Le gouvernement canadien et la crise

La faillite d’un modèle de croissance inégalitaire

Des salaires qui stagnent depuis 25 ans… sauf pour une minorité

Par Mis en ligne le 06 avril 2011

L’analyse des don­nées du der­nier recen­se­ment (2006) indique que les gains médians des tra­vailleurs cana­diens à temps plein ont fait du sur­place au cours des 25 der­nières années. Un rap­port du Centre d’étude des niveaux de vie (CSLS) montre que durant cette période (1980 à 2005) la pro­duc­ti­vité du tra­vail au Canada a crû de 37 %. Ainsi, contrai­re­ment aux pré­dic­tions des modèles éco­no­miques, l’augmentation de la pro­duc­ti­vité n’a pas entraîné une hausse pro­por­tion­nelle et auto­ma­tique des salaires réels. Le par­tage de la richesse s’est déplacé en faveur du capi­tal, au détri­ment du tra­vail.

En 1981, la part du revenu après impôt déte­nue par les 20 % les plus riches était de 39,8 %. En 2005, cette part avait grimpé à 46,9 %. Pour le quin­tile le plus pauvre, la situa­tion est inverse. Leur part a dimi­nué pas­sant de 5,3 % en 1981 à 4,7 % en 2005. Ainsi, alors que la part du revenu après impôt du quin­tile supé­rieur repré­sen­tait 7,5 fois celui du quin­tile infé­rieur au début des années 80, l’écart s’établissait à 9,4 fois en 2005. Le Canada figure main­te­nant parmi les pays les plus inéga­li­taires. En dix ans, nous avons dépassé la moyenne des trente pays membres de l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­mique (OCDE). Les Canadiens qui com­posent les 10 % les plus riches occupent une posi­tion enviable. Calculé en parité de pou­voir d’achat, leur revenu moyen atteint 71 000 $US, soit plus de 30 % du revenu moyen des pays de l’OCDE qui s’établit à 54 000 $US En effet, une publi­ca­tion récente de Saez et Veall révèle que la prin­ci­pale cause de l’accroissement des écarts de richesse au Canada pro­vient de la crois­sance spec­ta­cu­laire des très hauts reve­nus (les 1 % les plus riches). Au Québec, les gains médians des tra­vailleurs à temps plein ont reculé de 5,5 % de 1980 à 2005. Ainsi, les 20 % les plus riches qui déte­naient 39,5 % du revenu après impôt en 1981 ont élevé leur part à 42,9 % en 2006. Quant aux 60 % res­tants, consti­tués des quin­tiles inter­mé­diaires, ils ont vu leur part recu­ler de 55,2 % à 51,7 % pour la même période.

Un marché du tra­vail plus flexible, mais aussi plus inéga­li­taire…

Amorcées dans les années 80 avec la lutte à l’inflation et la hausse des taux d’intérêt, les pres­sions pour conte­nir les coûts sala­riaux se sont accen­tuées dans les années 90 Au Canada et au Québec, cette vision s’est tra­duite par des déré­gle­men­ta­tions, des réduc­tions à l’assurance-emploi, des atteintes au droit du tra­vail et à la syn­di­ca­li­sa­tion. Elle est aussi asso­ciée à des périodes de gel ou d’indexation par­tielle du salaire mini­mum. À cet égard, il faut rap­pe­ler que la valeur réelle du salaire mini­mum qué­bé­cois a for­te­ment chuté au cours des années 80. Depuis ce temps, sa pro­gres­sion a été plutôt lente. Entre 1999 et 2008, celui-ci n’a aug­menté que de 1,3 %, ce qui repré­sente un maigre 0,09 $ en dol­lars constants. Les sala­riés du sec­teur public n’ont pas été épar­gnés. Menaces de pri­va­ti­sa­tion, par­te­na­riat public-privé, décrets de conven­tions col­lec­tives ont miné leur capa­cité de négo­cia­tion. Malgré la crois­sance éco­no­mique, ceux-ci ont été inca­pables d’améliorer leur pou­voir d’achat. Entre 1997 et 2006, ils ont même subi une réduc­tion de 1 %. Il faut aussi rap­pe­ler qu’à titre d’employeur, les gou­ver­ne­ments fédé­ral et pro­vin­cial ont lar­ge­ment contri­bué à la crois­sance des emplois aty­piques.

Une redis­tri­bu­tion de moins en moins effi­cace

Plutôt que d’amortir ces dis­pa­ri­tés sala­riales en fai­sant jouer à fond les mesures de redis­tri­bu­tion, les gou­ver­ne­ments ont amputé leur capa­cité d’action en accor­dant des baisses d’impôt favo­rables aux classes plus aisées et en sabrant dans les pro­grammes de trans­fert. Rappelons ici les coupes au pro­gramme d’assurance-chômage, main­te­nant appelé « assu­rance-emploi ». Outre de s’être dégagé de son finan­ce­ment et d’avoir détourné les sur­plus, le gou­ver­ne­ment fédé­ral a for­te­ment abaissé son niveau de pro­tec­tion en limi­tant l’admissibilité et en dimi­nuant le niveau de pres­ta­tions. Alors qu’au début des années 90, plus de 80 % des chô­meurs étaient cou­verts, aujourd’hui le taux de cou­ver­ture n’atteint pas les 50 %. Les femmes, qui occupent majo­ri­tai­re­ment les emplois à temps par­tiel, ont été les prin­ci­pales vic­times de ces res­tric­tions. Du côté pro­vin­cial, l’indexation par­tielle des pres­ta­tions d’assistance-emploi a aussi affecté, à la baisse, la redis­tri­bu­tion vers les plus pauvres. Il est d’ailleurs assez iro­nique de voir l’OCDE recon­naître que la piètre per­for­mance du Canada en matière d’inégalités au cours des dix der­nières années est due au fait que nos gou­ver­ne­ments dépensent moins que d’autres pays en matière de trans­ferts aux chô­meurs et aux familles et que l’effet de redis­tri­bu­tion des impôts et trans­ferts a décliné au cours des années.

Crise et sortie de crise : conti­nuité ou rup­ture ?

Comme toute crise, la crise actuelle risque d’exacerber les inéga­li­tés sur le marché du tra­vail. Les nom­breuses pertes d’emplois conju­guées aux com­pres­sions sala­riales vont jouer sur l’évolution des reve­nus. Sur le plan plus spé­ci­fique du marché du tra­vail, la bataille pour mieux sou­te­nir les tra­vailleurs pré­caires et encou­ra­ger la syn­di­ca­li­sa­tion est loin d’être gagnée. Le relè­ve­ment du salaire mini­mum à 9,50 $ l’heure en 2010 demeure insuf­fi­sant pour sortir ces sala­riés de la pau­vreté et réduire les inéga­li­tés. Par ailleurs, la volonté poli­tique de modi­fier les lois du tra­vail afin d’améliorer la pro­tec­tion des tra­vailleurs aty­piques demeure absente. La déré­gle­men­ta­tion du marché du tra­vail a tou­jours des adeptes alors que les rap­ports Bernier (2003) et Arthurs (2006) demeurent sur des tablettes. Sans som­brer dans le pes­si­misme, un scé­na­rio de conti­nuité appa­raît tout à fait plau­sible. Par contre, il n’est pas une fata­lité. L’expérience montre qu’il existe des alter­na­tives au capi­ta­lisme anglo-saxon et au néo­li­bé­ra­lisme. Le modèle amé­ri­cain n’est pas la seule option. La crise peut et doit aussi être une occa­sion à saisir.

Josée Lamoureux est éco­no­miste à la CSN. Ce texte est extrait d’un article paru dans le numéro deux des NCS (automne 2009).

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