La guerre de position

Depuis quelques années, le mouvement social organise régulièrement de gigantesques mobilisations, souvent en faisant reculer les dominants. Pourtant ceux-ci semblent bien solides au poste. Comment expliquer ce paradoxe ?

Par Pierre Beaudet

Le grain de sable

Dans plusieurs pays, le mouvement social a réussi à entraver le bulldozer néolibéral. Nous avons bloqué des «réformes» dont l’objectif était de saper le grand compromis keynésien et de nous faire revenir 50 ans en arrière vers le capitalisme sauvage. Nous avons également délégitimé cette offensive grossière en dépit des manipulations médiatiques. Nous en avons démontré le caractère profondément anti-démocratique alors que les dominants, incapables de gouverner comme avant, transfèrent des grands pans de la gouvernance vers les officines opaques, élitistes, non-imputables qui s’appellent le G-8, l’OCDE, l’OMC, le FMI, l’ALÉNA. Nous avons discrédité tout cela. En même temps, nous avons quand même commencé à proposer une architecture alternative à ce monde en dérive. Nos propositions pour la défense du secteur public, sur la nécessaire transparence des institutions, sur la défense du bien commun ont commencé à pénétrer l’espace civil et à redonner du corps au concept de citoyen.

Le déplacement des plaques tectoniques

Mais pendant que nous avons construit cette contre-hégémonie, les dominants ne sont pas restés assis sur leurs mains. Aux Etats-Unis, le projet néoconservateur mûri bien avant le 11 septembre 2001 est arrivé sur la table pour proposer un recentrage. Ce projet a réussi à colmater les fractures internes en propulsant la confrontation à l’échelle globale, planétaire. «Eux» (les barbares) et «nous» (les civilisés, «civilisation contre civilisation», dans une lutte «sans fin», à mort, décisive. Plus encore, il a établi dans la conscience populaire le sentiment que l’ennemi n’est plus seulement «là-bas« quelque part entre Kandahar et Gaza, mais aussi et surtout «ici», dans les banlieues sordides, les ghettos, les zones obscures qui deviennent autant de territoires criminalisés, profilés, ciblés. Dans une large mesure mais pas totalement, cette transformation nous a échappé. De tout cela émerge la guerre sans fin qui n’est pas, malheureusement, une figure de style ni un projet d’une poignée de délirants autour de Bush junior. C’est au contraire une perspective structurée et structurante, de très longue durée, qui fait consensus (sur le fond) parmi les dominants et qui risque de perdurer bien au-delà des désaccords sur la forme qui secouent (temporairement ?) l’establishment états-unien.

L’«identité» réinventée

Nous avons pensé à tort que les couches populaires et moyennes allaient voir la grotesquerie en question. Nous avons fait, à une autre échelle et dans un autre registre, la même erreur que nos ancêtres politiques et sociaux durant la première moitié du vingtième siècle. Nous avons sous-estimé cette sourde bataille des identités. Nous avons sous estimé la peur, l’insécurité, le sentiment de déperdition qui afflue chez de grandes masses, mêmes celles qui ont tout intérêt à confronter les dominants. Nous avons ridiculisé sans la comprendre la dérive autoritaire, raciste, anti-immigrante, anti-jeune qui dépasse de loin les projets fermés de l’extrême-droite, et qui est distillée dans la conscience publique par d’innombrables et redoutables médias «berlusconiens» qui ne cessent de lancer des appels au meurtre. Bref, tout en gagnant la bataille des idées sur le plan économique (notre terrain traditionnel), nous l’avons perdu, en grande partie, sur le plan politique.

La catastrophe et l’hégémonie

Notre mouvement social a beaucoup élargi son autonomie dans les batailles des dernières années. Il a pris l’initiative. Il a déplacé les grands débats à l’extérieur des véhicules qui le contrôlaient depuis longtemps. La mouvance social-démocrate devenue social-libérale a perdu son hégémonie. Mais il me semble rétroactivement que le social-libéralisme a encore un assez grand avenir même si les dominants pensent parfois pouvoir s’en passer. En vérité, le capitalisme néolibéral actuel a un assez grand espace devant lui. Le processus d’accumulation a un bel avenir dans un «développement» à la fois marqué par la financiarisation et par l’ouverture de «nouveaux marchés» vers l’est. Cela me fait penser à une mauvaise blague. «Si le capitalisme est au bord du gouffre, c’est parce que nous sommes au fond du trou et qu’il nous regarde».  La «catastrophe imminente» est celle qui nous guette nous, pas eux !

Des tranchées aux insurrections

Plus sérieusement, nous savons par nos ancêtres que le «système de tranchées» mis en place par les dominants est épais, sinueux, trompeur. Quelquefois nous oublions cela dans l’enthousiasme de la dernière mobilisation, de la dernière grève, voire de la dernière insurrection. Car des insurrections il y en a autour de nous, en Bolivie par exemple. Mais même là, il y a chez les gens un réalisme très dur.  Je pense que les leaders boliviens ont raison de dire, «attention camarades, nous venons à peine d’entamer une grande marche. Le socialisme ne se décrète pas et le pouvoir ne se ramasse pas comme un chiffon». Éviter la défaite, c’est d’abord de regarder la réalité en pleine face et d’avoir l’audace de reconnaître ses limites. L’insurrection oui, mais pas l’insurrectionnisme. Gramsci l’a di si bien et si fort, mais on n’a pas vraiment appris de lui.

Contre ou au-delà du pouvoir ?

Nous sommes loin, je crois, de pouvoir proposer un véritable projet contre-hégémonique. Je sais que cela fait mal d’entendre cela. Je ne dis pas cela par résignation. Encore moins pour servir de caution au social libéralisme qui de toute façon, agit en dehors de notre projet émancipateur. Ce n’est pas pour les dénigrer, je connais même des sociaux libéraux très honnêtes ! Mais ils ne peuvent pas humaniser le capitalisme comme cela a été le cas dans le passé. Peut-être qu’ils peuvent atténuer certains chocs. Peut-être qu’ils peuvent nous laisser un peu plus d’espace. Au Brésil par exemple, l’État a diminué la criminalisation des mouvements sociaux. C’est déjà cela de gagné. Mais notre projet est ailleurs et sans nul doute, il continue d’avancer, mais lentement. Ce n’est pas la volonté de procéder à un réaménagement des cartes ni un relookage du pouvoir qui nous fait courir du soir au matin. Dans les entrailles de la vieille société de classe germe un autre projet, un autre paradigme. Il faut donc être patients. Il faut donc ne pas exagérer son importance. Il ne faut donc pas penser que notre heure soit arrivée. Il faut continuer le travail de fourmi.

Nous ne sommes pas ce que nous ne sommes pas

Il est prématuré de penser que notre «gauche de la gauche» peut faire un contrepoids réel en ce moment et il est peut-être dangereux d’exposer nos faiblesses. Il ne faut pas s’en vouloir. Il ne faut pas se décourager. Nous ne sommes pas une alternative politique même si nous avons pas mal de crédibilité autrement, dans le social, dans le féministe, dans l’écologiste, dans l’altermondialiste. Comme on est des matérialistes et non des idéalistes, prenons acte. Évitons surtout de trouver des boucs émissaires ou des excuses techniques. Sachons examiner avec lucidité nos tics, nos manies, nos obsessions, Trop souvent, nous fonctionnons, de bon cœur certes, comme une société dans la société. Même en sortant du sinistre rôle de «donneur de leçons» d’une certaine gauche traditionnelle, nous ne sommes pas encore désenglués d’un certain je-sais-tout-isme.

Quelques vieux-nouveaux principes

L’art de la politique pour nos ancêtres a toujours consisté en quelques bons vieux principes. Par exemple ne pas engager la bataille contre les dominants «par principe», mais quand on est à peu près sûrs de gagner. Autrement, savoir faire dévier les coups et l’adversaire quand l’attaque est frontale. Chercher à épuiser le pouvoir par le harcèlement et l’encerclement.  Et puis rester très modeste. «Ne jamais revendiquer de victoire facile», disait l’Oncle Ho qui savait une chose ou deux sur la patience révolutionnaire. Les Zapatistes que les médias se plaisent à dénigrer et à ignorer nous enseignent aussi quelque chose. Se lancer à la conquête de l’État, dans les conditions actuelles, ou encore tout mettre dans le panier du social libéralisme, ne fait pas avancer les choses. Il faudra que la lente accumulation qui a permis le maillage de sociétés autochtones du Chiapas se renforce encore et qu’elle se distille ailleurs dans la société mexicaine. Il n’y a pas de raccourci. Ou comme on dit dans nos chaumières, on ne fait pas pousser la plante plus vite en tirant sur la tige …