas et le pou­voir ne se ramasse pas comme un chif­fon ». Éviter la défaite, c’est d’abord de regar­der la réa­lité en pleine face et d’avoir l’audace de recon­naître ses limites. L’insurrection oui, mais pas l’insurrectionnisme. Gramsci l’a di si bien et si fort, mais on n’a pas vrai­ment appris de lui.

Contre ou au-delà du pou­voir ?

Nous sommes loin, je crois, de pou­voir pro­po­ser un véri­table projet contre-hégé­mo­nique. Je sais que cela fait mal d’entendre cela. Je ne dis pas cela par rési­gna­tion. Encore moins pour servir de cau­tion au social libé­ra­lisme qui de toute façon, agit en dehors de notre projet éman­ci­pa­teur. Ce n’est pas pour les déni­grer, je connais même des sociaux libé­raux très hon­nêtes ! Mais ils ne peuvent pas huma­ni­ser le capi­ta­lisme comme cela a été le cas dans le passé. Peut-être qu’ils peuvent atté­nuer cer­tains chocs. Peut-être qu’ils peuvent nous lais­ser un peu plus d’espace. Au Brésil par exemple, l’État a dimi­nué la cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux. C’est déjà cela de gagné. Mais notre projet est ailleurs et sans nul doute, il conti­nue d’avancer, mais len­te­ment. Ce n’est pas la volonté de pro­cé­der à un réamé­na­ge­ment des cartes ni un reloo­kage du pou­voir qui nous fait courir du soir au matin. Dans les entrailles de la vieille société de classe germe un autre projet, un autre para­digme. Il faut donc être patients. Il faut donc ne pas exa­gé­rer son impor­tance. Il ne faut donc pas penser que notre heure soit arri­vée. Il faut conti­nuer le tra­vail de fourmi.

Nous ne sommes pas ce que nous ne sommes pas

Il est pré­ma­turé de penser que notre « gauche de la gauche » peut faire un contre­poids réel en ce moment et il est peut-être dan­ge­reux d’exposer nos fai­blesses. Il ne faut pas s’en vou­loir. Il ne faut pas se décou­ra­ger. Nous ne sommes pas une alter­na­tive poli­tique même si nous avons pas mal de cré­di­bi­lité autre­ment, dans le social, dans le fémi­niste, dans l’écologiste, dans l’altermondialiste. Comme on est des maté­ria­listes et non des idéa­listes, pre­nons acte. Évitons sur­tout de trou­ver des boucs émis­saires ou des excuses tech­niques. Sachons exa­mi­ner avec luci­dité nos tics, nos manies, nos obses­sions, Trop sou­vent, nous fonc­tion­nons, de bon cœur certes, comme une société dans la société. Même en sor­tant du sinistre rôle de « don­neur de leçons » d’une cer­taine gauche tra­di­tion­nelle, nous ne sommes pas encore désen­glués d’un cer­tain je-sais-tout-isme.

Quelques vieux-nou­veaux prin­cipes

L’art de la poli­tique pour nos ancêtres a tou­jours consisté en quelques bons vieux prin­cipes. Par exemple ne pas enga­ger la bataille contre les domi­nants « par prin­cipe», mais quand on est à peu près sûrs de gagner. Autrement, savoir faire dévier les coups et l’adversaire quand l’attaque est fron­tale. Chercher à épui­ser le pou­voir par le har­cè­le­ment et l’encerclement. Et puis rester très modeste. « Ne jamais reven­di­quer de vic­toire facile», disait l’Oncle Ho qui savait une chose ou deux sur la patience révo­lu­tion­naire. Les Zapatistes que les médias se plaisent à déni­grer et à igno­rer nous enseignent aussi quelque chose. Se lancer à la conquête de l’État, dans les condi­tions actuelles, ou encore tout mettre dans le panier du social libé­ra­lisme, ne fait pas avan­cer les choses. Il faudra que la lente accu­mu­la­tion qui a permis le maillage de socié­tés autoch­tones du Chiapas se ren­force encore et qu’elle se dis­tille ailleurs dans la société mexi­caine. Il n’y a pas de rac­courci. Ou comme on dit dans nos chau­mières, on ne fait pas pous­ser la plante plus vite en tirant sur la tige …

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