La dette est-elle une institution dangereuse ?

Par Mis en ligne le 16 mars 2014

Compte tenu des crises de la dette qui touchent actuel­le­ment le monde occi­den­tal, de la crise des sub­primes aux crises des finances publiques, il n’est guère sur­pre­nant qu’un ouvrage radi­cal et com­pli­qué trai­tant de l’histoire de la dette finisse sur la liste des best­sel­lers de l’année. L’auteur, David Graeber, est l’un des prin­ci­paux intel­lec­tuels mili­tant au sein des mou­ve­ments Global Justice et Occupy [1] ; il se défi­nit lui-même comme un « anthro­po­logue anar­chiste [2] ». Depuis qu’il s’est vu refusé un poste per­ma­nent dans des cir­cons­tances contro­ver­sées par l’université de Yale, il est pro­fes­seur à la London School of Economics.

Le succès de Dette : 5000 ans d’histoire s’inscrit dans un retour plus géné­ra­lisé des posi­tions anar­chistes, qui semblent reflé­ter une frus­tra­tion gran­dis­sante par rap­port à l’État et au marché. Comme en témoignent son intro­duc­tion « sur l’expérience de la confu­sion morale » (On the Experience of Moral Confusion) et sa conclu­sion selon laquelle « le monde vous doit peut-être vrai­ment une vie » (Perhaps the World Really Does Owe You a Living) (p. 387), Graeber sait com­ment tou­cher un public crai­gnant que la dette échappe actuel­le­ment à tout contrôle et menace de détruire son avenir. Ceux qui appré­cient son tra­vail sont pro­ba­ble­ment éga­le­ment sen­sibles au fait qu’il mette l’accent sur les aspects moraux de la dette, lais­sant ainsi la ques­tion éco­no­mique en arrière-plan.

L’ouvrage tient les pro­messes de son titre ambi­tieux (Debt : The First 5000 Years) : l’auteur y invite à une vraie réflexion en pro­po­sant de nom­breuses idées et inter­pré­ta­tions sur le rôle de la dette dans l’évolution de l’histoire humaine. Graeber part du prin­cipe qu’il va devoir « créer une nou­velle théo­rie, plus ou moins à partir de rien, notam­ment à cause de la place énorme qu’occupe actuel­le­ment l’économie dans les sciences sociales [3] » (p. 90). Ainsi, Debt ne contient presque aucun calcul, aucune série tem­po­relle, et presque aucun tableau [4] ; l’ouvrage ne revient de même que rare­ment sur les débats et les résul­tats de la recherche en his­to­rio­gra­phie éco­no­mique.

David Graeber uti­lise une métho­do­lo­gie induc­tive et qua­li­ta­tive, qui s’appuie fré­quem­ment sur des don­nées éty­mo­lo­giques, des cas d’étude eth­no­gra­phique et de la cri­tique lit­té­raire ; alors que cer­tains éco­no­mistes rédui­raient ces don­nées à un simple fais­ceau de conjec­tures, voire d’anecdotes pour les plus mal­veillants, Graeber les pré­sente au contraire comme des indi­ca­teurs de ten­dances plus larges et de méca­nismes plus géné­raux. C’est à ces choix métho­do­lo­giques que tient la grande force de l’ouvrage, mais aussi ses plus grandes fai­blesses. Ces partis pris métho­do­lo­giques per­mettent notam­ment à l’auteur de recons­ti­tuer une his­toire morale de la dette sans se baser sur les pré­ju­gés actuels sur la ques­tion, qui sont selon lui dus à l’emprise de l’économie sur notre vie.

Sa prin­ci­pale ques­tion est donc de savoir ce que veut dire « réduire des obli­ga­tions morales à une dette » (p. 13). Graeber est en effet convaincu que « la réponse […] se trouve prin­ci­pa­le­ment dans la capa­cité de l’argent à trans­for­mer la morale en une ques­tion d’arithmétique sans huma­nité, ce qui permet de jus­ti­fier des choses qui dans d’autres cir­cons­tances auraient paru scan­da­leuses ou indé­centes » (p. 14). L’auteur ne cherche pas à cal­cu­ler les coûts et les pro­fits (du déve­lop­pe­ment éco­no­mique, par exemple) ; c’est là encore, appa­rem­ment, un choix moral, motivé par le prin­cipe que « vio­lence et quan­ti­fi­ca­tion […] sont inti­me­ment liées » (ibid.).

Ce qui manquera aux économistes

Quand on traite de dette sans parler d’économie, on finit for­cé­ment par passer à côté de ques­tions essen­tielles, comme celle du prêt, revers de la dette. En met­tant l’accent sur l’asservissement, l’exploitation et la souf­france que peut engen­drer l’endettement, Graeber occulte la ques­tion qui occu­pe­rait la majo­rité des éco­no­mistes : la manière dont le crédit ou la dette trans­forment l’excédent de capi­tal du cré­di­teur en inves­tis­se­ment pour le débi­teur, de manière à géné­rer des gains futurs. Selon Douglass North et ses col­la­bo­ra­teurs, les ins­ti­tu­tions de la dette, comme les droits de pro­priété et les ins­tru­ments de crédit, per­mettent une meilleure allo­ca­tion des res­sources et sont en fait essen­tielles à la « montée en puis­sance du monde occi­den­tal » (North & Thomas 1973, North & Weingast 1989).

De même, Hernando de Soto avance que ce sont des droits de pro­priété peu fiables qui ralen­tissent le déve­lop­pe­ment éco­no­mique dans cer­tains pays pauvres (de Soto 2000). Mais Graeber ne fait jamais réfé­rence à ces tra­vaux [5]. Il est cepen­dant facile de déduire sa posi­tion sur ces idées à partir de la manière dont il traite très briè­ve­ment de la valeur du micro­cré­dit en tant qu’instrument de déve­lop­pe­ment : « Pendant la décen­nie sui­vante, l’ensemble du projet de micro­cré­dit com­mença à res­sem­bler dan­ge­reu­se­ment à la crise des sub­primes aux États-Unis (…), de sorte qu’il se génère à pré­sent une vague de sui­cides chez des agri­cul­teurs pauvres, à jamais pris avec leur famille dans un piège dont ils n’auront jamais la pos­si­bi­lité de sortir » (p. 381 sq.). À la suite de l’apparent succès de la Grameen Bank au Bengladesh, le micro­cré­dit a sans doute sus­cité un opti­misme déme­suré, et il serait pro­ba­ble­ment néces­saire de pro­cé­der à une éva­lua­tion plus objec­tive de son rôle. Mais cette ques­tion mérite un débat bien plus appro­fondi que les remarques mépri­santes de Graeber (Banerjee & Duflo 2011).

Adam Smith est un des seuls éco­no­mistes aux­quels Graeber s’attaque véri­ta­ble­ment ; il lui attri­bue la res­pon­sa­bi­lité du para­digme de l’Homo œco­no­mi­cus ainsi que celle de tous les mythes asso­ciés, comme ceux de l’échange, de la pour­suite de l’intérêt per­son­nel, de la main invi­sible, etc. (Chapitre 2). Cependant, en met­tant l’accent sur la créa­tion de richesses, Smith laissa de côté le concept de pénu­rie, autre pré­sup­posé fon­da­men­tal de l’économie moderne, plutôt asso­cié à Thomas Malthus. Or Debt omet com­plè­te­ment l’existence de ce concept. Dans divers pas­sages du texte, lorsque Graeber traite des liens entre une aug­men­ta­tion de la dette et le fait que femmes et enfants se trouvent soumis à l’esclavage et à la pros­ti­tu­tion, il ajoute pour­tant que ces situa­tions arrivent géné­ra­le­ment dans un contexte de famine, lorsque la popu­la­tion risque de mourir de faim (pp. 168, 184, 221, 400 n56, 416 n41).

On peut donc se deman­der si le véri­table ennemi n’est fina­le­ment pas plutôt la pénu­rie que l’organisation de la dette. Évidemment, c’est une fois de plus aussi la société qui génère ces situa­tions de pénu­rie, comme l’a montré Amartya Sen dans le cas des famines en Inde [6] ; par ailleurs, les argu­ments mal­thu­siens se rap­prochent bien sou­vent du dar­wi­nisme social dans leur amo­ra­lité [7]. Mais dans la mesure où Graeber choi­sit de ne pas trai­ter de la manière dont la dette ou le crédit peuvent amé­lio­rer l’allocation de res­sources limi­tées, il aura du mal à convaincre ceux qui ne par­tagent pas déjà son enga­ge­ment idéo­lo­gique.

Une histoire de la dette et de l’argent durant le dernier millénaire

Il est dif­fi­cile de résu­mer ce livre plein de digres­sions, dans lequel Graeber prend plai­sir à expo­ser ses ana­lyses, sou­vent fas­ci­nantes, d’à peu près tout et n’importe quoi, des règles de bien­séance des classes moyennes concer­nant « s’il vous plaît » et « merci » (p. 122sq.) à la pros­ti­tu­tion (p. 181sq.), pour mon­trer ensuite dans quelle mesure ces ques­tions reflètent le carac­tère moral de la dette. Dans les sept pre­miers cha­pitres, qui éta­blissent les outils d’analyse de l’étude, notam­ment, Graeber adopte fré­quem­ment le style de la République de Platon ; un nar­ra­teur appa­rem­ment omni­scient y pré­sente une série d’arguments, et les rejette les uns après les autres dès lors qu’il en a iden­ti­fié le point faible [8].

Malheureusement, Debt ne se conclut pas sur la pré­sen­ta­tion d’une utopie comme celle du phi­lo­sophe roi. On y détecte tout de même un petit aperçu de ce que Graeber consi­dère comme un avenir idéal : « dans une géné­ra­tion envi­ron, le capi­ta­lisme aura cessé d’exister » (p. 381), « cela fait long­temps déjà qu’une sorte de jubilé biblique aurait dû avoir lieu » (concer­nant une annu­la­tion de la dette, p. 390), « (…) de manière à remettre les comp­teurs à zéro pour tout le monde, à mar­quer une rup­ture avec la morale telle que nous la connais­sons, et à prendre un nou­veau départ » (p. 391).

Dans un tour d’horizon des der­niers mil­lé­naires qui se concentre prin­ci­pa­le­ment sur l’Eurasie, Graeber iden­ti­fie « une alter­nance éten­due entre des périodes domi­nées par le crédit et des périodes domi­nées par l’or et l’argent » (p. 213). Il pré­sente donc ce qu’il appelle la période axiale (de 800 à 600 avant J.-C., cha­pitre 9) en réfé­rence à Karl Jaspers, et la période des grands empires capi­ta­listes (de 1450 à 1971, cha­pitre 11), toutes deux régies par les métaux pré­cieux, et sépa­rées l’une de l’autre par le Moyen Age, pen­dant lequel le crédit était au centre du sys­tème (de 600 à 1450, cha­pitre 10) ; après 1971, une fois que le prix du dollar n’était plus indexé sur l’or, Graeber parle de « quelque chose qui reste à déter­mi­ner » (cha­pitre 12). Pour lui, les périodes régies par les métaux pré­cieux se carac­té­risent par des liens forts entre empires et éco­no­mies de marché ; en effet, les États impé­riaux basent leur éco­no­mie sur les métaux pré­cieux de manière à pou­voir payer les armées de métier néces­saires à leur expan­sion, et se servent des impôts pour encou­ra­ger l’activité des mar­chés, aux­quels la popu­la­tion est forcée de prendre part si elle veut réunir l’argent (les taxes) que lui demande l’État. Ainsi les mar­chés, la mon­naie de l’empire, et les réseaux d’endettement (pp. 50-52, 59sq.) gagnent en puis­sance à mesure que l’empire s’étend. Ces liens forts entre États guer­riers, impôts et créa­tion des mar­chés sont bien entendu au cœur même de la macro­so­cio­lo­gie de la construc­tion de l’État [9], comme le confirment d’ailleurs des his­to­riens plus « mains­tream » [10].

Graeber se dis­tingue cepen­dant dans son ana­lyse en met­tant l’accent sur la manière dont ces pro­ces­sus, notam­ment liés à l’argent et à la dette, ont une influence sur les concep­tions morales de la popu­la­tion et viennent détruire les rela­tions humaines. Même s’il ne le dit pas expli­ci­te­ment, Graeber paraît s’inspirer ici de la dis­tinc­tion de Polanyi entre « la société ins­crite dans l’économie » et « les éco­no­mies ins­crites dans la société [11] », notam­ment lorsqu’il oppose « éco­no­mies com­mer­ciales » et « éco­no­mies humaines », c’est-à-dire « celles où l’argent est prin­ci­pa­le­ment une mon­naie sociale des­ti­née à créer, à entre­te­nir ou à rompre des rela­tions entre per­sonnes, au lieu d’être sim­ple­ment un moyen d’acheter des choses » (p. 158, voir aussi pp. 136, 145sq., 155, 176sq., 208).

Graeber se sert des idées de Philippe Rospabé [12] pour mon­trer que, dans les éco­no­mies humaines, on se sert de l’argent, qui prend géné­ra­le­ment la forme d’objets déco­ra­tifs comme des coquillages ou des perles, pour prendre acte de dettes dont il n’est pas pos­sible de fixer le prix, comme par exemple le « prix de la fian­cée » (p. 131sq.). Lorsqu’une future mariée quitte ses parents pour rejoindre son mari, elle génère une dette d’un foyer envers l’autre, dont il n’est pas pos­sible de déter­mi­ner le mon­tant ; c’est pour­quoi le « prix de la fian­cée » sert à expri­mer cette dette que l’on ne pourra jamais rem­bour­ser. Si l’on ne peut pas consi­dé­rer que les futures mariées sont « ven­dues » à leur belle-famille, les éco­no­mies humaines ont en revanche bien traité les esclaves, géné­ra­le­ment pri­son­niers de guerre, comme un bien que l’on pou­vait ache­ter ou vendre.

Graeber conclut donc que « pour que l’on puisse vendre quelque chose dans une éco­no­mie humaine, il faut tout d’abord l’arracher à son contexte. Et c’est bien là la défi­ni­tion d’un esclave : une per­sonne arra­chée à la com­mu­nauté qui consti­tuait son iden­tité » (p. 146). Il s’intéresse ensuite à la Mésopotamie antique, pour mon­trer les consé­quences de l’introduction de dettes en argent au sein d’économies aupa­ra­vant humaines. Les chefs de familles pauvres qui s’étaient endet­tés se mirent à uti­li­ser leur femme et leurs enfants comme garan­tie de leurs prêts ; c’est alors que le « prix de la fian­cée » acquit une véri­table valeur mar­chande, et que la future mariée devint une mar­chan­dise (p. 179 sq.).

Pour Graeber, c’est là non seule­ment l’origine, mais éga­le­ment l’essence même de la dette, qu’il défi­nit comme suit : « Les éco­no­mies com­mer­ciales se four­nissent en esclaves dans les éco­no­mies humaines depuis des mil­lé­naires. C’est une pra­tique aussi vieille que la civi­li­sa­tion. Mais il s’agit à pré­sent de se deman­der à quel point elle est essen­tielle à la civi­li­sa­tion. Je parle ici moins de l’esclavage au sens strict que d’un pro­ces­sus qui arrache les gens à leurs réseaux d’engagement mutuel, d’histoire par­ta­gée et de res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive qui consti­tuent leur iden­tité, de sorte qu’il devient pos­sible de s’en servir comme mon­naie d’échange, c’est-à-dire qu’il devient pos­sible de les sou­mettre à la logique de la dette. L’esclavage n’est fina­le­ment que la conclu­sion logique, ou la forme la plus extrême de ce pro­ces­sus de sépa­ra­tion. Mais c’est aussi pour cela qu’il nous permet de consi­dé­rer le pro­ces­sus dans son ensemble » (p. 163).

La dette entraîne-t-elle la violence ?

La pers­pec­tive de Graeber est bien illus­trée par son ana­lyse des pillages bru­taux per­pé­trés par Cortés et ses hommes chez les Aztèques, liés selon lui à l’endettement du colo­ni­sa­teur espa­gnol (p. 316sq.). Mais on apprend aussi que Cortés était un joueur invé­téré. Il était par ailleurs pro­ba­ble­ment sans pitié. Dès lors on peut se deman­der si c’était un joueur invé­téré parce qu’il avait des dettes, ou s’il avait des dettes parce que c’était un joueur invé­téré. Ou était-il un joueur invé­téré et endetté, parce qu’il était un homme cupide et sans pitié ? Pour Graeber, on en revient tou­jours à la même ques­tion : « cette rela­tion, entre le joueur invé­téré prêt à prendre tous les risques, et (…) le finan­cier pru­dent dont l’activité entière a pour but d’augmenter ses reve­nus de manière régu­lière, mathé­ma­tique et iné­luc­table, est au cœur de ce que nous appe­lons à pré­sent ‘capi­ta­lisme’ (…)

Pour le débi­teur, le monde se réduit à une série de dan­gers poten­tiels, d’outils poten­tiels et de mar­chan­dises poten­tielles. Même les rela­tions humaines ne sont plus qu’une ques­tion de rap­port entre coût et profit. Les conquis­ta­dors envi­sa­geaient clai­re­ment de la sorte les civi­li­sa­tions à la conquête des­quelles ils par­taient » (p. 318 sq.). Cependant, bon nombre de gens accu­mulent des dettes depuis la nuit des temps, sans pour autant en arri­ver à tuer d’autres êtres humains ou à les réduire en escla­vage.

Cortés n’aurait donc peut-être pas agi dif­fé­rem­ment si tout l’argent que rap­por­tèrent ses exploits lui était revenu, au lieu d’une moitié seule­ment comme il le pré­tend dans ses mémoires. Ce n’est d’ailleurs pas le seul moment de l’ouvrage où l’on en arrive à se deman­der si la dette est vrai­ment res­pon­sable de tous les maux dont Graeber l’accuse. Ce der­nier voit en fait assez sou­vent un lien de cause à effet dans la simple occur­rence simul­ta­née de dettes, de vio­lence et de souf­france humaines, malgré l’avertissement bien connu des sta­tis­ti­ciens, mais aussi impor­tant pour les cher­cheurs plus qua­li­ta­tifs comme Graeber, qu’il ne faut pas confondre cor­ré­la­tion et cause.

La défi­ni­tion de Graeber ne cla­ri­fie fina­le­ment pas vrai­ment le lien entre dette et vio­lence : « une dette (…) n’est qu’un échange qui n’a pas été mené à son terme. Ainsi la dette est stric­te­ment une ques­tion de réci­pro­cité, et n’a pas grand-chose à voir avec d’autres formes de morale » (p. 121, p. 191). Outre le concept d’échange, l’univers moral des rela­tions éco­no­miques pro­posé par Graeber inclut une ver­sion très élé­men­taire de com­mu­nisme selon laquelle, au sein d’une com­mu­nauté, chacun par­tage selon ses pos­si­bi­li­tés, et chacun reçoit selon ses besoins (p. 94), ainsi que l’idée de hié­rar­chie, où dif­fé­rents groupes ont dif­fé­rentes obli­ga­tions selon leur statut (p. 109).

Ces prin­cipes se com­binent ensuite de manière dif­fé­rente en fonc­tion du contexte, pour carac­té­ri­ser à chaque fois une société donnée. Graeber donne clai­re­ment sa pré­fé­rence au com­mu­nisme, qui est pour lui « le fon­de­ment de toute socia­bi­lité humaine. C’est ce qui rend la société pos­sible » (p. 96). Il pense que celui-ci se trouve menacé parce que la logique de la dette a ten­dance à prendre le pas sur tous les autres impé­ra­tifs moraux. Comme l’ont aupa­ra­vant sou­li­gné de nom­breux cri­tiques du capi­ta­lisme de Marx à Schumpeter et au-delà, il est fort pos­sible que la soli­da­rité et les autres normes col­lec­tives se trouvent affai­blies lorsque la notion d’intérêt per­son­nel com­mence à domi­ner le pay­sage moral.

Or même une notion très réduite de réci­pro­cité entre égaux pré­su­més (p. 103) aurait dû empê­cher le type d’atrocités per­pé­trées par Cortés et ses hommes sur les terres aztèques. Il faut donc s’intéresser aux méca­nismes qui per­mirent à Cortés de satis­faire sa cupi­dité sans jamais consi­dé­rer la popu­la­tion indi­gène comme son égale.

Dans La conquête de l’Amérique, Tzvetan Todorov avance un argu­ment simi­laire : « plus les vic­times sont loin­taines et étran­gères, moins le bour­reau a de remords à les exter­mi­ner, puisqu’il les iden­ti­fie plus ou moins à des ani­maux [13] ». Todorov est certes une des sources prin­ci­pales de l’étude de Graeber sur Cortés, mais il n’est à aucun moment fait men­tion du fait que pour Todorov, le com­por­te­ment de Cortés et d’autres conquis­ta­dors était plutôt dû à une forme de racisme reli­gieux et à une appli­ca­tion com­plai­sante de la loi espa­gnole dans les colo­nies, qu’aux exi­gences finan­cières de la dette. « Ce sont évi­dem­ment deux types d’aspiration au pou­voir qui motivent le com­por­te­ment de ces Espagnols : un désir de richesse et une volonté de domi­na­tion. Mais ce com­por­te­ment est éga­le­ment condi­tionné par la convic­tion que ces Indiens sont des êtres infé­rieurs, à mi-chemin entre l’homme et la bête. Sans cette pré­misse essen­tielle, une telle des­truc­tion n’aurait pu avoir lieu [14] ».

Dette et inégalité

L’institution de la dette peut en revanche se trans­for­mer en une force de des­truc­tion lorsqu’elle opère dans des sys­tèmes hié­rar­chiques où les acteurs des échanges ne se trouvent pas sur un pied d’égalité. Dans le capi­ta­lisme moderne, l’inégalité for­melle la plus per­ti­nente est celle qui existe entre per­sonnes phy­siques et per­sonnes légales, c’est-à-dire entre indi­vi­dus et socié­tés ; ces der­nières béné­fi­cient géné­ra­le­ment de nom­breux pri­vi­lèges, notam­ment en termes de res­pon­sa­bi­lité limi­tée, de dis­po­si­tions prises en cas de faillite, de taux d’imposition et d’accès aux légis­la­teurs et au sys­tème judi­ciaire [15].

Les récentes crises des sub­primes aux États-Unis, en Irlande ou en Espagne peuvent servir d’exemples contem­po­rains, puisque les pro­prié­taires immo­bi­liers lour­de­ment endet­tés furent soumis à une saisie forcée de leur bien alors que les entre­prises finan­cières qui s’étaient ser­vies des hypo­thèques pour spé­cu­ler furent sau­vées par l’État. L’argument offi­ciel selon lequel cer­taines entre­prises sont essen­tielles à la survie du sys­tème éco­no­mique, qui implique de manière plus offi­cieuse que le peuple, lui, ne l’est pas, montre bien qu’il ne s’agit pas là d’échanges entre égaux basés sur un prin­cipe de réci­pro­cité.

Graeber semble en avoir conscience lorsqu’il écrit à la der­nière page de Debt : « Il semble donc que nous n’ayons pas tous besoin de payer nos dettes. Ce n’est obli­ga­toire que pour cer­tains d’entre nous » (p. 391). Tout au début de son ouvrage, il raconte éga­le­ment com­ment dans les années 1720 en Grande Bretagne, les pri­sons des per­sonnes endet­tées « com­por­taient en géné­ral deux sec­tions » (p. 7), l’une « tout confort » pour les aris­to­crates, et l’autre, invi­vable, pour le bas peuple. Mais au lieu de pous­ser plus loin son ana­lyse de l’institutionnalisation de l’inégalité entre acteurs éco­no­miques, l’auteur en reste à sa convic­tion que c’est la quan­ti­fi­ca­tion des obli­ga­tions et la froide logique des échanges entre égaux qui rend la dette néfaste. On dirait presque que Graeber prend les reven­di­ca­tions fon­da­men­tales du libé­ra­lisme au pied de la lettre, alors que dans le monde réel, elles se voient per­ver­ties depuis leur début : rap­pe­lons que John Locke lui-même eut aussi sa part dans le sys­tème de enclo­sure en Angleterre, de l’esclavage aux États-Unis et du colo­nia­lisme. [16]

le 10 février 2014

Notes

[1] Graeber 2002.
[2] Graeber 2004
[3] NdT : toutes les tra­duc­tions de pas­sage de l’ouvrage sont celles de la tra­duc­trice de cette recen­sion.
[4] Plus pré­ci­sé­ment, sur 391 pages de texte, on trouve un tableau sur le déve­lop­pe­ment éco­no­mique com­paré (p. 272) et cinq tableaux sur l’économie amé­ri­caine après la deuxième guerre mon­diale (pp. 366-375).
[5] La biblio­gra­phie de Graeber, assez impres­sion­nante par ailleurs, omet non seule­ment North et de Soto, mais aussi de nom­breux his­to­riens éco­no­miques émi­nents qui sou­tiennent une inter­pré­ta­tion dif­fé­rente de la sienne : « L’Europe de l’Ouest consti­tuait sur le vieux conti­nent le meilleur port de départ vers le nou­veau monde ; ceux qui entre­prirent ce voyage les pre­miers eurent la chance incroyable de décou­vrir des terres immen­sé­ment riches, où habi­taient des peuples de l’âge de pierre qui, sans défense, se mirent à mourir presque à l’instant où ils arri­vèrent. Les gains qui en résul­tèrent, ainsi que l’avantage démo­gra­phique d’avoir des terres vers les­quelles envoyer leur sur­plus de popu­la­tion suffit lar­ge­ment à rendre compte de la réus­site à venir des pou­voirs euro­péens » (Graber 2004, p. 48). Si un vrai dia­logue avec North et d’autres éco­no­mistes plus tra­di­tion­nels aurait pu enri­chir consi­dé­ra­ble­ment l’ouvrage de Graeber, ce der­nier pré­cise lui-même à la fin de Debt que « mon but est ici moins de dia­lo­guer direc­te­ment avec la recherche tra­di­tion­nelle sur le sujet que de mon­trer com­ment elle nous amène sys­té­ma­ti­que­ment à poser les mau­vaises ques­tions » (p. 389).
[6] Sen 1981, et Peebles 2011.
[7] Cf Clark 2007, pour un exemple contro­versé.
[8] Graeber parle de La République comme d’un « livre qui cherche à exas­pé­rer ses lec­teurs ». Il semble que Debt ait par moment une ambi­tion simi­laire.
[9] Tilly 1990.
[10] Ferguson 2001.
[11] Polanyi 1944.
[12] Rospabé 1995.
[13] Todorov 1984, p. 144, ma tra­duc­tion (NdT).
[14Ibid., p. 146, ma tra­duc­tion (NdT).
[15] Lindblom 1977.
[16] Farr 2008, Wood 1984.

Bibliographie :

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