Penser la solidarité

En réponse à André Carpentier, « Soyez solidaires » (La Presse, samedi 19 mai 2012).

Cher docteur,

Je viens de lire votre appel à la solidarité, dans lequel vous invitez « les bien-pensants de notre société, carrés de toutes les couleurs » à délaisser un « débat accessoire » pour « aider les vulnérables de la société ». Je ne doute pas un instant de votre compétence de médecin et de chercheur considéré comme « une sommité internationale ». Je ne doute pas non plus de votre dévouement puisque vous dites travailler « de 60 à 100 heures par semaine », ce qui ne vous laisse pas beaucoup de temps pour penser, pour participer à un débat accessoire. Vous avez néanmoins trouvé le temps d’expliquer à votre fille de 12 ans le devoir de solidarité. Je vous remercie de l’avoir fait et vous félicite aussi d’être « au sommet de [votre] science et de [votre] art ». Je souhaite de tout cœur que le Québec social-démocrate, dont vous vous réclamez, continue de produire des êtres aussi exceptionnels que vous. Et c’est pourquoi je fais partie de ces bien-pensants (au carré rouge) qui, selon vous, brûlent « nos trop maigres ressources collectives pour un débat accessoire ».

En effet, il y a dans votre lettre à votre fille le germe de ce qui menace les valeurs mêmes que vous défendez. Au lieu de défendre le gel des frais de scolarité ou la gratuité scolaire, de remettre en question la gestion et l’orientation de l’université, de questionner les choix idéologiques de ce gouvernement, nous devrions nous porter à la défense des plus démunis, comme ce jeune adulte diabétique qui songe à mourir, « abandonné par sa mère à l’âge de 13 ans » et dont « le père analphabète vient de se trouver un travail au salaire minimum ». Vous souhaitez sans doute que les bien-pensants fassent pression sur le gouvernement pour qu’il accorde plus de ressources aux quatre hôpitaux universitaires qui ne peuvent rien pour cette famille désunie et démunie. Pas un instant dans votre lettre, vous vous êtes éloigné de vos recherches de pointe et de votre pratique médicale pour essayer de comprendre quelle société, et peut-être même quelle conception de la médecine, a produit ce jeune diabétique, ce père analphabète, cette mère désespérée ou irresponsable. Comment se fait-il que, malgré toute votre intelligence et votre conviction, vous ne pouvez faire mieux, faire plus pour cette famille ? Est-ce la faute des bien-pensants qui essaient de corriger, sinon de prévenir, les problèmes sociaux, comme ceux-là,  en remontant à leur source ?

Vous défendez implicitement le système d’éducation qui a produit le spécialiste que vous êtes alors que les bien-pensants dont je suis pensent que le savoir spécialisé est nécessaire mais insuffisant à créer une société plus juste, plus solidaire, plus à « l’écoute des plus faibles », comme vous dites. Il faut pour cela une université qui accueille des étudiants qui ont une forme d’intelligence différente de la vôtre, des étudiants dont les connaissances ne seront pas nécessairement ou immédiatement mises au service des hôpitaux ou de l’industrie, des étudiants qui deviendront des citoyens capables d’établir des liens entre la détresse d’un père analphabète et les choix politiques de ceux mêmes qui prétendent l’aider ou nous invitent à le secourir. Il faudra que les universités forment davantage des gens, que vous appelez des bien-pensants, capables de prendre un peu de recul pour penser un peu plus, un peu mieux tous les problèmes urgents auxquels vous faites face. Des gens capables de supporter le mépris de ceux qui mesurent l’excellence de la pensée à sa reconnaissance internationale, et la solidarité aux seuls bons sentiments.

Pour que votre fille puisse répondre à votre appel à la solidarité, il faudra peut-être qu’elle croise sur son chemin, et même à l’école, ces bien-pensants qui s’arrêtent parfois de travailler, d’étudier (qui font la grève) pour penser, comme vous avez quitté vos malades et vos recherches pour écrire votre lettre. Je comprends l’impatience du médecin débordé,  impuissant, qui appelle à la solidarité et qui voit dans l’exercice démocratique de la pensée un retard sinon un luxe de bien-pensants. Opposer la pensée à l’action, la loi au dialogue, est un raccourci dangereux, démagogique. Penser, parler est parfois le plus court chemin, car comme me le répétait mon père, qui pourtant a travaillé toute sa vie de 60 à 100 heures par semaine : « Allons lentement, nous sommes pressés ».

Yvon Rivard
Écrivain, Professeur émérite
Université McGill