Penser la solidarité

Par Mis en ligne le 30 mai 2012

En réponse à André Carpentier, « Soyez soli­daires » (La Presse, samedi 19 mai 2012).

Cher doc­teur,

Je viens de lire votre appel à la soli­da­rité, dans lequel vous invi­tez « les bien-pen­sants de notre société, carrés de toutes les cou­leurs » à délais­ser un « débat acces­soire » pour « aider les vul­né­rables de la société ». Je ne doute pas un ins­tant de votre com­pé­tence de méde­cin et de cher­cheur consi­déré comme « une som­mité inter­na­tio­nale ». Je ne doute pas non plus de votre dévoue­ment puisque vous dites tra­vailler « de 60 à 100 heures par semaine », ce qui ne vous laisse pas beau­coup de temps pour penser, pour par­ti­ci­per à un débat acces­soire. Vous avez néan­moins trouvé le temps d’expliquer à votre fille de 12 ans le devoir de soli­da­rité. Je vous remer­cie de l’avoir fait et vous féli­cite aussi d’être « au sommet de [votre] science et de [votre] art ». Je sou­haite de tout cœur que le Québec social-démo­crate, dont vous vous récla­mez, conti­nue de pro­duire des êtres aussi excep­tion­nels que vous. Et c’est pour­quoi je fais partie de ces bien-pen­sants (au carré rouge) qui, selon vous, brûlent « nos trop maigres res­sources col­lec­tives pour un débat acces­soire ».

En effet, il y a dans votre lettre à votre fille le germe de ce qui menace les valeurs mêmes que vous défen­dez. Au lieu de défendre le gel des frais de sco­la­rité ou la gra­tuité sco­laire, de remettre en ques­tion la ges­tion et l’orientation de l’université, de ques­tion­ner les choix idéo­lo­giques de ce gou­ver­ne­ment, nous devrions nous porter à la défense des plus dému­nis, comme ce jeune adulte dia­bé­tique qui songe à mourir, « aban­donné par sa mère à l’âge de 13 ans » et dont « le père anal­pha­bète vient de se trou­ver un tra­vail au salaire mini­mum ». Vous sou­hai­tez sans doute que les bien-pen­sants fassent pres­sion sur le gou­ver­ne­ment pour qu’il accorde plus de res­sources aux quatre hôpi­taux uni­ver­si­taires qui ne peuvent rien pour cette famille dés­unie et dému­nie. Pas un ins­tant dans votre lettre, vous vous êtes éloi­gné de vos recherches de pointe et de votre pra­tique médi­cale pour essayer de com­prendre quelle société, et peut-être même quelle concep­tion de la méde­cine, a pro­duit ce jeune dia­bé­tique, ce père anal­pha­bète, cette mère déses­pé­rée ou irres­pon­sable. Comment se fait-il que, malgré toute votre intel­li­gence et votre convic­tion, vous ne pouvez faire mieux, faire plus pour cette famille ? Est-ce la faute des bien-pen­sants qui essaient de cor­ri­ger, sinon de pré­ve­nir, les pro­blèmes sociaux, comme ceux-là, en remon­tant à leur source ?

Vous défen­dez impli­ci­te­ment le sys­tème d’éducation qui a pro­duit le spé­cia­liste que vous êtes alors que les bien-pen­sants dont je suis pensent que le savoir spé­cia­lisé est néces­saire mais insuf­fi­sant à créer une société plus juste, plus soli­daire, plus à « l’écoute des plus faibles », comme vous dites. Il faut pour cela une uni­ver­sité qui accueille des étu­diants qui ont une forme d’intelligence dif­fé­rente de la vôtre, des étu­diants dont les connais­sances ne seront pas néces­sai­re­ment ou immé­dia­te­ment mises au ser­vice des hôpi­taux ou de l’industrie, des étu­diants qui devien­dront des citoyens capables d’établir des liens entre la détresse d’un père anal­pha­bète et les choix poli­tiques de ceux mêmes qui pré­tendent l’aider ou nous invitent à le secou­rir. Il faudra que les uni­ver­si­tés forment davan­tage des gens, que vous appe­lez des bien-pen­sants, capables de prendre un peu de recul pour penser un peu plus, un peu mieux tous les pro­blèmes urgents aux­quels vous faites face. Des gens capables de sup­por­ter le mépris de ceux qui mesurent l’excellence de la pensée à sa recon­nais­sance inter­na­tio­nale, et la soli­da­rité aux seuls bons sen­ti­ments.

Pour que votre fille puisse répondre à votre appel à la soli­da­rité, il faudra peut-être qu’elle croise sur son chemin, et même à l’école, ces bien-pen­sants qui s’arrêtent par­fois de tra­vailler, d’étudier (qui font la grève) pour penser, comme vous avez quitté vos malades et vos recherches pour écrire votre lettre. Je com­prends l’impatience du méde­cin débordé, impuis­sant, qui appelle à la soli­da­rité et qui voit dans l’exercice démo­cra­tique de la pensée un retard sinon un luxe de bien-pen­sants. Opposer la pensée à l’action, la loi au dia­logue, est un rac­courci dan­ge­reux, déma­go­gique. Penser, parler est par­fois le plus court chemin, car comme me le répé­tait mon père, qui pour­tant a tra­vaillé toute sa vie de 60 à 100 heures par semaine : « Allons len­te­ment, nous sommes pres­sés ».

Yvon Rivard
Écrivain, Professeur émé­rite
Université McGill

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