La grève étudiante au Québec. Un printemps érable de carrés rouges

Par Mis en ligne le 30 mai 2012

Tout a com­mencé par la déci­sion du gou­ver­ne­ment du Québec de haus­ser de 75 % sur une période de cinq ans, à partir de la ses­sion d’automne 2012, les droits de sco­la­rité uni­ver­si­taires qui sont actuel­le­ment de 2168 dol­lars pour une pleine année (10 cours de 3 cré­dits). Ces droits seraient indexés à l’inflation pour les années ulté­rieures. Cette pro­po­si­tion a par la suite été étalée sur sept ans au lieu de cinq. Il faut dire qu’au Québec, l’éducation est gra­tuite dans les éta­blis­se­ments publics à tous les niveaux d’enseignement sauf au niveau uni­ver­si­taire. Il avait été prévu à la fin de la « Révolution tran­quille » des années 1960, dans le cadre d’une impor­tante réforme du sys­tème d’éducation au sortir de la période de la « Grande Noirceur » du régime auto­ri­taire du pre­mier ministre Maurice Duplessis, que la gra­tuité uni­ver­si­taire, consi­dé­rée comme trop oné­reuse dans l’immédiat, était un objec­tif à atteindre à moyen terme. En tant que membre de l’UNESCO, le Canada adhère par ailleurs à son Pacte inter­na­tio­nal rela­tif aux droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels, dont l’article 13 sti­pule que « l’enseignement supé­rieur doit être rendu acces­sible à tous en pleine éga­lité, en fonc­tion des capa­ci­tés de chacun, par tous les moyens appro­priés et notam­ment par l’instauration pro­gres­sive de la gra­tuité ».

Même si cet objec­tif n’a jamais été réa­lisé, le Québec est demeuré la pro­vince du Canada où les droits de sco­la­rité sont les moins élevés, fait sur lequel le gou­ver­ne­ment s’appuie pour sou­te­nir qu’un ajus­te­ment à la hausse s’impose et que les étu­diants doivent « payer leur juste part » du finan­ce­ment d’une for­ma­tion dont ils sont les béné­fi­ciaires. « Gelés » à leur niveau de 1968, soit 500 dol­lars par année, pen­dant 20 ans, les droits de sco­la­rité uni­ver­si­taires y ont été tri­plés au début des années 1990, puis de nou­veau aug­men­tés de 100 dol­lars par année pen­dant les cinq der­nières années pour atteindre 2168 dol­lars aujourd’hui. La nou­velle hausse gra­duelle sur sept ans qui doit entrer en vigueur à l’automne les por­te­rait à 3946 dol­lars en 2018-2019. Le gou­ver­ne­ment s’appuie sur le fait que ce mon­tant ne ferait que rat­tra­per celui de 1968 s’il avait aug­menté au rythme de l’inflation au cours de cette période de 50 ans.

Non seule­ment ce rai­son­ne­ment fait-il abs­trac­tion de l’objectif de départ qui était de réduire ces frais jusqu’à la gra­tuité, consi­dé­rant que l’éducation est un bien commun dont les frais de finan­ce­ment tout comme les avan­tages doivent être par­ta­gés par la col­lec­ti­vité, mais il néglige aussi le fait qu’une mul­ti­tude de frais connexes, dési­gnés comme les « frais affé­rents » ou « frais ins­ti­tu­tion­nels obli­ga­toires », se sont ajou­tés aux droits de sco­la­rité au fil des années pour atteindre aujourd’hui des mon­tants qui s’élèvent en moyenne à 650 dol­lars par année.

Une puis­sante mobi­li­sa­tion

Déclenché au début de février, le mou­ve­ment de grève, qui est entré dans sa quin­zième semaine le 21 mai, a mobi­lisé des cen­taines de mil­liers d’étudiants sur les campus des col­lèges et des uni­ver­si­tés et a même connu de brèves grèves de soli­da­rité dans cer­taines écoles secon­daires. Il a été marqué par d’innombrables actions d’éclat et de soli­da­rité, par l’érection de lignes de pique­tage des­ti­nées à blo­quer l’accès aux éta­blis­se­ments qui avaient voté démo­cra­ti­que­ment en faveur du recours à la grève, par des cen­taines de mani­fes­ta­tions ponc­tuelles dans diverses villes, par de gigan­tesques mani­fes­ta­tions, dont celles des 22 mars, 22 avril et 22 mai, qui ont réuni plus de 200 000 per­sonnes à Montréal, et par des mani­fes­ta­tions quo­ti­diennes noc­turnes dont la 29e consé­cu­tive a eu lieu le 22 mai. Il a aussi été marqué par une vio­lente répres­sion poli­cière qui a donné lieu à des mil­liers d’arrestations et à de graves bles­sures infli­gées à des mani­fes­tants bru­ta­li­sés par les matraques, les gaz irri­tants, les bombes assour­dis­santes et les balles de plas­tique ou de caou­tchouc des unités de choc de l’escouade anti­émeute. Opposé à la vio­lence et déter­miné à l’exclure de ses rangs, le mou­ve­ment a néan­moins été impuis­sant à éra­di­quer l’action des cas­seurs infil­trés dans ses rangs lors des mani­fes­ta­tions, ce qui a fourni le pré­texte aux réac­tions poli­cières bru­tales et aux accu­sa­tions de ses oppo­sants pres­sés de lui attri­buer la res­pon­sa­bi­lité d’actes de van­da­lisme commis par des élé­ments étran­gers. Montréal vibre quo­ti­dien­ne­ment au son des auto-patrouilles qui se déplacent en trombe d’un endroit à l’autre au gré des dépla­ce­ments des mani­fes­tants, et à celui des héli­co­ptères qui sur­veillent les opé­ra­tions du haut du ciel.

Le mou­ve­ment de grève a mani­festé une extra­or­di­naire matu­rité poli­tique et une rare déter­mi­na­tion dans la défense de la volonté de chan­ger les choses. Il a fait appa­raître de manière per­cu­tante l’arrogance et le carac­tère rétro­grade d’une clique au pou­voir qui est prête à tout pour pré­ser­ver ses pri­vi­lèges et ses valeurs désuètes. Il a démon­tré un immense talent et une remar­quable créa­ti­vité en liant à l’action mili­tante l’art vivant de la résis­tance. On l’a vu sur les ban­de­roles, les affiches, les pan­cartes, les cos­tumes, les maquillages, voire par le dénue­ment par­tiel de cer­taines par­ti­ci­pantes aux seins peints d’un simple carré rouge dans les mani­fes­ta­tions, mais aussi par le théâtre, la paro­die et la chan­son. À titre d’exemples, je ren­voie les lec­teurs et lec­trices de cet article aux vidéos « Lipdub rouge » et « Tribunal du peuple des condam­nés d’avance », ainsi qu’à la chan­son d’Ariane Moffat inti­tu­lée « Jeudi, 17 mai 2012 », acces­sibles sur inter­net.

La résis­tance étu­diante s’est gagné un immense appui au sein de la popu­la­tion. Chez les ensei­gnants d’abord, pro­fes­seurs et char­gés de cours, des col­lèges et des uni­ver­si­tés, et leurs syn­di­cats, fédé­ra­tions et cen­trales. Le regrou­pe­ment « Profs contre la hausse » en par­ti­cu­lier, consti­tué dès le début de la grève, a mul­ti­plié les ini­tia­tives d’appui aux étu­diants, sur les lignes de pique­tage et par diverses ini­tia­tives. Il en est de même des orga­nismes de défense des droits et liber­tés et de nom­breuses per­son­na­li­tés. Le milieu des artistes leur a témoi­gné un solide appui. Il faut men­tion­ner notam­ment la soirée des Jutra, qui récom­pense chaque année les inter­ve­nants du milieu du cinéma qué­bé­cois, à l’occasion de laquelle on a vu cette année une majo­rité de ses artistes exhi­ber le carré rouge. L’affichage de l’appui à la cause étu­diante est aussi lar­ge­ment répandu dans la popu­la­tion en géné­ral.

Des « droits indi­vi­duels » oppo­sés aux droits col­lec­tifs

Il va sans dire que les oppo­sants à l’action étu­diante n’ont fait l’économie d’aucun moyen pour lui barrer la route, le pre­mier sur les rangs étant le gou­ver­ne­ment du Parti libé­ral dirigé par le pre­mier ministre Jean Charest. Farouchement déter­miné à aug­men­ter les droits de sco­la­rité, il a d’entrée de jeu fermé la porte à quelque sou­plesse et a fer­me­ment refusé de négo­cier avec les asso­cia­tions étu­diantes, comp­tant sur un essouf­fle­ment qui n’est jamais venu. Il n’a consenti à entre­prendre des dis­cus­sions avec elles qu’in extre­mis, au terme de 11 semaines de grève, lorsqu’il était devenu clair que les ses­sions d’étude ris­quaient d’être irré­mé­dia­ble­ment com­pro­mises. Mais il l’a fait dans un esprit de non-recon­nais­sance de l’action étu­diante en tant que mou­ve­ment col­lec­tif de grève, déci­dée démo­cra­ti­que­ment par les asso­cia­tions repré­sen­tant les étu­diants, et aussi de non-recon­nais­sance des asso­cia­tions étu­diantes comme de véri­tables orga­ni­sa­tions repré­sen­ta­tives des étu­diants. Après avoir refusé de dis­cu­ter avec la frac­tion radi­cale du mou­ve­ment, la Coalition large pour une soli­da­rité syn­di­cale étu­diante (CLASSE)[1], sous pré­texte qu’elle refu­sait de condam­ner expli­ci­te­ment la vio­lence, il a fina­le­ment accepté de le faire à contre cœur, parce que la Fédération étu­diante uni­ver­si­taire (FEUQ)[2] et la Fédération étu­diante col­lé­giale (FECQ)[3] avaient exigé sa par­ti­ci­pa­tion. Une qua­trième fédé­ra­tion, la Table de concer­ta­tion étu­diante du Québec (TACEQ)[4], a aussi fait partie des dis­cus­sions.

Les seules dis­cus­sions qui ont eu lieu entre le gou­ver­ne­ment et les quatre regrou­pe­ments d’associations étu­diantes se sont dérou­lées sur 20 heures consé­cu­tives. Elles ont débuté le 4 mai pour se ter­mi­ner le len­de­main, alors que se dérou­laient de vio­lents affron­te­ments entre mani­fes­tants et poli­ciers dans la petite ville de Victoriaville où le Parti libé­ral avait choisi de réunir son Conseil géné­ral pour s’éloigner de Montréal. En a résulté une entente en vertu de laquelle les repré­sen­tants étu­diants se sont lit­té­ra­le­ment fait rouler dans la farine. Fort heu­reu­se­ment, cette entente a été mas­si­ve­ment reje­tée par les membres des quatre orga­ni­sa­tions. Refusant de reprendre les dis­cus­sions et invo­quant à la fois l’impasse et l’urgence d’agir, le gou­ver­ne­ment s’est tourné vers l’imposition d’une loi d’exception d’une extrême sévé­rité, intro­duite par un projet de loi dési­gné comme le projet de loi 78.

Préalablement à l’adoption de cette loi, des étu­diants qui s’opposaient à la pour­suite de la grève s’étaient adres­sés aux tri­bu­naux pour leur deman­der d’émettre des ordon­nances de reprise de cours, invo­quant leur droit à obte­nir des ser­vices pour les­quels ils avaient payé. Les juges de la Cour supé­rieure qui ont été saisis de ces demandes y ont fait droit et ont imposé, à l’encontre des plus élé­men­taires consi­dé­ra­tions péda­go­giques, que des cours se donnent à un, deux, trois ou quatre étu­diants, au nom de leur pré­tendu « droit indi­vi­duel aux études ». La riposte étu­diante par des pique­tages mas­sifs a eu pour résul­tat que les admi­nis­tra­tions des éta­blis­se­ments visés se sont ren­dues à l’évidence de l’impossibilité de donner suite à ces injonc­tions. Nous étions face à cette situa­tion aber­rante où des pro­fes­seurs étaient forcés par un ordre du tri­bu­nal de donner des cours à une infime poi­gnée d’étudiants sous peine d’être accu­sés d’outrage au tri­bu­nal et de se voir impo­ser le cas échéant des peines d’emprisonnement.

Il est dif­fi­cile de ne pas voir ici une ana­lo­gie entre le soi-disant « droit indi­vi­duel aux études » dont les injonc­tions ont voulu impo­ser la recon­nais­sance et le soi-disant « droit indi­vi­duel au tra­vail » que pré­tendent garan­tir aux États-Unis les ainsi nom­mées « right-to-work laws » ou « lois de droit au tra­vail » en vigueur dans 23 États conser­va­teurs concen­trés dans le sud et dans l’ouest du pays. Frauduleusement dési­gnées comme des lois de « droit au tra­vail », ces lois anti­syn­di­cales recon­naissent en fait un droit aux tra­vailleurs réfrac­taires à l’adhésion à un syn­di­cat d’en rester à l’écart et de béné­fi­cier des avan­tages négo­ciés par le syn­di­cat sans en être membres et sans assu­mer les frais de son finan­ce­ment.

Le gou­ver­ne­ment n’a cessé de pro­cla­mer que la grève étu­diante était non pas une grève, même si elle a été votée démo­cra­ti­que­ment à la majo­rité des voix dans des assem­blées dûment consti­tuées, mais un « boy­cott » des cours décidé en quelque sorte indi­vi­duel­le­ment par cer­tains étu­diants. Selon lui, ces der­niers peuvent tou­jours, s’ils le sou­haitent, « boy­cot­ter » leurs cours, mais on ne sau­rait leur per­mettre, au nom d’une action col­lec­tive dont il refuse de recon­naître la légi­ti­mité, de brimer le « droit indi­vi­duel aux études » d’étudiants qui sou­haitent conti­nuer à rece­voir leurs cours. La loi 78 affirme ce pré­tendu « droit indi­vi­duel aux études » et met en pièces la recon­nais­sance du droit de déci­der col­lec­ti­ve­ment d’une inter­rup­tion des cours, comme on décide dans le monde du tra­vail de recou­rir au moyen de pres­sion qu’est l’interruption du tra­vail, c’est-à-dire la grève.

La portée excep­tion­nelle de la loi 78

La loi 78 ordonne aux pro­fes­seurs de reprendre le tra­vail et d’accomplir tous les devoirs rat­ta­chés à leurs fonc­tions, sans arrêt, ralen­tis­se­ment, dimi­nu­tion ou alté­ra­tion de leurs acti­vi­tés nor­males. Elle inter­dit à une asso­cia­tion de sala­riés, à ses diri­geants, incluant ses porte-parole, et à ses membres de par­ti­ci­per à une action concer­tée impli­quant une contra­ven­tion à ces obli­ga­tions. Elle sti­pule que nul ne peut, par un acte ou une omis­sion, entra­ver le droit d’un étu­diant à rece­voir l’enseignement de l’établissement qu’il fré­quente et inter­dit toute forme de ras­sem­ble­ment à l’intérieur d’un édi­fice où sont dis­pen­sés ces ser­vices, ainsi que sur le ter­rain où est situé l’édifice et dans un rayon de 50 mètres des limites externes de ce ter­rain. Elle décrète qu’une asso­cia­tion ou une fédé­ra­tion d’associations est soli­dai­re­ment res­pon­sable de pré­ju­dices causés par ses membres contre­ve­nants et ins­ti­tue le ren­ver­se­ment du far­deau de la preuve en matière de res­pon­sa­bi­lité civile à l’égard de tels pré­ju­dices pré­su­més.

La loi 78 pré­voit que, si une asso­cia­tion étu­diante est jugée cou­pable d’une entrave à l’offre nor­male de ser­vices d’enseignement, elle sera, pour une période d’un tri­mestre pour chaque jour d’entrave, privée des locaux, du mobi­lier et d’autres avan­tages, ainsi que des coti­sa­tions pré­le­vées à la source aux­quelles elle a droit en vertu de la Loi sur l’accréditation et le finan­ce­ment des asso­cia­tions d’étudiants, en vigueur depuis les années 1960, qui a donné jusqu’ici aux asso­cia­tions étu­diantes une recon­nais­sance offi­cielle. C’est l’existence même des asso­cia­tions étu­diantes qui se trouve ainsi mena­cée par la loi d’exception.

En cas d’infraction à quelque dis­po­si­tion de la loi, elle éta­blit des amendes allant de 1000 à 5000 dol­lars pour un indi­vidu, de 7000 à 35 000 dol­lars pour un diri­geant ou un porte-parole d’une asso­cia­tion et de 25 000 à 125 000 dol­lars pour une asso­cia­tion. Ces sommes sont dou­blées en cas de réci­dive.

Dépassant lar­ge­ment le seul objec­tif de la reprise des cours, elle régle­mente toute forme de mani­fes­ta­tion en limi­tant à 50 le nombre de per­sonnes au-delà duquel une per­mis­sion doit être obte­nue pour l’organiser. Une demande à cet effet doit être sou­mise aux ser­vices poli­ciers au moins huit heures à l’avance et l’itinéraire doit leur être dévoilé, ce qui rend illé­gale toute mani­fes­ta­tion spon­ta­née déclen­chée pour quelque motif que ce soit et par quelque orga­ni­sa­tion. Le corps poli­cier auquel la demande est adres­sée a le pou­voir de modi­fier cet iti­né­raire. La loi 78 devant être en vigueur jusqu’en juillet 2013, il est impos­sible de ne pas voir que le gou­ver­ne­ment cherche aussi par ce moyen à impo­ser la « paix sociale » jusqu’après les pro­chaines élec­tions qui doivent avoir lieu d’ici cette date. La Ville de Montréal a, elle aussi, adopté un règle­ment récla­mant des orga­ni­sa­teurs des mani­fes­ta­tions qu’ils dévoilent leur iti­né­raire, faute de quoi le ras­sem­ble­ment est jugé illé­gal. Elle a éga­le­ment décrété illé­gal le port de masques dans les mani­fes­ta­tions.

Une loi mas­si­ve­ment reje­tée

La Loi 78 a été ver­te­ment dénon­cée dans la popu­la­tion en géné­ral, par les syn­di­cats, les asso­cia­tions démo­cra­tiques et par de nom­breuses per­son­na­li­tés qui en ont condamné les atteintes aux droits d’association, d’expression et de mani­fes­ta­tion, y voyant les germes de l’État poli­cier. Des péti­tions ont déjà réuni les signa­tures de cen­taines de mil­liers d’opposants et des pro­cé­dures seront inten­tées pour en contes­ter la léga­lité. L’organisation étu­diante la plus radi­cale, la CLASSE, a appelé à la déso­béis­sance civile pour s’y oppo­ser. Pour mesu­rer l’étendue de l’opposition à cette loi, il faut men­tion­ner qu’elle compte même dans ses rangs le Barreau du Québec dont le bâton­nier a déclaré qu’elle « porte atteinte aux droits consti­tu­tion­nels et fon­da­men­taux des citoyens » et que « l’ampleur de ces limi­ta­tions aux liber­tés n’est pas jus­ti­fiée pour atteindre les objec­tifs visés par le gou­ver­ne­ment ». Le Barreau a par contre, cela va de soi, condamné l’avenue de la déso­béis­sance civile comme moyen de contes­ta­tion, la carac­té­ri­sant comme une inad­mis­sible déro­ga­tion à la règle de droit.

Pour ce qui est des mesures rela­tives aux mani­fes­ta­tions, elles sont défiées chaque jour dans la rue. Le soir même de l’adoption de la Loi 78, 15 000 per­sonnes sont des­cen­dues dans la rue à Montréal et des cen­taines d’autres dans d’autres villes, comme Québec, Sherbrooke et Gatineau, en scan­dant : « C’est pas une loi spé­ciale qui va nous faire plier. Grève géné­rale illi­mi­tée ! », ou « La loi spé­ciale, j’m’en câlisse ». Plus de 250 000 mani­fes­tants de tous les âges, de Montréal et venant d’autres régions du Québec, ont crié le même rejet en défi­lant dans les rues de Montréal le 22 mai en après-midi, cen­tième jour de la grève. Simultanément, des mani­fes­ta­tions de taille plus modeste ont eu lieu dans plu­sieurs villes du Québec. Ce même soir, avait lieu à Montréal la 29e mani­fes­ta­tion noc­turne consé­cu­tive contre la hausse des droits de sco­la­rité et, désor­mais, contre la loi matraque. Des mani­fes­ta­tions noc­turnes ont éga­le­ment eu lieu dans d’autres villes.

L’appui à la grève s’est par ailleurs étendu à l’extérieur du Québec, notam­ment au Canada anglais d’où des mes­sages de soli­da­rité et des appuis finan­ciers ont été envoyés par la Fédération cana­dienne des étu­diants, l’Association cana­dienne des pro­fes­seurs d’université, le Syndicat cana­dien de la fonc­tion publique, les Travailleurs cana­diens de l’automobile, le Syndicat des com­mu­ni­ca­tions, de l’énergie et du papier, ainsi qu’à New York et à Paris où des mani­fes­ta­tions ont eu lieu le 22 mai.

Cette for­mi­dable mobi­li­sa­tion d’étudiants, mais aussi de per­sonnes de toute pro­ve­nance et de tout âge, exprime non seule­ment l’appui aux reven­di­ca­tions étu­diantes. Elle exprime tout autant le ras-le-bol de la popu­la­tion face à des diri­geants poli­tiques cor­rom­pus et arro­gants, cou­pables de fraude et d’abus de pou­voir. Il est impor­tant de savoir qu’au moment où le gou­ver­ne­ment Charest adop­tait sa loi matraque, com­men­çaient les tra­vaux de la Commission d’enquête publique sur la col­lu­sion et la cor­rup­tion dans l’octroi de contrats publics dans l’industrie de la construc­tion, à la créa­tion de laquelle il s’est fer­me­ment opposé pen­dant plus de deux ans. Cette enquête a pour objec­tif de mettre au jour les liens entre le crime orga­nisé, les entre­pre­neurs en construc­tion, les bureaux de génie-conseil et le finan­ce­ment occulte des caisses élec­to­rales des partis poli­tiques, plus par­ti­cu­liè­re­ment du Parti libé­ral.

Un avant-goût des tra­vaux de cette com­mis­sion d’enquête a été donné par le dévoi­le­ment de la pré­sence à un souper béné­fice orga­nisé pour la ministre démis­sion­naire de l’Éducation, Line Beauchamp, d’une figure connue de la mafia ita­lienne de Montréal. Line Beauchamp a tenu la ligne dure face aux étu­diants. De son côté, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, vient d’être écla­boussé par l’arrestation de son ex-bras droit, Frank Zampino, ancien pré­sident du comité exé­cu­tif de la Ville de Montréal, ainsi que d’une dizaine de ses proches col­la­bo­ra­teurs, par l’Unité per­ma­nente anti-cor­rup­tion, sous des accu­sa­tions de fraude, de com­plot et d’abus de confiance !

Le coût minime des reven­di­ca­tions étu­diantes

Dans le budget de l’année 2012-13 pré­senté le 20 mars der­nier, le gou­ver­ne­ment a établi à 279 mil­lions de dol­lars la contri­bu­tion nette des étu­diants au finan­ce­ment des uni­ver­si­tés décou­lant de la hausse prévue des droits de sco­la­rité pour 2016-2017. Ce mon­tant, qui ne repré­sente que 3 dixièmes de un pour cent des reve­nus bud­gé­taires prévus pour 2016-17, pour­rait être versé aux uni­ver­si­tés, sans coût sup­plé­men­taire pour le gou­ver­ne­ment, par le seul ajout d’un palier d’imposition au taux de 28 % sur les reve­nus des par­ti­cu­liers supé­rieurs à 125 000 dollars[5]. On deman­de­rait ainsi sim­ple­ment aux citoyens mieux nantis, plutôt qu’aux étu­diants dému­nis, de faire leur « juste part » pour accor­der aux uni­ver­si­tés les moyens de main­te­nir et d’améliorer leur qua­lité.

Même si la ques­tion n’est pas immé­dia­te­ment à l’ordre du jour, dans une bataille qui est diri­gée pour l’instant contre la seule hausse des droits de sco­la­rité, il est utile de savoir que le coût annuel de la réa­li­sa­tion, dès main­te­nant, de la gra­tuité uni­ver­si­taire serait de l’ordre de 600 mil­lions de dol­lars et qu’il pour­rait être financé par la seule pleine impo­si­tion des gains de capi­tal des entre­prises et des par­ti­cu­liers. Le défaut de le faire a entraîné des dépenses fis­cales, c’est-à-dire un cadeau aux nantis, de 830 mil­lions en 2011[6]. Il est plus que temps de cesser de vou­loir impo­ser à la jeu­nesse qué­bé­coise le far­deau du finan­ce­ment de ce bien commun qu’est l’éducation et de com­men­cer à mesu­rer les reve­nus aux­quels le gou­ver­ne­ment renonce par ses géné­reuses mesures fis­cales à l’égard des entre­prises et des plus riches. En vou­lant obs­ti­né­ment mettre la main dans la poche des étu­diants pour accroître le finan­ce­ment des uni­ver­si­tés, le gou­ver­ne­ment se trompe de poche. Il devrait plutôt s’alimenter à celle, mieux garnie, des pri­vi­lé­giés du sys­tème fiscal. En emprun­tant la voie de l’arrogance et du combat d’arrière garde, il a déclen­ché le superbe mou­ve­ment actuel de mobi­li­sa­tion, por­teur de grandes aspi­ra­tions.

Louis Gill, le 22 mai 2012



[1] 65 asso­cia­tions étu­diantes col­lé­giales et uni­ver­si­taires regrou­pant 109 000 membres.
[2] 15 asso­cia­tions étu­diantes uni­ver­si­taires regrou­pant 125 000 membres.
[3] 23 asso­cia­tions col­lé­giales regrou­pant 80 000 membres.
[4] 70 000 membres dans trois uni­ver­si­tés.
[5] Il y a trois paliers d’imposition sur le revenu des par­ti­cu­liers au Québec. Les taux d’imposition sont de 16 % sur les reve­nus infé­rieurs à 39 060 dol­lars, 20 % sur les reve­nus com­pris entre 30 061 et 78 120 dol­lars, et 24 % sur les reve­nus supé­rieurs à 78 120 dol­lars.
[6] Ministère des Finances du Québec, Dépenses fis­cales, Édition 2011, p. VIII.


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